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Nous retrouvons le maréchal de Turenne à son quartier d'Étréchy, terminant tous les préparatifs nécessaires pour le siège d'Eltampes, et se portant sous les murs de cette ville, dont la prise eut été un succès décisifj puisqu'elle eut anéanti d'un seul coup l'armée des princes. Cette armée comp-
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tait environ sept mille hommes, répartis dans les régiments français de T Altesse, de Condé, do (^.onti, de Bourgogne , et cinq autres, et dans les régiments étrangers de Berlo , Pleur, la Motte, Vange, Pelnitz, et quelques autres. L'armée assiégeante se trouvait dans des conditions inégales , parce qu'elle était à peine plus nombreuse que l'armée assiégée. Le maréchal de Tnrenne fondait néanmoins l'espoir du succès de son entreprise sur le délabrement des murailles, ruinées sur plusieurs {>oints, et surtout sur la mauvaise assiette de la place , qui , suffisante au moyen âge , était détestable avec la tactique nouvelle. Le haut et vaste plateau des plaines de la Beauce , s'échancrant en dentelures qui dominent la vallée de la Juine et la ville, placée sur ses bords, n'offre que l'embarras du choix de l'emplacement pour dresser les batteries, tandis que la place elle-même est dépourvue d'artillerie. Le vieux et curieux donjon aux quatre faces demi-sphériques , construit sur un mamelon pour protéger la ville ou la tenir en respect, selon l'occurrence, démantelé sous le régne de Henri IV, n'était déjà plus que le vain simulacre d'une force passée.
Les lignes de circonvallation furent commencées, le a6 mai, sur la rive gauche de la Juine ; mais, faute de forces suffisantes, toute la rive droite fut laissée libre, de sorte que la ville était.
on réalité, plutôt attaquée qu'assiégée *. La cavalerie (le l'armée des princes , qui manquait de fourrages , pouvait , en traversant la Jiiine, aller librement se répandre dans la campagne; sans cette ressource, ime prompte capitulation eût été inévitable. Le maréchal de Turenne fit établir une batterie de six grosses pièces de canon du côté de la porte d'Orléans, dans un lieu assez dominant pour pouvoir battre jusqu'au pied des maisons. Le lendemain , à neuf heures du matin , la ville fut saluée des premières volées.
L'insuffisance des engins nécessaires pour l'ouverture des tranchées, et surtout Tinsuffisance des approvisionnements de pain, sont toujours la grande préoccupation du maréchal de Turenne; son caractère froid et mesuré se laisse emporter à quelque impatience' dans le billet suivant au ministre le Tellier, tracé en entier de sa main :
« Monsieur,
n Comme je dois demeurer icy aujourd'huy, jç vous supplie très-humblement- d'ordonner que si
* A part la disproportion pour l'importance de la place et pour reffeclif des armées engagées, le siège de Séhastopol nous a récemment offert, soiis ce rapport, quoique analogie avec le siège d*Ëtampes.
i)t' ni:(;NK dk i.olis xiv. 20D
vous avez du pain prest , que l'on face charger des bateaux et qu*on les face monter à Mesnil et Etrechi, afin que s'il se peut, une fois en une vie, nous puissions estre en avance d'un jour de pain. Je suis véritablement,
(c Vostre très humble et très affectionné serviteur,
« TUREJVNK. »
«Ce 30 mai 1652. »
«Je vous supplie très -humblement de nous faire avoir des outils, et principalement des pics *. )>
L'outillage était si incomplet qu'il était impossible de creuser suffisamment le sol ; aussi les lignes de circonvallation étaient-elles si peu larges et profondes, que les chevaux ennemis, à chaque sortie, les franchissaient d'un seul bond.
Dans le cours des opérations, une demi-lune ayant été emportée, les assiégés, pour la reprendre , firent une sortie de trois ou quatre mille hommes, sous les ordres de Tavannes et de Clinchamp. Cette colonne reprit possession de la demi-
* Billet inédit, tire des .Irchices du Minisière de la guerre^
vol. CWXIII.
mS SOUVKMIIS
luiK^, vA s'élaiira au-delà, pour aborder la batterie (Hablio par le mai'échal de Turenne ; elle arriva sur elle malgré son feu, tua ou dispersa sa garde, composée de quatre-vingts mousquetaires, et encloua trois pièces de canon. La demi-lune, par un retour offensif non moins brillant, fut reprise par le régiment de Turenne, marchant enseignes déployées.
Après cette infructueuse tentative , les assiégés ne firent plus de grandes sorties; ils s'attachèrent uniquement à réparer les brèches et à élever de nouveaux obstacles à la place de ceux qui étaient ruinés. De petites sorties avaient lieu s(»ulement pour empêcher ou pour détruire les travaux des assiégeants. Dans Tune d'elles, donl le but était d'arracher le mineur attaché à la muraille, un capitaine du régiment de TAltesse fut fait prisonnier.
Parmi ceux qui se distingiUTcnt ou qui rerur(»nt la mort ou des blessures dans ces divers engagements, furent comptés, au nombre des premiers, Tracy * et le marquis de Richelieu*; parmi
* François d'Estut, seigneur de Tracy, exempt des j<arde8-ducorps.
' Jean-Baptiste-Amador^ marquis de Richelieu, licuteiiautjrénrral, pjuverneur du Havre. Oh sait que sa tanlr-, la duchesse d'Ai<;uillun, Turieuse de sa mésalliance (il a\ait épousé, par un entraînement de jeunesse, Jeanne -Baptisie de Beauvais, fille de madame de Beauvais^ première femme de chambre de la
DU RfcGNE DE LOUIS XIV. 207
les seconds, le baron d'Aspremont , maréchalde-camp, tous dans les rangs de Tarmée royale. Dans rarmée des princes furent remarqués, outre ses trois chefs, le marquis de la Londe*, lieutenant de la compagnie des chevau-légers du duc d'Orléans, tué dans la grande sortie.
Un incident qui fit grand bruit signala ce siège. Le jeune roi , curieux de voir Tattaque d'une place, s'y était rendu. Comme, pour aller d'un quartier dans un autre , il fallait passer à portée des murailles, le maréchal de Turenne envova demander une suspension d'hostilités pendant le passage du roi. Il parait que le comte de Tavannes, ne voulant pas accorder cette suspension, dans l'appréhension que la présence du roi ne fut un moyen d'entrahier la défection de la partie française de son armée , défection d'autant plus à redouter qu'une grande mésintelligence existait avec les troupes étrangères, envoya un officier allemand répondre au messager; en sorte qu'un refus délicat à faire put ètr<» couvert par quelque» confusion de langage. Le roi ayant voulu passer, néaimioins, un coup de laucoiHïeau fut tiré sur lui du coté de la porte de (Ihastres. Ce fait fit
reine), tenta vainement de faire casser ce mariage comme clandestin. La reine Anne d'Autriche soutint de son crédit la validité du mariage.
* François de Bigai*s, marquis de la Londe.
contraste avec la conduite des Espagnols qui n'avaient jamais tiré sur le quartier du roi Louis XIII, ni à Hesdin, ni à Perpignan. Le comte de Tavaunes, qui se justifie avec tant de soin, dans ses Mémoires, de l'imputation d'avoir donné Tordre de tirer^eD insistant sur ce qu'il se trouvait à ce même moment à la porte d'Orléans , fort éloignée de la porte de ('.hastres, n'en garda pas moins la responsabilité de cet acte^ qui fut pour lui la cause d'une disgi'àce dont il ne se releva jamais, alors même que pour tant d'autres le passé fut oublié.
Fendant la courte apparition du jeune roi au siège d'Etampes, un fait fut très-remarque : il ne donna rien aux soldats, les uns blessés, les autres souffrant de la faim. La Porte, son valet de chambre , en donne l'explication : Le soir de la journée du coup de fauconneau, son jeune maître, un peu fier des louanges reçues pour un certain aplomb qu'il avait montré dans cette occasion, voulut savoir si son valet de chambre était aussi brave que lui ; il lui demanda s'il avait peur d(»s canons. La Porte répondit qu'on n'avait pas pour quand on n'avait pas d'argent. « Il m'enten- « dit et se mit à sourire, ajoute la Porte; mais c( personne n'en devina la cause. Le roi voyait a quantité de malades et d'estropiés qui couraient « après lui, demandant de quoi soulager leur mi- « sère, sans qu'il eût un seul douzain à leur don-
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« lier; de quoi tout le monde s'étonnait fort. » Le roi , ainsi que la Porte le dit plus loin , avait cependant reçu du surintendant cent louis d'or pour faire des libéralités; mais le cardinal Mazarin les lui avait pris *.
Le premier ministre ne rougissait pas de laisser le roi lui-même dans le dénûment, et tandis que les armées manquaient de tout , même de pain , que la misère régnait dans les provinces, il continuait à amasser chaque jour cette immense fortune personnelle dont sa mort fit surgir le monstrueux inventaire. Cette indigne pratique de certains ministres, tirant profit de l'exercice de leurs fonctions, a été inaugurée en France par l'intronisation du ministérialisme centralisateur et absolu. Quand ces ministres n'étaient pas naturellement probes, quelle barrière pouvait arrêter leur soif de s'enrichir, et leur penchant à livrer à leurs familles les emplois et les honneurs? Ils étaient devenus trop puissants pour que nul contrôle pût être exercé sur eux; le roi lui-même devenait, à certains égards , le subordonné et la première victime de ces ministres, pareils à ces intendants de maîtres opulents, qui, donnant à ceux-ci quelques parcelles de leurs revenus, font semblant encore de leur avancer leur propre argent.
^ Mémoires de la Porte»
Le duc de Lorraine, en exécution des promesses qu'il avait faites au duc d'Orléans , son beau-frère, prenait ses mesures pour s'approcher d'Étampes, en faisant franchir la Seine à son armée sur son pont de bateaux de Villeneuve- Sain t-(ieorges ; mais, parallèlement à ces préparatifs, le duc, entretenant toujours ses négociations avec la cour, était arrivé à s'entendre avec elle sur les termes d'un accord à peu près conclu. En attendant la signature du traité, le roi d'Angleterre ^ avait entremis ses bons offices pour obtenir du duc de Lorraine une suspension d'armes. Cne lettre du roi au maréchal de Tureuue^ datée de Melun, le 7 juin lôSsi, lui apporta la nouvelle de cette suspension d'iiostilités , avec l'ordre de lever le siège d'Étampes * :
« ,1e vous fais cette lettre pour vous dire qu'aussitôt que vous l'aurez reçue, vous ayez à vous retirer avec mon armée de devant Étampes, dont vous ferez savoir la cause à ceux qui y commandent , sans que les apparences du bon succès de
^ Charles II> alors réfugié en France avec sa mëte Henriette de France^ fille de Henri IV> et son frère le duc d'York , qui a régné sous le nom de Jacques H^ qui servait comme volontaire dans Tarméc du maréchal de Turenne. Les deux frères se faisaient un devoir de payer par leurs services leur dette de reconnaissance pour rhospilalité royale.
* Lettre inédite^ tirée des Archives du Ministère de la guerre^
vol. GXXXV.
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Tentreprise que vous faites, par le bon ordre que vous y avez donné, estant logé à la porte de ladite ville , ny aucune autre considération , vous fassent retarder vostre départ d*ui\ seul moment ; que de là vous alliez prendre le poste que vous jugerez le plus commode pour faire subsister mon armée pendant cette suspension , et pour remployer ensuite, sur quoy je vous ferai savoir mes intentions, et parce que je charge le isieur de Varenne * de cette dépesche , je me remets sur luy de ce que j'y pourrois ajouter. . . »
L'ordre ne pouvait être conçu en des termes plus propres aménager la susceptibilité militaire du maréchal de Turenne et des chefs qui commandaient sous lui ; le roi leur demandait le sacrifice de faire l'abandon d'un succès assuré , tandis qu'il était, au contraire, plus que problématique. Les apparences étaient sauves, et le siège fut levé.
En exécution de Tordre roval , le maréchal de Turenne alla se poster à Étréchy avec son armée^ pour surveiller le duc de Lorraine, dont les engagements n'étaient pas ce qu'il y avait de plus sur au monde. Le pont de bateaux que ce duc
* Fouquet, marquis de la VaJ'enne ; la duchesse de Bar avait fait entrer sou père dans la maison du roi Henri IV comme officier de bouche;
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avait jeté sur la Seine, alors qu'il avait rintention de secourir Étanipes , pont qu'il gardait encore, pouvait lui faciliter, en cas de revirement d'intentions , une agression dangereuse. Le poste (rÉtrécliy permettait au maréchal de Turenue de s'opposer à la jonction de l'armée du duc avec Tarniée des princes , rendue libre de quitter la ville d'Étampes. Cet avantage pouvait être singulièrement contre-balancé par le danger de se placer entre deux feux, d'autant plus que Charles IV, pour se ménager des deux cotés, bien que s*étant engagé vis-à-vis de la cour à quitter la France, avait aussi promis aux princes de ne livrer qu'à eux son pont de bateaux. Ce pont lui permettait donc de passer lui-même la Seine , s'il jugeait à propos de manquer à sa j)arole ; et, en tout cas, sa possession assurait aux princes la possibilité de faire venir leur armée à Paris, sans être dans la nécessité de commencer par remporter une victoire sur l'armée du roi. Le maréchal de Turenne avait donc à se préoccuper, pour le ])oste à choisir, moins de s(»s conditions défensives que des conditions de proximité ([ui rendaient possible, au moment opportun, une démonstration vigoureuse pour forcer le duc à effectuer la retraite promise.
Une seconde lettre du roi au maréchal de Turenne vint lui tracer la conduite à tenir, conduite
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pour laquelle la diplomatie devait avoir au moins autant de part que la guerre * :
« AMelun,du i 5 juin 1652.
« Mon cousin , vous savez comme j'avois envoyé le sieur de Beaujeu * vers mon frère le duc de Lorraine, et ledit Beaujeu m'ayant rapporté hier au soir Tasseurance qu'il se rendroit aujourd'huy près de moy avec mon frère le roi de la Grande-Bretagne , je renvoie présentement ledit sieur de Beaujeu vers mondit frère le duc de Lorraine, pour le convier d'effectuer ce dont il a donné paroUe , et l'ayant chargé de vous aller trouver pour vous informer plus particulièrement de ce qui s'est passé avec ledit duc, j'ai bien vouUu vous faire sçavoir que mon intention est que vous continuyez vostre marche avec mon armée que vous commandez , ainsi que je l'ai approuvé et résolu, et néantmoins sans faire aucun acte d'hostilité contre les troupes de mondit frère le duc de Lorraine, et qu'ayant commandé audit de Beaujeu de retourner vers vous ce soir, pour
* Lettre inédite, tirée des Archives du Ministère de (a guerre^ vol. cxxxv.
* Le baron de Beaujeu, de la maison d'Hcnnezay, en Franche- Comté, colonel du régiment de cavalerie de Beaujeu, taillé en pièces à Bléneau. Voy. la note de la p. 188.
VOUS faire sçavoir si ledit duc exécutera ce qu'il a promis, j'entends qu'en cas que ledit de Beaujeu vous rapporte qu'il n'est pas en résolution et en disposition de le faire, vous ayez à exécuter les résolutions qui furent hier prises avec vous , et sur ce je prie Dieu, etc »
Le maréchal de Turenne avait donc pour ligne de conduite d'imposer au duc de Lorraine l'accomplissement de ses promesses, non par des hostilités immédiates, mais en lui inspirant la crainte de ces hostilités. S'il était important de l'obliger à tenir son engagement vis-à-vis de la cour, il était non moins important de l'empêcher de remplir celui qu'il avait pris vis-à-vis des princes, de leur livrer son pont de bateaux. En conséquence , le maréchal de Turenne , le jour même de la réception de la lettre du roi, lève son camp d'Ltréchy, et va passer la Seine à Corbeil , à cinq lieues au-dessus de V'illeneuve-Saint-Georges. Par cette marche aussi rapide qu'imprévue, il parait inopinément en vue de l'armée du duc de Lorraine ; mais un cours d'eau profond, la pe* tite rivière d'Yères, qui n'était guéable sur aucun point, ne pouvait lui permettre de l'attaquer* Le duc avait couvert les flancs de son armée d'un côté par la Seine et par la petite rivière, son affluent; de l'autre, par la forêt; son front étant &-
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cilement accessible par la plaine, il avait élevé six redoutes pour le couvrir. Le vicomte de Turenne, arrêté par l'obstacle de la rivière d' Yères , entreprend une marche de nuit pour en remonter le cours jusqu'à un pont éloigné , probablement à Brunoy, sur lequel il fait passer ses troupes. Au point du jour il se trouve dans la plaine, n'ayant plus d'autres obstacles à surmonter que l'enlèvement des redoutes, pour pouvoir aborder l'armée lorraine.
La conjoncture est plus décisive qu'il ne convient aux habitudes de temporisation et de duplicité du duc de Lorraine. Le maréchal de Turenne l'envoie sommer, ou de livrer bataille, ou de se retirer hors de France, en lui abandonnant la possession du pont de bateaux', qui eut assuré à l'armée des princes la communication de Paris. Le duc, pour gagner du temps, répond qu'il est dans les intérêts du roi, et qu'il faut bien se garder de toute agression. En recevant cette réponse, Turenne, qui n'ignorait pas que le duc était en état de négociations perpétuelles avec la cour, mais qui n'avait aucune connaissance que ces négociations eussent abouti à d'autres conventions que celles déjà stipulées de sa retraite hors du royaume, s'écrie : « Il nous trompe; mais je n'ose prendre sur moi de l'attaquer. » Le maréchal envoie en toute hâte auprès du roi prendre des ins-
VOUS faire scavoir si ledit duc exécutera ce qu'il a promis, j'entends qu'en cas que ledit de Beaujeu vous rapporte qu'il n'est pas en résolution et en disposition do le faire, vous ayez à exécuter les résolutions ([ui furent hier prises avec vous, et sur ce je prie Dieu, etc »
Le maréchal de Turenne avait donc pour ligne de conduite d'imposer au duc de Lorraine l'accomplissement de ses promesses, non par des hostilités immédiates , mais en lui inspirant la crainte de ces hostilités. S'il était important de l'obliger à tenir son engagement vis-à-vis de la cour, il était non moins important de l'empêcher de remplir celui qu'il avait pris vis-à-vis des princes, de leur livrer son pont de bateaux. En conséquence , le maréchal de Turenne , le jour même de la réception de la lettre du roi, lève son camp d'Etréchy, et va passer la Seine à Corbeil, à cinq lieues au-dessus de Villeneuve-Saint-Georges. Par cette marche aussi rapide qu'imprévue, il paraît inopinément en vue de l'armée du duc de Lorraine; mais un cours d'eau profond, la petite rivière d'Yères, qui n'était guéable sur aucun point, ne pouvait lui permettre de l'attaquer. Le duc avait couvert les flancs de son armée d'un côté par la Seine et par la petite rivière, son affluent; de l'autre, par la forêt; son front étant fa-
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cilement accessible par la plaine, il avait élevé six redoutes pour le couvrir. Le vicomte de Turenne, arrêté par l'obstacle de la rivière d*Yères , entreprend une marche de nuit pour en remonter le cours jusqu'à un pont éloigné, probablement à Brunoy, sur lequel il fait passer ses troupes. Au point du jour il se trouve dans la plaine, n'ayant plus d'autres obstacles à surmonter que l'enlèvement des redoutes, pour pouvoir aborder l'armée lortsàne.
La conjoncture est plus décisive qu'il ne convient aux habitudes de temporisation et de duplicité du duc de Lorraine. Le maréchal de Turenne l'envoie sommer, ou de livrer bataille, ou de se retirer hors de France, en lui abandonnant la possession du pont de bateaux', qui eut assuré à l'armée des princes la communication de Paris. Le duc, pour gagner du temps, répond qu'il est dans les intérêts du roi, et qu'il faut bien se garder de toute agression. En recevant cette réponse, Turenne , qui n'ignorait pas que le duc était en état de négociations perpétuelles avec la cour, mais qui n'avait aucune connaissance que ces négociations eussent abouti à d'autres conventions que celles déjà stipulées de sa retraite hors du royaume, s'écrie : « Il nous trompe; mais je n'ose prendre sur moi de l'attaquer. » Le maréchal envoie en toute hâte auprès du roi prendre des ins-
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tructions nouvelles; elles lui reviennent avec ordre d'attaquer.
A peine le maréchal a-t-il fait la première démonstration agressive, que le duc de Lorraine, trop prudent pour vouloir risquer sur un coup de dé aventureux l'armée qui était son dernier bien, et accédant aux instances pressantes du roi d'Angleterre, qui s'était rendu dans son camp, lui envoie dire qu'il va se retirer. Aussitôt il commence sa retraite hors de France, en donnant des otages pour sûreté de sa promesse, et livre son pont de bateaux. La dévastation des provinces qu'il traverse accompagne ses pas.
Au moment où l'armée du duc de Lorraine abandonnait son campement, le 16 juin , l'armée des princes, arrivant d'Étampes , débouchait sur l'autre rive de la Seine ; elle ne put qu'assister, impuissante, à la destruction du pont de bateaux et à la défection de son perfide allié.