‹ Souvenirs du second empireChapitre 13 sur 33 · LA MAISON DU TISSEUR · texte numérisé non relu

LA MAISON DU TISSEUR

(l'csl dans celle ii:aI&on, sur la roule de Sedan à Doncliery, que se rencontrèrent Napoléon lU et le comte de Bismarck, le 2 septembre 1870.

L'ARBRE DE MAC-MAHON IMace où lut blessé le Maréchal, le 1" septembre 1870. (Collection du baron Verly).

ciers, ce sont même les sous-officiers. Nous voulons la paix, mais une paix durable, et dans les conditions que je vous ai déjà dites ; pour cela, il faut que nous mettions la France dans l'impossibilité de nous résister. Le sort des batailles nous a livré les meilleurs soldats, les meilleurs officiers de l'armée française ; les mettre gratuitement en liberté pour nous exposer à les voir de nouveau marcher contre nous serait folie ; ce serait prolonger la guerre, et l'intérêt de nos peuples s'y oppose. )) (Ils semblaient se regarder en cet instant comme deux maîtres de la France par suite de notre défaite. )

<( Non, général, quel que soit l'intérêt qui s'attache à votre position, quelque flatteuse que soit l'opinion que nous" avons de votre armée, nous ne pouvons acquiescer à votre demande et changer les premières conditions qui vous ont été faites. » — « Eh bien, répliqua avec dignité le général de Wimpften, il m'est impossible, à moi, de signer une telle capitulation ; nous recommencerons la bataille. » Le général de Castelnau, prenant alors la parole, dit d'une voix hésitante : a — Je crois l'instant venu de transmettre le message de l'Empereur. — Nous vous écoutons, général, dit M. de Bismark. — L'Empereur, continua le général de Castelnau, m'a chargé de faire remarquer à Sa Majesté le roi de Prusse qu'il lui avait envoyé son épée sans condition, et s'était personnellement rendu à sa merci ; mais qu'il n'avait agi ainsi que dans l'espérance que le roi serait touché d'un si complet abandon, qu'il saurait l'apprécier, et qu'en cette considération, il voudrait bien accorder a l'armée française une capitulalion plus honorable et telle qu'elle y a droit pour son courage.

— Est-ce tout ? demanda M. de Bismarck. — Oui, répondit le général. — Mais quelle est l'épée qu'a rendue

l'Empereur Napoléon III ? Est-ce Vépée de la France ou son épée à lui ? Si c'est celle de la France, les conditions peuvent être singlièrement modifiées et votre message aurait un caractère des plus graves.

(( — C'est seulement Vépée de V Empereur, reprii le général de de Castelnau.

(( — En ce cas, reprit en hâte,presqu'avec joie, le général de Moltke, cela ne change rien aux conditions, et il ajouta : (( — L'Empereur obtiendra pour sa personne tout cequ'illui plaira de demander. ))(I1 me parut qu'il pouvait bien y avoir une secrète divergence d'opinion entre M. de Bismarck et le général de Moltke, et que le premier n'aurait pas été fâché, au fond, de terminer la guerre, tandis que le général désirait, au contraire, la continuer).

(( Aux dernières paroles du général de Moltke, le général deWimpffen répéta: a — Nous recommencerons la bataille. — La trêve, répliqua le général de Moltke, expire demain, à guatire heures du matin. A quatre heures précises, j'ouvrirai le feu. )) Nous étions tous debout, on avait fait demander nos chevaux. Depuis les dernières paroles, on n'avait pas prononcé un mot : ce silence était glacial. Reprenant en ce moment la parole, M. de Bismarck dit au général de Wimpffen : (( — Oui, général, vous avez de vaillants et d'héroïques soldats, je ne doute pas qu'ils ne fassent des prodiges de valeur demain, et ne nous causent des pertes sérieuses ; mais à quoi cela servirait-il ? Demain soir, vous ne serez pas plus avancé qu'aujourd'hui, et vous aurez seulement sur la conscience le sang de vos soldats et des nôtres, que vous aurez fait couler inutilement ; qu'un moment de dépit ne vous fasse pas rompre la conférence ; M. le général de Moltke va vous convaincre, je Tespère, que tenter de résister serait folie de votre part. »

((On se rassitetle général de Moltke reprit en ces termes:

(( — Je vous affirme de nouveau qu'une percée ne pourra jamais réussir, quand même vos troupes seraient dans les meilleures conditions possibles, car, indépendamment de la grande supériorité numérique de mes hommes et de mon artillerie, j'occupe des positions d'où je puis brûler Sedan dans quelques heures ! Ces positions commandent toutes les issues par lesquelles vous pouvez essayer de sortir du cercle où vous êtes enfermés, et sont tellement fortes qu'il est impossible de les enlever. — Oh ! elles ne sont pas aussi fortes que vous voulez le dire, ces positions, interrompit le général de Wimpffen. — Vous ne connaissez pas la topographie des environs de Sedan, répliqua le général de Moltke, et voici un détail bizarre et qui peint bien votre nation présomptueuse et inconséquente : à l'entrée de la campagne vous avez fait distribuer à tous vos officiers des cartes de VAllemayney alors que vous n aviez pas le moyen d'étudier la géographie de votre pays, puisque vous n'aviez pas les cartes de votre propre territoire. Eh bien ! moi, je vous dis que nos positions sont non seulement très fortes, mais formidables et inexpugnables. » Le général de Wimpffen ne trouva rien à répondre à cette sortie, dont il pouvait apprécier la force et la vérité. Au bout d'un instant, il reprit :

(( — Je profiterai, général, de l'offre que vous avez bien voulu me faire au début de la conférence ; j'enverrai un officier voir ces forces formidables dont vous me parlez, et à son retour je verrai et prendrai une décision.

(( Vous n'enverrez personne, c'est inutile, répondit le général de Moltke sèchement, vous pouvez me croire ; d'ailleurs, vous n'avez pas longtemps à réfléchir, car il est minuit .' c'est à quatre heures du matin qu'expire la trêve ef je ne vous accorderai pas un instant de sursis.

(( — Pourtant, fit observer le général de W^impffen qui

abandonna, du reste, sans plus insister, le projet de faire vérifier les positions de l'ennemi, pourtant vous devez bien comprendre que je ne puis prendre seul une telle décision ; il faut que je consulte mes collègues ; je ne sais où les trouver tous à cette heure dans Sedan, et il me sera impossible de vous donner une réponse pour quatre heures. Il est donc indispensable que vous m'accordiez une prolongation de trêve. »

<( Gomme le général de Moltke refusait opiniâtrement, M. de Bismarck se pencha vers lui et lui murmura à Foreille quelques mots qui me parurent signifier que le roi arriverait à neuf heures et qu'il fallait l'attendre. Ce colloque à voix basse terminé, le général de Moltke dit, en effet, au général de Wimpffen qu'ils consentait à lui accorder jusqu'à neuf heures, mais que ce serait la dernière limite.

(( La conférence était terminée, ou à peu près ; on discuta encore quelques détails, on dispensa les soldats français de rendre eux-mêmes les armes^ on promit de laisser aux officiers tout ce qui leur appartiendrait, armes, chevaux, etc., etc. (Plus tard, ces dernières conditions ne furent pas remplies).

(( Je jugeais dès ce moment que la capitulation était décidée en principe par le général de Wimpffen et que s'il ne la signait pas immédiatement, c'était pour sauver les apparences et aussi pour tâcher de diminuer la responsabilité qui lui incombait fatalement, en la faisant partager autant que possible par les autres généraux... »

Devant l'intransigeance et devant les exigences absolues des Allemands, l'Empereur se dit que son influence personnelle sur le roi Guillaume pourrait avoir " quelque effet avantageux ; et, dès qu'il fit jour, il monta dans une voi-

ture et prit la route de Donchéry accompagné de trois généraux.

Le général Reille le précédait pour aller prévenir le comte de Bismarck ; ce dernier, qui était encore au lit (il était cinq heures et demie du matin) se leva en toute hâte, et vint au devant de l'Empereur qu'il rencontra à deux kilomètres de Donchéry ; Napoléon III était dans une calèche découverte avec trois généraux ; il portait la petite tenue de général de division avec un manteau de cavalier ielé sur ses épaules, sa figure pâle, minée par la douleur et le chagrin, restait néanmoins impassible ; il demanda au comte de Bismarck s'il pouvait voir le roi de Prusse. Bismarck répondit que le roi se trouvait assez loin, à Vendresse, et qu'en attendant la venue de son souverain, il serait heureux d'offrir à l'Empereur l'hospitalité dans la maison qu'il occupait à Donchéry chez le docteur Jeangeaud.

On partit dans cette direction, mais Napoléon III, pris d'impatience, demanda au comte de Bismarck, à cheval derrière sa voiture, si Ton ne pouvait pas s'arrêter dans la petite maison qu'il apercevait sur la gauche de la route.

Cette maison, aujourd'hui historique, se trouve à sept mètres sur la gauche de la route de Donchéry dont la séparent un fossé et une large bande de gazon ; elle est en briques et a deux étages.

Le propriétaire était M. Fournaize habitant au fond de Givonne ; la maison était occupée par un tisseur et non un tisserand comme Ta dit Zola.

On s'assura que l'immeuble ne contenait aucun soldat, aucun blessé, et l'Empereur et Bismarck pénétrèrent dans

rhumble logis ; à gauche, en entrant dans la salle du rezde-chaussée se trouvait un petit escalier en bois qui montait en tournant, les deux hommes gravirent les marches et pénétrèrent dans une pièce étroite, blanchie à la chaux, dont Fameublement consistait en une table de bois blanc, un petit banc de chêne et deux chaises de paille.

C'est dans cette pièce, auprès de laquelle la dernière mansarde des Tuileries eût semblé un palais, qu'eut lieu la première entrevue du Souverain captif avec le chancelier de fer que trois ans auparavant il recevait à Paris dans toute la gloire et la splendeur de son règne, au milieu des admirables fêtes de l'Exposition de 1867 parmi tous les souverains d'Europe venus pour saluer l'Empereur des Français.

Napoléon intervint auprès de M. de Bismarck, désireux d'obtenir des conditions meilleures pour l'armée, et il lui fut répondu assez vivement que c'était une affaire militaire, qui ne regardait que les généraux de Moltke et de Wimpffien, mais que l'on pouvait s'entretenir des conditions de la paix. L'Empereur dit alors que la paix ne pouvait être traitée que par le gouvernement de l'Impératrice Régente, lui, prisonnier, ne pouvant rien à ce sujet.

Dès lors, l'entretien n'avait plus de but et Souverain et ministre descendirent et s'installèrent devant la porte de la maison. Le tisseur, qui n'avait jamais pensé recevoir de tels hôtes, s'empressa de donner des chaises à l'Empereur et au ministre ainsi qu'à quelques généraux ; les autres personnes de la suite durent s'asseoir au bord de la route sur le gazon.

Napoléon continua sa conversation avec Bismarck, déplorant la guerre, disant (ce qui était l'absolue vérité) qu'A l'avait faite contre son gré, poussé par l'opinion publique.

Devant eux passaient sans cesse des troupes et de lourds

fourgons chargés de vivres ; des regards curieux fouillaient le groupe d'uniformes cherchant TEmpereur et de Tautre côté de la route des journalistes et correspondants de journaux étrangers prenaient des notes en contemplant cette scène historique.

Peu après le général de Moltke arriva ) il ne put que répéter ce qu'avait déjà dit Bismarck, et l'Empereur dut se résigner et se convaincre qu'il n'obtiendrait rien et qu'il ne restait plus qu'à laisser Wimpffen et Moltke signer la capitulation.

Moltke parti, Bismarck s'éloigna à son tour, disant àl'Empereur qu'il allait chercher un logement plus convenable ; il se rendit dans Donchéry chez le docteur Jeangeaud et lui demanda s'il connaissait dans les environs un toit pour abriter le Souverain ; les deux hommes cherchèrent sur la carte et choix fut fait du château de Bellevue, petit domaine charmant, situé sur la rive gauche de la Meuse, un peu au nord de Frenois.

Napoléon III, resté seul, se promena de long en large dans l'allée du potager du tisseur, fumant des cigarettes, puis, silencieux, il revint s'asseoir devant la porte.

Vers neuf heures et demie, un escadron de cuirassiers de la garde royale prussienne arriva au grand trot, entoura la maison du tisseur, le commandant descendit de cheval et le sabre à la main se plaça derrière Napoléon III. Celui-ci tressaillit, ses traits se contractèrent, puis il reprit une impassibilité absolue : c'était fini, l'Empereur de France était prisonnier.

Quelques instants plus tard, sur un ordre venu de M. de Bismarck on fit partir Napoléon, et escortée par les cui-

rassiers, la voiture prit le chemin du château de Bellevue où le triste cortège arriva à dix heures et demie.

Le général de Wimpffen était arrivé vers dix heures au château de Bellevue ; il s'entretint avec le général de Podbielski, il causa avec l'Empereur quelques instants et vit bien qu'il fallait subir dans toute leur rigueur les conditions stipulées la veille. Il ne lui restait donc plus qu'à mettre sa signature au bas de la terrible capitulation préparée par Moltke.

A onze heures et demie, le 2 septembre 1870, dans un salon du rez-de-chaussée du château de Bellevue, sur une table ronde qui existe encore, fut signé le document ci» dessous :

(( CAPITULATION DE SEDAN « Entre les soussignés, le chef d'Etat-Major général de S. M. le roi de Prusse, commandant en chef l'armée allemande et le général commandant en chef l'armée française, tous deux munis des pleins pouvoirs de LL. MM. le roi Guillaume et l'Empereur Napoléon, la convention suivante a été conclue ;

(( Article premier. — L'armée française, placée sous le» ordres du général de Wimpffen, se trouvant actuellement cernée dans Sedan par des forces supérieures, est prisonnière de guerre.

(( Article 2 . — En égard à la valeureuse défense de cette armée* il est fait exception pour tous les généraux et officiers, ainsi que pour les fonctionnaires ayant rang d'oificiers, qui engageront leur parole d'honneur par écrit de ne pas porter les armes contre l'Allemagne et de n'agir d'aucune manière contre ses intérêts jusqu'à la fin

de la guerre actuelle. Les officiers et fonctionnaires qui accepteront ces conditions conserveront leurs armes et les objets qui sont leur propriété personnelle.

(( Article 3. — Toutes les autres armes, ainsi que le matériel de Tarmée, consistant en drapeaux, aigles et étendards, canons, chevaux, caisses de guerre, équipages de l'armée, munitions, etc., seront remises à Sedan à une commission militaire instituée par le commandant en chef français, pour être livrés immédiatement au commissaire allemand.

« Article 4. — ^ La place de Sedan sera remise dans son état actuel et au plus tard dans la soirée du 2 septembre à la disposition de S. M. le roi de Prusse.

Article 5. — Les officiers qui n'auront pas souscrit l'engagement mentionné en 1 article *A et les hommes, après avoir été désarmés, seront rangés par régiment et conduits en bon ordre dans k presqu'ile formée par la Meuse, près d'Iges. Les groupes ainsi constitués y seront remis entre les mains des commissaires allemands par les officiers, qui céderont ensuite le commandement aux sousofficiers.

« Cette disposition commencera à recevoir son exécution le 2 septembre et devra être terminée le 3.

(( Article 6. — Les médecins militaires, sans exception, resteront en arrière, pour donner leurs soins aux blessés.

(( Fait à Frénois, le 2 septembre 1870.

(( (Signé) : de Moltke « (Signé) : de Wimpffen. »

Pendant que s'accomplissait cette triste formalité, l'Empereur brisé, accablé par les douleurs physiques et mora-

les était étendu sur un canapé, dans un salon du premier étage.

Ainsi quand Wimpffen vint lui annoncer que tout était terminé, l'Empereur se leva, s'avança vers le général et étranglé par les sanglots, ne put articuler un seul mot ; il lui serra les mains et l'embrassa.

Wimpffen rentra à Sedan : il fallait annoncer à la ville et à l'armée, la capitulation et prendre les mesures nécessaires pour en faire exécuter la teneur.

Les proclamations suivantes furent affichées sur les murs r

(( Proclamation du Général de Wimpffen.

(( Soldats.

(( Hier vous avez combattu contre des forces très supérieures. Depuis le point du jour jusqu'à la nuit, vous avez résisté à l'ennemi avec la plus grande valeur et brûlé jusqu'à la dernière cartouche. Epuisés par cette lutte, vous n'avez pu répondre à l'appel qui vous a été fait par vos généraux et par vos officiers pour tenter de gagner la route de Montmédy et de rejoindre le maréchal Bazaine ! Deux mille hommes seulement ont pu se rallier pour tenter un suprême effort. Ils ont dû s'arrêter au village de Balan et rentrer dans Sedan où votre général a constaté avec douleur qu'il' n'existait ni vivres, ni munitions de guerre.

(( On ne pouvait songer à défendre la place que sa situation rend incapable de résister à la nombreuse et puissante artillerie de l'ennemi.

(( L'armée réunie dans les murs de la ville ne pouvait ni en sortir, ni la défendre ; les moyens de subsistance

manquant pour la population et pour les troupes, j*ai dû prendre la triste détermination de traiter avec Tennemi. ,

(( Envoyé hier au quartier général prussien, avec les pleins pouvoir de l'Empereur, je ne pus d'abord me résigner â accepter les clauses qui m'étaient imposées. Ce matin seulement, menacé d'un bombardement, auquel nous n'aurions pu répondre, je me suis décidé à de nouvelles démarches, et j'ai obtenu des conditions dans lesquelles vous sont évitées, autant qu'il a été possible, les formalités blessantes que les usages de la guerre entraînent le plus souvent en de pareilles circonstances.

(( Il ne nous reste plus, officiers et soldats, qu'à accepter avec résignation les conséquences de nécessités contre lesquelles une armée ne peut lutter : manque de vivres et manque de munitions pour combattre.

(( J'ai, du moins, la consolation d'éviter un massacre inutile et de conserver à la Patrie des soldats susceptibles de rendre encore dans l'avenir de bons et brillants services.

« Le général commandant en chef :

(( De WiMPFFEN.

(( Sedan, le 2 septembre 1870. »

(( Proclamation du général de Wimpffen

aux habitants de Sedan,

(( Aux habitants de la ville de Sedan,

(( Le général commandant les troupes dans les journées des I et 2 septembre vous remercie de l'hospitalité sans limites que vous leur avez accordés.

(( Vous vous êtes imposé les plus dures privations pour satisfaire les exigences d'hommes blessés, malades, ou épuisés par des luttes successives.

(( Vous laissez dans le cœur de tous un sentiment de reconnaissance qu'il était de mon devoir de vous exprimer. « De la part de tous, merci ?

(( Le général de division :

(( De Wimpffen. »

La ville offrait un spectacle navrant. C'était partout une jonchée, un entassement sans nom d'effets de troupes, d'objets d'équipement et de harnachements. Des lames de sabres brisées, des fourreaux, des baïonnettes, des fusils, des armes de toute sorte tapissaient le sol et rendaient la circulation presque impossible ; on trébuchait à chaque pas et l'on risquait de s'enferrer.

Au milieu de cet amas d'armes et d'objets de toutes, provenances, gisaient pêle-mêle des canons, des mitrailleuses, des caissons, des chariots sans roues, brisés, déchiquetés par les obus. Pour ajouter à l'horreur de la situation, en plus des cadavres humains, des centaines de chevaux morts étaient sur le sol, déjà dépecés par les soldats mourant de faim dans Sedan, malheureuse ville. Il devenait impossible de respirer l'air putréfié des places et des rues de Sedan. La capitulation était connue ; les officiers faisaient les adieux à leurs soldats. Plusieurs se rendirent chez les banquiers ou notaires de la ville et leur versèrent en dépôt l'argent qu'ils avaient sur eux, d'autres le partagèrent avec leurs camarades et leurs hommes.

Le payeur-receveur de Sedan, père de Mme Bastide, paya d'avance six mois de solde aux officiers qui se trouvaient à la citadelle pour ne rien garder dans sa caisse pour les Allemands.

L'Empereur, ainsi que nous Tavons dit, avait quitté la ville à la pointe du jour, espérant avoir une entrevue avec le roi Guillaume et croyant revenir ensuite à.Sedan. Il n'avait donc donné aucun ordre et n'avait pas fait d'adieux à ses officiers d'ordonnance, à sa maison militaire et à ses cent-gardes.

Quand la capitulation fut connue, et que l'on sut Napoléon III retenu prisonnier par les Allemands, le colonel des cent-gardes alla lui-même relever les factionnaires de ce corps à la sous-préfecture, les ramena au quartier Macdonald et fit rassembler tous les cent-gardes dans la cour de ce quartier.

Il leur fit jeter toutes leurs armes dans la Meuse qui coulait à côté du quartier, et leur fit distribuer tout l'argent que contenait la caisse de l'Escadron sans rien garder pour lui ni pour ses officiers ; puis en termes émus il leur annonça la capitulation, leur fit des adieux au nom de l'Empereur, et en pleurant, il les embrassa tous successivement en leur recommandant de la dignité dans le malheur et en leur disant d'espérer en des jours meilleurs.

Nous donnons ci-dessous les récits des maréchaux-des^ logis chefs des cent-gardes Lemeland et Toussaint, relatant cette triste journée du 2 septembre 1870.

Du maréchal des logis Lemeland (i) :

«... On venait de capituler. Mes hommes étaient dans le quartier Macdonald ; là, nous attendions, dans le plus grand désarroi et avec une impatience facile à comprendre, la décision qui serait prise à notre égard.

(1) Inédit.

« Le malin de ce 2 septembre, j'étais sorti dans le but de me procurer, si possible, quelques vivres pour mes hommes, lorsqu'à peu de distance du quartier, une voiture attelée de deux chevaux passa près de moi, se dirigeant vers la porte de Paris : c'était l'Empereur qui quittait la ville pour se rendre auprès du roi Guillaume. Le voyant partir ainsi, je me sentis cloué sur place, muet de surprise et silencieusement j'élevai avec respect mon képi, étendant le bras de toute sa hauteur Le premier saisissement, causé par ce brusque départ, s'étant dissipé, je me dirigeai aussitôt, ne sachant que penser, vers la maison où logeait mon colonel, le baron Verlv, chez M. Louis Bacot, rue St-Michel ; je trouvai mon colonel dans le salon, en compagnie de ses deux officiers le capitaine Fiéron et le lieutenant Teyssou ; il me parut accablé, anéanti sous le poids du malheur qui s'abattait sur nous tous...

(( — Mon colonel !». . . lui di-je en entrant. Il ne me laissa pas achever... « — Mon pauvre Lemeland, mç dit-il d'une voix altérée par l'émotion, nous aurions bien voulu nous battre, n'est-ce pas ? mais tel n'était pas notre destin... nous sommes écrasés et prisonniers de guerre ! » puis me mettant les deux mains sur les épaules, il m'embrassa et pleura... « — Allez, ajouta-t-il, et supportez vos malheurs avec patience ; espérons que des jours meilleurs viendront nous réunir... écrivez à mon fils, il vous aime tous comme je vous aimais et sera heureux d'avoir de vos nouvelles »... Le capitaine et le lieutenant m'embrassèrent également en pleurant. Au moment où j'allais sortir le capitaine m'arrêta. <( — Ne faudrait-il pas, demanda-t-il au colonel, que Lemeland fasse ramasser les épaulettes et les aiguillettes des gardes pour les envoyer à Paris ? « Non, répondit celui-ci, allez mes enfants, allez avec vos épaulettes et vos aiguillettes, et portez-les dignement dans le

malheur, comme vous les avez portées avec fierté dans les temps plus heureux... Adieu... je vais, du reste, aller dire au revoir à vos camarades au quartier. . . » Et je partis pleurant et ému de cette scène au-delà de toute expression.

Du maréchal des logis chef Toussaint (i) :

(( Le a septembre 1870, nous étions au quartier Macdonald, anxieux du sort qui nous était réservé. et ne sa* vions rien jusqu'à l'heure oix le colonel Verly pâle, les larmes aux yeux, vint nous apprendre officiellement que nous étions prisonniers.

(( Notre colonel était en petite tenue : képi, épatilettes, aiguillettes et armé de son sabre ; les cent-gardes étaient rassemblés sans armes et portaient : képi, tunique, épaulettes, aiguillettes et manteau en sautoir.

(( Le colonel tint à honneur de nous dire adieu et d embrasser chacun de nous. Nous pleurions, et les larmes q^e nous versions ce jour-là étaient de celles qui tombent sur im cercueil : l'Empire était bien mort !

(( Puis, le colonel s'approcha de moi : « Toussaint, me dit-il, vous connaissez admirablement la langue allemande, je vous recommande pendant la captivité d'être, grâce à cela, l'utile soutien de vos camarades et de vos hommes, rendez autant que possible service à tous ces braves gens. »

(( Ces paroles, l'air navré avec lequel elles furent prononcées devaient rester gravées dans ma mémoire, avec la hysionomie du soldat impeccable que fut le colonel "erly. »

Comme nous l'avons dit plus haut, les armes des cent-

(1) Inédit.

gardes furent jetées dans la Meuse ; leurs chevaux furent pris par certains généraux français qui étaient démontés et qui les vendirent et par des officiers de la garde royale prussienne.

Une partie de leurs effets fut détruite par les obus et l'incendie, et Tautre partie fut abandonnée dans la prolonge du train de la Garde qui les contenait.

Rappelons à cette occasion que les cent-gardes étaient en tenue de campagne et avaient laissé à Paris, au quartier Bellechasse, les casques et les cuirasses, ce qui n'a pas empêché Zola, dans son roman sur Sedan, de les faire défiler sous les cuirasses au soleil d'or !

Or, les cent-gardes n'avaient pas leurs cuirasses et ensuite, ces cuirasses étaient en acier tout simplement et {'amais eUes n'ont eu de soleil d'or !... Mais Zola était si )ien documenté !

L'Empereur était toujours au château de Bellevue, son valet de chambre et ses gens de service l'avaient rejoint ; il prit un bouillon et un biscuit et resta dans le même salon du premier étage attendant toujours le roi Guillaume.

Ce dernier, une fois la capitulation signée, la ratifia, et ne fit plus de difficultés pour voir Napoléon III ; à deux heures il se rendit au château de Bellevue, accompagné par ie prince royal et son état-major, escorté des cuirassiers de la garde royale : l'Empereur, prévenu, descendit le recevoir au perron du château, et les deux souverains entrèrent seuls dans une petite pièce du rez-dé-chaussée, où il causèrent pendant près d'un quart d'heure.

Leur conversation n'a pas été connue, les deux interlocuteurs en ont toujours gardé le secret. Tout ce que Toa sait est cette phrase du roi de Prusse : « Nous étions tous

deux très émus de nous revoir ainsî. Tout ce que j'éprouvais en ce moment après avoir vu, il y a trois ans, Napoléon au faîte de sa puissance, ne peut s'exprimer. » On peut affirmer que dans celte conférence, le roi témoigna des sentiments élevés qui l'animaient en ayant pour l'Empereur tous les égards que comportait son malheur, et celui-ci conserva une attitude pleine de dignité.

Le roi Guillaume se retira : l'Empereur le reconduisît et échangea quelques mots avec le prince royal ; il était très ému et essuyait des larmes avec son gant disant : « Le roi n'a eu que de bonnes paroles et a témoigné d'une grande bonté. ))

Avant son départ, le roi de Prusse assigna à Napoléon III comme résidence en Allemagne pendant sa captivité, le château de Wilhelmshœhe près de Cassel. Le départ devait s'effectuer le lendemain.

Guillaume et son fils s'éloignèrent, tout retomba dans le . silence : pour la dernière fois Napoléon III venait de recevoir en souverain son hôte de la veille, son vainqueur d'aujourd'hui.

La nuit tombe, le souverain captif refuse de la lumière dans la chambre à coucher oîi il s'est retiré après avoir mangé un léger potage et un peu de jambon : il reste seul, non dévêtu sur un grand iauteuil Voltaire, près de la fenêtre.

En bas de Bellevue, à droite, à gauche, partout^ s'allument les feux de bivouac allemands ; une légère brise apporte aux oreilles du prisonnier les sons des musiques prussiennes, jouant les airs les phis gais d'Offenbach ; ces airs, que Paris heureux, insouciant et frivole répétait à satiété depuis bientôt quatre ans, ces airs que les divas à la mode

chantaient devant les souverains de passage à Paris, venus pour rendre hommage et demander protection à Napoléon III, dans toute sa puissance !

Puis, c'est Partant pour la Syrie, la chanson composée par la douce reine Hortense, chanson devenue l'hymne officiel qui accueillait le Souverain dans toutes les cérémonies civiles et dans les revues de sa belle armée !

Enfin, c'est la Marseillaise, la chanson proscrite sous son règne, mais autorisée lors de la déclaration de guerre, la phanson qui donne du cœur, qui fait frissonner les drapeaux, qui enlève les régiments !

Quelle ironie !... Autour des feux, dans la nuit devenue complète, les lourds Teutons, ivres de joie et de vin, dansent, chantent et poussent de formidables acclamations en rhonneur de la patrie allemande ; ils insultent ces « chiens de Français » maintenant qu'ils sont vaincus et que leurs crocs dont ils ont eu si peur ne sont plus à redouter !

Et tout en bas, du gouffre de Sedan, monte, monte toujours une plaintive et assourdissante mélopée : les soupirs de ceux qui meurent, les appels de ceux qui ont faim, les supplications des lâches, les cris de rage et de haine de tout un troupeau humain qu'on parque, prisonnier, dans la presqu'île d'Iges, sous la gueule de trois cents canons

t)russiens, pendant que Bazeilles et Balan expient dans es flammes, parmi les fusillades, le viol, et le pillage, le crime d'avoir été le théâtre d'une lutte de héros français défendant jusqu'à la dernière cartouche l'honneur du drapeau !...

L'Empereur qui voit, entend, devine et sent toutes ces choses, songe... Son pauvre corps malade, est secoué par la fièvre ; là, derrière la tête, sur la nuque, la cognée du

jnaiheur s'est abattue et Ta terrassé : il prend sa tête brûlante dans ses mains amaigries et songe toujours !

Le voilà gravi, ce calvaire douloureux et sanglant, cfe calvaire d'Empereur, ce calvaire d'un malheureux souverain, bon jusqu'à l'excès, trahi, abandonné, balloté comme un vaisseau sans gouvernail dans l'effroyable tempêté où sombrent son trône, son armée et la fortune de là France !

Que de stations lamentables, que de souffrances physiques et mprales sur le chemin parcouru de Metz-la-Pucelle au Golgotha de Sedan !

. Metz ! Que devient Bazaine, que l'Impératrice et les républicains ont imposé ? Que fait-il de ces beaux régiments de la Garde Impériale qui valent une armée ? Ah ! s'ils avaient été là, ces vaillants, ces vieux de Crimée, d'Afrique et d'Italie, au lieu de ces réserves indisciplinées et démoralisées, gangrenées déjà par la politique ! S'ils avaient été là... qui sait si les choses n'auraient pas changé de face... qui sait P... Et l'infortuné monarque revoit en une fantasmagorie rapide les entrées triomphales à Turin, à Milan et les retours enthousiastes des vaillanteiS cohortes d'Italie et de Crimée !

Pourquoi cet entêtement de la Régente résistant au plan le plus sage, à la retraite sous Paris ? pourquoi ces ordres absolus vouant cette triste armée à la déroute, à la destruction certaine ?

Quelle impéritie a montrée Mac-Mahon en s'installant à Sedan au lieu d'effectuer une marche sur Mézières ! Quelle fatalité que ce commandement en chef pris par Wimpffen, toujours d'après les ordres de la Régente, alors que Ducrot pouvait encore éviter la capitulation !

Quel vent de folie a donc soufflé sur certains régiments, semant, la peur dans les rangs français, rendant lâches

les descendants du vieux peuple gaulois ?... et l'Empereur se souvenait de ce colonel d'un régiment de ligne, dont nous voulons taire le numéro, qui, la veille, sur le front de son régiment rentré en débandade à Sedan, avait dit > .(( Soldats, vous êtes tous des lâches, vous m'avez deshonoré aujourd'hui ! je brise cette épée, et je jette dans la Meuse cette croix d'honneur gagnée sur les champs de bataille quand je commandais des braves, qui savaient mourir, et non des fuyards et des poltrons ! ))

La Mort... ? La Mortj elle-même, qui n'avait pas voulu abréger ses souffrances... la Mort qui, à maintes reprises s'était détournée de lui, lui enlevant une joie suprême, une dernière consolation : la fin héroïque et légendaire du soldat mort pour la Patrie, la fin ^orieuse désirée par un Napoléon.

Que se passait-il en France, à Paris ? Que faisait l'Impératrice ? cette femme qu*il avait tant aimée, qu'il avait fait asseoir sur le trône de France, qui lui devait tout, qu'il croyait intelligente et de bon conseil, puisqu'il lui avait confié le gouvernement 1

Et son fils, son adoré Louis, le Petit Prince si populaire ? où était-il ? sa sécurité n'était-elle point menacée ? n'était-il point tombé aux mains des Allemands ? Une angoisse l'étreignait en songeant à cet enfant ; l'amour paternel, pendant quelques instants, fut plus fort que la terr rible réalité et donna du courage à l'Empereur pour surmonter ses douleurs et acquérir la volonté de savoir, de vivre, et d'espérer en un avenir meilleur pour cet être qu'il chérissait, et qu'il voulait heureux !

* La nuit était déjà avancée, peu à peu les feux des envi-

— lésions s'étaient éteints et un murmure confus avait remplacé les clameurs et les bruits de fanfares et de chansons ; l'Empereur appela son valet de chambre pour l'aider à se dévêtir, se fit apporter quelques livres de la bibliothèque du château et s'étendit sur le lit qu'on lui avait préparé.

Au matin, il partira pour l'Allemagne, on l'en a prévenu ; ce sont les dernières heures que Napoléon III va passer en France, les dernières : il n'y reviendra jamais.

Parmi les livres apportés, l'Empereur choisit : Le Dernier des barons, traduction d'un roman de Bulwer. Les aventures de Warwick, le faiseur de rois, qui après avoir deux fois disposé du trône d'Angleterre, périt vaincu sur le champ de bataille de Barnet, ne l'intéressèrent que* fort peu ; ses préoccupations reprirent le dessus et il posa le livre ouvert sur la table voisine oii il fut retrouvé le lende-r main. L'Empereur ne dormit pas et se leva dès l'aube, attendant l'heure du départ.

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