‹ Souvenirs du règne de Louis XIV (volume 2)Chapitre 35 sur 69 · IV · texte numérisé non relu

IV

imposé par la terreur, fut foulée au pied, les échappes bleues ou isabelles jetées au vent; les couleurs blanches de la royauté furent arborées en feuilles de papier portées sur les chapeaux. Le peuple, témoin de ces manifestations, au lieu d'entrer en fureur, comme il l'eût fait naguère, criait avec les bourgeois : Vive le roi! Une députation se rendit chez le conseiller Broussel pour l'obliger à se démettre de sa charge de prévôt des marchands; il l'eût fait sur l'heure, si le duc d'Orléans ne l'en eût dissuadé ; mais le lendemain il résigna sa charge, et les nouveaux échevins suivirent sou exemple. En même temps, une assemblée des six corps des marchands décidait l'envoi d'une députation au roi pour presser son retour; le duc d'Orléans obtint cependant, mais àgrand'peine, que le départ delà députation serait ajourné à huitaine.

Le grand Condé était d'un tempérament à soutenir plus volontiers le choc d'un escadron dans l'ardeur d'une bataille, que le tumulte des émotions populaires et la contrariété des événements politiques. Dès Je 25 septembre, subitement atteint d'un violent mal de tête, il se mit au lit et fut saigné trois fois. Bien lui prit, paraît-il, d'être malade; car s'il était allé au camp, il serait tombé dans une embuscade de soixante chevaux disposée à une demi-lieue de Paris pour l'enlever au passage. Il en fut averti par un religieux qui lui conseilla encore de sô mé-

sur ce je prie Dieu qu'il vous ait^ mon cousin, en sa sainte et digne garde *. »

Ces ordres coïncidaient avec do fâcheuses nouvelles parvenues du siège deDunkerque. Cette place, après une glorieuse résistance, avait été obligée de capituler. Nous reviendrons avec quelques détails sur ce siège, lorsque, racontant les opérations maritimes de la guerre de la Fronde, nous aurons à parler de la tentative faite par mer pour aller secourir cette place, et de la catastrophe qui empêcha ce secours.

Heureusement pour la cour ces désavantages sur mer et sur terre recevaient leur contre-poids de la tournure meilleure que prenaient les événements au centre même du royaume.

Si la méfiance de la reine à l'égard du cardinal de Retz et Tappréhension de porter ombrage au cardinal Mazarin avaient détourné cette princesse de toute velléité de traiter avec le coadjuteur, son second motif non moins puissant était fondé sur les dispositions des habitants de Paris, et nous sa vous combien les renseignements de la cour étaient exacts à cet égard.

Il s'était formé dans la capitale un centre directeur de l'impulsion royaliste. La première pensée de cette initiative avait appartenu à M. le Prévôt, cha-

' Minute inédite. Archives du Ministère de la guerre, vol. 136.

victorieux de Tarmée des princes surpris en se retirant par un parti de mousquetaires éprouva quelques pertes : le marquis de Lauresse, de la maison de Montmorency, fut an nombre des morts, et le fougueux Saint-Ybar*, au nombre des blessés. Malgré cet échec partiel, le maréchal de Turenne réussit à faire sortir de son camp la majeure partie de sa cavalerie qui n'y pouvait vivre faute de fourrages suffisants et à cantonner celle-ci dans divers quartiers de rafraîchissement. Il jugeait le moment venu de mettre à exécution le projet d'abandonner un campement presque cerné par les armées ennemies; les approvisionnements de toute nature Y devenaient môme d'autant plus difficiles que la mauvaise saison commençait à rendre impraticables lous les chemins qui y aboutissaient. La sortie de sa cavalerie donna au paiii contraire le pressentiment que rarmée royale tout entière pouvait bien vouloir s(» retirer d'un poste qu'elle ne pouvait abandonner sans essuyer une défaite, suivant la prévision générale, si elle était- attaquée dans sa retraite. Le duc de Lorraine qui séjournait presque constamment à Paris, circulant beaucoup dans un carrosse de la duchesse d'Orléans, sa sœur, suivi d'un seul valet de pied, se rendit au camp avec le duc de Boaufort. Ils voulaient, l'un et l'autre, se

' Voy. sur lui, tome I, p. 207 et tome II, p. 336.

rendre compte par leurs propres yeui de la réalité ou de la fausseté des alai*mes répandues ; ils reviu rent assurant que les maréchaux de Turenne et de La Ferté ne songeaient à faire aucun mouvement. Le prince de Condé retenu encore par la maladie ne partageait pas cette sécurité ; et comme Tavannes, son lieutenant, dont le zèle était fort refroidi, voulait lui persuader qu'il concevait de vaines inquiétudes, le prince lui dit :

<( Je vous entends, M. de Tavannes^ j'ai été mal informé, et mes ordres ont été donnés sur une fausse alarme. C'est votre pensée; mais ce n est pas la mienne. Parce que vous ne voyez point de changement dans les postes de Turenne et de la Ferté, vous jugez qu'il n'y en a point; et je juge, au contraire, qu'il y en a un très-grand et très-certain. Sachez, Comte, que leur batterie descendue et leurs canons conduits sur le bord de la rivière sont une marque infaillible qu'ils la veulent passer celte nuit en gardant les apparences de leurs postes, ils nous amuseront pendant qu'ils défileront peu à peu avec les bagages, et tout d'un coup nous les verrons échappés. C'est là, infailliblement, leur dessein. Retournez donc au camp : observez- les, et tenez-vous pour averti. Je vous suivrai bientôt; cependant je me repose de tout sur vous ^ »

* Mémoires du comte de Ta?anoe8.

rast le sentiment C[ue nous avons eu de défendre aux gouverneurs nous serementez Tentrée des places fortes, pour eslre icelle directement contraire à la neutralité que Vostre Majesté nous recommande sy estroitement, la suppliant très-humblement de croire que Son Altesse, nostre prince, ayant refusé de permettre des levées en ce pays contre le service de sa couronne, on ne s'est addressé à nous pour l'obtenir et que ceux qui de ce chef tâchent de nous attirer la disgrâce de Vostre Majesté, ne justifieront jamais que nous y ayons apporté nostre consentement ou appuy au préjudice de son service.

« C'est dans cette croyance, Sire, que nous espérons que Vostre Majesté conservera à cette Église et Estât les favorables efifecls de sa bienveillance royalle, pendant que nous continuerons nos plus ardentes prières et vœux à Dieu pour une longue vie,

(' Sire,

« De Vostre Majesté, « Très-humbles et très-obéissants serviteurs,

« Les Doyen et Chapitre de la Cathédrale

DE Liège.

« Par ordonnance de mesdits seigneurs,

« Gel, régent *. »

De Liège, ce 7 décembre 1652.

* Lellre inédile. Archives du Ministère de la guerre j voL 134.

SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. \2o

La cour était bien informée quand elle concevait des craintes sur le séjour à l'étranger du cardinal Mazarin. Celui-ci s'occupait de levées de soldats qu'il recrutait dans le pays de'Liège ; mais les Espa« gnols qui en prirent ombrage résolurent de l'investir dans Bouillon. Déjà leurs troupes étaient en marche, lorsque le cardinal prévenu sortit de celte ville avec une escorte pour rentrer sur le territoire de France et revenir à Sedan. Chemin faisant, il tomba dans une embuscade espagnole ; la force de son escorte lui permit d'échapper au danger après avoir perdu plusieurs de ceux qui l'accompagnaient *.

Les inquiétudes de la cour à l'endroit de la sûreté du cardinal Mazarin ne l'empêchaient pas de pourvoir à toutes les mesures de nature à assurer un triomphe prochainement espéré.

Pour faciliter aux maréchaux de Turenne et de La Ferté les moyens de se dégager au moment opportun de leur position de Villeneuve-Saint-Georges, des ordres étaient transmis de toutes parts pour que des forces nouvelles vinssent se joindre aux

' On lit dans la Relation de ce qui s'est passé en France depuis le ^janvier 4652 jusqu'au 26 avril 1653, sous la rubrique du 29 octobre 1652.

«On escrit de Sedan du 20 que le cardinal Mazarin a pensé estre pris par un party d' [espagnols qui luy avaient dressé une embuscade auprès de Bouillon; que sur ce prétexte il était revenu à Sedan. »

leurs; un appel tout spécial était adressé au dévouement de la noblesse pour qu'elle vînt volontairement se joindre aux troupes régulières; à cet effet le maréchal de THôpilal recevait la missive suivante écrite au nom du roi.

« A M. le Maréchal de P Hôpital pour faire joindre le plus de Noblesse qu'il pourra aux troupes conduities var le dit Sieur Comte de Graiidpré.

Du 18 septembre 1652.

« Mon cousin, vous sçavez comme l'armée de Lorraine et celle de Wirtemberg sont jointes à celles des princes, et quelles sont toutes ensemble en présence des miennes commandées par mes cousins les maréchaux de Turenne et de la Ferté-Senneterre, et vous jugerez assez qu'il n'y a rien de plus important que de les forliffier; c'est pourquoi j'ordonne présentement au sieur comte de Grandpré de les aller joindre avec son régiment et toute la cavalerie qui est en Champagne par le plus court chemin, et je vous fais cette lettre pour vous dire que vous ayez à faire joindre au corps de troupes que conduit ledit comte de Grandpré le plus de noblesse que vous pourrez pour le rendre le plus fort qu'il se pourra, vous asseurant que vous me ferez un service que je considérerai particulièrement ; et

sur ce je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde ^ »

Ces ordres coïncidaient avec de fâcheuses nouvelles parvenues du siège deDunkerque. Cette place, après une glorieuse résistance, avait été obligée de capituler. Nous reviendrons avec quelques détails sur ce siège, lorsque, racontant les opérations maritimes de la guerre de la Fronde, nous aurons à parler de la tentative faite par mer pour aller secourir celte place, et de la catastrophe qui empêcha ce secours.

Heureusement pour la cour ces désavantages sur mer et sur terre recevaient leur contre-poids de la tournure meilleure que prenaient les événements au centre même du royaume.

Si la méfiance de la reine à l'égard du cardinal de Retz et Tappréhension de porter ombrage au cardinal Mazarin avaient détourné cette princesse de toute velléité de traiter avec le coadjuteur, son second motif non moins puissant était fondé sur les dispositions des habitants de Paris, et nous sa vous combien les renseignements de la cour étaient exacts à cet égard.

Il s'était formé dans la capitale un centre directeur de l'impulsion royaliste. La première pensée de cette initiative avait appartenu à M. le Prévôt, cha-

* Minute inédite. Archives du Ministère de la guerre, vol. 136.

noine de Notre-Dame, conseiller clerc à la Grande Chambre du Parlement : il s'était entendu avec le père Faure, ancien cordelier, alors évêque de Glandèvesetplus tard évêque d'Amiens, avec M. deBourgon, maître des requêtes, et du Fay, commissaire général de Tarlillerie, qui demeurait à l'Arsenal. Ce comité directeur se mit en rapport avec la reine mère par un agent zélé, le père Berthod, gardien du couvent des Cordeliers de Brioude, dont les allées et venues servaient de lien entre la cour et les manifestations de Paris. Celles-ci étaient produites par des discours habilement semés en divers lieux dans lesquels on déroulait au peuple le tableau des misères auxqiielles l'avait réduit la guerre civile; on lui disait que le nom du cardinal Mazarin n*avait été qu'un prétexte évident pour la révolte des princes, puisque le cardinal était parti et que les princes n'en persistaient pas moins dans leur rébellion ; enfin on lui faisait entrevoir que si le roi fixait ailleurs sa capitale, Paris tomberait dans l'anéantissement et dans une détresse plus grande encore. Le commerce de luxe, spécialité de Paris, à toutes les époques, avait été le plus sensible à s'émouvoir; aussi la corporation des soieries avait la première formé des assemblées sous l'impulsion du marchand Bidal; le mouvement gagnant de proche en proche, des groupes de bourgeois, de marchands, de bateliers, de femmes en grand nombre, se rendaient au

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palais du Luxembourg, à l'hôtel de Condé et partout où ils pouvaient se trouver sur le passage des princes, criant la paix et xlemandant le retour du roi. Une demoiselle Guérin fit merveille en excitant les clameurs des femmes qu'elle gagna par la promesse que les rentes de THôtel-de-Ville seraient payées aussitôt après la rentrée du roi. Les choses marchaient si bien que proposition fut faite à la cour, si elle voulait se rendre h Saint-Denis ou à Saint- Germain, d'aller chercher le roi avec quarante mille hommes sortis de Paris. Mais la cour répondit à ces impatiences que, pour qu'elle pût accepter ces propositions sans danger pour le roi et pour la ville, il fallait au préalable que le prince de Condé fût chassé de la capitale. Cette réponse glaça quelque peu Tenthousiasme, parce que, sans la présence du roi, on ne se sentait pas en forces pour expulser le prince de Condé.

La cour, pour donner plus de vigueur aux manifestations, en se rapprochant de Paris, quitta le séjour de Compiègne, le 23 septembre, et s'établit à Mantes, le 25. Le 24, le prévôt, toujours actif et infatigable, avait provoqué au Palais-Royal une réunion nombreuse des bourgeois de Paris; le désir du retour du roi y fut acclamé plus vivement que jamais ; la paille, signe distinctif de la Fronde

* Voy. les Mémoires du P. Berlhod.

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