ÉDITEURS
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Balzac 1 — Voilà un nom de vrai grand homme! *- Un grand homme fait par la nature, et non par la volonté ! — « Je suis un homme, disait-il, je puis avoir un (( jour autre chose que l'illustration littéraire : ajouter « au titre de grand écrivain celui de grand citoyen, est (( une ambition qui peut tenter aussi!... » (Lettre à sa sœur et confidente. M"** de Surville, en 1820.)
Balzac était digne de se comprendre ainsi lui-même et de se mesurer tout entier devant Dieu et devant sa sœur en 1820; il avait tout en lui : grandeur de génie et grandeur morale , immense aristocratie de talent, immense variété d'aptitudes, universalité de sentiment de soi-même, exquise délicatesse d'impressions, bonté de femme, vertu mâle dans l'imagination, rêves d'un dieu toujours prêts à décevoir l'homme... tout enfin, excepté la proportion de l'idéal au réel! Tous ses malheurs, et ils furent grands comme son caractère, ont tenu à cet excès' de grandeur dans son génie; ils dépassaient, non' pas son esprit infini et universel^ mais ils dépassaient le
possible ici-bas : voilà la cause fatale et organique de ses coups d'ailes et de ses chutes. C'était un aigle qui n'avait pas dans sa prunelle la mesure de son vol.
Mettez la fortune de Bonaparte dans la destinée de Balzac, il eût été complet ; car il aurait pu ce qu'il imaginait !
<( Le réel est étroit, le possible est immense! » ai-je dit moi-même dans un autre temps.
Un esprit gigantesque contrarié et taquiné par une mesquine fortune, voilà l'exacte définition de ce malheureux grand homme.
C'est à nous d'oser le dire, nous qui avons eu le bonheur triste de vivre côte à côte avec lui de son temps, et qui ne devons pas avoir la lâcheté d'attribuer à cet homme unique les torts de la fortune.
Ce n'est pas de l'auteur que je parle ainsi, c'est de l'homme : l'homme en lui .était mille fois plus vaste que l'écrivain. L'écrivain écrit, l'homme sent et pense. C'est par ce qu'il a senti.et pensé que j'ai toujours jugé Balzac.
La première fois que je le vis, c'était en 1833 : j'avais presque toujours vécu hors de France; et encore plus loin de ce monde (du demi-monde littéraire dont parle le grand fils du grand Alexandre Dumas). Je ne connaissais que les noms classiques de notre littérature, et encore très-peu, excepté Hugo, Sainte-Beuve, Chateaubriand, Lamennais, Nodier, et en grands orateurs. Laine, Royer- Collard; toutes les péripéties des demi- fortunes qui s'agitaient dans la région militante, théâtrale ou romanesque de Paris, m'étaient étrangères : je n'avais pas approché une couUsse, je n'avais pas lu un roman, excepté Notre-
Dame de Paris. Je savais seulement qu'il existait un jeune écrivain du nom de Balzac; qu'il annonçait une originalité saine; qu'il lutterait bientôt avec l'abbé Prévost, l'auteur des Mémoires d'un homme de qualité^ du Doyen de Killerine et de Manon Lescaut^ ce roman de mauvais ak)i dont les critiques du moment réchauffaient la verve suspecte. Effacer de l'âme humaine l'honneur et la vertu, comme dans le Chevalier des Grieux, ce n'est pas élever le monde et l'amour, c'est les abaisser et les rétrécir; Manon Lescaut, malgré l'engouement de ses jeunes enthousiastes, vrais ou faux, ne me paraissait qu'un Manuel de courtisane, et son amant qu'un monomane de débauche qu'on ne peut plaindre qu'en consentant à le mépriser.
Cependant il m'était tombé par aventure sous la main une page ou deux de Balzac, où l'énergie- de la vérité et la grandeur de l'accent m'avaient ému fortement. Je m'étais dit : « Un homme est né ; si l'opinion le comprend, « et si l'adversité ne l'effeuille pas dans le ruisseau de la <i rue de Paris, ce sera un jour un grand homme ! »
Peu de temps après, je le rencontrai à dîner, en trèspetit comité, dans une de ces maison^ neutres de Paris, où se rencontraient alors, comme dans un lieu d'asile de l'antiquité, les esprits indépendants de toute nuance. C'était chez un homme de ce caractère qui créait en ce temps- là la Presse. La Presse, œuvre de M. Emile de Oirardin, en se moquant avec un immense talent des fausses passions et des lieux communs d'opposition banale, promettait un nouvel organe où M. Emile de Gi*
a SOUVENIRS ET PORTRAITS.
rardin en politique, M"" Emile de Girardin.eh sel âttique, donnaient à ce journal un double succès d'enthousiasme. Ils créaient à eux deux V individualité, cette force inconnue dont se composent,' au bout d'un certain temps, toutes les forces collectives d'un pays, force que l'on com^ mence par railler et qu'on finit par subir. Il y faut, il est vrai, un grand et double talent, une audace intrépide dans l'homme, une originalité éblouissante dans la femme. Gomment ce jeune homme et cette jeune femme s'étaientils rencontrés et s'étaient-ils unis pour cette œuvre? C'était un miracle de l'amour, du hasard et du destin. Ce miracle était accompli, et triomphait sans contestation dans l'homme et dans la femme. Je l'avais vu naître quelques années auparavant, dans un petit entresol de la rue Gaillon. Je l'avais vu croître, puis je l'avais vu s'accomplir. Rentré en France quelques années après, j'en jouissais par une vive et sincère amitié pour le mari et pour la femme.
L'esprit chez tous les deux était. héréditaire : le père de M.deGirardin ^idXiV excentricité. transcendante , leg^entilhomme à grandes idées et à grands projets à tout prix, le radical de l'imagination. J'ai été très-lié avec lui, sans pitié pour son radicalisme, qui n'est pas de ce monde, et qui n'est bon qu'en songe sur cette terre des réalités. Il me faisait admirer et sourire. Dans les premiers mois de la république, il m'apportait plus de plans de finances qu'un gouvernement en fusion ne pouvait en entendre et en écarter. Il faut du loisir et de la sécurité à longue échéance pour jouer avec les rêves. Entre deux rêves on ette son pays dans l'abîme ou dans le problème qu'on n'a pas le temps de résoudre. II y a un peu de cela de temps en temps dans le fils, sauf le talent, qui est neuf et immense. Mais celui qui n'a pas connu le père ne peut pas comprendre le fils. Il lui fallait, pour comprendre sa
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valeur, un gouvernement dictatorial assis sur la popularité d'un nom indiscutable, et pouvant tout oser,
M"* Emile de Girardin, fille de M"* Gay, qui l'avait élevée pour lui succéder sur deux trônes, l'un de beauté, l'autre d'esprit, avait hérité, de plus, de la bonté qui fait aimer ce qu'on admire. Ces trois dons, beauté, esprit, bonté, en avaient fait la reine du siècle. On pouvait l'admirer plus ou moins comme poète, mais, si on la connaissait à fond, il était impossible de ne pas l'aimer comme femme. Elle a eu de la passion, mais point de haine. Ses foudres n'étaient que de l'électricité; ses imprécations contre les ennemis de son mari n'étaient que de la coIctc; cela passait avec l'orage. Il faisait toujours beau dans sa bellp âme, ses jours de haine n'avaient point de. lendemain.
Elle avait des sœurs tout aussi distinguées, quoique moins célèbres, qui avaient moins de poésie, mais autant d'esprit anecdotique qu'elle-même. L'une d'entre elles, M""* O'Donnel, passait pour lui fournir son répertoire le plus piquant, quand elle entreprit son cl^ef-d'œuvre de prose, le feuilleton de la Presse, qui contribua tant à sa popularité.
AVant, pendant, après, j'étais resté son ami quand tnême^ je lui devais bien cette constance d'affection, et celle qu'elle avait pour moi, bien que désintéressée, méritait l'immutabilité d'une reconnaissance surnaturelle. Tous les jours, quand je passe triste devant cette place vide de& Champs-Elysées, où fut sa maison, plus semblable â un temple démoli par la mort, je pâlis, et mes regarda s'élèvent en haut. On ne rencontre pas souvent ici-ba^ un cœur si bon et une intelligence si vaste.
Elle savait mon désir de connaître Balzac. Elle l'aimait^ comme j'étais disposé à Taimer moi-méihe. Nul cœur et nul esprit n'était plus façonné pour lui plaire. Elle se sentait à Tiinisson avec lui, soit p(ir la gaieté avec sa J07
Yialité, soit par le sérieux avec sa tristesse, soit par l'ima-^ gination avec son talent. Lui aussi sentait en elle une créature de grande race, auprès de laquelle il oubliait toutes les mesquineries de sa condition misérable*
Quand j'arrivai très-tard, retenu que j'avais été par une discussion à la Chambre, j'oubliai tout moi-même pour contempler Balzac. Il n'avait rien d'un homme de ce siècle. On aurait cru en le voyant qu'on avait changé d'époque et qu'on était introduit dans la société d'un de ces deux ou trois hommes naturellement immortels, dont Louis XIV était le centre, et qui se trouvaient chez lui comme chez eux, à son niveau, quoique sans s'élever ou sans s'abaisser du leur : — la Bruyère , — Boileau ^
— la Rochefoucauld, — Racine, — et surtout Molière;
— il portait son génie si simplement, qu'il ne le sentait pas. Mon premier coup d'œil sur lui me reporta à ces^ hommes. Je me dis : Voilà un homme né il y a deux siècle^s, examinons-le bien.
Balzac était debout devant la cheminée de marbre de ce cher salon où j'avais vu passer et poser tant d'hommes ou de femmes remarquables. Il n'était pas grand , bien que le rayonnement de son visage et la mobilité de sa stature empêchassent de s'apercevoir de sa taille; mais cette taille ondoyait comme sa pensée ; entre le sol et lui il semblait y avoir de la marge : tantôt il se baissait jusqu'à terre comme pour ramasjer une gerbe d'idées; tantôt
il se redressait sur la pointe des pieds pour suivre le vol de sa pensée jusqu'à l'infini.
Il ne s'interrompit pas plus d'uue minute pour moi; H était emporté par sa conversation avec M. et M"* de Girardin. Il me jeta un regard vif, pressé, gracieux, d'une extrême bienveillance. Je m'approchai pour lui serrer la main, je vis que nous nous comprenions sans phrase, et tout fut dit entre nous; il était lancé, il n'avait pas le temps de s'arrêter. Je m'assis, et il continua son monologue comme si ma présence l'eût ranimé au lieu de l'interrompre. L'attention que je prétais à sa parole me donnait le temps d'observer sa personne dans son éternelle ondulation.
Il était gros, épais, carré par la base et les épaules ; le cou, la poitrine, le corps, les cuisses, les membres puissants; beaucoup de l'ampleur de Mirabeau, mais nulle lourdeur : il y avait tant d'âme, qu'elle portait tout cela légèrement, gaiement, comme une enveloppe souple, et nullement comme un fardeau; ce poids semblait lui donner de la force et non lui en retirer. Ses bras courts gesticulaient avec aisance, il causait comme un orateur parle. Sa voix était retentissante de l'énergie un peu sauvage de ses poumons, mais elle n'avait ni rudesse, ni ironie, ni colère ; ses jambes, sur lesquelles il se dandinait un peu, portaient lestement son buste; ses mains grasses et larges exprimaient en s'agitant toute sa pensée. Tel était l'homme dans sa robuste charpente. Mais en face du visage on ne pensait plus à la charpente. Cette parlante figure, dont on ne pouvait détacher ses regards, vous charmait et vous fascinait tout entier. Les cheveux flottaient sur ce front en grandes boucles ; les yeux noirs perçaient comme des dards émoussés par la bienveillance; ils entraient en confidence dans les vôtres comme des amis; les joues étaient pleines, roses, d'un teint forte
ment coloré; le pez bien modelé, quoique peu long; les lèvres découpées avec grâce, mais amples, relevées par les coins ; les dents inégales , ébréchées , noircies par la fumée de cigare ; la tète souvent penchée de côté sur le cou, et se relevant avec une fierté héroïque en s'animant dans le discours. Mais le trait dominant du visage, plus même que Tintelligence , était la bonté communicative. Il vous ravissait l'esprit quand il parlait, même en se taisant il vous ravissait le cœur. Aucune passion de haine ^u d'envie n'aurait pu être exprimée par cette physiono^ mie : il lui aurait été impossible de n'être pas bon.
Mais ce n'était pas une bonté d'indifîérence ou d'insouciance, comme dans le visage épicurien de la Fontaine ; c'était une bonté aimante, charmante, intelligente d'ellemême et des autres , qui inspirait la reconnaissance et l'épanchement du cœur devant lui , et qui défiait de ne pas l'aimer. Tel était exactement Balzac. Je l'aimais déjà quand nous nous mîmes à table. Il me sembla que je le connaissais depuis mon enfance : il me rappelait ces aimables curés de campagne de l'ancien régime, avec quelques boucles, de cheveux sur le cou, et toute la charité joviale du christianisme sur les lèvres. Un enfantillage réjoui , c'était le caractère de cette figure ; une âme en vacances, quand il laissait la plume pour s'oublier avec ses amis; il était impossible de n'être pas gai avec lui. Sa sérénité enfantine regardait le monde de si haut, qu'il ne lui paraissait plus qu'un badinage, une bulle de savon causée par la fantaisie d'un enfant.
Mais je vis, quelques années plus tard , dans une autre maison et dans une autre circonstance, combien ce qui
était sérieux lui inspirait de gravité, et combien sa coii-
^ience lui inspirait de répulsion contre le mal. C'était un
de ces moments où les partis politiques, exaspérés par là
lutte, se demandent s'ils peuvent en conscience répondre
aux partis contraires par les armes qu'on emploie contré
eux, et profiter de leur victoire pour tuer ceux qui les
tuent. Nous n'étions qu'un cénacle composé de sept ou
huit personnes. La colère emporta la majorité à jeter un
voile sur les scrupules d'humanité et à laisser condamner
îans merci ceux que la victoire aurait livrés à notre juste
vengeance. La doctrine de l'implacabilité du salut public
paraissait prête à triompher. Balzac écoutait d'un air
attristé. Les hommes légers affectaient l'indifférence; des
gestes tranchants et superbes dédaignaient ces faiblesses;
le silence des autres trahissait la complicité de la peur. Il
y avait là Balzac, étranger à ces sortes d'entretiens ; Girar-
din, Hugo. Personne ne demandant immédiatement la
j)arole, Balzac la prit avec la physionomie d'une timidité
honnête et résolue qui impressionnât tout le monde. Il
parla en homme ferme, généreux, convaincu, contre les
propos légers qu'il venait d'entendre ; il refoula éloquem-
ment ces mauvaises pensées dans la bouche de ceux qui
venaient de les laisser échapper. Je pris la parole après
lui; Girardin, qui n'a jamais eu de radicalisme contre la
clémence, nous appuya; Hugo lui-même, il faut le dire,
soutint en termes très-éloquents que la vérité et le génie
ne devaient se défendre que par leur innocence. Mais
Hugo, Girardin, moi, nous étions des orateurs politiques
accoutumés à ces sortes de discussion ; Balzac y était neuf,
îl pouvait se croire seul et abandonné; il n'écouta que sa
conscience et parla en homme de bien quand même. Son
langage ému nous émut tous, et nous ne fîmes, nous,
qu'applaudir et confirmer ses raisons : « Que m'importe
a ce que vous penserez de moi! nous dit-il; la cause de la
iO SOUYENIRSET PORTRAITS.
)) YÎe des hommes est une cause surhumaine. C'est Dieu » qui juge, son jugement n'est pas remis à nos passions; » vous le savez, vous qui avez proclamé et décrété vous- » mêmes, le i" juin, Tabolition de l'échafaud politique, » décréterez- vous aujourd'hui la légitimité de la ven- » geànce populaire ? )>
Tout le monde finit par être de son avis : la conscience d'un écrivain de génie intimide les sots, foudroie les méchants, rassure les lâches; c'est ce que Balzac trahit à mes yeux. Combien de jovialité apparente cachait de sérieuses et difficiles vertus ! Il faut se défier des hommes de conscience.
Il écrivit deux drames : Vautrin et Mercadet. Deu^ pièces de Figaro. L'une échoua comme scandale; l'autre expira de langueur. Il croyait fermement que Mercadety pris dans la passion industrielle de la bourgeoisie, serait le Figaro du siècle. Je me souviens qu'il vint plusieurs fois, ayant la fièvre de son succès, chez moi, pour me conjurer de l'entendre, de le voir, d'assister aux répétitions. Je consentis, j'allai aux répétitions. Je fus peu touché. Rien ne put le désenchanter de son illusion; on le joua sans succès* Il était, cpmme moi-même, mal né pour la scène : il n'y avait pas assez d'espace pour ses conceptions.
BALZAC. il
C'est peu de temps avant cette époque que la beauté, Tamour, l'esprit et la fortune parurent d'un seul coup vouloir dépasser par la réalité tous les rêves de son passé. Une jeune et aimable étrangère, une de ces femmes dont l'imagination est une puissance, eonçut pour lui une ardente passion. C'était une Polonaise, une Orientale, une personne attachée, dit-on, par devoir à un vieil époux dont la santé expirante devait assurer bientôt la liberté. Elle adorait Balzac comme écrivain. Elle lui confirma par lettres le penchant de son cœur; il fut fasciné et enivré par une amitié qui ne coûtait rien à la vertu. J'ignore le lieu où ils se rencontrèrent. Était-ce à Milan ? était-ce en Pologne ou en Russie ? Rien n'est plus difficile que de percer le mystère des voyages de Balzac ; ce que j'en sais, je ne le sais que de lui-même, longtemps avant l'événement qui dénoua par un trop court mariage le nœud de sa vie.
Je le rencontrai un jour dans une des sombres allées d'arbres qui s'étendent solitaires entre la Chambre des députés et le palais des Invahdes. Il m'aborda avec l'empressement d'un homme heureux qui brûle de faire partager son bonheur encore caché à un ami. — «Que faitesvous?» luidis-je. «J'attends», me répondit-il, «laféHcité a des anges ici-bas. J'aime, je suis aimé par la plus char- « mante femme inconnue qui soit sur la terre. Elle est « jeune, elle est libre, elle a une fortune indépendante « qui ne se calcule que par millions de revenu. De courtes « convenances l'empêchent seules de me donner sa main; « mais dans peu de mois elle en est affranchie, et je suis u aussi sûr de mon bonheur que de son amour !
« Voilà, mon cher Lamartine, l'état où je vis en ce
« momeni;. J'ai dû vous le cacher jusqu'à ce jour, mais « maintenant rien ne m'empêche de me confier à ^votre « amitié ; vous voyez en moi le plus heureux des hommes ! » J'avoue que je crus à l'un de ces songes qu'il avait si longtemps poursuivis, et que je me séparai de lui incrédule, mais sans lui témoigner mon incréduhté. C'était moi qui me trompais. Peu de mois après ce jour, j'appris que Balzac était parti pour un voyage énigmatique, et qu'il était marié. A son retour, il vint me voir. J'allai lui rendre visite dans le magnifique hôtel du quartier Beaujon, où sa femme avait recueilli ce chevalier errant de tous les songes. Il n'était pas chez lui. Mais le luxe de l'ameublement, des jardins, des antichambres, attestait la réalité de ce qu'il m'avait confié quelques mois auparavant. Je me réjouis de ce miracle de l'amour. Hélas! comme tous les miracles, il ne devait durer qu'un moment. Le bonheur de Balzac fut un éclair : son travail assidu l'avait usé ; un rêve lui enleva ce que tant de rêves hii avaient coûté. Il n'eut que la perspective du repos dans la gloire. Une maladie de cœur l'emporta. Il mourut au milieu des délices et des splendeurs auxquelles il avait aspiré. Homme d'imagination, récompensé en imagination. Mais au moins il ne mourut pas dans les angoisses qui avaient consumé sa vie. Sa veuve avait' acheté sur la route de Fontainebleau une belle colline boisée à Villeneuve-le-Roi, au sommet de laquelle elle habite avec l'ombre de son mari, un grand nom qui grandira sans cesse.
Balzac avait eu, au milieu de beaucoup de chimères, un rare bon sens, celui de réduire son ambition politique à sa juste valeur et de renoncer de bonne heure à cet
BALZAC la
axiome faux : « J'ajouterai peut-être le titre de grand citoyen au titre d'homme littéraire. » Il avait espéré pn moment que l'estime de ses compatriotes le porterait à la députatîon : il n'en fut rien ; on reconnut promptement que son éloquence, toute de cœur, ne convenait pas au régime parlementaire, qui vit de parti et non de vérité.
Je l'ai entendu souvent, chez M"® de Girardin, s'abandonner au torrent de' sa belle et fougueuse indignation contre ces fausses fureurs et ces fausses promesses des oppositions aux gouvernements qui n'avaient d'autres crimes que de n'être pas aimés. Quant à lui, il était aisé de voir qu'il était de race et de sang légitimistes, c'est-à-dire qu'il croyait à,la puissance de la tradition et des mœurs avant tout ; le commandement et l'obéissance par l'habitude, c'était pour lui tout le gouvernement. Les théories, les systèmes, lès socialismes, n'étaient rien pour lui ; des expériences hasardées sur des millions d'hommes ignorants ou passionnés lui paraissaient des bêtises ou des crimes. Laissez cela à faire aux avocats et à préconiser aux journalistes, deux espèces de publicistes pour lesquels il ne dissimulait pas son dédain.
On sentait dans ces paroles hardies et convaincues un grand fonds de foi dans l'éternelle sagesse, qui s'ajourne ((uelquefois, mais qui ne se dément jamais. « On ne vou- « drait pas m'entendre aujourd'hui, nous disait-il encore, « mais le moment n'est pas loin où l'on m'entendra ; car « les nations se sauvent toujours et se perdent toujours, (c et, quand elles veulent décidément se sauver, elles re- « montent aux lois de Dieu ! Ces lois de Dieu, c'est moi « qui les sais, ajoutait Balzac; sous un régime ou sous u un autre, vous reviendrez à la loi des lois, l'unité de (( volonté ! »
Sa figure s'illuminait alors d'un éclat divin. On souriait^ mais on l'écoutait, et l'on devait finir par le croire. Il avait
ià SOUVENIRS ET PORTRAITS.
péché dans sa jeunesse malheureuse contre les mœurs, mais jamais contre le bon sens et moins encore contre Dieu.
Il était religieux comme sa mère et sa soeiu*; la solitude et le bonheur le ramenaient à Dieu.
C'était un homme de la race de Shakspeare, dont la sève était variée, large et profonde comme le monde. Il mourut, comme lui, entre cinquante et soixante ans, heureux à la fin de sa carrière, retiré du monde dans son repos, soigné par une femme aimée, et ne regrettant rien quo ses rêves.
On fut longtemps à le juger, il était trop au-dessus de ses juges. 4
En laissant de côté ces livres futiles et un peu cyniques, les Contes drolatiques j écrits dans le commencement de sa vie pour avoir du pain et un habit, qu'il ne faut pas compter pour des monuments, mais excuser comme des haillons de misère, son caractère était probe et religieux au fond, comme les leçons de sa mère et les souvenirs de sa sœur. On sentait en lui l'homme de bonne maison, incapable de s'avilir, si ce n'est par plaisanterie passagère. Il aimait les Bourbons et l'aristocratie de la Restauration par tradition paternelle. La démagogie lui soulevait le cœur. On n'en voit pas trace dans ses innombrables livres. Il était gentilhomme de cœur, incapable de flatter une populace ou une cour. Il aurait eu plutôt des indulgences et des faiblesses pour les vices d'en haut; car il était pédant par la grandeur et jamais par la bassesse; Je l'ai vii> plusieurs fois professer ces doctrines, même contre sa popularité. Il renonçait à être populaire pour rester juste et
honorable. L'incorruptibilité était son essence; écrivain léger et trop indulgent pour lui-même en matière légère, mais au fond un honnête homme. Il concédait beaucoup au métier, rien à l'honneur.
Tel était Balzac.
Quant à son talent, il est incomparable.
Les romanciers français n'ont pas une sphère bien arrêtée dans laquelle on puisse délimiter l'action de leur plume. Les uns, tels que les romanciers du siècle de Louis XIV {Télémaque, les œuvres de M"' de Scudéry, la Princesse de CleveSy etc.), débordent dans le large lit des aventures fabuleuses et des poëmes épiques. Les autres, tels que l'abbé Prévost, serrent de plus près la réalité et la nature; ils écrivent les Mémoires imaginaires ^un homme de qtialité, le Doyen de Killerine^ ou les amours beaucoup trop cyniques de Manon Lescaut et du Chevalier des Grieux; d'autres, tels que J. J. Rousseau, Chateaubriand dans Atala ou René^ et, de nos jours. M"® Sand, se livrent, sous la forme de roman, au lyrisme le plus transcendant de leur génie, et, pour flatter tantôt l'aristocratie, tantôt la religion, tantôt la démocratie du temps, chantent depuis les licencieuses amours de la Nouvelle Héloîse ou depuis les ridicules systèmes d^éducation de YÉmile, éminemment propre à former un peuple de marquis, jusqu'aux rêveries grotesques et féroces d'un socialisme et d'un communisme qui nient la nature, et qui prétendent refaire le monde mieux que le Créateur. Admirables prosateurs, détestables philosophes, préparant, pour désaltérer le peuple, non de l'eau salubre, mais de l'opium ivre de rêves et de convulsions I
Ainsi, à l'exception de l'abbé Prévost, qui n'eut d'autre
modèle que la nature, et de Chateaubriand, dans René^ qui n'eut d'ivresse que celle du sentiment, presque tous les romanciers français suivirent servilement les mœurs de l'époque et n'écrivirent que pour un jour. Prenez le premier de ces romans, Télémaque, justement haï de Lpuis XIV, et essayez de construire sur ce modèle une société politique qui se tienne debout!
Balzac naquit, et, doué par la nature d'un talent immense et d'un esprit juste, il secoua ces haillons de la pensée dont on avait voulu faire un costume national, il rentra dans la voie droite de l'abbé Prévost, et n'aspira qu'à un seul titre, celui d'historiographe de la nature et de la société.
Il le poursuivit laborieusement, passant avec un égal Succès de la peinture la plus hideuse du vice jusqu'à la Recherche de l'absolu, cette pierre philosophale de la philosophie, jusqu'au Lis dans la vallée, cette perle de l'amour pur. Parcourez les cent volumes de ses œuvres jetés avec profusion de sa main jamais lasse, et concluez avec nioî qu'un seul homme en France était capable d'exécuter ce qu'il avait conçu, la Comédie humaine, ce poëme épique de la vérité !
On dit, je le sais, et je me le suis dit moi-même en finissant la lecture de ce merveilleux artiste : Il est parfait, mais il est triste; on sort avec des larmes dans les yeux de cette lecture. — Balzac est triste, c'est vrai ; mais il est profond. — Est-ce que le monde est gai ?
Molière était triste, et c'est pourquoi il fut Molière.
La mort juge la vie; le glas de la cloche funèbre qui appelle les parents et les amis aux funérailles d*un homme d'étude est le tocsin du cœur pour sa mémoire.
On résume en un clin d'œilsa vie et ses œuvres; on se demande : Qu'avons-nous perdu?
C'est ainsi que nous fumes frappé non-seulement au cœur, nous-méme, ami, collègue et voisin de campagne, presque contemporain d'années de M. de Marcellus, il y a quelques mois, en recevant le billet de faire part qui nous convoquait inopinément à ses obsèques, mais frappé à l'esprit. C'est ainsi qu'en nous interrogeantjquelque temps après avec plus de sang-froid sur ce que la France' venait de perdre en lui, nous nous répondions : « La France vient de perdre non un orateur, non un poète, non un écrivain de profession, non im savant de métier, mais plus qu'un orateur, plus qu'un poète, plus qu'un écrivain, plus qu'un érudit; elle vient de perdre un homme de goût!
t( Le dernier des classiques est mort! »