M. Sainte-Beuve habiloit dans la cour du
ET COXFIDEXCKS 199
» Dès lors je me trouvai riclie ou très à l'aise pour la première fois de
Commerce l'hôtel de Rouen, qu'il a toujours écrit hôtel de Rohan, et qui est ou effet tout à proximité de hi cour de Rohan, attenante au passage du Commerce. Ceci rappelle un peu le Tu ora de la sachette dans Notre-Dame de Paris, et que le peuple appelait Trou aux rats. Mais je ne vais pas me lancer dans un chapitre d'érudition et d'archéologie romantiques, encore moins d'architecture, à propos de ce coin de Paris, qui a conservé le calme, la retraite, l'enchevctrement de la vieille ville, propre aux embuscades et aux rendez-vous. Il s'y en donne plus que de mauvais coups. On s'y perd volontiers et facilement, on aime à s'y égarer quand on est rêveur, et l'on s'étonne de ces maisons eu briques rouges, de ces pignons, de ces tourelles hors rang, hors l'alignement, qui défient l'architecture moderne et dont tout ce quartier, qui sert de contre-fort à l'École de médecine, tout ce labyrinthe, ce fouillis de ruelles que l'on croirait sans issue, quand on s'y engage pour la première fois (la rue des Poitevins, la rue du Jardinet, la rue Serpente,
■200 INTIMITES
ma vie. Je me remis à l'étude, je rappris le grec. Mes travaux se sont res-
— bien nommée, — la rue Hautefeuille), présente encore d'audacieux spécimens. Je dis audacieux^ bien qu'ils ne bravent pas le ciel par leur hauteur, mais parce qu'ils ont traversé les grands abaftis de l'époque impériale, et qu'ils ont fait reculer... l'achèvement du boulevard Saint-Germain. Le temps a manqué pour les détruire. On y vit comme en province. Les voitures ne s'y entendent que comme un roulement lointain, la voix humaine elle-même s'y élève comme un bruit confus, sans intonation bien déterminée, qui rappelle seulement à l'étudiant dans sa mansarde, qu'il n'est pas seul, isolé, perdu, dans les hauteurs de la grande cité. Mais voilà que, sans y penser, je me retrouve dans la chambre ou plutôt dans l'une des chambres de M. Sainte- Beuve, hôtel de Rouen, passage du Commerce. « Deux chambres, c'était mon luxe, » a-t-il dit en tète même de cette Biographie. Il en avait deux en effet, les dernières de la maison, les plus élevées par conséquent, et les moins chères. Elles portent encore les n°s 19 et 20, et de nuit ou de jour, il serait diftlcile de ne pas les trou-
senlis de ce loisir et du choix ([ue j'y pouvais mettre.
ver. Un aveugle n'a qu'à se laisser aller droit (levant lui dans le long et étroit couloir qui conduit à la chambre 20 : il trouvera tout au Jioul la porte, non par côté mais par devant, qui lui barrera le passage. M. Sainte-l'euve demeurait là sous ces lambris, s'y abritant du pseudonyme de Charles Delorine (on voit que le nom lui était cher), y écrivant prose et vers, y recevant quelquefois la visite de^I. Ampère, de M. Buloz. M. Ampère, toujours distrait, comme son père, s'accrocha si bien un jour entre les deux portes d'entrée qui simulent et dissimulent une antichambre microscopique, qu'il fut obligé de faire recoudre, séance tenante, tous les boutons de sa redingote. M. Buloz fut le premier à faire apercevoir à M. Sainte-Beuve, combien à son âge, avec son talent et sa réputation, il bornait son avenir en continuant à vivre dans un hôtel garni. Une place de bibliotiiécaire à la Mazarine, qui donnait droit à un logement, arracha donc M. Sainte-Beuve, en cette année 1840, à ces horizons parisiens, à la vue des pentes et soupentes, vrais paysages à la Paul de Kock, qui