LAURIER-CHAPLEAU-MERCIER
clia(iiie ])n)vin(0, à ('ha(jUo nationalité ce qui lui appartient et s'eH'or(;ant de concilier ses devoirs envers le Canada avec la loyauté que nous devons à l'Angleterre, irréproehable dans sa vie privée, l'égal des grands lu.inmes d'Etat et des orateurs les plus accomplis du monde, l'homme de sa province et du Canada, soupirant après le repos, mais restant où il est par devoir, pour compléter son u'uvre de paix, de concorde et de })rof!:rès, s'efforçant en toute loyauté de tirer le meilleur parti possible de la Confédération qu'il a combattue, ayant à cœur de prouver qu'elle peut fonctionner sans provoquer les divisions funestes que ses adversaires redoutaient, croyant toujours, trop peut-être, au triomphe de la raison et de la justice. Haljitué à dissiper les nuages (pii plus d'une fois faillirent déchaîner sur le pays des tempêtes dangereuses, il croit qu'il en sera toujours ainsi.
Tant qu'il sera là. . . oui, jieut-ctre. Mais après ?
Heureusement la vague qui le porte n'a pas encore commencé à baisser.
HONOKÉ MERCIEE 107
En 1879 Honoré Mercier entrait dans le ministère Joly eu qualité de solliciteur-général. Voici ce que j'écrivais à cette occasion dans YOpinion Publique.. .
Qui no connaît le nouveau solliciteur-général? Depuis (juinze ans il a ])aru sur tous les luistings de la province de Québec et pris part aux luttes politiques les plus acharnées. Toujours prêt au combat, toujours armé de pied en cape; il a été sans cesse sur la brèche, frappant à droite et à gauche, rendant avec vigueur les coups reçus, tout dévoué à ses amis et implacable pour ses adversaires.
Si devenir ministre, à une époque et dans un pays où le pouvoir ne donne ni fortune ni gloire à ceux qui le recherchent, pouvait être considéré comme une récompense, on devrait dire qu'il a bien gagné cette récompense.
M. Mercier est solidement construit, et, cependant, les fatigues et les émotions de la lutte, un travail soutenu et un mauvais régime ont fini par ébranler considérablement sa santé. On s'est même demandé, un instant, s'il était en état de soutenir une lutte terrible comme celle qu'on lui prépare. A ceux qui lui ont manifesté leurs craintes, il a répondu : " Quand on s'est battu pendant des années et qu'on a été criblé de coups, on ne recule pas devant un combat décisif par la crainte d'y perdre la vie."
Tout l'homme est là.
Sous des dehors cahues, une physionomie douce et sereine, une figure toujours souriante et des manières un peu nonchalantes, il cache une grande vigueur d'esprit et de volonté.
108 SOUVEXIRS ET BIOGRAPHIES
On ne trouve pas souvent une natuic aussi bien équilibrée, une organisation aussi parl'aite. Les illusions et les entraînements de l'imagination, de la gloire et de l'ambition sont chez M. Mercier heureusement tempérés par une raison saine, u i esprit fort, positif et réfléchi.
Ses succès conmie journaliste, avocat et tribun attestent la variété de ses facultés, la souplesse de son talent, la richesse de son intelligence. Les espérances et les illusions dont le talent se berce, ne Tempêchent pas de voir les choses telles quelles soni. d'aimer le inonde malgré ses imperfections, la politique malgré ses déboires. A la facilité d'embrasser l'ensemble, l'aspect général d'une question et de saisir ses côtés les plus saillants, il Joint la faculté de l'analyse ; son espiit semble s'étendre et se concentrer, se dilater ou se replier sur lui-même à volonté.
Sa physionomie, son regard surtout, dénotent quelques-uns des traits les plus saillants de son intelligence et de son caractère, la clairvoyance et la pénétration de l'esprit, la véhémence des sentiments alliée à l'habitude de la réflexion et à la force de la volonté. Si on ajoute à cela que c'est un homme d'action et d'organisation, un avocat plein de ressources et un orateur puissant, il faut bien avouer qu'il a tout ce qu'il faut pour se distinguer dans la politi(|ue et dans le barreau.
Sa réputation d'orateur est établie sur des bases solides; il l'a gaguje par des succès sérieux et honorables. On fait si facilement dans ce pays des ré]nitations à des hommes dont le bavarrlage, l'audace et les exagérations d'idées et de langage constituent le principal mérite, qu'on est arrivé à tout confondre, l'or avec le cuivre, le diamant avec la pierre grossière.
M. Mercier appartient à la bonne école ; il a des idées et du style, il parle fran(;ais, il connaît les sujets qii'il traite et sait se faire comprendre des plus ignorants ; il instruit, intéresse et convainc son auditoire. Il n'a pas la clialeur, la voix et la verve de Chapleau, ni l'élo-
quenoe syiiipathi(|iu' et gracieuse do Laurier, mais il l'emporte en général sur nos meilleurs orateurs par le poids et la vigueur de ses arguments, l'abondance des renseignements, la connaissance des sujets qu'il traite, la clarté de ses démonstrations, la justesse de ses comparaisons.
L'éloquence de M. Mercier est originale. Une voix douce, un peu chantante, une figure sympatln(|ue, des manières insinuantes lui donnent un air de prédicateur de retraites qui ne déplaît pas au peuple. " Il prêche bien " a dit, un jour, quelqu'un qui l'avait entendu. De fait, c'est un véritable apôtre politique, plein de zèle pour le triomphe de ses idées, toujours prêt à enseigner au peuple l'évangile de son parti.
Il n'a pas toujours été libéral; il a fait ses premières armes sous le drapeau conservateur, et les libéraux ont mis du temps à lui pardonner la guerre qu'il leur a faite à l'époque où il rédigeait le Courrier de Saini- Hyacinthe. Pour dire vrai, en ce qui constitue les principes fondamentaux de la religion ou de la politique, c'est un conservateur, comme la plupart des libéraux, croyant et pratiquant ce que l'église enseigne. Il est libéral seulement parce que c'est la désignation reconnue de tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, n'appartiennent pas au parti conservateur. La lutte qu'on lui a faite, dans certains m-ilieux ecclésiastiques, l'a bien aigri un peu, mais pas au point de lui faire perdre ses convictions religieuses.
On lui a reproché et on lui reproche encore d'avoir abandonné le drapeau conservateur. Nous l'avons dit souvent, changer de parti dans un pays ovi on peut le faire sans changer de principes et même, plutôt pour rester iidèle à ses principes, peut être un mérite au lieii d'une faute, suivant les motifs et les circonstances.
Honoré Mercier est né à Iberville, le 15 octobre 1840. Son père naquit à Saint-Pierre, comté de Montmagny, et vint s'établir à Saint-Athanase, dont il fut un des premiers colons.
110 SOrVEXIHS KT HIOCHAI'HIKS
Après d'excellentes études au collège des Jésuites, Mercier entra comme étudiant en droit chez MM. Laframboise et Papiueau, où il eut pour compagnon M. Fontaine, avocat et journaliste distingué, rédacteur du Journal Je Saint-If j/arinthe.
En 1SG2, Mercier soutenait le ministère Macdonald- Sicotte, suivait M. Sicotte dans l'opposition en 1863, et, lors de l'élévation de M. Sicotte à la magistrature, reprenait sa place sous M. Cartier.
M. Sicotte fut, en 1863, ce que M. Jette fut plus tard, en 18T1, le chef d'un parti libéral modéré qui ne vécut pas longtemps. A ces deux époques, on a voulu rassurer le clergé et faire tomber les craintes qu'avaient fait naître les idées avancées de quelques-uns des chefs et des organes du parti libéral, en mettant à la tête de ce parti des hommes dont le caractère et les principes n'inspiraient aucune méfiance. Chaque fois, ce mouvement a eu des succès et agité considérablement l'opinion publique, mais il n'a pas duré, parce que jusqu'à présent, il n'y a pas eu de place dans notre société politique pour une organisation en dehors des partis régulièrement constitués .
M. Mercier crut, en 1862, à l'avenir du parti libéral modéré de M. Sicotte, comme il devait croire plus tarcl, avec bien d'autres, à celui du parti national de M. Jette.
I^ retraite de M. Sicotte ayant fait perdre à M. Mercier se^ illusion-;, il sf rangea dans l'opposition sous M. Georgfs-Etienne Cartier, dont il se sépara, peu de temps après, ainsi qu'un certain nombre de jeunes conservateurs, sur la question de Confédération.
Le nouveau régime établi, il l'accepta, rentra au Courrier de Saint-Hyacinthe en 1866, mais n'v resta pas longtemps. Trois mois après, il désapprouvait la politique du gouvernement sur la question de l'arliitrage impérial, et se séparait définitivement du parti conservateur. Les conservateurs attribuent ce revirement soudain à des raisons plus personnelles que politiques, à des désappointements.
Ayant été ret;ii avocat en ISfiô, il donna tout son temps à sa prol'tssion et réussit à se faire une Ijelle position dans le l)arreau de Saint-Hyacinthe. En 18T1, il reparaissait sur la scène politiijue et soutenait avec énero-ie la candidature de M. François Langelier dans le comté de Bagot. L'année suivante, il devenait secrétaire du parti national dont il avait salué avec joie la naissance, se portait candidat dans le comté de Rouville pour la Chambre des Communes, et se faisait élire. Aux élections générales qui suivirent la chute du gouvernement conservateur, en 1874, il crut devoir céder la place à M. Cheval pour ne pas diviser les forces libérales en face d'un adversaire redoutable, M. Gigault, représentant a tuel du comté de Rouville. L'année dernière il se présentait dans le comté de Saint- Hyacinthe, et M. Tellier le battait par une majorité de six voix.
Comme on le voit, il n'a pas perdu de temps, sa vie a été lal/orieuse et agitée; tous ses instants absorbés par le journalisme, le barreau ou la politique.
Jamais de repos pour cet esprit remuant et curieux, pour cette nature militante et avide d'émotions, pour ce travailleur infatigable qui, dans le temps où il aurait le plus besoin de tranquillité, se replonge plus avant que jamais dans les eaux tourmentées de la politique. " Le sort en est jeté, dit-il, il faut que je marche."
("est heureux, après tout, que les déboires n'éloignent pas des affaires publiques les hommes de mérite réel que les deux partis renferment. Les consenateurs peuvent bien faire la guerre à M. Mercier. C'est leur droit. Mais il ne leur sied pas plus de nier sa capacité qu'aux libéraux de contester celle de Chapleau. Le véritable talent cultivé et mûri par le travail est une plante si rare panni nous et si peu appréciée, qu'il y a du plaisir à le signaler au milieu des mauvaises herbes dont notre champ politique est infesté.
Après la chute du ministère Joly, dont le règne fut court. Mercier songea à disparaître de la vie publique
pour se consacrer exclusivement à l'exercico de sa profession. Mais les instances de ses électeur» et de ses amis l'en empêchèrent. En 1881, M. Beausoleil, l'une des plus fortes têtes du parti libéral, lui offrit la première place dans son étude, et Mercier accepta. En 1883, il devenait le chef de l'opposition aux acclamations de tous les libéraux de la province de Québec. L'Opposition, dans la Chambre, était bien faible: elle comptait à peine une quinzaine de membres, mais elle était forte par le talent, le courage et sa confiance illimitée dans la vaillance de son nouveau chef. Jamais confiance ne fut plus •justifiée, car jamais chef ne déploya plus d'énergie et d'habileté, ne fit un travail plus intelligent, plus efficace. Chapleau était parti pour Ottawa, abandonnant à M. Mousseau la position de premier-ministre à Québec, le livrant aux lions de l'Opposition.
Chapleau était bien le plus capable de lutter, de défendre son parti contre les dangers qui le mena':;aient; mais toujours prévoyant, toujours soucieux de ses intérêts personnels, il crut prudent de se réfugier à Ottawa et de laisser ses amis aux prises avec un homme qu'il redoutait. Il eut l'occasion, en 1883, de constater à ses dépens la valeur du nouveau chef du parti libéral. C'était à la fameuse assemblée de Saint-Laurent .Mousseau, dont la première élection dans ce comté avait été annulée, s"v portait de nouveau candidat, et il avait appelé Chapleau à son secours. Des milliers de personnes étaient accourues de partout pour assister à ce. duel émouvant.
Chapleau parla le premier et fut, comme de coutume, éloquent, spirituel et porta des coups formidables aux libéraux, aux programmistes ou Castors nui soutenaient la candidaturt^ de M. Descarries, l'adversaire de M. Mousseau. Mercier lui riposta par une philippifiue écrasante de force et de logique; chacune de ses phrases éclatait comme une bombe et faisait voler en éclats les périodes sonores de son éloquent rival.
HONORÉ MERCTKIÎ H^
M. Cliapleau avait dit, en parlant des castors 4111 lui faisaient la vie dure et le dénon(,-aient comme un liliéral dangereux: "Vous connaissez, messieurs, ces petites bêtes noires qui vont et viennent par bandes et s'agitent sur les eaux boueuses des marais qu'elles affectionnent: c'est laid et ça ne sent pas bon, c'est une espèce de vermine. Vous leur donnez le nom fie castors. Eh bien! Nos castors politiques leur vessonihlent. iU <levi-aieiit être frères."
Mercier répondit à cette attaque contre ses alliés:
" M. Chapleau n'aime pas les castors. C'est connu. Il trouve qu'ils sont incommodes. C'est vrai. Tl affirme qu'ils font leur œuvre avec de la boue. Comment pourrait-il en être autrement? Peuvent-ils combattre les mauvais conservateurs, comme M. Chapleau et ses amis, sur leur propre terrain, en passant ailleurs que dans la boue. Ils ne pourraient les rejoindre ailleurs. M. Chapleau ne veut pas des Castors, et Dieu sait pourtant qu'un peu d'huile qui porte ce nom ferait du bien à notre province malade et en grand besoin de purgation. Et avouons que le jour où cette purgation sera assez forte pour chasser de ses veines le sénécalisme qui l'empoisonne, sera un jour de triomphe pour tous les honnêtes gens."
Dans l'espace de trois ou quatre ans. Mercier culbutait trois premiers-ministres, jetait la confusion et l'alarme dans les rangs du yiarti conservateur et portait jusqu'aux nues les espérances des libéraux. Tous les jours, pendant les sessions, des centaines de personnes se rendaient à la Chambre pour l'entendre, pour le voir aux prises avec des hommes de valeur, mais incapables de résister à ses assauts formidables.
Tout le monde reconnaissait qu'à la première occasion il planterait son drapeau sur la citadelle de Québec. L'exécution de Eiel lui fournit cette occasion, et il sut magnifiquement en profiter.
Il avait fait proposer, par un de ses amis, une résolution dénonçant cet acte inique, et le gouvernement avait fait repousser cette résolution |)ar sa majorité. Mercier parcourait la province de Québec, tenant à la main l'arrêt de mort de ce pauvre Riel et souleva partout la colère et la pitié de la population, la jutié pour l'infortuné chef des Métis, la colère contre ceux qui l'avaient abandonné à la vengeance orangiste.
On se croyait revenu au temps de Papineau ; dans tous les comtés de la province de Québec, des foules nombreuses accouraient de partout pour l'entendre, et l'acclamaient avec enthousiasme.
Aussi, aux élections générales de 1886, le peuple lui donnait une majorité, et il devenait premier-ministre de la province, à la session de 1887.
Les premières années de son administration furent brillantes. Il avait eu l'habileté de faire commettre au fameux curé Labelle l'imprudence de consentir à devenir le chef du département de la Colonisation. C'était ui bon tour joué aux conservateurs, quoique peu conforme aux principes du parti libéral, qui se plaignait si amèrement depuis longtemps de l'ingérence du clergé dans la politique. Les travaux et le zèle inlassable du '•uré Labelle pour la colonisation avaient fait presque une institution nationale de ce brave prêtre qu'on aurait dû tenir éloigné du fracas des luttes politiques. Si cette nomination fut nuisible au prestige du curé, elle accrut celui du ministre et fut considéré comme un coup (le maître. Comment le clergé poiivait-il mettre en doute l'orthodoxie d'un homme qui faisait d'un prêfe presqu'un ministre et l'un de ses conseillers intimes ?
Des lois sages et patriotiques en faveur de la colonisation, de l'agriculture, de l'instruction publique et de l'administration de la justice, l'établissement des écoles du soir, le règlement de l'épineuse question des biens des Jésuites, la création du " Mérite Agricole '* et l'octroi de cent acres de terre aux pères ou aux mères
de douze enfants, Forganisation do concours d'agriculture, la formation de sociétés agricoles et laitières, et d'autres mesures destinées à accélérer le progrès de la province de Québec, augmentèrent la popularité de Mercier et sa réputation d'homme d'Etat.
Mais il fallait de l'argent pour alimenter tous ces projets grandioses, mener à bonne fin toutes ces entreprises nationales. Or, la ))rovince était pauvre et vivait d'emprunts depuis quelques années; le subside qu'elle recevait du gouvernement central, en échange de ses droits do douane et d'accise, était tout-à-fait insuffisant. Il avait été question depuis longtemps de demander lin rajustement plus équitable de ce subside fédéral en le basant, non pas sur le chiffre de la population do 1861, mais sur celui des recensements décennaux.
On se plaignait aussi des empiétements du pouvoir fédéral sur les droits des provinces et du désaveu de certaines lois provinciales. Mercier résolut de faire un coup d'éclat et d'Etat. Il invita tous les premiersministres provinciaux à venir à Québec discuter ces questions vitales. Ils répondirent à son appel et se réunirent à Québec, en octobre 1887. La vieille capitale, toujours un peu cofiuette, malgré so:i âge, ne manqua pas, sous l'inspiration d'un premier-ministre aussi cordial que pompeux, de justifier sa réputation d'hospitalité et de déployer tous ses charmes.
Les réunions de la conférence interprovinciale furent très animées, et se terminèrent par l'adoption de vingttrois résolutions dont les principales se prononçaient contre le droit accordé par la constitution au gouvernement central, de désavouer toutes les lois des législatures IcK-ales, contre la nomination à vie des sénateurs, contre le maintien des conseils législatifs dans les provinces où l'Assemblée législative y était opposée, en faveur de la réciprocité entre le Canada et les Etats- Unis, en faveur surtout de l'augmentation du subside fédéral.
Ces résolutions, celles surtout ayant trait au subside fédéral, ne reçurent pas, à Ottawa, l'accueil qu'elles méritaient. Sir John A. Macdonald ne pouvait mettre d'e nproi-senient à reconnaître les faiblesses de son œuvre de prédilection, la Confédération, à délier les cordons de la bourse fédérale pour réparer une injustice dont il était plus que tout autre resjjonsaljle. Mais la question ne pouvait être enterrée pour toujours; il était réservé au gendre et l'un des successeurs de M. Mercier, de la ressusciter et d'assurer son triomphe.
Les élections de 1890 donnèrent à Mercier une majolité écrasante. Il était à l'apogée de son prestige, de sa popularité. Mais on commençait à lui reprocher de minquer de sagesse et de prudence dans l'administration des affaires publiques, d'avoir le cœur et la main trop larges, de tio]) aimer le faste, les honneurs et le plaisir, et de laisser bien des abus se commettre autour de lui, d'avoir recours, lui et ses amis, à toutes sortes d'expédients, pour se procurer de l'argent.
En 1891, pendant un voyage qu'il fit en Europe, ses ennemis lancèrent dans le public des rumeurs qui prirent bientôt la forme d'accusations dangereuses. On disait qu'un imprimeur. M. Langlais, avait été obligé de payer $50.00(K dans l'intérêt de M. Mercier et de ses amis, afin d'obtenir un contrat de papeterie pour dix ans, et que M. Armstrong avait payé $100.000 pour le règlement d'une réclamation de la Compagnie de la Baie des Chaleurs. Cette com])agnie s'étant adressée au Parlement fédéral, en 1S91, pour obtenir de l'aide, le Sénat, qui était en grande majorité conservateur, fit une enquête sur ces accusations et les trouva bien fondées.
Lorsque Mercier revint d'Europe, l'opinion publique était fort agitée et se demandait ce qu'il allait répondre à ces accusations. Malheureusement il s'en alla à Tourouve, sa résidence d'été, où il s'occupa beaucoup plus de se récréer et de recevoir les hommages de ses admirateurs, que de se disculper aux yeux du gouverneur et du public.
Co n'était plus le Mercier d'autrefois, le lutteur qui ne laissait rien au hasard ; les délices de Capoue l'avaient amolli. Lorsqu'il se redressa, il était trop tard. Une commission de trois juges avait été nommée pour faire une enquête, et deux de ces juges, des conservateurs, avaient fait un rapport qui parut suffisant au lieutenant-gouverneur, M. Angers, pour l'autoriser à le démettre.
Etrange anomalie ! C'était le même M. Angers qui, douze ans auparavant, menait la campagne contre le lieutenant-gouverneur I^tellier et le faisait destituer par le Parlement fédéral pour avoir violé la constitution, en renvoyant un ministère soutenu par la majorité de la Chambre. Or, il est incontestable que Mercier avait la confiance de la majorité de la Chambre, lorsqu'il fut démis par M. Angers.
Le cadre de cette biographie ne me permet pas de discuter au long cette grosse question et de faire l'analyse des torts et des erreurs qu'elle engendra et qui furent commis de part et d'autre. M. Angers et ses amis aiment naturellement à dire que le verdict du peuple, en donnant au gouvernement de Boucherville, en 1892, une majorité écrasante, les a absous. Mais il est un reproche auquel ils n'ont jamais pu répondre d'une façon satisfaisante: c'est d'avoir traîné ce pauvre Mercier malade, ruiné, presque aveugle devant une Cour d'assises, comme un vil criminel. Le jury l'acquitta et le peuple le porta en triomphe.
Ses ennemis, en le poursuivant avec tant d'acharnement, lui mirent au front l'auréole de la persécution et réveillèrent en sa faveur les sympathies du peuple (|ui l'avait tant aimé.
Tl n'y a pas de doute que les électeurs l'auraient ramené au pouvoir s'il eût vécu, mais il ne sut pas plus conserver sa santé que le pouvoir, une maladie cruelle le conduisit lentement au tombeau après l'avoir rendu presque complètement aveugle.
Ses malheurs feront oublier ses fautes, et le peuple
IIH SOUVENIKS KT BIOGRAPHIKS
ne se souvint plus que de ses triomphes oratoires, de ses grandes qualités de cœur et d'esprit et de son patriotisme incontestable. Ses ennemis eux-mêmes furent forcés d'avouer que son rêve était de faire sa nationalité forte, grande, puissante, de lancer la province de Québec dans la voie du progrès, de la mettre à la tête de la Confédération.
On lui fit des funérailles royales et des milliers de Canadiens-fran(,-ais ne cessent, depuis sa mort d'aller, tous les ans, le 1er novembre, visiter son tombeau et le recouvrir de fleurs. Son nom lancé dans une assemblée populaire ne manque jamais de pi évoquer des apf)laudissements.
Il aimait le peuple, et il en était aimé, il prenait part à ses joies et à ses chagrins, allait dans les maisons de l'ouvrier et du cultivateur, embrassait leurs enfants, s'informait de leurs affaires, de leurs besoins et leur donnait des conseils. " Il n'est pas fier, celuilà " disaient les gens de la campagne. On. lui pardonnait beaucoup parce qu'on le savait bon, généreux, charitable, toujours prêt à rendre serivce, à donner jusqu'à sfjn dernier sou, parce que la vie qu'il aimait tant, trop même, il la voulait bonne pour les autres, pour les siens, pour ses amis et ses compatriotes. On disait que s'il avait recherché l'argent co n'était pas pour lin, mais pour sa cause, son parti, pour le triomphe de ses idées et de sa politique nationale.
Ix)rsqu'il fut disparu, le peuple se rendit compte qu'il avait perdu un ami sincère, un champion intrépide de ses droits, de ses traditions religieuses et nationales.
su; ADOLPHE CIIAPLEAU
Moins grand, moins maigre et aussi pâle que Laurier; d'épais -cheveux iioiTs flottent sur ses épaules; il a le front droit et haut de:; penseurs, le nez vigoureux des hommes passionnés ou ambitieux, des yeux de couleur indécise et au regard chatoyant, une bouche éloquente, mais dont les lèvres molles indiquent la molnlité du caractère, une physionomie toute imprégnée d'intelligence, des manières élégantes et agréables : un extérieur qui pique la curiosité, assez calme et froid en apparence ; une organisation cependant toute de nerfs et de muscles, où le sang brûle . . .
Il est facile de se convaincre, en voyant Chapleau, que ce n'est pas un liomme ordinaire. C'est un de ces visages pâles dont César conseillait de se méfier, parce qu'ils sont capables de tout, en bien et en mal.
M. Chapleau a en effet une intelligence hors ligne, les facultés les plus variées et les plus précieuses, un esprit capable de résoudre les problèmes les plus difficiles de l'algèbre aussi bien que d'apprécier la délicatesse d'un sonnet ou d'une mélodie.
Personne ne possède plus que lui le don de l'éloquence, ce talent précieux qui consiste à agir sur ses semblables au moyen de la parole.
Trois choses constituent l.'orateur: la puissance de penser, la faculté de sentir vivement et la facilité de traduire au dehors par la parole, ses idées et ses sentiments.
M. Chapleau est doué à un degré considérable de ces trois facultés. La pensée chez lui est souvent profonde, vive et colorée; elle prend toutes les formes,
120 SOUVEXIKS ET HIOGKAPHIES
toutes les couleurs, Ijriile comme un éclair, bondit comme Teau d'une cataracte, ou étincelle comme une chaîne de diamants. Son imapnation lui fournit constamment une foule d'images qui donnent de Téclat k ses discours. 11 excelle dans r.ipostrophe et la repartie, manie le sarcasme avec beaucoup d'habileté, et abonde en saillies et en bons mots qni font sa fortune devant les masses. Sa phrase n'est pas toujours correcte, mais elle est forte en couleurs, pleine de vie.
Son organisation physique se prête admirablement aux opérations de son esprit; une sensibilité nerveuse étonnante tient constanmient son intelligence en activité et dans l'excitation. On croit, en Tentendant parler, au système de Bacon qui dit que les idées viennent des sens. C'est à cette sensibilité nerveuse que M. Chapleau doit en grande partie ces élans passionnés, ces mouvements emportés qui enlèvent un auditoire, qui le font ressembler à une sybille inspirée. C'est elle qui le monte comme \\n orgue de Barbarie et le fait parler avec autant d'émotioM du vol d'un mouton c|ue de la mort d'un homme. M. Chapleau a une facilité étonnante de s'assimiler les idées des autres; un mot suffit pour liai faire improviser un discouis d'une heure.
Ajoutons que M. Chapleau a de la pose, du geste et une voix mélodieuse que l'on prend plaisir à écouter, même quand on ne partage pas ses opinions.
M. Chapleau est un véritable tribun, un orateur populaire remarqualde. Il a tout ce qu'il faut pour fascirer rne foule, la faire rire ou pleurer, pousser des cris de joie ou de fureur. Il a ce feu, cette vigueur et cette émotion réelle ou feinte, ces phrases pompeuses et ces aperqus pittoresques et hardis qui frappent et séduisent l'esprit.
C'est un charmeur, un magnétiseur, un acteur superbe.
Comme l'or et le diamant, le talent, quel qu'il soit, a besoin d'être poli et façonné pour briller dans tout son éclat. C'est une des conséquences de cette inexo-
ADOLPUE CllArLEAU 121
rable loi du travail à la(iuello personne ne peut se soustraire, l'iioninie de talent moins que tout autre. \'oltaire a dit que le génie, c'est le travail. C'est vrai en ce sens, que, sans le travail, le génie n'a pas plus de valeur que l'or enfoui dans les entrailles de la terre.
Xon seulement l'orateur doit perfectionner son talent par l'étude, mais il doit le respecter en ne cherchant ses inspirations qu'aux sources les plus pures ds la vérité et du bien. La jjarole doit toujours être l'expression d'un esprit possédé par l'amour de la vérité et le goiit du beau. Rien de plus fatal à l'éloquence ec de plus contraire à l'idéal qu'elle doit poursuivre que l'habitude de parler pour parler, sans idées arrêtées et sans convictions, de soutenir le pour et le contre suivant l'occasion ou l'intérêt personnel.
Connue toutes les organisations nerveuses et artistes, Chapleau est sensible aux applaudissements, à la louange; il recherche les fortes émotions, les distractions violentes, l'occasion de remporter un triomphe oratoire.
Nos cours de police et la politique sont ordinairement peu faites pour élever le talent et former l'esprit. L'homme, dont le caractère n'est pas fortement trempé, y contracte facilement l'habitude de faire de la parole un métier comme un autre.
Chapleau commença ses études au collège de Terrebonne et les termina au collège de Saint-Hyacinthe. Lorsqu'il arriva à Saint-Hyacinthe, les élèves de^ ce collège, qui avaient entendu ))arler de lui comme d'un garçon extraordinaire, l'accueillirent avec un sentiment (le uriosité dans lecptel il entrait peut-être un peu de jalousie. Ils ne voulaient pas qu'un étranger prît la première place dans une classe où il y avait plusieurs élèves d'élite. 11 leur fallut bien cependant reconnaître, avant longtemps, le mérite du nouveau venu, dont le talent, activé par un travail considérable, se déplova avec éclat. A la fin de l'année, Chapleau remportait plusieurs premiers prix dans les matières les
pins abstraites de la philosophie, et donnait dès lors hi preuve de cette souplesse d'esprit et de cette variété d'aptitudes qui le caractérisent.
Il est bon de dire, e;i paissant, que Chapleau était l'un des élèves les plus pieux, les plus studieux du collège, et que son excellente conduite faisait croire qu'il prendrait la soutane. Quantum mutalus ab illo! Eien d'extraordinaire qu'il en aît été ainsi. Chapleau, comme les hommes passionnés, sera toujours tout l'un ou tout l'autre. Si Chapleau était entré dans l'état ecclésiastique, il eût été le La cordai re du Canada; son éloquence vigoureuse eût attiré tous les hommes à l'église et ses accents inspirés eussent converti les belles pécheresses nui se seraient pressées autour de la chaire pour l'entendre.
Malheureusement, au lieu de préférer la théologie, il étudia le droit. Il entra dans Fétud»' alors populaire do ^IM. Ouimet, Morin et Marchand.
C'était à une époque oii les chefs habiles du parti conservateur enrôlaient sous leur drapeau la jeunesse de talent et l'envoyaient partout prêcher leur politique dans nos, campasrnes.
Exaltés par les succès de Siméon Morin, dont l'étoile était dans tout son éclat, les jeunes gens répondaient à l'appel des chefs, et se lançaient dans une carrière où plusieurs ont récolté bien des déboires et contracté des habitudes qui leur ont été funestes.
Chapleau se livra tout entier à i-ette vie d'émotions qui convenait à son tempérament ; les éloges qu'il recevait partout, les ovations qu'on lui faisait l'enivraient et excitaient sans cesse son ardeur.
Dans les salons comme dans les clul)s et les assemblées populaires, il brillait et faisait admirer sa présence d'esprit et sa parole entraînante, car dans plusieurs maisons, à cette époque, lorsque le bal était fini, on récitait des vers, on impronsait des discours. Chapleau était toujours le héros de ces charmantes réunions.
C'est au milieu de ces succès qu'il fut admis au barreau. La nature de son talent et sa réputation le portèrent vers la Cour (.•riminelle où des succès éclatants lui firent immédiatement une clientèle considérable.
Il devint l'avocat favori des grands et des petits 'riminels qu'il arrachait au pénitencier et à l'échataud avec un bonheur presque constant. Il a ûguré dans une (|uinzaine de procès pour meurtre et prononcé chaciue fois des discours qui ont fait sensation.
Sa figure pâle et sympathique encadrée d'une longue chevelure qu'il faisait flotter sur ses épaules, la façon dont il savait se draper dans sa toge, sa voix inélodieuse et ses appels touchants, passionnés, à la pitié, à la miséricorde, avaient un effet merveilleux sur les jurés.
Ces succès lui ouvraient naturellement la porte du Parlement. Il entra à la Chambre locale, en 1867, comme représentant du comté de Terrebonne.
Là comme ailleurs ses débuts furent brillants. Le discours qu'il prononça en proposant l'adresse en réponse au discours du Trône, le plaça immédiatement au premier rang des orateurs de la Chambre. Mais son début fut peut-être son plus grand succès, il parla ensuite trop souvent et avec trop de négligence pour sa réputation. Comme je l'ai remarqué, il faut à une Chambre d'assemblée une éloquence plus sobre et plus sérieuse que celle qui plaît à la masse.
Depuis, Chapleau a été premier-ministre à Québec, 7ninistre à Ottawa.et il est maintenant lieutenant-gouverneur de la province de Québec.
Il n'a cessé de marcher de succès en succès, de grajir les échelons de la vie. Les orages ont éclaté sur sa tête, la tempête a souvent menacé de briser sa nacelle, mais triomphant de toutes les épreuves, il est arrivé sain et
sauf au port. Soup(;onné, aeeu&é, écrasé parfois on apparence sous le poids des reproches, il a fini ])ar échapper au danger, par se faire tout pardonner à force d'éloquence, et grâce à la sympathie des amis dévoués qui l'entourent.
Il a eu, ])our l'aider, deux hommes de grande valeur: Dansereau et Sénécal. L'un approvisionnait son arsenal intellectuel et oratoire: l'autre lui fournissait ce qu'on appelle vulgairement le nerf de la guerre. Ils formèrent un triumvirat redoutable qui, pendant plus de dix ans, gouverna la province de Québec.
Chajdeau eut à combattre, comme Ca'^tier, les Profjram 1)1 ides ou Castors, qui le trouvaient trop libéral, dangereux pour l'Eglise et pour l'Etat.
En face de cette existence agitée et brillante comme un météore, on ne peut s'empêcher de se poser les questions suivantes :
A-t-elle été, cette existence, aussi utile (|ue brillante, aussi féconde que retentissante ?
Chapleau a-t-il donné à son pays la pleine mesure et tous les fruits de son talent? Sa nationalité lui doit-elle autant que son parti? Que restera-t-il de cette éloquence qui aura, pendant quarante ans, charmé les hommes de son temps et provoqué les acclamations sur son passage ?
L'amour de son parti, la passion du pouvoir et de la popularité n'ont-ib pas eu trop d'empire sur ses actes et ses paroles? H a puissamment contribué par sa parole entraînante à faire accepter la Confédération. Lorsque la jeunesse du parti conservateur se divisa en deux camps, sur cette question il resta fidèle au parti au pouvoir, dénonça énergiquement ceux qui refusaient d'accepter le nouveau régime et alla à la porte de toutes les églises, sur toutes les estrades proclamer que 11 Confédération offrait à nos intérêt- religieux et nationaux toutes les garanties, toute la protection désirable.
Xe devait-il pas, plus que tout autre, faire preuve
ADOLPHK CIIAPLEAU 125
d'énergie et d'indépendance dans des circonstances oîi l'honneur et l'influence de sa nationalité étaient en jeu? Lorsque les Canadiens-français, lorsque tous les hommes justes du monde entier imploraient la pitié du «rouvernement en faveur d'un malheureux que la ])ersé.-utiou avait conduit à la folie et à la révolte; (luand ses compatriotes, sans distinction de partis, le suppliaient de profiter de l'occasion jjour rallier toute Ui province de Québec autour du même drapeau, qu'est-ce qui l'a empêché de jouer un rôle si honorable pour lui et ses concitoyens?
Se fait-on une idée de l'efl'et qu'auraient produit la parole et l'exemple d'un Chapleau, lâchant son portefeuille, plutôt que d'apposer sa signature aux décrets de mort de l'influence française et catholique dans le Xord-Ouest ?
11 n'aurait peut-être pas sauvé Riel, ni la langue française et les écoles catholiques; mais cet acte d'énerffie lui aurait gagné le respect de ses adversaires et les svmpathies de ses compatriotes: il aurait réveillé la conscience publique endormie.
Il a dit, pour s'excuser, qu'il n'a pas voulu prendre la responsabilité d'activer une agitation nationale qui n'aurait pas sauvé Eiel et aurait pu être funeste à la province de Québec, qu'il faut prendre garde dans la Confédération de provoquer la coalition de toutes les forces anglaises et protestantes.
C'est k raison que donneront tous les hommes d'Etat Canadiens-français pour expliquer les concessions faites à une majorité qui deviendra de plus en plus puissante et exigeante.
Mais il semlile oue jamais résistance à une injustice sanglante n'eiit été plus justifiable.
Beaucoup ])rétendent que le souci de ses intérêts personnels l'a emporté, dans cette circonstance, comme dans plusieurs autres, sur toute autre considération.
126 SOrVENIRS ET BIOGRAPHIES
Il est mort en 1898 après avoir fait, pour obtenir du gouvernement Laurier, un renouvellement de son mandat de lieutenant-gouverneur, des démarches que ses amis politiques ont avec raison hautement désapprouvées. Choyé, encensé, comblé d'honneurs depuis quarante ans, il n"a pu se résigner à descendre du piédestal où il aimait tant à trôner, à recevoir les hommages du public, à jouir des séductions du pouvoir et de l'argent. Personne n'aurait dû, plus que lui, tenir à conserver la confiance et le respect du grand parti dont il avait été l"(toile la ])lus brillante et le favori, le plus aimé.
Mais s'il n'a pas été tout ce qu'il aurait pu être, il a. pendant près de quarante ans, fait honneur à sa province, à sa nationalité par son esprit, son tact et son habileté, par un talent oratoire qu'il a souvent mis au service du droit, de la justice, des causes religieuses et nationales.
J'entends quelquefois comparer le talent de M. Bourassa à celui de Chapleau. L'éloquence de Chapleau était plus chaude, plus s^Tupathique, plus réellement émue, sa voix était plus agréable, sa prestance et sa physionomie plus impressionnantes. La parole de M. Bourassa l'emporte par la correction, la méthode, la culture, la force et la véhémence ; mais elle est fière. hautaine, rude parfois, plutôt animée par la colère que par une véritalsle émotion. M. Bourassa ne semlde pa« capable, comme Chapleau, de faire pleurer un jury, d'émouvoir le juge lui-même. Mais, parlant devant un auditoire instruit, sur une grande question politique, religieuse ou sociale, il aurait plus de succès.
Quoi qu'il en soit, Téloquence de Chapleau a laissé des traces profondes et lumineuses dans la mémoire du peuple.
FAUCHER DE SAINT-MAURICE
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FAUCHER DE SAINT-MAURICE
On ne peut prononcer le nom de Faucher de Saint- Maurice sans éveiller, parmi ceux qui l'ont connu et aimé, tout un monde de souvenirs joyeux, d'aventures réjouissantes. C'était un type que mettaient à part le brio de son esprit, l'originalité de son caractère et les péripéties de son existence. Il appartenait à cette catégorie d'hommes étranges qui semblent organisés pour ne voir de la vie que le côté agréable et joyeux, pour se réjouir et amuser leurs contemporains. Venus comme par hasard, par accident, dans un monde absorbé par le souci des choses pratiques, ils semblent déplacés, dépaysés, et se vengent des tristes réalités de la vie en les narguant, en leur préférant les chimères et les illusions.
Pourtant. Faucher était sérieux à ses heures ; le fond religieux et patriotique de sa nature se manifestait par des conversations et des écrits qui dénotaient des connaissances variées et une intelligence d'élite. Il a même été député et président de l'Assemblée législative à Québec, et il s'est acquitté convenablement des devoirs que ces positions élevées lui imposaient. Mais sa nature de bohème, son caractère fantasque reprenait vite le dessus et le jetait dans les situation^j les plus extraordinaires. Cet homme d'esprit avait une manie, la manie des grandeurs, la passion des honneurs, des décorations et un désir insatiable de se singulariser, qui lui a fait perdre une partie de sa vie à mystifier ses contemporains. Oui, il fut un grand mystificateur, mais le plus aimable, le plus charmant des mystificateurs.
A l'âgf dv vingt uns, il était allé au Mexi(iiie, s'était engagé dans l'armée de Maximilien, y avait conquis les épaulettos de capitaine, et en avait rapporté un assortiment de médailles plus ou moins authentiques.
Il adorait les médailles. Et comme il entretenait une correspondance avec toutes les puissances du monde, il en obtenait beaucoup, ce qui ne l'empêchait d'ailleurs pas de s'en faire fabriquer au besoin.
La décoration qu'il affectionnait davantage et qu'il portait le plus fièrement était la rosette de la Légion d'honneur. Ah! celle-là, malheur à qui aurait osé }' toucher !
Personne n'aimait la France plus que Faucher de Saint-Maurice; personne n'en parlait avec une admiration, une émotion plus sincère. Lorsqu'un vaisseau français entrait dans le port de Quél>ec, il était le premier à le saluer, à le visiter, à faire la connaissance du capitaine et des officiers qui l'aimaient du premier coup à cause de son esprit si français et de son cœur si généreux. Il s'installait à bord du vaisseau et on aurait bientôt cru qu'il en était le capitaine à la manière dont il se comportait envers les visiteurs.
Il n'avait rien à lui; il eût volontiers donné sa chemise à qui la lui aurait demandée; mais, par compensation, le bien de ses amis était son propre bien. Un jour, il arrive à Montréal et s'installe chez son ami DeCelles qui était alors rédacteur à la Minerve.
Qui n'a pas connu la chambre de DeCelles ! Elle a servi de refuge- à nombre de naufragés, d'amis en détresse !
Faucher s'y était installé. Ayant appris, dans le cours de la journée, qu'il y avait bal, le soir, dans une des principales familles de Montréal, il voulut s'y faire inviter à tout prix, et il réussit. Mais une fois l'invitation reçue, il songea qu'il n'avait pas l'habit de rigueur, et il devint perplexe. Mai? soudain, en jetant un regard sur la garde robe de UeCelles, il trouva tout ce
F-VrCHEK 1)K SAINl-MAliaCE 129
qui lui luaiKiuait. Son parti fut vite pris; il s'empara de ce (pi'il lui fallait, et alla se promener en attendant l'heure du bal.
De Celles avait été également invité à cette soirée. On ]XH>t juger de son désappointement, lorsqu'il arriva à sa chambre pour s'habiller. Il pensa bien que Faucher était le coupable, et il en prit philosophiquement son parti.
A trois heures du matin. Faucher arriva et se jeta dans les bras de DeCelles endormi, en le remerciant de lui avoir procuré le bonheur d'assister à une fête aussi channante.
— Mais j'aurais bien voulu, moi aussi, me payer ce plaisir, dit DeCelles, puisque j'étais invité . . .
— Bah ! tu ne te serais pas amusé comme moi, mon cher, et ton habit sur toi n'aurait pas produit le même effet... Eegarde-moi donc! n'est-ce pas qu'il me va comme un gant ?
DeCelles regarda et aperçut, dans les manches de son habit, près des épaules, deux trous béants.
— Oui, regarde à ton tour dans quel état tu me rapportes mon habit. . . Tiens, laisse-moi domiir et couchetoi.
Il arrivait souvent à la maison pour dîner avec des amis qu'il avait rencontrés par hasard sur son chemin, et sans avoir eu le temps de prévenir sa femme qii'il mettait ainsi au désespoir.
Un jour, il rencontre DeCelles, à Québec ; il lui saisit les deux mains et lui dit :
— Tu arrives bien, je m'en allais à bord de la frégate chercher deux officiers français que j'ai invités à dîner.
DeCelles, qui connaissait ses imprudences, lui demanda si sa femme était prévenue.
— Bah ! répondit Faucher, elle se tirera bien d'affaire ; je vais chercher une bouteille de vin en passant.
DeCelles, inquiet, aurait bien voulu s'échapper, mais Faucher ne l'aurait jamais lâché.
Ils se rendent ù bord et reviennent avec les deux officiers.
Madame Faucher faillit se trouver mal lorscju'elle apprit que ces messieurs venaient dîner. Il n'y avait pas un radis à la maison.
— Très bien, messieurs, dit Faucher, vous ne perdrez rien au change^ allons dîner au restaurant.
DeCellcs pâlissait et se demandait comment cette aventure allait finir. Faucher le prend à l'écart et lui dit:
— Vite, vite, mon cher, prête-moi dix piastres, sinon, tu le vois, je suis perdu. Le bon DeC'elles s'exécuta.
— Prêter à Faucher, en pareil cas, nous rapporta DeCelles, était synon.}Tne de donner; mais je uc regrettai pas mon argent, car jamais dîner ne fut plus gai, plus amusant. Faucher se surpassa. Les officiers français étaient en admiration devant sa faconde intarissable et spirituelle.
Mais je n'entreprendrai pas de raconter toutes les aventures de Faucher de Saint-Maurice, ses duels, et ses originalités. Ce serait trop long, et il aurait appartenu à Fréchette ou à Charles Langelier d'en faire le récit. Je veux cependant dire un mot de ce qui m'est personnel.
En 188S, nous fûmes chargés, par le gouvernement, Faucher et moi, de représenter la province de Québec à la grande convention canadienne-française de Nashua. Faucher était en extase.
— Te rends-tu compte, me dit-il, de l'honneur que l'on nous fait en nous choisissant pour représenter la province de Québec à l'étranger? Xous sommes de véritables aml)a=sadeurs. . . Tu n'as pas l'air de comprendre l'importance de notre mission.
Xous avions reçu cliacun $250 pour notre voyage. La veille de notre départ, il vint à moi :
— Mon cher, je ne puis partir si tu ne me prêtes pas $50.
— Mais qu'as-tii fait de tes $250 ?
FAUCHER DE SAINT-MAURICE 131
— Demande-le à mes créanciers qui me poursuivent partout depuis quelques jours comme des loups affamés. . . Et puis, il me i'allait bien m'habiller d'une manière digne de la grande mission qui nous a été confiée.
Je lui prêtai cincjuanto piastres.
Jamais homme ne fut plus heureux, plus gai, plus spirituel durant le voyage; mais, en arrivant à Xashua, il fut un peu désappointé; il croyait que toute la ville serait sur pied pour saluer les ambassadeurs de la province de Québec.
L'hôtel lui parut aussi peu digne de si grands personnages. Il fallut lui faire comprendre que nous n'étions ni à Xew-York, ni à Boston. Il finit par reprendre sa belle humeur et ses airs de grand seigneur d'Espagne, et s'appliqua pendant trois jours à éblouir la population de Nashua et à concilier autant que possible sa dignité d'ambassadeur avec ses instincts de bohème. Il était superbe, lorsque nous sortions dans les rues de Nashua; personne ne saluait avec plus d'empressement et de dignité. Il me disait à tout instant :
— N'oublie pas que nous sommes des ambassadeurs. Une grande démonstration eut lieu dans le parc
principal de Nashua. On nous y conduisit dans un magnifique carrosse à deux chevaux. Lorsque nous arrivâmes dans le parc, Faucher tout à coup tressaille, et me saisissant par le bras, me dit:
— Vite, vite, lève-toi... Entends-tu le canon? C'est nous qu'on salue . . . Vingt et un coups de canon pour nous ! . . .
Et se dressant de toute sa hauteur et même davantage, il saluait la foule qui l'acclamait. J'avais l'air d'être son secrétaire.
La veille de notre départ, il me dit, un peu tristement:
— Mon cher, notre mission achève. Dans quelques jours nous serons redevenus des mortels ordinaires; je veux ({ue nous jouissions do nos derniers moments de grandeur en allant prendre un dîner à Boston. J'ac-
13^ ïJorVKNIKS ET BIOGRAPHIES
ceptai. non pas sans nne certaine incLuiétude. 11 me conclnisit à un restaurant français de premier ordre. Lorsque le gérant et les garçons le virent entrer dans tout l'éclat de sa splendeur, avec la rosette de la Légion d'honneur à sa boutonnière, ils s'empressèrent autour de lui.
— Je désire, dit-il. dîner ici avec Son Excellence. Je regardai, eft'aré, autour de moi pour voir de qui
il pouvait bien parler. Mais il me lança un regard qui me figea.
Deux garçons nous conduisirent dans une des pièces de luxe du restaurant, et Faucher dit en s'asseyant:
— Excellence, voici le menu, commandez !
Et, continuant de parler pendant que je parcourais la carte:
— J'ai eu le bonheur de rencontrer, lorsque je suis sorti seul, ce matin, dans Boston, le général X. . . que j'avais connu durant la guerre du Mexique. Il se jeta dans mes bras et me dit: "Mon cher ami. je ne puis oublier que je vous dois la vie. Sans le fameux coup d'épée qui me délivra d'un diable de Mexicain, j'étais un homme mort. . ."
Et Faucher se mit à raconter la bataille où cet incident mémorable avait eu lieu.
Les garçons, ébahis, l'écoutaient avec admiration et semblaient cloués sur place.
— Eh bien! (|ue faites-vous donc? leur dit Faucher... Exécutez plutôt l'ordre de Son Excellence.
. — Pardon, Excellence! dit Tun des garçons. ^lais c'était si intéressant ! . .. .
— C'est vrai, dit Faucher ; allez !
Lfjrsque les garçons furent partis, je lui dis en liant:
— Dis-moi donc pour(|uoi tu me traites d'Excellence? Pourquoi tout ce faste?
— Pourouoi? Parce que je veux qu'une fois dans la vie tu sois traité comme tu le mérites. . . Seulement tu aurais pu me rendre le change. . . Le garçon a eu ])lus d'esprit que toi. il m'a appelé Excellence. . ,
FAUCHEK DE SA I N'T-.M A THUE 133
— .Afais si, moi ijui parais être ton gecrétairo, j'ai droit, au titre d'Exeelleiue, quel titre faudrait-il te donner y
— Appelle-moi, marquis, duc, prince^ c'est bien facile.
— Ah ! par exemple, c'est trop fort, Ini dis-je, je ne puis aller jusque-là.
Les garçons revinrent chargés de plats. Et Faucher reprit sa narration:
— Le général X . . . me dit en me quittant : " Prince, j'espère que j'aurai le plaisir de vous voir bientôt ù l'aris."
En entendant le mot " Prince,"' les garçons faillirent laisser tomber leurs plats, et j'eus toutes les peines du monde à m'empêcher d'éclater de rire.
Faucher ne riait pas. Il continua de parler de la guerre du Mexique, du rôle brillant qu'il avait joué, de grands nersounages qu'il avait connus, etc., etc.
Lorsque nous quittâmes le restaurant, après avoir réellement dîné comme des seigneurs, tous les garçons étaient accourus pour voir le Prince et Son Excellence et nous saluer avec une vénération sincère.
Quand nous fûmes seuls, je demandai à Faucher quel plaisir il avait éprouvé à mystifier ces braves gens.
— Le plus grand plaisir du monde, répondit Faucher: j'étais heureux ])()ur toi et pour moi de leur ébahissement, de leur admiration. . .
Je n'ai jamais compris ni su comment, ni quand il avait payé ce fameux dîner, dont le souvenir me donne des accès de gaieté.
ITn an plus tard, je rencontrai Faucher à Québec. Tl me rendit mes cinquante piastres et m'invita à déj aine r. Il parla longuement de notre mission à Xashua où .1 avait ressenti de nouvelles émotions.
— Tu ne saurais t'imaginer, me dit-il, ce qui m'est arrivé dans cette ville de Xashua où nous avions joué le rôle d'ambassadeurs, où nous avions été salués par Tingt et un coups de canon. Je retournai, six mois
plus tard, à Xashua, et après avoir revu avec émotion les lieux témoins de notre grandeur, je me rendis à la gare. J'étais sur la plate-forme du chemin de fer, attendant le train, lorsqu'un individu qui venait d'arriver, conduisant une voiture à bagages, me dit avec un aplomb qui me magnétisa:
— Boss, ayez donc soin de mes chevaux, un instant.
Je pris machinalement les rênes qu'il me mit dans les mains, et j'attendis philosophiquement qu'il revînt. A son retour, il me remercia et m'offrit une pièce de dix sous que j'acceptai afin de rendre plus complet le témoignage de ma déchéance. Et je pris le train en songeant amèrement à l'inconstance de la fortune, à la vanité des choses humaines.
Pauvre Faucher ! Il est disparu comme bien d'autres, mais ses nombreux amis ne l'ont pas oublié. Ils parlent souvent de son grand cœur, de son esprit gaulois^ de son amusante et inoffensive manie.
On ne pouvait pas ne pas l'aimer.
TKLIX Ci. MAKCllAND