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Souvenirs et légendes

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Consignes d'utilisation

ET

p.e'^Jo^^ Ol.^^

Par m. CHAUVEAU

(Conférence faite A l'Institut Canadien de Québec)

QUÉBEC IMPRIMERIB A. COTÉ BT C?«

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Il y a une douzaine d'années, notre bonne ville de Québec possédait deux publications littéraires : Les Soirées Canadiennes et le Foyer Canadien ; entre ces deux publications il existait une rivalité mortelle, si bien mortelle qu'elles en sont mortes Tune et l'autre.

Mon intime ami, M. Charles Taché, était le chef d'une des deux phalanges de collaborateurs, qui n'en avaient formé qu'une seule avant l'établissement du Foyer. A vrai dire, il se trouva bientôt le général, l 'avant-garde, le corps d'armée et la réserve des Soirées Canadiennes ; il avait bien le droit de crier au secours. Aussi me fit-il à moi, alors montréalais, le plus touchant appel. J'aurais été un ami bien tiède, si je n'avais pas fait mon possible pour lui venir en aide, tandis qu'il montrait un courage si héroïque.

Seulement, il s'était mis en tête de me faire écrire dans la langue des dieux. Or, on ne fait point même de mauvais vers comme on le veut bien, lorsqu'on est chargé de la direction d'un département public, avec un traitement de mille louis. C'est surtout, je crois, le traitement qui est le plus grave obstacle.

Pour plaire à mon ami, je sacrifiai quelques pièces que je gardais depuis longtemps en portefeuille, et qui auraient dû peut-être y rester ; mais cela ne lui suffisait point. Il en voulait d'autres, et comme il est de ces hommes qui ne doutent de rien, il m'expédia les canevas 1

de quelque» légendes du pays, m'ordonnantdelui broder |

et de lui rimer tout cela, dans un délai de quelques semaines.

Je me mis à l'œuvre, et me souvenant de Dalembert, dont Voltaire a dit:

Il se crut un grand homme et fit une préface,

tant bien que mal, je rimai d'abord un prologue.

Je commis l'imprudence d'en informer mon ami ; on est toujours trop pressé de se vanter de ces sortes de choses.

Chaque semaine, il m'écrivait pour avoir, sinon les légendes, du moins le prologue. Or, l'inspiration ne venait point, et je savais trop oien que si je lâchais les premiers vers, il faudrait m'exécuter jusqu'au bout. Je résistai, et pendant ma longue et savante résistance, les Soirées moururent. J'adressai à mon ami de très-sincères condoléances, et à moi-même, des félicitations plus sincères encore.

Plus tard, je me suis trouvé placé dans des circonsstances plus favorables, sinon à l'inspiration poétique, du moins à l'exercice de la versification, à la recherche du rythme et de la rime, passe -temps qui en vaut bien un autre. J'avais perdu, il est vrai, le canevas des légendes, mais j'avais toujours ce fameux prologue qui, il me semblait, se désolait de rester ainsi dans l'obscurité et dans la solitude.

Il me revint alors à l'esprit des histoires que j'avais entendu raconter dans mon enfance, et, je ne sais comment ni pourquoi^ ces bons vieux souvenirs se laissaient

revêtir de la forpae de Talexandrin, noble cofitume qu'ils portaient un peu sans façon, croisant et mêlant les ri ine& comme au hasard, se permettant assez volontiers l'enjamr bement et une foule d'autres licences, plus ou moins tolérées dans la prosodie moderne.

Je m'y plait-ais d'axitant plus qu'avec ces histoires, je voyais ressusciter tout un monde disparu depuis bienlongtemps.

Je croyais voir et entendre la bonne vieille petito^ grande tante qui m'avait conté plut^ieurs de ces récits, et qui mourut, au moment où elle s y attendait le moins, à l'âge de quatre-vingt-sept ans. Elle était si vive, si joyeuse, si bonne, si pieuse, si charitable ; elle se levait si volontiers et si lestement tous les matins, beau temps, mauvais temps, pour aller à la messe de cinq heures ;. elle croyait si fermement à toutes ces terribles histoires qu'elle avait apprises de son mari ou des autres chasseurs, qui avaient vécu dans les postes du Eoi, comme elle disait, dans l'île d'Anticosti au milieu du golfe St. Laurent ou bien à Itamamiou, sur la côte du nord, où elle avait passé une partie de sa vie.

Je croyais aussi entendre ce bon serviteur de mon grand père, ancien voyageur des pays d'en-haut, homme d'une taille presque colossale, qui me portait dans ses bras à l'école et me considérait comme une vraie petite m.erveille, parce qup je pouvais lui épeler les enseignes des boutiques.

Le tsoir, quand ma mère avait fait aux serviteurs une lecture dans la Vie des Saints, il me contait une histoire ou me chantait une chanson. Il avait rapporté de ses voyages une habitude singulière— celle de passer des heures entières dans le plus profond silence, assis sur la marche d'un escalier, la tête appuyée sur ses mains et. les coudes sur ses genoux. Il appelait cela jongler. Sans doute, il revoyait ainsi en esprit ses courses dans les pays lointains, les dangers qu'il avait courus, les privations qu'il avait endurées, aussi les plaisirs bruyants auxquels il s'était livré avec ses camarades. Devenu propriétaire et père de famille, il regrettait cependant la vie aventureuse d'autrefois, car après ses jongleries, il se montrait toujours plus brusque et moins aimable qu'à rordinaire. C'était du reste un excellent homme, bon-

note et religieux ; on pouvait le voir tous les après-midi à i^église, à genoux près du bénitier, un foulard rouge noué autour de sa tête, une large ceinture aux mille couleurs sur les reins, et roulant les grains de son chapelet.

Seulement, tous les automnes, lorsque les voyageurs et les gens des cages remplissaient la ville, il n'y pouvait tenir ; il se laissait débaucher par quelqu'ancien -camarade et faisait une petite fête.

Dans l'été, c'était sur le perron de la petite rue du Trésor que ce brave homme donnait ses conférences, et il avait souvent d'autres auditeurs que moi. Lorsque j'avais été sage, on me permettait de rester à l'écouter jusqu'à huit heures ; mais j'étais presque toujours sage, car on me menaçait, si je ne l'étais pas, de m'envoyer coucher sous le gros arbre. ' •

Ce gros arbre, c'était l'orme plus de deux fois séculaire, sous lequel on prétend que Champlain avait planté sa tente. Né païen, converti au catholicisme, puisqu'il fit longtemps partie du jardin des bons Pères Eécollets, cet arbre est mort protestant, il y a déjà un bon nombre d'années. Son contemporain, le frêne de Madame de la Pelleterie, qui existait encore en 1867 près du cloître des TJrsulines, a été le dernier survivant de l'antique forêt qui couvrait jadis le promontoire de StadacoKé.

Quel bel orme c'était que celui de Champlain ! Ses rameaux s'étendaient au-dessus des maisons voisines ; on voyait de loin son dôme de verdure s'élever majestueusement entre les clochers des deux cathédrales. Les érables, les chênes, les tilleuls, qui ont la prétention de le remplacer dans la cour de l'église anglicane, n'égaleront jamais sa magnificence.

Un matin, il faisait plus clair que d'ordinaire dans

notre maison ; c'est que pendant la nuit une tempête

avait abattu la moitié du vieil arbre. Et c'est ainsi

que la lumière nous vient quelquefois aux dépens

•de ce qui faisait notre bonheur !

Plus tard, des voisins trop craintifs, ou trop prudents, firent consommer l'œuvre de destruction par notre mumicipalité.

Avec l'orme de Champlain ont disparu des myriades 'd'oiseaux, des oiseaux comme il me semble que je n'en

ai jamais vu depuis ! Il y en avait de tous les plumages^ et de tous les ramages et, je erois, aussi de tous les pays». Je ne veux pas être injuste envers les petits moineaux du Colonel Ehodcs ; mais ils ne remplaceront jamais^ pour moi, mes beaux oiseaux du temps passé, i

On dit que Québec ne change point ! On flatte la bonne vieille cité d^une manière presque odieuse.

C'est comme le compliment de rigueur que Ton» s'adresse entre vieilles connaissances, lorsqu'on no s'est pas vu depuis des années — Comme tu n'es pas changé L — Et puis l'on se dit à part soi, chacun de son côté :. Juste ciel, comme le voilà fait I Dieu merci, je suia mieux conservé ! *

Québec no change point 1 Cela est bon à dire à ceux qui sont nés d'hier, aux nouveaux venus, à ceux qui n'ont point connu le Québec d'il y a quarante à cinquante ans !

Je ne dirai rien des rues ; il y en a encore, Dieu, merci, d'assez étroites pour nous donner un peu d'ombre dans nos étés torréfiants et pour nous mettre à l'abri desaquilons dans nos redoutables hivers.

Je ne vous parlerai point des belles enseignes d'autrefois, du Neptune de la basse- vil le, du Jupiter du faubourg St. Jean... hélas ! les dieux s'en vont... .les dieux sontpartis ! Mais il nou.s reste encore ce que les anciensauraient appelé un demi-dieu, un héros ; il est toutprè» d'ici. ' C'est le général Wolfe. J'espère bien que si le progrès moderne, qui ne respecte rien, voulait le fairedescendre de sa niche, l'Institut Canadien s'empresserait d'offrir l'hospitalité à cet excellent voisin, et mettrait de côté pour cela tout préjugé national !

Je vous ferai grâces des portes de ville que l'on a démolies, des fortifications qui tombent en ruine. Il y a bien encore sept ou huit bonnes vieilles maisons du temps des Français, des couvents, des monastères, des églises^ vénérables par leur antiquité ; mais que d'autres édifices ont disparu! Surtout que d'institutions, que d'usages^

1 Des moineaux ont été apportés d'Angleterre, il y a quelque» années, par le Colonel Bbodes, et se sont multipliés d'une manière* étonnante; on prétend cependant qu'ils chassent les autres oiseaux^

que d'habitudes, que de traditions sociales ne se retrouvent plus î

Où sont les brillants régiments qui, le dimanche à quatre heures—on n'était pas alors aussi puritain qu'à présent paradaient au pied de l'esplanade, en présence de toate la population de la ville et des faubourgs ? ■Comme toute cette foule était bien mise, joyeuricment habillée, avec du blanc et de belles couleurs que l'on trouverait trop voyantes aujoui-d'hui ! Comme les ramparts étaient bien garnis ! Les petits garçons et les petites filles dans leurs plus belles toilettes, s'échelonnaient sur le talus des terre-pleins ; de loin l'on eut dit un jardin en amphithéâtre.

Les beaux corps de musique, les beaux officiers de rétat-major à cheval et caracollant, avec leurs panaches qui s'agitaient sur leurs têtes, avec leurs belles épaulettes d'or — il n'y a plus d'épaulettes que dans la marine — les sapeurs à barbe imposante qui marchaient en avant, et surtout les impayables tambours majors, qui savaient si bien lancer leur canne en l'air et la ratrapper si adroitement, dont les uniformes et la démarche faisaient les délices de la foule : tout cela, où le retrouverons-nous ?

Et la graiide garde montante kvaSàK^ lorsque la musique d'un des' régiments — il y en avait toujours au moins deux, sans compter l'artillerie et les ingénieurs royaux — venait se faire entendre sous les fenêtres du Château St. Jjouis — ^tandis que l'on allait relever toutes les autres gardes de la ville ! Les fashionables et les oisifs avaient là comme une espèce de rendez- vous, au beau milieu de la journée; c'était là que se produisaient d'abord les airs nouveaux — le 2>î tanti 'palpiti par exemple — pour se repéter ensuite sur tous les pianos de la ville. La bonne

■ aubaine aussi pour les externes du séminaire, que l'on voyait toujours là avec leurs livres et leurs cahiers sous le bras, avec leurs /n7te, leurs capots bleus et leurs ceintures à flèches omiiicolores — des ceintures comme il n'y en a plus — groupes joyeux qui s'approchaient aussi près' que possible du cercle magique formé par les musiciens

■ de Sa Majesté ! Que de pensums gagnés à écouter les disciples d'Euterpe, et peut-être un peu à regarder les jolies dryades et hamadryades, qui causaient avec les enfants

«^de Mars î

jBt à prop!(^.|i^ ces éQpli^;r^,qui9 do choses) sont diffé- «rentes aujoitrd'4^i|vl t^àvis p^vlerides vacances àl 3t. Joa- «hîmr-leis .giran4^> v^oanccd !Comme on, les appelait--* sans pai'Ier d^^bjri liants examens* du tempn • de Al. Holpies, que j'eç aa^rais à*diiie sur les séminaristea d'aaitrefoisl Mais il fauMrait^iPn^ conférence ad'hx>c.

Il y eut presque toujours nOure^iment d'^oliers, en mémoirje sans doute des élèves du Cap Tourmente qui- se daMi nouèrent autrefois, et peiut-être.auH8i en souvenir du fameux coup des écQUerSt si célèbre dans notre Jbii^toire, On paradait da' s la grande cour, avec fusils t^ans plaquas, sabres de fer blanc, drapeaux déployés et tambour battant.

Un des grands plaisirs, c'était de sortir en camail rhiver pour les ent<*rrements. Il y avait alors beaucoup de processions qui. ne se font pljus ; on portait le bon Dieu solennellement aux malades. Maintenant il n'y a plus que la.grande prooepaicm de la Fête-Dieu: espérons du moins qu'<m n'y renoncera jamais. .

Le camail noir, espèce de domino peu gracieux, je l'avoue, et qui donnait au clergé un faux air des confréries de pénitents qui font partie des corlégea funèbres en Italie et dans le midi do la France -le c mail attristait bien un peu nos églises pendant tout l'hiver; mais aussi, aux belles matines de Pâques, lorsque les prêlres, les séminaristes, les enfants de chœur, en surplis et la tête poudrée à blanc, faiKaient leur entrée, l'allégresse généi raie s'augmentait de tout le contraste qu'il y avait avec le sombre costume d'hiver.

Malgré ce ;yêtement confortable, nous gagnions assez souvent, dans nos excursions funéraires, un rhume aggravé d'une remontrance paternelle et d'un pmswmpour quelque devoir négligé. La compensation consistaitdans quelques deniers, que la ûibrique nous payait à la fin de l'annfe. '

Si l'on était gourmand, cela passait tout droit chez le.

pâtissier; si, au contraire, Situdieux, le libraire en faisait

son profit, , je sais des gens qui sont très^fiers de leurs-

"belles bibliothèques, et qui ne songent peut-être pas

Tasser que c'est à, cette modeste jr^saource qu'ils doivéat

"d'être devenus bibliophiles.. > .

Il y eut: aussi parmi les extomes /.Une cômpagtiie de.

pompiers. Le eofltnme imposant qoe celii leur permettait de r-evêtir^ le tap«ge que cela letfr pertuèttait/ de faire, entraient bien ponr autant que le patrlotlfriVie dans )eur anieur civique. Je me rappelle que ta compagnie arrita la seconde à Fincendie du Château St. Louis, le 2$ janvier 1884, et que le capitaine Joseph De Blois fiit recompensé en conséquence.

Cette institution n'eut que peu de durée : maîti^es et parents trouvèrent qu'il y avait \à des dangers de plus d-nn genre : le feu n'était pas toujours oè Ton pensait.

Puinque nous en sommes au ebapitre des incendies, quelle différente duns la mise en scène de ceux d'autrefois I Aujourd'hui vous entendez la nuit quelques couper de cloche qui vous indiquent où est le fou et, par conséquent, vous invitent à vous rendormir si ce n'est pas dans votre voisinage. Autrofoîs, c'était d'abord la crécelle et les cris formidables de l'homme du guet, puis le tambour qui battait la générale ou la tiK>mpette qui sonnait comme pour un combat, puis enfin le tocsin, dont les lugubres volées se faisaient entendre longtemps encore après que tout était fini.

Avec cela, jour ou non, beau temps, mauvais temps, il fallait bien sortir ; et comme il n'y que le premier pas qui coûte, on se rendait toujours au lieu du sinistré : on formait la chaîne, on se passait de main en main des seaux de cuir qui arrivaient à la pompe plus souvent vides que pleins— n'importe, il y avait toujours de l'eau,

Erécisement parce qu'il n'y avait pas d'aqueduc. Et le on petit réveillon que l'on faisait au retour ! Je ne m'attardemi point à regretter une foule de choses qui pourraient paraître insignifiantes à bien des gens aveuglés par les préjugés de notre civilisation. Je ne dirai rien de ces magnifiques perrons qui empiétant sur la rue, couvraient quelquefois tout le trottoir. C'était là pourtant que des générations successives avaient eaiusé de tout, arrangé leur» petites affaires, que le voisin avait fumé la pipe avec son voisin, la voisin e^ confié quelques médisa-noea à pa voisine. A.ufsî quelle indignation, lorsque la munîcSpalîté voulut détruire ces petits monuments qui fiadsaienft Torgueil de notre ville ? Quelle noble résistance et quels procès ! Il y eut môètie quelqu'un qui s'éeriat ><' Nôd' ittstiUk^tiotis, liOtrë InrigUe^..

iDai§ U est facile de coi^éitater , q^ue. . loi^ c&tiPiU ti^ane^^

Un des syjet^ dQ pla^e^nter^e cqf).tre notre bopt^e villje, c'était le giraod, norjibre de chiens ,ftttvlép 4. A®. P^titp^ chn^rreites quu ron yoy^itdans uos rues^ AY-aQit:P^ênQij9 la formation. déjà spcj^t^ poiur laprotecjtion ^es f^nimi^UyS, la race canine avait obtenu son émancipation, Ku ^tr elle plus heureuse? Pans ]tj(piu^ Içij cas elle n'avpas réclamé le 4roit au trayail ; et toi)â les individus q^llii composent sont aujourd'hui égaux devant la loi ; ils jouissent d'une oii:iiveté s^ns pareille et vivent complètement aux dépens d^ l^urs maîtres. Que d'honjiête3

, gens voudraient en faire autant I

La belle calèche des bons vieux jours va bientôt di^ paraître, chassée par des véhicules plus prétentieux, mais qui n'auront jamais sa désinvolture. Il fallait voir les voyageurs et le>« hommes de cages entassés les uns sur les autres, avec leurs rubans aux vives couleurs, l^urs

• chemises bigarrées parcourir sur ces chars rapides, 1^ ville et les faubourgs! C'était absolument comtme à Naples, et Québec avait là une ressemblance de plus avec la ville q^ui possède le tombeau de Virgile.

Quand la dernière calèche aura remonté pour \t^ dernière fois la côte de la Bas:>e' vaille» il faudra dire adieu à

. la couleur locale. Le vieux Québec aura vécu !

Mais où sont ces bons lurons dont nous venons de parler, qui chantaient si gaiement par nos rues, eiA marquant la mesure au moyeri d'un aviron imaginaire ? N'avaient-ils pas l'air de nous dire avec le refrain d'une de nos vieilles chansons :

Bonhomme, bonhomme.

Tu n'es pas maitrè dans ta maison

Quand nous y sommes.

Où sont aussi les gais matelots qui jouaient au cheval fondu au beau milieu des rues, renversaient les tables des revendeuses, distribuaient bâtons de sucre de orèm^ et. croquignolet' ^ aux gamins ébahisy et payaient en milprds tout le dommage carusé ?

'1 Espèce ,(jl9 pâtisserie.

Il n'y avait point do police pour leur chercher noise ;, mais la nuit il y avait pour nous protéger les hommes du guet, les watchmen qui chantaient d'une voix à la fois si lugubre et si rassurante, " half past tkn o'olock, ïiNE WEATHSR ! ** OU n'importe quelle autre heure suivie de n'importe quel reniseignement. Si Félicien David les avait entendus, il aurait substitué' ce chant à celui du muezzin dans le désert.

Où sont ces pauvres diables si inoffensifs, si obligeants même, toujours prêts à reconduire poliment chez eux les bonn bourgeois qui, ayant un peu trop soupe, au-raient été exposés à prendre les perrons pour des cana^ pés, et les trappes de caves entr'ouvertes pour Toscalier de la Basse- Vil le ? Je ne sais trop comment ils faii^aient pour porter tout l'attirail dont ils étaient munis. L'espèce en est perdue ; peut-être avaient-ils trois mains ? Ils avaient une crécelle, une lanterne sourde, un bâton et quelquefois une longue gaffe, avec laquelle ils prenaient les voleurs lorsqu'ils ne se faisaient pas

prendre par eux.

Mais leurs plus grands ennemis n'étaient pas les voleurs ; c'étaient les viveurs du temps, qui ne se faisaient pas faute de les rosser chaque fois que l'occasion s'en présentait.

Où sont tous ces drôles de garnements qui faisaient sur nos marchés, à nos bons habitants, mille tours plus ou moins pendables ? qui la nuit cassaient les marteaux des portes— il n'y avait pas alors de sonnettes — éteignaient les lumières des réverbères et transposaient, plus ou moins malicieusement, toutes les enseignes d'une rue ? On prétend que semblable transposition vient do se faire dans l'ebcalier de la rue Champlain, et quelques journaux ont pris notre jeunesse à partie. Je n'en crois rien ; elle est trop sage, trop studieuse, elle s'occupe trop de politique ; si pareille chose est arrivée, ce. sont les viveurs du temps passé qui- reviennent, et entre nous, c'est pour. cela sans doute qtie la police n'y peut rien.

Ces bons diables avaient surtout la manie de se dé^ guiser en vrais démons. Ainsi costumés ils faisaient ir-' ruption dans les bals des guinguettes, et devenaient sans le vouloir les auxiliaires du curé,par la terreurqui s'en sui-

vaît. Une nuit, quatre ou cii^q do ces mesaieurs^déguisés de jçette miinièrQ, tirent Ic^ tour de la viUe dans un traîneau attelé de deux chevaux noirs». Ils avisèrent un quidam qui cuvait son rum dans un banc de neige ; ils le saisirent et le couchèrent tout endormi au milieu d'eux, bientôt réveillé par les cahots et dégrisé par la peur, notre homme fait ui^ grand signe de ci*oix. 4us»itôt quatre bras vigoureux Tenlevent et le jettent dan» dans un autre oanc de neige, en lui faisant sentir les griffes qu'il y avait au bout de leurs doigts. Voilà une legeniJe qui avait pour la raconter un témoin bien cour vaincu ! O le bon vieux temps et .les aimables gens 1

Au fait cependant, il y en a d'autres qui méritent davantage nos regrets. Ce sont précisément les parents de ces farceurs, les excellents bourgeois qui avaient amassé, pistoles par p.istoles, la fortune que ces messieurs dépensaient d'une manière si Intelligente.

Où sont ces honnêtes citoyens qui tenaient tant à tout ce qui nous est encore cher aujourd'hui, qui remplissaient gratuitement une foule de fonctions publiques, qui prêtaient leur argent «ans intérêt, à moins que ce ne fût à constîtut ou comme on disait alors à fonds perdu — qui étaient marguillers, membres de la société d'éducation, do la société d'agriculture, de la société du feu, c'e?t-àdire contre le feu — magistrats et pur là même édiles de. la cité, qui donnaient, sous une forme ou sous une autre^ presque tous leur temps au public et par dessus le marché souscrivaient et payaient largement pour toutes les entreprises, religieuses, charitables ou patriotiques ? Tan-. dis que leurs fils ou leur coquins de neveux, bien à leur in6u, faisaient de^si belles équippées, eux ne sortaient guère d^ la maison une fois le coup de canon du couvre- feu tiré, à moins que ce ne fut pour aller à la chambre entendro Papineau et Bourdage tonner contre le gouverneur et les bureaucrates. Chaque, semaine, ils attendaient avec anxiété la Gazette Officielle pour voir si, par hasard, ilsv n'étaient point cassés con;im,e juges de paix ou comme oflâciors de milice, en. punitioij de leur dernière incartade politique, c'est-à-dire pour avoir, dans x^ne assemblée; publique quelconque, proposé ou secondé une résolution quelconque, approuvant la chambre et censurant le gouvernement. Notez bien qu'à cette époque les Cana-

•diens-français ue formaient qu'un eeul parti. No,i48 n'avions pas encore le gat^vemement , responsablCf et toute» les charges publiques étaient pour les Anglais, a^vec une e^tception par-ci, par- là, pour une classé trèspeu nombreuse qui faisait eanse commune avec eux.

Où sont aussi ces bureaucrates, dont je viens de voq^ pailler j si détestés, un peu plus arrogants peut-être que de raison, mairs à leurs heures, polis, sociables, hospitaliers, ayant toujours cela de bon, qu'ils jetaient gaiement par les fenêtres Targent qu'il gagnaient ou qu'ils ne gagnaient pas, si bien même qu'il n'en restait pas toujours assez pour ceux qui venaient frapper à la porte, le tailleur, le boucher, le boulanger, par exemple ? Ceh» se voit bien encore aujourd'hui, mais au lieu d'être la règle c'est l'exception.

Où sont les " garrison belles " d'alors, si dédaigneuses des jeunes gens de la ville, si entichées des habits rouges et des épaulettes, toujours prêtes à partir par n'importe quelle tempête de neige, pour un pic-nic chex È^ostka Hamel, sur le chemin du Cap Rouge, à Lorette ou au Saut de Montmorency ? Où sont les grandes dames si pimpantes, si richement mises, si dévotes et si mondaines, qui faisaient le carême entièrement —et quel carême que celui d^alors ! — mais qui pendant le carnaval arrivaient à l'église au beau milieu du sermon, en sautillant, presque en dansant, pour entendre la messe du Credo, messe qui a été supprimée comme bien d'autres usages ?

Mais où sont, comme a dit une vieux poète français, où senties neiges d'an tan?... sur nos cheveux sans doute!

Eevenons à nos légetides, dont nous ne nous sommes point tant écartés qu'on le croirait.

Bien des choses, parmi celles que nous avons rapidement résumées, qui nous paraissent ^'hier, sont inconnues à beaucoup de nos auditeurs — bientôt elles seront à l'état légendaire. D'autres reviendront peut-être ; car <î'est surtout avec du vieux que Ton fait du neuf.

C'est ainsi que l'on a rétabli la messe de minuit, à Noël, qui avait cessé d'être célébrée, dans les villes du moins, il y a une quarantaine d'années.

A Montréal, on s'est remis dernièrement à chanter la guignotée la veille du jour de l'an— vieille coutume tom-

— lobée depuis longtemps en désuétude. Voilà deux bonspoints à donner à notre époque. ^

Une de nos légendes a une authenticité qae je ne lui soupçonnais pas d'abord, c'est l'histoire de Lanoaet. II paraîtrait que le fait s'est paâsé à la Baie des Chalears et non pas au Labrador. Mais quand je l'ai appris, mon siège était fait. Du reste, Labrador entre plus facilement dans un vers que Baie des Chaleurs. C'est une excuse . qui, pour tous les gens du métier, devra paraître suffisante.

Le prêtre qui reçut une lettre à peu près semblable àcelle que j'ai rimée, était le vénérable M. Desjardins,, chapelain de l'Hôtel-Dieu, ot non pas le curé de Québec; elle venait de la Chine et non pas de Bretagne. Voilà, je l'admets, des variantes assez notables. Mais pour des légendes et des poésies, on n'y regarde pas de si près. L'histoire elle-même, la grande et sérieuse histoire, qui s'écrit en prose, est rarement plus véridique.

Le prologue suppose un campement de nos voyageurs dans les pays d'en haut. Ils se sont, d'une manière ou d'une autre, égarés dans leur course à travers le désert, et la nuit venue, ils trompent leur inquiétude en écoutant les récits de deux anciens.

La parole est au père François Laporte, en son jeune^ temps de la paroisse de Beauport.

1 Pour la g^ngnoUe ou igno^éet voyez Forestiers el Voyageurs par M. Taché et les Chansons populaires du Canada, par M. Ernest Gagnon. Aussi le Journal de V Instruction Publique cité par ce^ dernier auteur.

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