‹ Souvenirs du règne de Louis XIV (volume 3)Chapitre 24 sur 90 · NOMMÉE · texte numérisé non relu

NOMMÉE

FLAHBOTAHTE.

Permettez - moi , belle Julie,

De mesler mes vives couleurs

A celles de ces rares fleurs

Dont votre teste est embellie,

Je porte le nom glorieux

Qu'on doit donner î\ vos beaux yeux*.

* Que sont devenus les manuscrits de la Guirlande?

Il parait qu'outre les deux exemplaires dont le marquis de Montausier avait fait hommage à Julie, Jarry avait fait un troisième exemplaire, mais sans la reproduction des fleurs. Le premier exemplaire original était seul orné des peintures de Robert. Après la mort de Madame de Montausier, son mari, dépo- !%itaire des deux exemplaires qu'il lui avait donnés^ les montrait avec plaisir à ses amis comme un doux souvenir. Après lui^ ces manuscrits passèrent dans les maîlis de la duchesse d*Uzès, sa fille. A la mort de celle-ci , ils furent vendus par ses héritiers comme pièces ne méritant pas leur attention. Ils furent achetés deux cents livres par un particulier, qui les revendit à M. Mureau, premier valet de chamlrre du duc de Bourgogne. Celui-ci on fit présent à M. de Gaignères. A sa mort, après diverses transmissions, ils devinrent la propriété du duc de La Vallière, dans la succession duquel le manuscrit original fut acheté quatorze mille cinq cent dix livres, pour le compte de Madame de Châtillon , sa fille. Madame de Châtillon Ta légué à M. le duc d'Uzès, son petit-fils, qui le possède aujourd'hui, [^second manuscrit fut acheté , dans la succession du duc de La Vallière, quatre cent dix livres, par M. de Bure. Il est aujourd'hui possédé par M. le marquis de Sainte -Maure, qui Ta acheté deux mille neuf cents francs. Quant au troisième manuscrit^ après avoir passé, nous ne savons par quelles transitions, dans les

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Les princes du sang se faisaient un honneur et un plaisir de compter au nombre des hôtes les plus assidus de Thôtel de Haml^ouillet. Nous allons les y suivre, ainsi que quelques-uns des personnages que nous rencontrerons le ])lus souvent dans le cours de cette histoire.

Sarrasin , qui n'est pas un de ces littérateurs brillant après leur mort par l'éclat de leurs productions, fut précisément, par le genre de son esprit léger, de nature à plaire dans une réunion mondaine, toujours un peu frivole, un de ceux qui répandit, avec Voiture, déjà vieux quand Sarrasin débutait, le plus d'entrain et de gaieté dans cette société. L'un et l'autre avaient un aplomb que rien n'effayait, une verve qui éclatait à tout propos. Aussi leur conversation était-(^lle le principal charme de leur présence, tandis que d'autres écrivains, qui ont laissé des noms phis illustres, n'étiient goûtés (jue par la lecture do IcMirs productions, tels que Corneille, presque toujours décontenancé. Ceux-ci se sentaient un peu gauches et timides «lu milieu d'un monde brillant qm* , tout en les éblouissant, était cependant l'inspirateur des grandes et belles pensées de leurs écrits.

mains du marquis de (^ourtcnvauv^ il arriva à celles de Firmin Didot. Sur cet exemplaire ont été faites les quelques éditions données de cette œuvre.

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Jean-François Sarrasin était né à Hermanvillesur-mer, en Normandie, où son père exerçait une petite charge de finances. A. peine ses études terminées à l'université de Caen, il vint à Paris chercher carrière aux facultés de son esprit. Sa présentation à riiôtel de Rambouillet décida de sa vocation et de son avenir. Elle le mit en rapport avec la plus haute et la plus aimable société de l'époque , lui permit de se faire connaître des princes de la maison royale, et de devenir même parfois l'hôte des Condé dans leur brillant Chantilly. H fit aussi un voyage en Allemagne, et y acquit, au dire de Ménage , « l'estime de la princesse Sophie, fille du roi de Bohême, et bonne amie de Descartes. »

La grâce de son esprit, l'art de plaire qu'il possédait au plus haut degré, le firent attacher comme secrétaire des commandements à la personne du prince de Conti, dès que ce prince fut en âge qu'on formât sa maison. Sans, fortune, car il avait dépensé pour paraître dans le grand monde le peu dont il avait hérité de ses parents, il épousa par calcul Madame de Piles, veuve d'un maître des comptes, vieille, laide et revêche; aussi, après une prompte séparation, retourna-t-il au culte plus attrayant des Muses.

On lit dans Menagiana, ou Bons Mots et remar-

ou RKdJVIC DK LOUIS XIV. l4l

(fues (te Ménage nîcueillis par ses amis *, deux observations bien contradictoires sur le compte de Sarrasin, Tune par Ménage lui-même, l'autre par ses amis :

« M. Sarrasin ne savoit presque rien qu'un peu de latin et quelques mots grecs. Il a voulu faire le savant dans son ouvrage intitulé Atticus Secundus; c'est pour cela que je dis qu'il y a mis tout ce qu'il savoit. Sa Conjuration de Valstein est écrite d'un style trop poétique. On peut en juger par ces paroles : Un superbe palais sélevoit sur les ruines de cent maisons. »

Laissons maintenant parler les amis de Ménage : « Sarrasin a été un des plus beaux esprits que la France ait eus. Pour du savoir, ses ouvrages font connoître qu'il en avoit plus que médiocrement. Ce n'est pas seulement dans son Atticus Secundus qu'il a mis de l'érudition ; il en a mis aussi beaucoup et d'un autre genre dans sa Lettre sur le jeu des échecs, que M. Ménage lui-même, dans ses Origines ^ au mot Echecs^ appelle savante et curieuse. Le véritable savoir d'ailleurs consiste, non pas à entasser citations sur citations, mais à

» T. 111, p. i9l,tMlit. ilcFloroiitin Ddauiie, ITI.i.

On lit, t. Il, p. 207 (lu même ouvrage :

« M. Sarrasin n'a jamais fait rien imprimer. C'est moi ((ui ai pris soin de Téditinn de ses ouvrages avec M. Pélisson, (jui a fait le discours excellent qu'on \ voit au commencement, et je les dédiai à Mademoiselle de Soudé rv. m

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écrire avec jugement, et à varier agréablement son style suivant la diversité des sujets. C'est ce ([ue Sarrasin a su faire admirablement. Le passage qu'on cite ici de la Conspiration de Fahtein n'est pas ainsi dans le livre, et quand il y seroit, le dessein qu'avoit l'auteur de donner une haute idée de la magnificenc. de Valstein demandoit en cet endroit une expression élevée. »

Dans sa Dissertation sur le jeu des échecs. Sarrasin combattait l'opinion que ce jeu est le même qui était appelé par les Romains LMrunrculus ou jeu des larrons; il assimile celui-ci à notre jeu de dames. Il assigne aux échecs une origine orientale, faisant dériver leur nom du mot Schach qui signifie roi chez les Persans. L'expression échec et mat se trouve ainsi avoir le mémo sens que schach-mat^ qui signifie : le roi est mort.

Outre les deux ouvrages que nous venons de citer. Sarrasin écrivit encore dans le genre sérieux , L'Histoire du siège de Dunkerffue ; niais il écrivit aussi en style sérieux un auvrage moins sérieux (jue les précédents : ^7/ faut qu^un jeune homme . soit amoureux. Il conclut, après maintes citations savantes tirées des anciens et des modernes, « que rien n'est si nécessaire à un jeune homme, pour devenir accompli, que de servir une honnête femme. » C'était la théorie de l'hôtel de Ram->

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boiiillet : succédant aux mœurs relâchées des derniers règnes, cette théorie était une réforme; si elle eut succédé à un temps de mœurs sévères, elle eût été un pas vers le relâchement.

Le triomphe de Sarrasin fut la poésie légère, qu*il maniait avec une facilité et une grâce admirables.

Les premières stances de son épître en vers à la belle Julie, de la part de la brillante société de Chantilly qui regrettait son absence, offrent un tableau des plaisirs du monde peint avec les plus délicates nuancp :

Mandez-lui ce que nous faisous ,

Mandez-lui ce que nous disons.

J'obéis comme on me commande ,

Et voici que je vous le monde.

Quand TAurorc ,. sortant des portes de TOrient , Fait voir aux Indiens son visage riant , Que des petits oiseaux les troupes éveillées Renouvèlent leurs chants sous les vertes feuillées , Que partout le travail commence avec effort, A Chantilly Ton dort.

Aussi, lorsque la Nuit étend ses sombres voiles, Que la Lune , brillant au milieu dos étoiles , D'une heure poiu' le moins a passé le minuit,

Que le calme a chassé le bruit , Que dans tout l'univers tout le monde sommeille , A Chantilly Ton veille.

(Vest à Sarrasin (jue Scarron envoya ces vers burlesques :

Sarrasin, Mon voisin, Cher ami , , Qu'à demi Je ne voi , Dont, ma foi!

J'ai dépit , Un petit N*es-tu pas

De savoir Mon manoir Peu distant , Et pourtant De ne pas , De ton pas , Ou de ceux De tes deux Chevaux gris , Mal nourris , Y venir Réjouir, Par tes dits Ébaubits , Un pauvret Trùs-maigret, Au col tors , Dont le corps , Tout tordu , Tout bossu , Suranné, Décharné , Est réduit, Jour et nuit ,

A souffrir, Sans gémir, Des tourments Véhéments !

Au grand Condé, revenant, après la victoire de LenSy déposer ses lauriers aux pieds de Mademoiselle du Vigean, Sarrasin adressait celle strophe :

Eughicu , délices de la cour, Sur ton chef éclatant de gloire Viens mêler le myrthe d'amour A la palme de la victoire !

Mademoiselle du Vigean était la digne; héroïne d*uu roman vertueux, tel qu'il en pouvait naître à rhôtel de Rambouillet. La passion des deux jeunes gens était basée sur Tespoir d'une légitime union, et lorsque cet espoir fut dé<;u, la résolution de Mademoiselle du Vigean fut digne de celle qui avait touché à de si hautes destinées.

Marthe du Vigean, que Voiture a appelée dans ses vers : CAuwve de La Unrrc^ du nom d'une maison de plaisance que possédaient ses parents auprès de Montmorency, était fille du marquis l^oussar du Vigean, d'assez médiocre naissance, mais (jui faisait figure à la <:our par sa grande fortune et par son mariage avec Anne de Neu-

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bourg, amie de la duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu. Le frère aine de Marthe, le marquis de Fors, s'était fait tuer vaillamment, à vingt ans, au siège d'Arras, et avait été pleuré par Condé; son second frère mourut assassiné; sa sœur aînée, mariée d'abord au marquis de Pons, qui se disait de la maison d'Albret , épousa, en secondes noces, le jeune duc de Richelieu, petitneveu du cardinal. Marthe, sans ambition, par le seul ascendant de sa modestie, de sa beauté, de son esprit, sur le cœur du vainqueur de Rocroy, semblait appelée à de bien plus hautes destinées. Ce prince n'était pas le seul qu'elle enflammât : Dandelot, fds du maréchal de Châtillon, le marquis d'Huxelles, Stuart, marquis de Saint-Mégriu, aspiraient à sa main, papillons qui brûlaient leurs aile$ H cette flamme qui les attirait; on avait en effet tracé pour elle des armes parlantes conservées à la bibliothèque de l'Arsenal dans les manuscrits de Conrart : une bougie entourée de papillons avec cette devise : « Oblecto sed uro.^ Voiture l'avait chantée dans ces vers :

Sans savoir ce qiic c'est qu'amour Ses beaux yeux le mettent au jour; Et partout elle le fait naître Sans le connoitre«

Mais tous ces prétendants s'effaçaient devant le

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prince dont la renommée, Tesprit brillant et les hommages flatteurs la captivaient. Leur alliance, quoique disproportionnée sans doute, ne Tétait cependant pas au point d'être impossible; les exemples de princes du sang prenant leurs femmes dans les rangs do la noblesse, étaient nombreux, et si ce mariage ne se fit pas, tel n'en fut point le motif, puisque une autre fille de gentilhomme devint la femme du grand Condé.

L'amour du prince dut céder à l'ambition de son père. Nous savons que l'époux de la belle Marguerite de Montmorency avait dépouillé son rôle de factieux, en cédant sous la main de fer du tout-puissant cardinal de Richelieu ; quelle que fut sa fierté, il en était venu à considérer comme un appui pour sa maison une alliance avec la famille du ministre. Il fit épouser, en 1641, à son fils, Claire-Clémence de Maillé-Brézé, fille d'Urbain de Maillé-Brézé, capitaine des gardes, niaré* chai de France, et d'une sœur du cardinal. Le duc d'Enghien se soumit en protestant. H fit même dresser un acte notarié de cette protestation. Il jura en outre de ne jamais consommer son mariage, serment qu'il ne tint pas; mais il n'y eut jamais de sympathie entre les époux. La conduite de Clémence de Maillé dans la suite, trouva sans doute non sa justification, mais son atténuation,

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dans cette préface peu sentimentale de la vie conjugale.

Ce mariage créait à la vertu de Mademoiselle du Vigean une situation difficile; cependant il ne fut pas immédiatement suivi d*uoe rupture entre ces deux cœurs séparés malgré eux. Mademoiselle du Vigean, dont la réputation, dans cette épreuve, est demeurée au-dessus de toute atteinte, espérait que le duc d'Enghien obtiendrait la dissolution de son mariage , but constant des efforts du nouvel époux. La mort du cardinal de Riclielieu donna quelque chance à cedénoûment; en outre, la princesse eut une maladie qui mit ses jours en danger. Cette double circonstance leur fut un espoir trompeur : la princesse guérit , et Miizarin se refusa d'autant plus à la rupture du mariage, que Texemple des grandes alliances des nièces de ministres ne lui déplaisait pas ; de plus , la princesse venait d'avoir un fils.

Une situation si délicate ne pouvait se prolonger davantage; tous les deux le comprirent et résolurent de rompre en conservant l'un pour l'autre les sentiments d'une mutuelle estime. Mademoiselle du Vigean ne voulut entendre parler d'aucun des partis qui aspiraient à sa main. Après avoir été aimée d'un prince spirituel et brave , que les lauriers cueillis à Rocroy venaient d'éle-

ver au rang de héros, l'amour de Dieu seul pouvait la consoler. Elle prit le voile et, sous le nom de sœur Marthe-de-Jésus, alla grossir la liste de ces désillusionnées du monde que nous avons rencontrées au couvent des Carmélites de la rue Saint- Jacques.

Lorsque Yigean quitta la cour, Les Jeux , les Grâces , les Amours , Entrèrent dans le monastère.

Les Jeux pleurèrent , ce jour-là ; Ce jour, la beauté se voila, Et fit vœu d'être solitaire *.

L'hôtel de Rambouillet vit s'agiter une célèbre querelle littéraire entre deux sonnets, celui deJoù et celui à'Uranie.

Voiture, en mourant, avait soupiré ces vers sur les derniers accords de sa lyre :

Il faut finir mes jours on Tamour d'Uranie ; L'absence ni le temps ne m'en sauroient guérir. Et je ne vois plus rien qui me put secourir. Ni qui sçùt rappeler ma liberté bannie.

Dès longtemps je connois sa rigueur infinie; Mais pensant aux beautés pour qui je dois périr. Je bénis mon martyre et, content de mourir. Je n'ose miuinurer contre sa tyraimio.

* Chansons notées, conservées à la bibliothèque de l'Arsenal.

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Quelquefois ma raison, par de foibles discours,

M'incite à la révolte et me promet secours;

Mais lorsqu'à mon besoin je me veux servir d'elle ,

Après beaucoup de peine et d'efforts impuissants, EUe dit qu'Uranie est seule aimable et belle, Et m'y engage plus que ne font tous mes sens.

Benserade, qui commençait sa carrière alors que Voiture achevait la sienne, avait écrit :

Job , de mille tourments atteint, Vous rendra sa douleur connue , Et vraisemblablement il craint Que vous n'en soyez point émue.

Vous verrez sa misère nue ;

11 s'est lui-même icy dépeint;

Accoutumez-vous à la vue

D'un homme qui souffre et se plaint.

Bien qu'il eût d'extrêmes souffrances, On voit aller des patiences Plus loin que la sienne n'alla.

Il souffrit des maux incroyables ; Il s'en plaignit, il en parla; J'en connois de plus misérables.

Les partisans des deux sonnets se groupèrent en deux camps opposés , agitant avec ardeur la question de savoir à laquelle de ces œuvres le bon goût devait décerner la palme de la victoire. Deux

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amours-propres de femmes animèrent la querelle et la rendirent plus piquante.

Madame de Longueville, tant de fois célébrée par la muse de Voiture, croyait trouver dans le sonnet d'dranie un dernier hommage. Madame de Brégi, spirituelle et belle, entrevoyait dans le sonnet de Job l'aveu délicat de sentiments que le respect et la différence des rangs condamnaient au silence. Benserade, dans une épître en vers, avait déclaré vouloir fuir la comtesse de crainte de l'aimer ^

Le prince de Conti était k la tête des Jobelins. Esprit aidait au succès par sa parole et ses écrits. Le petit collet qu'il portait n'était pas seulement le passe-port obligé des hommes de lettres dans le grand monde, mais de plus la marque d'un engagement sérieux dans les ordres sacrés. Dans un moment de dégoût des vanités de la vie, il s'était retiré au couvent de l'Oratoire où se trouvait son frère aîné; le second était médecin du duc d'Anjou. Esprit fut donc membre de la congrégation des savants prêtres oratoriens fondée, en i6i i , par lo cardinal de BéruUe, cause du plaisant surnom que lui donnera bientôt Sarrasin. Du reste, Esprit n'était pas resté dans son couvent, en alléguant des motifs de santé. Pendant la Fronde, il alla

' Œuvres de Benserade , t. I , p. î>7, et Œuvres de Madame de U régi y l. l, p. h:k

iSa SOUVENIRS

trouver dans leur gouvernement d'Angouléme Monsieur et Madame de Montausier. A la paix, nous le retrouverons à Montpellier auprès du prince de Conti, se posant en rival de l'influence de Daniel de Cosnac et justifiant cette réflexion de Tallemant des Réaux : « Il se donna au prince de Conti avec lequel il est présentement; mais il n'est pas si dévot qu'on diroit bien. » Grâce à ce secours, qui n'était pas indifférent, la victoire penchait pour le sonnet de Benserade.

Si nous osions émettre une opinion dans ce grave débat, nous dirions que le sonnet de Voiture nous parait avoir plus de poésie et celui de Benserade plus d'esprit; mais nous nous garderons de trancher là où de si éminents personnages purent rester divisés ou indécis, comme le grand Condé, qui ne se prononça jamais.

I^ camp des Jobelins, malgré l'aimable et gracieuse princesse qui était à la tête du camp opposé, fut dès l'abord le plus brillant et le plus nombreux ; on s'étonnait même du parti que tenait Madame de Longueville, aussi la comtesse de Fiesque lui écrivit cette lettre :

(c Job, dans les siècles passés, ne fut guère plus humilié que je ne le suis aujourd'hui d'apprendre que j'ay pu me trouver contraire à l'opinion de Votre Altesse; car si je n'avois pas assez de sens pour m'y rendre conforme, mon esprit de divi-

nation devoit servir Tautre en cette rencontre, et ne pas lui laisser là honte de se voir opposé à des sentiments que j'ay toujours reconnus pour une règle avec laquelle on ne sauroit faillir. Mais, puisque j'ai pris la cause de Job, plus malheureux par ce qu'il souffre de vous que par tous ses autres maux, trouvez bon, Madame, que je vous demande la soirée de jeudy pour aller défendre un malheureux à qui le diable a finement suscité votre persécution comme le seul moien pour lui faire perdre cette patience qu'il garde depuis tant de siècles et qui ne se peut pas conserver quand on est méprisé de vous. »

Cette spirituelle lettre reçut cette gracieuse réponse, trop gracieuse peut-être, puisqu'elle nous eût privé de la connaissance des motifs qui avaient décidé la princesse pour le parti d'Uranie, si une autre lettre que nous citerons, ne nous les eut fait connaître :

•c Votre lettre a fait plus de bien au sonnet de Job que Benserade mesme, et elle me donne un si grand regret de n'avoir pas eu des sentiments conformes à ceux de la personne qui Ta escrite, que, si elle ne me fait changer, elle me fait au moins condamner les miens, et me fait donner par là une préférence à Job, que je luy aurois toujours refusée tant qu'il n'y eût que luy qui eût parlé pour luy-mesme. Voilà, je pense, tout ce

qu'une personne généreuse peut faire pour un parti dont elle n'est pas, et je vous asseure que si le vostre n'est pas celui de mon choix, il est devenu au moins celui de mon estime, par celle que vous avés témoigné que vous en faisiés en le choisissant. Je serai ravie que vous veniés jeudy disputer la cause de Job ; mais je vous avertis au moins que ce ne sera plus que contre mes sentiments passés, ne pouvant consentir d'être contraire aux vostres, etc. »

Cette lettre toute de courtoisie n^empécha pas Madame de Longueville de se préparer vivement à la lutte; elle ne négligea même point la puissante ressource de l'essai des défections dans le parti contraire ; car elle ne dédaigna pas d'adresser à Esprit cette lettre pour le convaincre :

« Jl est vray que je suis dans le dernier estonnement de ce que nos goûts sont différents en cette rencontre, d'autant plus qu'elle me parut d'abord celle du monde où nos sentiments dévoient estre les plus uniformes. Car enfin, hors le septième, le huitième et le dernier vers du sonnet de Job, je trouve tous les autres non-seulement pleins d(* défauts, mais encore de ceux que vous aviez acoulumé ne pouvoir souffrir; car c'est une expression qui va jusqu'à estre dégoûtante; au lieu que dans celui de Voiture (au moins dans les six derniers vers), la plus belle

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et ia plus forte du monde est jointe à une pensée qui n'a pas véritablement la grâce de la nouveauté, mais qui est si passionnée, qu'elle le doit, ce me semble, emporter sur la seule et simple délicatesse qui est dans celui de Job. J*avoue qu'elle est jointe à un air aussi galant que chose que j'aye jamais veue et aussi, quoy que je trouve la raison de mon costé, je pense que s'il n'y en a point qui authorise l'autre party, il y a au moins le sujet du monde le plus grand d'y préférer son goût, et si Ton doit se laisser éblouir sans en mourir de honte, je confesse que c'est dans cette occasion là. Voilà tout ce que ma justice naturelle me peut faire sentir pour ceux qui n'ont pas suivi mes sentiments. Je vous envoyé la manière dont Monsieur mon frère nous a fait connoistre les siens, c'est-à-dire son dernier jugement; carie premier se fit en prose, et disoit qu'il trouvoit Uranie préférable à Job, mais que s'il eust voulu envoyer un des deux sonnets à sa maîtresse, il eust mieux aimé y envoyer Job. Aucun des deux partis ne fut satisfait de ce jugement, ne se pouvant tourner pleinement à l'avantage ni de l'un ni de l'autre. On en demanda un plus décisif. Il y en a qui ne trouvent pas que celui-ci le soit ; mais pour moy il me contente, en ce que Voiture est appelé admirable et grand, et Benserade seulement galant et petit, il a fait un autre sonnet (|u<* je vous en-

voye aussi, et avec tout cela la liste de nos amis et de nos ennemis. Tous ont esté l'un ou l'autre, sans préoccupation, sans politique et sans aucun autre motif que la force de leur raison, pour les uns, et, pour les autres, leur goust emporté et leur esprit éblouy. Mais je ne m'aperçois pas que je passe jusqu'aux invectives, et qu'il est aussi peu généreux d'en attaquer im père de l'Oratoire, qu'il le seroit de se battre contre un homme désarmé. Je les finis donc par la force de cette mesme raison qui m'a fait préférer Uranîe à Job, et la muse céleste à un homme galeux depuis la tête jusqu'aux pieds.

a Je vous supplie de faire déclarer M. l'abbé de Croissy * ; je le voudrais bien de mon party . J'oubliois de vous dire que nous écrivons des lettres circulaires et que nous attendons le jugement de Monsieur et Madame de Montausier et de tout Rambouillet, et de Monsieur et de Madame de Liancoiirt. Enfin cette affaire n'en demeurera pas là, et de la manière qu'elle devient tumultueuse, les ministres s'en devroient occuper plustôt que des assemblées de la noblesse *; et la tolérance qu'on

^ It doit y avoir errour d't orthographe ^ c'est probablement ^ <l*aprës M. Cousin, l'ahbé de Ccrisy^ Hahcrt, de l'Académie firan« çaise, auteur de poésies chrétiennes et diverses, dédiées au prince de Conti.

* La date de cette lettre se trouve ainsi fixée à l'année 4649;

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a pour nos séditieuses manières est la plus grande marque que nous ayons eue depuis un an du ravalement de Tautorité royale, car ce sont des cantonnements contre les lois fondamentales d*un estât bien policé. Enfin, Dieu le veut, il n'y a rien à dire.

« Un petit mot de réponse sur ce que vous trouvés de gens de vostre parti et du mien, » etc.

Le combat fut livré sur le terrain choisi par les partis contraires. Madame de Longueville , qui , s'essàyant aux luttes auxquelles elle allait prendre une part si active sur un autre théâtre, ne manque pas d'introduire un mot de politique à la fin de sa lettre, avait employé à l'avance son irrésistible séduction à produire des défections dans le camp opposé. Elle avait même rendu captif le général ennemi, sur lequel elle exercera désormais tant d'influence, son frère, le prince de Conti. Ce prince, qui avait composé un sonnet pour Benserade, se rangea à Topiiiion de sa sœur. Esprit voulut faire meilleure contenance ; mais le spirituel et malin Sarrasin lança sur lui une charge à fond avec cette pièce de vers ([ul le fera nommer désormais M. Esprit de VOratoire.

Monsieur Esprit , de TOratoire , Vous agissez eu homme salut

l'Ile est copiée dans les manuscrits de Conrart, conservés à la bibliothèque de TArsenal^ t. U, p. 13.

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De couroiuier avecque gloire

Job, de mille tourments atteint, etc.*.

Corneille fit aussi intervenir sa muse dans le débat par cette épigramme :

L'un nous fait voir plus d*art, et l'autre plus de vif;

L'un est le mieux peigné, l'autre le plus naïf;

L'un sent un long effort, et l'autre im prompt caprice;

Enfin , l'un est mieux fait , et l'autre est plus joli , Et, pour le dire en somme , L'im part d'un auteur plus poli, Et l'autre d'im plus galant homme *.

Mais rélan était donné par la duchesse de Ix)ngueville, et cette sentence de Corneille, qui, tout en voulant maintenir une sorte d'équilibre , déclarait qu'il eût préféré être Tauteur du sonnet de Benserade, ne fut pas ratifiée; les partisans du sonnet (.VUranie, par un revirement inattendu de la fortune, l'emportèrent, et Benserade, reconnaissant sa défaite, exhala sa plainte dans ces vers :

Vous m'avez donc mis le dernier I Un autre a sur moi la victoire.

* Cette glose, au dernier vers de chaque couplet , ramène successivement^ et dans leur ordre, les vers du sonnet de Benserade. Elle n'est pas dans les Œuvres deSarrasirij imprimées en 1654, ni même dans ses Œuvres nouvelles; on la trouve dans le t. I de Benserade, p. 175.

* Œuvres diverses, p. 162. Amsterdam, 1740*

Moi, qui me faisois tant accroire:

C'est assez pour m'humilicr.

Ce malheur va me décrier Par tout le temple de mémoire , Et, déchu d'une haute gloire , Je m'en retourne à mon fumier.

Mademoiselle de Scudéry, de sa plume compatissante, vint relever les morts et soigner les blessés.

A vous dire la vérité , Le destin de Job est étrange , D'être toujours persécuté Tantôt par un démon et tantôt par un ange.

Cette brillante lutte termina les plus beaux jours de l'hôtel de Rambouillet. Depuis un an déjà, nous sommes en 1649, la Fronde grondait, elle chantait aussi, il faut le dire; mais les événements prenant une tournure plus grave, les réunions cessèrent, les gentilshommes, encouragés par les nobles dames , allèrent tirer leurs épées dans les partis contraires; et Saint-Kvremond, au souvenir de cette épo(jue, dont le fugitif tableau a déjà passé sous nos yeux, exhalera ces poétiques regrets :

JJai vu le temps de la bonne régence , Temps où régnoit une heureuse abondance ,

l6o SOUVENIRS

Temps où la ville aussi bien que la cour Ne respiroient que les jeux et l'amour ^

Les réunions de l'hôtel de Rambouillet furent donc suspendues par les troubles de la Fronde, qui amenèrent la dispersion de ses hôtes. La belle Julie elle-même quitta Paris pour suivre le marquis de Montausier, son mari , dans son gouvernement de TAngoumois , où nous la retrouverons plus tard occupée de soins tout différents (les distractions mondaines et littéraires du salon maternel;

Lorsque, la Fronde terminée^ les portes de Thôtel de Rambouillet se rouvrirent, la même société choisie s'empressa de les franchir; mais cette seconde période n'eut cependant pas l'éclat de la première. La raison d'être de cette société s'était en effet profondément modifiée. La cour licencieuse de Henri IV, la cour morose de Louis XIII, étaient déjà lohi ; la cour de Louis XIV apparaissait ; les motifs qui avaient éloigné du Louvre et du Palais-Royal, en dehors des occasions d'apparat, avaient cessé d'exister, et la reine Anne d'Autriche, depuis son veuvage, et par conséquent libre de ses goiits et de ses actions, possédait émi-

* ÉpUre à i\inon de Lenclos; Œuvres de Saint-Évremond , édit. del753, t. m, p. 294.

DU RtGKE DE LOUIS XIV. l6l

iiemment elle-même les qualités propres à fixer le monde spirituel et élégant autour d'elle , à tenir un salon y si nous pouvons ainsi parler, bien que le jeu y occupât un peu trop la place que l'hôtel de Rambouillet réservait à des distractions d'un ordre plus élevé. Cet hôtel perdit en conséquence son monopole exclusif. Les deuils , les maladies , la vieillesse enfin , vinrent assaillir la marquise de Rambouillet, attristèrent sa société, en éclaircireut les rangs rares déjà quand vint son dernier jour.

La marquise perdit son mari en i653; elle se sépara de sa pluà jeune fille, en i658, en la mariant au comte de Grignan. Elle ne tarda pas à la perdre. Son gendre épousa en troisièmes noces Mademoiselle de Sévigné. Enfin Madame de Rambouillet fut atteinte d'une infirmité singulière qui ne lui permettait de supporter ni la lumière, ni la chaleur du feu, infirmité qui la séparait encore du monde. Ainsi cette femme si entourée, si choyée, si brillante, s'éteignit lentement dans l'abandon, dans l'obscurité, dans la tristesse, jusqu'au jour où elle mourut, en i6G5, âgée de quatre-vingtdeux ans.

I^i marquise de Rambouillet avait pour ainsi

dire survécu à elle-même; et dans un moment de

mélancolie, oubliant jusqu'à ses jours de bonheur,

l6u SOUVEI<îIRS DU KÈCNE D£ LOUIS XIV.

elle civait tracé de sa main cette épittiphe pour le marbre de soi) tombeau :

Ici gist Arthénice , exempte des rigueurs Dont la rigueur du sort Ta toujours poursuivie ; Et si tu veux, passant, compter tous ses malheurs, Tu n'auras qu'à compter les moments de sa vie.

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