‹ Souvenirs du règne de Louis XIV (volume 3)Chapitre 60 sur 90 · I.e maréchal de Turenne nous l'expliquera luimême · texte numérisé non relu

I.e maréchal de Turenne nous l'expliquera luimême

« Cette armée voulait gagner par la Ferté un ruisseau qui passe à Villeroy ; mais ayant délogé trop tard , faute de chefs hahiles , ainsi que le maréchal de Turenne Tavait prévu , l'armée du roi passa la rivière à Moret, et de là, passant par Fontainebleau, arriva à la Ferté une heure avant celle des princes, qui, n'osant plus continuer son chemin vers Villeroy, tourna à gauche vers Estampes, où elle se mit à couvert, après avoir laissé exécuter son dessein à l'armée du roi, qui se logea à Chastres, où l'on prit quantité de prisonniers, qui se rendaient de Paris à l'armée des rebelles*. »

* Napoléon lui-même a-t-il payé son tribut à cette erreur commune? Sa connaissance de la stratégie ne saurait permettre de le supposer de sa part; il dit cependant que le maréchal de Turenne alla camper à Chartres : tome VII ^ édition Bossange, 1830. Nous ne devons probablement accuser que son éditeur.

* Mémoires du maréchal de Turenne. Dans ce passage^ re-

DU RàOICE DE LOUIS XIV. l55

La faute commise par les généraux de l'armée des princes fut un peu compensée par l'avantage qu'elle trouva de se mettre à labri de la disette, si générale en cette malheureuse année i65a, disette dont souffrait l'armée royale de la plus rigoureuse manière. Des approvisionnements de blé très-considérables, provenant des contrées voisines , avaient été accumulés dans cette ville dans Tespoir de les y mettre à l'abri de la guerre*. Ces blés assurèrent la subsistance de Tarmée des princes, tandis que l'armée royale, manquant de tout, ravageait et pillait comme en pays conquis. Cette armée commettait de si grands désordres , que deux lettres du roi au maréchal de Turenne lui en firent quelques reproches , et lui prescrivirent de tenir une garde à cheval à l'entrée de son camp, pour empêcher les maraudeurs de sortir dans la campagne ^.

Le passage que nous avons emprunté plus haut aux Mémoires de Turenne, contient tout ce qu'il

levé sur l'édition de Michaud et PouJotUat, nous avons corrigé l'erreur des éditeurs, qui ont écrit Chartres,

^ Le comte deTavannes se fait un mérite, dans ses Mémoires, d*avoir protégé la conservation de ces approvisionnements sans avoir voulu tirer de sa protection aucune somme d'argent, scrupule que n'avaient eu, à ce qu'il prétend, ni le duc de Beaufort, ni même le duc dé Vendôme, gouverneur pour le roi de la ville d'Étampes.

^ Mémoires du maréchal de Turenne, édition Michaud et Poujoulat.

dit sur les mouvements respectifs des deux armées; sa correspondance inédite, adressée à le Tellier, nous fournit l'inappréciable avantage de pouvoir compléter le célèbre maréchal par luimême, en suivant pas à pas dans ses détails la marche qu'il a suivie et celle qu'il conseillait à la cour :

« Monsieur,

« On vient d'avoir nouvelle de deux ou trois endroits que les ennemis sont deslogés de Chastillon et marchent vers Montargis. Cela estant, la cour, sans prendre un si grand tour, pourroit bien venir coucher à Gien et à Cosne , et le lendemain à Saint-Fergeau, et nous marcherions en avant avec los trouppes qui nous viennent joindre. La cour prendroit le chemin qui a esté résolu. Je vous supplie de nous envoyer promptement le munitionnaire général ou un de ses commis, et faire partir la voiture de pain et munitions de guerre, ainsi que l'on estoit convenu avec M. de Bouillon.

a Monsieur,

« Yostre très-humble et très-affectionné serviteur,

a TURENITE.

a A Saint-Privé, le 14 avril 1652 K »

* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Minis-

DU RKGNE DE LOUIS XIV. î O'J

Le maréchal de Turenne insiste d'une manière toute spéciale sur le service des vivres ; il était si mal fait et la disette était si grande, que ce cri : Du pain ! du pain ! s'échappe dans presque toutes ses lettres.

Le plan du maréchal se développe dans ses lettres, dans lesquelles il exprime en outre cette pensée qu'il faut essayer d'abord l'effet du prestige de la présence du roi sur les habitants de Paris, avant de les menacer de ses armes :

« Monsieur,

« Craignant que la lettre que je me donnai hier rhonneur de vous escrire ne vous ait pas esté rendue, je vous dirai qu'il me semble qu'à cette heure que l'ennemi est marché vers Montargis, la cour pourroit s'en venir deçà la Loire , logeant la première nuict à Bosni ou Cosne, et le lendemain à Saint-Fergeau, et prendre de là le droict chemin d'Auxerre. Nous demeurerions en ce temps-là entre l'armée des ennemis et la cour; mais quand la cour aura gagné la rivière d'Yonne,

tère de la guerre, vol. cxxxiii; elle est écrite de la main d'uii secrétaire^ la formule finale est de la main dn maréchal. Elle porte^ ainsi que les lettres suivantes^ cette suscription : à M. Le Tellier^ conseiller du roy en tous ses conseils^ secrétaire de ses commandements.

nous tascherons de pousser les ennemis vers Paris, ou, s'ils s'avenssent devant nous, à leur gagner le devant et nous mestre entre Paris et eux. Il seroit bien nécessaire qu'on donnast ordre de faire du pain sur la rivière d'Yonne.

a Je suis, Monsieur, vostre très-humble et trèsaffectionné serviteur,

ft TcRENIfE.

« A Saint-Privé, le io avril 1652 *. »

«21 avril i632.

(c Je fais raccommoder le pont de Moret et en fais faire un de bateaux auprès de la ville. Je pense qu'il ne faudroit pas perdre de temps que Sa Majesté envoyast quelques compagnies de ses gardeg et Suisses vers Melun et Corbeil pour approcher de Paris. Il vaut mieux commencer par la personne du Ro\ que par son armée. Sa présence agira contre celle des ennemis.

« TURENNE -

^ Cette lettre inédite^ tirée des Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii, est en entier de la main du maréchal dt Turenne ; lès trois dernières lignes et la signature sont en retour sur la marge.

* Cctle lettre inédite, tirée des Archives du Ministère de la gverrCy est en entier de la main du maréchalt

DU RÈGftË DE LOUIS XIV. I Sq

La prolongation du séjour à Montargis de Tarmée ennemie jeta le maréchal de Turenne dans quelque indécision sur les projets ultérieurs qu'elle pouvait avoir. Différents bruits se répandaient, entre autres celui que le prince de Condé , avec le duc de Beaufort , devait revenir se placer à la tête de ses troupes. Ce bruit , dont témoigne la lettre ci-après, devait être sans fondement; M. le prince était trop sérieusement engagé dans ses négociations . avec le parlement et les diverses cours souveraines, qu'il voulait gagner à sa cause, pour songer en ce moment à s'éloigner de Paris :

«Co lundi, 22 avril 1652.

« Monsieur,

« INous avons eu nouvelle à ce matin que l'ennemi doit marcher de Montargis et prendre sa marche vers Sens ou Pont-sur-Yonne. Je crois qu'il seroit bien nécessaire que l'on envoiast en diligence quelqu'un en remontant la rivière auprès d'Auxerre et au-delà , afin qu'ils prissent garde aux passages. On nous rapporte de tous costés que Tennemi ne marcha pas hier, et qu'il estoit encore à Montargis. M. le comte Broglio est allé à ce matin à Montreau qui vous

l6o SOUVENIRS

aura informé de toutes choses. Je suis véritablement,

a Monsieur,

« Vostre Irès-humble et trés^affectionné serviteur,

a TURENNE. »

a M. le comte de (^randpré, qui estoit allé devant avec cent chevaux , a pris quelques prisonniers et les coureurs qui attendoient M. le prince et M. de Beaufort; ils sont encore à Paris *. »

Enfui Tarmée des princes a quitté Montargis et sa marche se dessine vers le nord , ne laissant d'incertain que le point de savoir si elle tend vers Étampes ou \ers Corbeil ; mais l'étape de Puiseaux devait faire présumer la première direction. Par suite, le maréchal détermine la marche c|u'il se propose de suivre lui-même; le manque (le pain est toujoiu^s le plus grand obstacle à la réalisation de ses projets.

* CeUe IcUre inédite, Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii, est en entier de la main du maréchal.

mi RÈGNE DE LOUIS XIV. l6l

« Monsieur,

n Comme nous allons marcher vers Nemours, nous avons receu nouvelle comme les ennemis sont partis de Montargis devant le jour et ont lo^é à Puiseaux, ce qui nous oblige à prendre nostre marche droict à Fontainebleau. Nous tirerons vers Milly, s'ils prennent le chemin d'Estampes, ou plus à main droicte vers Corbeil, en cas qu'ils eussent intention d'y aller. Le munitionnairé ne nous peul donner qu'une ration de pain aujourd'hui bien tard, de sorte que nous sommes obligés de marcher sans l'attendre. Si nous allons en descendant la rivière vers Corbeil, il nous sera bien . aisé d'avoir du pain ; mais si nous marchons après eux dans la Beausse, nous en manquerons entièrement , si on ne presse force voitures de Melun pour nous en envoyer. En partant de Bléneau, on marcha sans pain, et depuis cela on n'en a eu qu'une ration ; cela faict perdre toutes nos mesures, et mine toute notre infanterie. Je suis trèsvéritablement,

« Monsieur,

a Vostre très-liunible et très-affectionné serviteur,

« TURENNE

« A Moret, ce 23 apvril au matin *. »

* Celte lettre inédile , Archives du Ministère de la guerre, U. 11

l62 SOUVENIRS

De Moret, le maréchal de Turenne se porta sur la route entre Étampes et Paris, de manière à intercepter les communications de l'armée des princes avec la capitale. Il établit son quartier^énéral à Chastresy d*où il adressa cette lettre à le Tellier :

« Monsieur,

(( Ceux de Dourdan ont reçu vingt-cinq mousquetaires et trente chevaux qui ont déjà battu un parti de l'ennemi depuis qu'ils y sont. Cela sert à asseurer tout à fait cette ville-là, et à couvrir encore plus le chemin de Paris et celuy de Normandie. Nous faisons partir cette nuit quatre cents chevaux pour essayer de faire quelque chose aux fourrageurs.

« L'armée de l'ennemi est toujours à Estampes, ayant, à ce qu'ils disent, fort peu de nouvelles de Paris. Je croi que cette séparation -là est assez considérable , et peut produire , avec un peu de temps, beaucoup de bons effets. Je vous supplie de me croire très-véritablement,

a Monsieur,

« Votre très-humble et très-affectionné serviteur,

« TURENITK.

a A Chaslres, 27 apvril 1652 *. »

vol. cxxxiii, est de la main d'un secrétaire; la formule finale est de la main du maréchal.

* Cette lettre inédite. Archives du Ministère de la guerre^

DU RiCGNE DE LOUIS XIV. l63

f^'armée des princes s'était décidément dirigée sur ÉtampeSy grenier ordinaire et marché dans lequel la Beauce envoyait dans ce temps, comme de nos jours, ses blés pour la mouture et la vente, et dont les approvisionnements étaient encore augmentés, comme nous le savons, de toutes les denrées qui y avaient été accumulée» pour les mettre à l'abri de la guerre ; elle y prit ses quartiers. Deux jours après, une circonstance toute fortuite fit fondre sur elle un fâcheux événement.

Mademoiselle de Montpensier, fière de ses débuts politiques et militaires dans la ville d'Orléans, et désireuse de continuer et d'agrandir son r6le, s'était aperçue de la nécessité de suivre la scène et les décors que le prince de Condé, le maréchal de Turenne et la cour rapprochaient à l'envi de Paris. Elle envoya donc prier le maréchal de Turenne de lui donner un sauf-conduit pour retourner dans la capitale. Le maréchal répondit galamment que, non-seulement il envoyait le sauf-conduit, mais qu'il rangerait son armée en bataille sur son passage pour lui faire honneur.

La princesse devait forcément traverser Etampes, et l'armée des princes ne pouvait moins faire aussi que de se ranger en longues lignes

vol. cxxxiii, est de la main d'un secrétaire; la formule finale est de la main du maréchal.

sur le passage de la princesse , circonstance dont le maréchal de Turenne s'apprêtait à profiter. La princesse fut accueillie dans Étampes par les jeunes officiers au milieu de l'éclat d'une fête militaire; ils reçurent avec solennité les comtesses de Fiesque et de Frontenac , maréchales de camp^ titre que le duc d'Orléans leur avait déjà donné en plaisantant, et accompagnèrent la princesse et ses dames fort loin en dehors de la ville. Ils revinrent sans défiance sur leurs pas, dans la persuasion que le maréchal de Turenne, loin de s'occuper d'eux, fêtait à son tour la princesse. Le maréchal, en effet, avait donné des ordres à quelques-uns de ses officiers pour recevoir Mademoiselle à Chastres ^ et pour lui rendre les honneurs militaires. Il lui avait même fait préparer à diner; mais la princesse, surprise de ne pas être accueillie par le maréchal en personne, ne voulut pas s'arrêter et continua sa route. A Bourgla- Reine, elle trouva le prince de Condé, accouru à sa rencontre avec MM. de Beaufort, de Sully, de Rohan, et quantité de noblesse.

I^ maréchal n'était pas à Chastres, où Mademoiselle s'attendait à le trouver à son passage, parce qu'il avait formé le dessein de tirer parti du désordre dans lequel il pensait que la réception de la princesse avait dii mettre l'armée des princes. Il a pris avec lui ses meilleures troupes , et, ac-

DU f^.GNE DE LOUIS XIV. l65

compagne du maréchal d'Hocquincourt , il a marché secrètement, dans la nuit du 3 au [\ mai, de manière à se trouver le lendemain à portée de fondre sur l'armée des princes. Arrivant par le flanc du long faubourg d'Etampes, il peut approcher sans être signalé par les coureurs ennemis, et surprend cette armée sans défiance, alors qu'après le départ de la princesse elle continue gaiement la fête. En peu d'instants, il culbute les avant-postes, et portant son effort sur la partie la plus étroite di^ faubourg, au point où il se soude à la ville, il le coupe, et enveloppe les troupes restées dans le faubourg. Ce faubourg était principalement consacré au cantoni^ement des régiments du secours espagnol ; il est forcé, et la plupart de ses défenseurs sont lues ou faits prisonniers. Le comte de Fustehiberg, capitaine dans le régiment de ravalerie du duc de Wurtemberg ; de Broue , sergent de bataille des troupes espagnoles; Rubel, capitaine dans le régiment d'infanterie de l'Altesse , furent du nombre de ceux qui perdirent la vie *.

L'armée des princes tout entière était taillée en pièces si, pendant l'attaque du faubourg, la plus grande partie n'eut trouvé le temps de rentrer dans la ville et de se mettre à couvert derrière

* Mémoires de mademoiselle de Montpensier.

l66 SOUVENIRS

ses murailles, que le maréchal de Turenne n'était pas en état d'enlever par un coup de main. Une sortie sur les troupes royales , que le maréchal d'Hocquincourt avait imprudemment laissées se di^persex au pillage dans le faubourg , eût sans nul doute tiré une vengeance éclatante de l'échec éprouvé; mais l'effroi était encore si grand qu'il ne fut pas possible de reformer assez promptement les troupes,* et que le maréchal d'Hocquincourt eut le temps de rallier les siennes et de se retirer sans être inquiété. Cette dernière faute, après celle de Bléneau, acheva la disgrâce du maréchal d'Hocquincourt; le cardinal Mazarin s'effraya du danger de récompenser ses services, en le laissaiit dans un poste où sa présomption et son fmprévoyance pouvaient à chaque instant tout compromettre, et exigea son départ pour son gouvernement de Péronne.

La surprise d'Etampes coûta à l'armée des princes plus de deux mille morts ou prisonniers.

Comme, dans cette guerre, les deux partis étaient toujours disposés a exagérer la portée de chaque succès, cette action brillante du maréchal de Turenne prit , de son coté , les proportions d'uBe victoire. La cour était au château de Saint- Germain ; le maréchal de Villeroy , recevant la nouvelle dans la nuit, alla, dès la pointe du jour,

keurter à la porte de la chambre du roi en criant : Victoire ! Le roi se leva , suivi de la Porte, son valet de chambre, et tous trois, en bonnet et robe de chambre, allèrent porter la nouvelle au cardinal Mazarin. Celui-ci, se levant à son tour, les reçut en même équipage. La Porte , en crayonnant dans ses Mémoires ce tableau matinal, y joint cette réflexion qui a son prix : <c Je commençai à faire tout mon possible pour paraître gai , car véritablement nous ne savions pas trop ce qu'il nous falloit , et lequel nous seroit meilleur de battre ou d^être battus. » Cette réflexion suffirait à expliquer la longue durée de la Fronde, due à l'indécision des partis, et révèle à quel point la personne et la politique du cardinal étaient peu sympathiques à ceux même qui, en servant la cause du roi, servaient forcément la sienne.

Le maréchal de Turenne s'empressa d'envoyer Gadagne à la cour, rendre compte verbalement des détails de cette affaire ; nous devons le regretter, sans cela sa lettre à le Tellier eut été plus complète.

a Monsieur,

a Je me remets à M. de Gadaîgne pour ce qui s'est passé ; comme j'ay creu que Ton sera bien

aise de le sçavoir promptement à la cour, je ne vous feray que ce mot par luy. Il y a asseurément plus de deux mille morts ou prisonniers, et quantité d'officiers. Je viens présentement de recevoir celle qu'il vous a plu m'escrire touchant ce poste de Neùlly; nous nous appro* cherons pour y aller à la main, et aussi n'ayant rien à faire icy qu'à assiéger Estampes , nous n'avons ni munitions de guerre ni vivres pour cela. C'est pourquoy je trouve bien plus raisonnable d'empescher à l'ennemi la communication de Paris , et avec cela estant ruiné comme il est, je croi qu'on en viendra à bout. Je ne vous mande point tous ceux qui ont bien servi en cette occasion; M. de Gadaigne y a très-bien faict.

a Je vous supplie de vouloir bien demander pour Blangy, qui avoit une compagnie dans Vaubecourt et qui a esté cassé, une compagnie dans Picardie, vacante d'aujourd'hui.

a M. le comte de Broglio * a très-bien agi, M. de Vaubecourt aussi *.

« Je vous supplie de vouloir parler pour notre

^ François-Marie^ comte de Broglie^ entré dans sa jeunesse au service de France, s'était attaché à la fortune du cardinal Mazarin.

* Le marquis de Vaubecourt^ de la maison de Nettancourt.

pain, il finît demain. On ne peut pas subsister sans cela.

« Je demeure,

« Monsieur,

« Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,

« TURENNE

« A Estrechi, le 4" de may au soir 1652 *. »

Quelques jours après, le maréchal de Turenne écrivait au ministre pour s'informer des intentions de la cour au sujet d'un échange de prisonniers de guerre :

a Monsieur,

a Estant bien aise de scjavoir la volonté du Roy sur un eschange que Ton me propose de faire du S*^ du Rechau, guidon des gens d'armes de M. le prince, contre le S*^ de Villeneufve , capitaine et major du régiment de Traci, lesquels sont tous deux prisonniers, je vous supplie très-humble-

' Cette lettre inédite. Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii, est de la main d'un secrétaire; la formule finale est de la main du maréchal.

l 'JO SOTJVEinRS

ment de me mander si le Roy Taura agréable, de me faire la faveur de me croire,

a Monsieur,

a Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,

« TURENITE.

u Du camp de Palaiseau^ ce 10« may 4652 ^ »

Le maréchal, toujours préoccupé des questions se rattachant aux fournitures faites à ses troupes, adresse au ministre, écrite en entier de sa main, inie lettre qui nous apprend , en outre, que si les troupes étrangères comptaient pour beaucoup dans l'effectif de l'armée des princes, elles étaient nombreuses aussi dans l'effectif de l'armée rovale :

« Monsieur,

« Comme je n'envoie personne solliciter pour ces quatre régiments de cavalerie allemans et pour mon régiment d'infanterie, je vous supplie très-humblement que dans les lieux où estoient

^ Cette lettre inédite^ Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii^ est écrite par un secrétaire ; la formule finale est de la main du maréchal.

nu RiGNE DE LOUIS XIV. 1^1

leurs quartiers, on donne les ordres nécessaires afin qu'ils puissent être payés des ustencilles^ Vous voyez bien, Monsieur, que la prétention est fort raisonnable; mais je vous supplie d'en vouloir user comme d'une chose que vous désirez qui réussisse ; je vous en seray sensiblement obligé, et vous supplierai de me croire,

« Monsieur,

a Vostre très-humble et trés-affectionné serviteur,

« TUBENNE.

# a A Palaiseau, ce 14 may 1652 '. »

Les informations du maréchal lui ont appris que si le blé ne manque pas à Étimpes, les fourrages y sont rares , inconvénient grave pour la cavalerie de l'armée des princes, qui comptait au moins trois mille chevaux; il a appris aussi que

* La règle moderne oblige les particuliers qui logent des soldats à leur fournir gratuitement l'ustensile (il se dit au singulier), c'est-à-dire l'usage de tous les petils meubles de cuisine, et, en outre, le feu, le sel et la chandelle. Il résulte de cette lettre un fait auquel on devait peu s'attendre, c'est que ce droit d'ustensile était autrefois moins étendu (ju'il ne l'est aujourd'hui, le soldat ne pouvant l'exercer chez son hôte qu'à prix d'argent; puisque le maréchal de Turenne réclame des fonds pour l'ustensile, que ses troupes sont obligées de payer.

^ Lettre inédite, .-irchines du ministère de la guerre^ volume cxxxui.

i^a sor VENIR»

cette armée abandonne les faubourgs pour se retrancher dans la ville ; il fait part de tous ces faits au ministre :

<c Monsieur,

« Quoique je n'aye pas beaucoup de choses à mander, je ne perdrai pas l'occasion de ce valet de pied du Roy ; on m'a enmené encore aujourd'hui des prisonniers d'Estampes qui disent qu'ils ne manquent point de grain ; mais ils vont au fourrage assez loing, et sont tous dans la ville, où ils font travailler, ne prétendant plus garder ses fauxbourgs. C'est une assez grande réduction qu'une armée entière dans une ville.

« M. de Poudeau s'en va présentement à Meluu voir ce qu'il pourra faire pour le pain de munition, qui va extrêmement mal.

a Je suis de tout mon cœur,

a Monsieur,

ce Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,

ce Tl] RENNE.

« PalaiseaUy ce 15* may 1652 ^ »

* Lettre inédite écrite en entier de la main du maréchal, Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxm.

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. I "yS

L*intention du maréchal de Turenne était de revenir sous les murs d'Ëtampes avec des moyens d'attaque suffisants pour emporter ia ville. Les lettres suivantes, adressées au ministre le Tellier, donnent le détail des préparatifs du maréchal et du secours qu'il demandait aux équipages même de la cour pour transporter son artillerie ; comme le siège d'Étampes lui paraît devoir être l'opération la plus importante de cette campagne, il ne veut rien hasarder. Il se préoccupe, non sans raison, de l'approche du duc de Lorraine, et de la nécessité d'entrer en négociations avec lui :

a Monsieur,

« J'avois attendu M. le comte Broglio pour respondre à la lettre qu'il vous a plu m'escrire. J'envoye M. de Lign ville avec tous les chevaux de cette artillerie ici pour ramener le canon et les munitions qui sont à Poissy, prétendant qu'il sera aidé des attelages de la cour pour pouvoir tout enmener ici, nos chevaux ne suffisant pas ; ce qui retarderoit la marche de la cour jusqu'à mardi , les chevaux ne pouvant estre de retour à Saint- Cermain que le lundi au soir. Si ce n'est que la cour faisant effort ne put, en partant demain dimanche ou lundi, et venant à Chilly *, enmener

• Très-beau et vaste château, près de Longjumeau, ayant ap-

tout le canon et les munitions, ce que l'on croit bien mal aisé. J'ay entretenu M. de Lign ville des raisons pour lesquelles il estoit nécessaire que la cour fust sur la rivière de Seine avant que tout s'approchast plus près d'Estampes que nous ne sommes , estant ici au lieu de tous où l'on peut apparemment le mieux empescher la communicar tion à Paris, et faire que la cour et toutes les munitions nécessaire» viennent par derrière, pouvant y arriver plus aisément un accident , ou par la marche de leur armée vers Paris, ou par la séparation de la cour en quelque lieu que nous puissions estre hors celui-cy.

« Monsieur de Bordeaux est allé à Meluii, et on m'a asseuré qu'il estoit monté jusques vers Sens. Je n'ay point eu de ses nouvelles depuis qu'il est parti. Je vous supphe de me continuer l'honneur de vos bonnes grâces, et me croire très-certainement,

« Monsieur,

« Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,

ce TUREWlfE.

« Au camp de Palaiseau^ ce iS' may iG52 ^ »

partenu au maréchal d'Effiat^ dans lequel la cour pouvait facilement se loger.

* Lettre inédite, .4rckives du Ministère de la guerre ^ ▼ol.

DU RÈGICE DE LOUIS XIV. inS

«Monsieur,

«J'ay escrit à M. le mareschal de THospital comme les roues de deux vieux canons qui sont rompues nous ont empesché de marcher, et , en effiQCty tant pour cette raison-là que pour nos vivres, il est impossible de s'approcher d'Estampes sansestre asseurés que nous aurons à Melun, de Corbeil, des vivres asseurés et des chariots suffisants pour les porter au camp. Et puisque nous n'avons point d'équippages assez grands pour cela, il est impossible de le faire qu'avec le charroy de la cour. Il y a certainement abondance de grain dans Estampes , de sorte que vous jugez bien, Monsieur, que s'approcher d'une armée qui est dans une ville, et sur laquelle , par cette raison, on ne peut rien entreprendre si promptement n'ayant pas un jour de pain devant soy, ni moyen de faire venir qu'une ration l'une après l'autre , de sept ou huict lieues de là ; ce seroit vouloir perdre une armée pour plaisir.

a Comme ceci est la plus importante chose de cette guerre ici , il ne la faut pas entreprendre sans fondement. Nous ne sommes ici qu'à une lieue et demie de la rivière ; nous avons esté trois

cxxxiii, écrite par un secrétaire; la formule finale est de la main du maréchal. *

jours sans pain, et on n'en peut porter qu'une ration, qui est une belle avance pour une marche.

tf On n'a point voulu recevoir M. l'intendant à Melun^ lequel est monsté plus haut pour voir quels magazins il pourra faire. Je n'ay point eu de ses nouvelles depuis qu'il est parti. 11 attend assurément d'estre jusques à Sens pour m'en mander.

« J 'envoyé les quaissons à Saint-Germain; je vous supplie d'ordonner que l'on fasse tous les efforts possibles afin de les faire charger de pain ou de farine, ou mesme de grain, s'il n'y avoit pas de ces deux-là, et qu'ils s'en viennent avec la cour.

« J 'envoyé présentement à Corbeil M. de Renneville *, afin que l'on convertisse en farine le plus de bled que l'on pourra.

c< J'ay envoyé un officier avec des mousquetaires à Hautebruyère dès que j'eus de vos nouvelles. -

a M. de Navailles * fut hier avec trois ou quatre cents chevaux faire une embuscade aux fourrageurs de l'ennemi. Il prit plus de deux cents chevaux. Tous les prisonniers rapportent qu'ils ont beaucoup de grain dans Estampes. Quelque cava-

1 Cité dans les Mémoires de mademoiselle de Montpentier comme ayant commandé l'un des escadrons qui reprirent Saint- Denis.

* Philippe de Montant^ comte, puis duc de Navailles.

lerie qui Cfstoit dans un fauxbourg se ressera hier dans la ville. Il y a certainement une grande mésintelligence entre les Allemands et les François.

« Dès que les chevaux de Tattirail de la cour auront repeù, je les feray partir, afin que la cour puisse partir demain . Je vous supplie de me continuer l'honneur de vos bonnes grâces, estant,

« Monsieur,

« Vostre très- humble et très-affectionné serviteur,

a TUREWWE.

« Au camp de Palaiseaa, ce xx* may 1652. »

a J'ai eu une pensée que si la présence de M. le maréchal de la Ferté n'estoit pas nécessaire en Lorraine, on pourroit le faire venir sur la Marne. Je vous asseure qu'un corps de trois mille hommes empescheroitM. de Lorraine de marcher vers Paris. On pourroit négocier tout de mesme avec luy, ou mesme l'y laisser venir pour sa personne, pourveu que son armée n'en eust pas le chemin libre * . »

' Lettre inédite, Archives du Ministère de la guerre, vo- II. 12

I>y8 SOUVENIRS

« Monsieur,

a J'escrit à M. l'intendant comme en faisant toutes les diligences possibles et travaillant k Chilly et au port avec tous les ouvriers du pays, nous ne pouvons marcher que sabmedi au matin. De sorte qu'il est nécessaire de nous envoyer demain vendredi tous les charrois de la cour, qui prennent tout le pain qui est à Corbeil et celuy qui est sur les batteaux, n'en faisant prendre aujourd'huy qu'une ration , afin que nous ayons tout icy demain. Je vous supplie de vouloir aussi presser pour les outils. La nouvelle se confirme comme Monsieur de Lorraine arrive à la Ferté-Milon. Cela ne faict point changer en rien; mais cela doit faire cognoistre que luymesme ne sçait pas s'il retournera en Flandre, s'il advancera vers Paris, ou s'il demeurera en Champagne. Tout le fondement qu'il y a à prendre sur luy, c'est qu'il a bien envie de faire continuer les désordres de France par quelque

lame cxxxiu ; elle est écrite par un secrétaire^ mais la forpnule finale et le postscriptum sont de la main du maréchal. Ce pottscript um important est placé sur la première page^ partie sur la marge ^ partie en tête du papier, et écrit en sens inverse de la lettre.

manière que ce puisse estre. Je suis très- véritablement,

tf Monsieur,

a Vostre très-humble et très-affeo»

tionné serviteur,

« TURENNE

« Aa camp de Palaiseau, le 23 may 1 652 ^ »

<c Monsieur,

a Monsieur Tintendant arriva hier au soir ici, et tou9 ces Messieurs de la cour. Je trouve très à propos la pensée de faire marcher les vivres par batteaux au Mesnil-Cornuel. J'y feray demeurer de la cavallerie et quelques mousquetaires. On faict voir le long de la rivière s'il y aura des bat- 'teaux. Je crains qu'il ne s'en trouve point , de sorte que si ceux de la Seine n'y sont pas propres, il faut songer aux charrois. Je ne laisseray pas tousjours de faire venir de la cavallerie et de Tin-

* Lettre inédite, tirée des Archives du Ministère de la guerre y vol. cxxxui; elle est écrite par un secrétaire; la formule finale est de la main du maréchal*

l8o SOUVENIRS

fanterie au Mesnil-Gornuel, afin que les charrois viennent à couvert de la rivière d'Estampes jusques-là, c'est-à-dire du costé de Melun , et de là passent le pont pour s'en venir à Estrechy, où je laisserai quelques gens.

« Encore qu'il y eust des voitures, on ne nous faict voir qu'une ration de pain à voiturer à la fois. Il faudroit que Jacquier ^ manquant à cela, on fict un fonds de cinq ou six rations. Il ne manque autre chose que de l'argent pour cela , pouvant, dans le haut de la rivière , faire assez de farines ; et ainsi Jacquier fournissant le journalller, on se mettroit en advance de quatre ou cinq rations que l'on auroit tousjours devant soy. Ce n'est pas grand chose qu'un fonds de cinq à six rations une fois payé.

Il n'y a rien autre chose d'Estampes, sinon qu'ils ont bruslé des maisons du fauxbourg en nous voyant approcher. Je ne sçay point encore comment nous nous logerons. Il me senolile qu'il n'y auroit point d'apparence que si le Roy veut venir ici, que ce fust avant que l'on fust logé et les postes pris. Je vous supplie de parler pour ce pain et faire résoudre cette dépense. Il peut y ar«

* Fournisseur de l'armée^ aïeul^ probablement^ du père Jacquier, savant mathématicien, ne à Vitry-le-Françats, l'un des auteurs de la consolidation de la coupole de Saint-Pierre de Rome au moveu d'une armature en fer.

' Dr RÈGNE DE LOUIS XIV. l8l

river mille accidents par là. Le moindre convoy qui manquera, nous perdrons beaucoup d'infanterie. Je croi que Ton juge assez la conséquence de cette affaire ici à la cour, afin que nous ne manquions pas de vivres, il. faudra que nous soyons incessamment sur les armes , et pour cela il faut avoir des vivres. Seguin * vient présentement d'arriver. Il a pris deux cent trente chevaux et cent prisonniers. Je suis de tout mon cceur,

a Monsieur,

<f Vostre très-humble et très-affectionné sei'viteur,

« TURENNE

« A Étrechy, le 25« may 1652. » ^

« L'abbé Duonet a passé icy, je lui ai donné escorte. Il ne faut point faire de fondement sur ce pain de Dourdan *. »

* Ce nom se rencontre peu dans les fastes historiques ou nobiliaires; nous ne Favons trouvé cité qu'une seule fois dans V Histoire généalogique du P. Anselme, où il est dit que Marthe d'Albret épousa^ au treizième siècle, Guillaume Séguin.

^ Lettre inédite, tirée des Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxin; elle est écrite par un secrétaire; la formule finale et le post-scriptum sont de la main du maréchal.

l8a SOUVENIRS DU RÈGICE DE LOUIS ZIV.

Pendant que le maréchal de Turenne achève ses préparatifs pour le siège d'Etampes, nous allons fixer notre attention sur le grave incident produit par l'entrée en France du duc de Lorraine.

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