LE COLPORTEUR
C'était un soir d'automne, Après la Saint-Michel — J'étais bien jeune alors, i
Et j'étais bien peureux je ne pnnsais qu'aux morts, "
La nuit venue Amis, si cela vous étpnne,
Rappelez-vous comment c'était aux temps passés :
On ♦-nteiidail toujours parler dns tréi)assés ;
On les voyait partout — ' e soir-là, de la ville ,
Mon père et le voisin n'ét nent pas de retour ;
Nous n'avions avec nous que Chariot l'imbéci'e,
Quand le vi«ux donateur, au coin de notre four.
Fut trouvr* bien malade el respirant à peine.
— Va chercher le curé, dit ma mère, va, cours :
C*^ pauvre malheureux, c'« st le meilleur secours
Qu'on ïjuisse lui donner ; tandis que Madeleine
Et moi, nous lui ferons un fameux bon sang-gris.
Chariot ppurra l'aider ; prends le gros cheval gris ;
Prends la calèche neuve, et file au presbytère...
J'avais toujours aimé le bonhomme Sanlerre :
11 m'avait tout pet t, bercé sur ses genoux ;
Il nous aimait de même et ne pensait qu'à nous.
Eh bien ! je. restais là, tout figé comme un cierge.
Et j'y serais encore, oui, vrai, ma b «nne vierge !
Si la tille au voisin, avec son grand ceil noir
Et son air déluré, ne m'eût ouveit la porte,
Et dit : Monsieur François, bon voyage et bon soir I
Croyez, après cela, si le sorcier m'emporte !
Le cheval gris trottait qu'on ne pouvait le voir ;
Les cr^andelles du ciet et celles de la ville,
Et celles des vaisseaux qui dansaient dans le port,
Ne firent qu'un ruban du village à Beauport,
Un grand rirban de feu !
Restait le plus facile^. ,
Puisqu'avec le curé, je ne ne craignais plus rien, ^
Feux-follets, loups-garous, revenants, ni sorcières*
— Ce pauvre vieux, vraiment, c'était un bon chrétien,. Me dit mon$i^ur Renaud, et dans nos cimetières. Les g ns de son «spèce ont droit de se loger.
Sans qu'on ait rion à dire As-tu vu l'étranger
Qu'on a tktmré noyé, dimanche, sur la grève 1 On ne sait d'où ça vient, et lorsque cela crève,
«On ne sait où les mettre. En route ! mon garçon, Et ne va point trop vite à travers les ornières. Le curé ne dit plus un seul mot, de façon
' Qu'on allait tnsiemeut. et sur ses tins dernières àeditani à loisir. Le ciel était plus noir.
Le venl était plus froid qu'en venant du village, Et lorsqu'on eut passé la route du man ir, J'avais clejà perdu beaucoup de mon courage.
Il me paru' alors que nous n'avancions pas, Que lé chemin pour nous s'allong-ait à mesure.
• Je ne connaissais plus ni maison, ni c ôtnre ;
Nous changions de pays Bientôt, à chaque pas,
Mon cheval s'arrêiait, et cette pauv' e bête, Comme moi, j'en suis sûr, avait perdu la tôle. Nous étions dans un buis d'aibr^s vi- ux et chenus, Dont l'espèce et le nom ne m'étaient point connus ; J'entendais, mais bien loin, c mme des chants d'église Se mêler tristement au souille de la bise ;
Je ï»arlais au cure, qui ne répondait point : Il dormait et disait : — \ oici mon premier point — Je n'osais lui toucher, lorsqu'au bor l d'uue ornière, Mon cheval, s'arrêtant, ne voulut plus partir.
- J'eus beau crier, frapper, s'il eût éin de j ierre, C'eût été tout de même. Alors, on voit sortir De terre un grand cerctniil, entouré de lumière,
': Qui se place tout droit au milieu du che i.in. Le curé se réveille et descend de voiture, Et moi j'en fais autant ; puis il lève la main : *' Si tu viens du démon, va-t-en. je te c- njure, Dit-il ; mais si c'est Dieu qui te conduit, ai >rs. Fantôme ou vision, nous prierons pour tes morts.
— Pour réponse à ces mots, tout autour de la bière, ..
Nous vîmes tous les deux s'accroître la Jumière.
Le cur*^ til dans l'air trois grands signes de croix,.
Puis il Reprit : C'est bien ... * c'est ma faute, je crois.
Mettons-nous à g^'noux — et puis, tout d'iine baleine :
De profundis, auquel je répondis à pi ne, .
Tant j'avais par la peur le gosier r^-sserré.
Monsi'^ur Renaud tout seul dit le Miserere. ,» .
Quand il se releva, se parlant à lui-n.ème : ■ . ,
Pauvre garçon, dit-il, je le ferai demain. • n
Le cercueil aubsitôt.disiparut du chemin ;
La lune dans le cîe] montra sa face blême-;
Et. je ne sais comment, nous étic s à l'endroit . ,
Où la roule çonrfuit au vjUage tout droit.
Les nua"^;$' épais et notre forêt sombre,
S'éta^^ évanoUïs. devant nous, commç une ombrer j
Mon chè^l retrouva son ancienne vigueur
* Quelques instants après, nous tombions chez mon père.
Le curé confessa notre bon vieux Santerre, Et ne parla de rien.
Ici notre conteur, Gomme s'il eût fini jusqu'au bout son histoire. S'étendit sur le sol, 'aissant son auditoire Disserter vivement sur Tetonnant récit.
Que son brusque silence à plaisir obscurcit.
Et la discussion fut longue et puis savante.
Chacun dit ce qu'il croit on bien ce (|u'il invente ; Si l'un tient pour cela, lautr^ tient pour ceci. Ils allaient s'emporter, quand le vieux dit : Voici Ce que j'ai su plus tard. L'abord, ce fut mon père
— De la ville il était justement de retour — Qui voulut ramener le prêtre au presbytère.
Je n'en fus point fâché, car c'était bien son tour !
Le voyage se lit sans aucun sortilège,
Fantôme, ou manigance. Bn remontant à lége,
Mon père ne vil rien non plus qu'en s'en allant ;
Et quand je lui contai le fait du revenant ?
Je saurai bien, dit-il, le fin mot du grimoire.
Mais le temps se passait sans qu'on fût plus savant,
Lorsque, dans les jours gras, après l'avoir fait boire,.
On fit coucher chez nous Marcou le sacristain,
Garçon des plus instruits et qui parlait latin.
Donc, Marcou nous conta que, le lendemain môme,.
A l'enclos des enfants trépassés sans baptême,
On releva le corps de ce pauvre inconnu
Qu'on avait inhumé sans aucune prière.
On lui fit préparer une fort belle bière
Et notre bon curé, le soir étant venu,
Le coucha décemment dans la terre bénite.
Le récit de Marcou se répandit bien vite,
Et notre histoire avec. On remarque aussitôt.
Qu'un petit colporteur, dont la riche cassette
Faisait faire à chacun plus d'une folle emplette,
Homme honnête et charmant, qu'on attendait bientôt,.
Ne reparais^^ait point. Plus tard, un misérable.
Que pour un autre meurtre on pendit à Québec,
De l'avoir étranglé se reconnut coupable.
Ils avaient mis son corps sur le rivage à sec,
Au moment oii le fleuve allait cou vnr la rive,
Espérant au'il irait bientôt à la dérive.
Quand vi^drait le montant.
— Merci, Père Laporte.
C'est bien dit ; mais je veux que le diable m'emporte, 8i j'en crois un seul mot. C*est sans vous offenser. Vous étiez jeune alors et Ton peut bien penser
— Que j'avais la berlue ? Eh bien ! c'est tout de môme» Un peu fort, mon blanc-bec. Et le curé tout blôme,
Qui pria comm*i moi, dans le chemin, la nuit!
Et (tu noyé l'affaire ! .... et tout ce qui s'en suit 1
Si vous n'y croyez point, vous ne pourrez donc croire Ce que le vieux trappeur m'a conté bien des fois, Et conté, savez-vous, devant plus d'un bourgeois. L'histoire de Lanouet ?
— Ditps-la, cette histoire ; Père, nous la croirons, si ça vous fait plaisir. — Mes beaux mangeurs de lard, malgré votre désir. Je laisserai la chose au trappeur .... Ladébauche !
Mais il s'est endormi ! Lève-toi donc, vieux gauche l.
Allons ! ce farceur-là ne veut pas m'écouler. Tandis qu'il ronfle, eh bien ! je m'en vais vous contâr La messe qu'à l'Islet dit un prêtre sans tète, Juste à minuit, un jour ou plutôt une nuit, Que mon oncle était là.