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impérieux d^ine Chambre venfi;eresse ; les meurtres inclènients et impolitiques des généraux, de Labédoyère, dû maréchal Ney, meurtres qui, dans quelques hommes, atteignaient Tarmée tout entière ; les procès pour cause de libelles, les prisons pour cause de couplets, les missions plus royalistes que religieuses parcourant le pays, présentant la croix à la pointe des baïonnettes, et répandant sur toute la surface de la France moins des apôtres, de religion que des proconsuls d'agitations civiles; la gïierre d'Espagne, guerre qui était en réalité française, mais qui paraissait une guerre intéressée de la maison de Bourbon seule contre la liberté des peuples; enfin la mort de Louis XVIII, ce modérateur emporté malgré lui par l'emportement de son parti; l'avènement de Charles X, qu'on supposait le Joas vieilli d'un souverain pontife prêt à lui inféoder le royaume ; les oscillations de son gouvernement, jeté, des mains prudentes de M. de Villèle, aux mains conciliantes de M. de Martignac, pour passer aux mains égarées de M. de Polignac ; l'abolition de la garde nationale de Paris, cette déclaration de guerre entre la bourgeoisie et le trône : toutes cesjcirconstances, tous ces malheurs, tous ces excès, toutes ces fautes, toutes ces faiblesses, toutes ces violences, toutes ces folies avaient progressivement fait de l'opposition populaire en France une puissance plus forte que le gonvernement.
Béranger avait ressenti ces torts dans son cœur par le contre-coup du cœur du peuple. On pourrait écrire par ses chansons l'histoire de l'esprit public pendant la Restauration; elles sont véritablement Talmanach chantant des drames divers, comiques ou sérieux, qui firent rire, gronder, saigner U France jusqu'à la chute tragique de la monarchie de> Bourbon^. Jamais un pays ne se. personnifia davantage dans son poôte. Il faut dire aussi, à la
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gloire du poëte des révolutions, que son talent, d'abord badin et moqueur, grandit avec les circonstances, et qu'après avoir joué avec l'opinion il finit par frémir avec elle; la passion publique le trouva à la hauteur de ses colères. Il avait été rAristophane du trône, de l'aristocratie, de l'Église ; il devint le Tyrtée de la nation et de la Révolution. C'est alors que ses chansons devinrent on réalité des odes.
Mais, d'abord, disons un mot dea trois éléments qui concoururent alors à former cette opposition terrible contre les Bourbons de 1814 et qui donnèrent àBéranger cette popularité combinée et irrésistible sous laquelle il fit écrouler une dynastie, hélas! pour en relever une autre moins légitime. La décomposition historique de ces trois éléments nous donnera le secret de ce qu'il y a eu de fugitif et de ce qu'il y aura de permanent dans la popularité du nom de Béranger.
Ces trois éléments d'opposition étaient, de 1826 à 1830, d'abord le bonapartisme de l'armée, force immense dans un peuple de soldats où cent mille légionnaires, généraux, officiers et sous-officiers, licenciés ou aigris par les revers et par l'inaction, semaient dans toutes les villes et dans toutes les chaumières l'éternelle légende des exploits de leur César et l'éternelle complainte de leur propre déchéance. Béranger, en faisant vibrer la corde de la gloire, faisait vibrer du même doigt la corde de cet innombrable parti.
Le second de ces éléments était la Révolution.
La liberté dont on jouissait depuis la chute de l'Empire réveillait les âmes. On ne peut pas impunémei.t
laisser penser la France ; dès qu'elle pense, elle qonspire : elle conspire à haute voix sous les gouvernements démocratiques ; elle conspire à voix basse sous les gouvernements absolus.
Or dans ce qu'on appelle la Révolution en France il y a deux natures : une nature irréfléchie, inquiète, convulsive, incapable de repos, sans autre but que sa propre agitation, envieuse des supériorités et inhabile à en produire elle-même ; toujours ^réte à renverser sans savoir ce qu'elle veut construire, sorte de fièvre nerveuse nationale qui donne des convulsions au corps social au lieu de lui donner la croissance régulière et l'action progressive qui forment ce qu'on appelle la civilisation : c'est ce qui distingue l'esprit de faction et de démagogie de l'esprit de civisme et de liberté.
Cet esprit de faction et de démagogie a sa langue à part, langue triviale, dénigrante, quelquefois ordurière, jetant le mépris, Toflense, l'injure, le ridicule sur les choses et sur les hommes qu'elle veut saper ; prêtant des pierres à la multitude pour lapider les noms qui l'offusquent, comme les démagogues d'Athènes prêtaient des coquilles aux Athéniens pour proscrire Aristide.
Les tribuns ambitieux se servent de cette langue des démagogues, tout en les redoutant, comme on se sert de la poudre pour faire éclater le rocher. Béranger a eu le tort de s'en servir quelquefois dans ses chansons de guerre contre le gouvernement des Bourbons. Nous n'offensons pas sa chère mémoire en l'avouant ici, car luimême, quand il eut généreusement déposé les armes après la victoire, reconnaissait devant nous que la sainte colère de la liberté l'avait emporté quelquefois, dans sa jeunesse, au delà du juste. Qui de nous, hommes qui avons traversé un demi-siècle de combats d'opinions, de presse, de tribune, peut se rendre témoignage qu'il ne
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regrette pas un mot tombé de sa bouche ou de sa plume? Un tel hSmme ne serait pas un homme, ce serait le^dicu de l'impartialité !
Nous en avons dit assez pour montrer notre désapprobation de ce genre d'opposition dans leâ opinions. Nous ne Tapprouvons pas davantage dans le style. Ce genre de littérature, quand on s'y livre, a l'inconvénient de ne faire considérer les choses et les hommes que du côté ridicule, et, par conséquent, de rabaisser, de ravaler, de fausser l'esprit, conune de dégrader la langue. Vadé était un poissard, ce n'était pas un Français.
Il en est exactement de ces chansonniers de carrefour ce qu'il en est des peintres de caricatures, qui s'étudient à prendre la figure humaine en moquerie et à la traduire en dérision. A force de peindre le laid, ils finissent par ne plus pouvoir peindre le beau. C'est Callot et Raphaël : il y a un monde entre eux. Yoilà pourquoi j'ai toujours haï la caricature, cette ironie de l'œuvre de Dieu, ce blasphème au crayon. Béranger n'était pas fait pour ce jargon; aussi le dépouilla-t-il bientôt comme une grimace de la langue qui n'allait pas à son génie. Il reprît sa langue naturelle, celle d'Anacréon, d'Horace, de Pindare et de Racine.
Mais il y avait un troisième élément dans l'opposition de Béranger, élément qui purifiait et qui transformait en lui les deux autres : c'était la charité du peuple, le cha^ rttas generis humani de Cicéron ; son âme en était réellement pétrie.
Cette charité du genre humain le dévorait d'un amour patient, mais actif, des progrès de la raison humaine, d'une sainte haine contre les barbaries, les ignorances,
les crédulités, les langes, les lisières de toute espèce dans lesquelles Tesprit humain est enveloppé par des institutions plus propres à l'enfance qu*à la maturité des peuples. Il voulait une liberté de penser et de croire respectueuse pour la pensée et pour la foi d' autrui ; une indépendance mutuelle de l'État, qui est le gouvernement des corps par les lois, et de la religion, qui est le gouvernement de Dieu par la conscience; une égalité, non de nivellement, égalité contre nature qui n'a fait que des inégalités dans toutes ses œuvres, égalité qui ne serait que la perpétuelle violence des infériorités aux supériorités naturelles. Mais il voulait une égalité de droit qui donne à chacun la faculté de s'élever par le travail et la vertu au niveau relatif de ses forces, une assistance paternelle et fraternelle des gouvernements et des citoyens aux classes les plus déshéritées de lumières et de fortune ; une Providence de tous pour tous, exprimée et administrée par un gouvernement de la misère publique, sans faiblesse pour la paresse, sans indulgence pour le vice, mais sans insensibilité pour le vrai malheur. Enfin il concevait un amour sévère, intelligent, mais efficace et ardent, du peuple : c'était la passion innée de ce bon et grand citoyen ; c'était l'âme cachée de son opposition à tou£( les régimes qui ne réahsaient pas sa pensée ; c'était le feu sacré de ses poésies comme de sa vie ; c'était sa philosophie politique, c'était tout son républicanisme.
De ces trois éléments de son opposition, les deux premiers devaient mourir parce qu'ils n'étaient que des esprits de parti ; mais le troisième élément de l'opposition de Déranger était immortel comme la philosophie de la raison et comme la charité des peuples dont il était l'expression. Par ces deux premiers éléments de sa poésie aussi Déranger devait mourir ; par le troisième il devait durer autant que le souvenir et la reconnaissance du
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peuple. L*hoinme de l'opposition bonapartiste est mort ; .riiommede l'opposition orléaniste contre les Bourbons de 1815 est mort; l'homme de la raison humaine et de la charité populaire ne mourra pas !
Voilà, selon nous, le secret de la popularité vivacc, renaissante, éternelle en France, de Béranger. On a enseveli avec lui les passions de sa jeunesse, mais on n'a pas enseveli sa vertu publique : elle percera les pierres •de son tombeau, et elle relleurira tant qu'il y aura une âme du peuple en France pour la recueillir!
Indépendamment de la magnificence du style, j'ai montré ailleurs (1) avec quelle diplomatie d'instinct le poëte des oppositions combinées associe des regrets de république à des glorifications de conquête. Gomment .le peuple, mauvais historien,- pouvait- il faire ce triage ►et séparer la République de l'Empire dans ses vœux contre la Restauration? Son poëte lui-même lui jetait la poussière dans les yeux. Il devait s'y tromper un jour.
•Aussi 1830 ne tarda-t-il pas à emporter le trône des Bourbons. Certes les saccades de gouvernail données par Charles X à sa politique et le coup d'État des ordonnances contre la Charte furent l'occasion trop légitime offerte aux oppositions pour renverser ce trône dans le sang ; mais on a dit avec raison que les chansons de Béranger ont été les cartouches du peuple pendant le combat •des trois journées de Juillet.
Ici le rôle du poëte change tout à coup: il devient ihomme d'État. Ajoutons, à la gloire de son caractère et
- (1) Cours de littérature, Eniret. XXII, p. 270 à 293.
de son génie, qu'il fut, d'après le témoignage universel^ le seul homme d'État de ce coup de feu. Fut-il également inspiré le lendemain? C'est ce que nous allons voir.
Béranger avait renversé un trône; mais à peine ce trône était-il en poudre, qu'il en reconstruit et en élève un autre. Ce trône d'expédient ne fut ni celui de Napoléon, son héros, ni celui de l'héritier naturel de la couronne, la victime des trois jours; ce fut le trône du due d'Orléans. Ainsi, la république, il l'écarta après l'avoir appelée ; l'empire , il le répudia après l'avoir provoqué ; l'héritier naturel, l'orphehn, il le déshérita sans avoir aucun crime à reprocher à un berceau ; la monarchie , il la rappela en toute hâte après l'avoir décréditée : trois inconséquences étranges dont nous lui avons souvent demandé compte dans nos conversations seul à seul au pied des chênes du bois de Boulogne.
Ici nous le laisserons parler lui-même avec autant de fidélité que notre mémoire, aidée de quelques notes prises au crayon sur le fait, peut donner d'exactitude et de littéraiité à ses paroles.
Mais disons d'abord comment je l'ai connu.
On voit assez par ce qui précède que je n'étais nullement prédisposé, par mes antécédents si contraires aux siens, à le rechercher, encore moins à l'aimer. Personne peut-être en France n'avait déploré plus amèrement et plus prophétiquement que moi la révolution de 1830. Je n'avais pas moixis déploré la construction illogique et inopinée d'un trône de rechange qui ne portait sur aucuik principe, mais qui portait sur de justes mécontentements.
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Ce n'était pas un intérêt personnel qui me faisait répugner à ce trône de 1830; au contraire, j'aurais pu m'y faire de fête, comme on dit en langage vulgaire. Je n'avais pas trempé dans la congrégation ^ sorte de ligue sacrée et sourde qui se nouait derrière l'autel et qui s'assurait mutuellement les importances du gouvernement. Je m'étais absolument refusé à la confiance et à la faveur de M. de Polignac : j'aimais sa personne, je plaignais ses hallucinations, je voyais avec la certitude de l'évidence sa catastrophe. Je connaissais l'auguste famille d'Orléans, j'honorais ses ve^rtus privées, je ne croyais pas à la conspiration ; mais je voyais avec regret, comme je l'ai dit plus tard, que, si ce prince ne conspirait pas, sa situation, conspirait. Or il n'était pas suffisamment innocent, selon moi, de laisser conspirer même sa situation. Il fallait s'abstenir, s'éloigner, se laver les mains des fautes ; mais, aux jours des revers, il fallait être le plus fidèle sujet d'un roi d'autant plus roi qu'il était plus découronné ; il fallait être le plus fidèle tuteur d'un pupille d'autant plus inviolable qu'il était plus orphelin et plus abandonné !
J'avais donc résisté inflexiblement, le lendemain de la révolution de Juillet, à toutes les avances du prince nouveau et à son gouvernement, qui m'oiTraient avec instance un rôle dans le drame. J'avais même cessé avec scrupule de voir le roi que je ne pouvais en conscience ni approuver ni servir. Je m'étais retiré de toutes fonctions diplomatiques ; je m'étais fermé résolument, quoique à regret^ toute carrière; j'avais voyagé, puis j'étais rentré dan& mon pays : j'y avais été nommé député indépendant, pour débattre les intérêts de la nation. Sans lien avec le gouvernement, sans affiliation avec les oppositions dynas* tiques et antidynastiques, je m'étudiais à l'éloquence par les beaux exemples que j'avais sous les yeux dans les^
Chambres; je cultivais la poésie dans les intervalles, ou j'écrivais l'histoire pour bien comprendre la politique <lont elle est l'interprète.
Je venais de publier V Histoire des Girondins, Accoutumé aux alternatives presque régulières de gloriole et de revers qui marquent la carrière des poètes, des écrivains, des politiques, je doutais encore du succès de VHistoire des Girondins. La publication datait à peine de trois jours quand je reçus une lettre très-inattendue de Béranger.
Cette lettre, la première que je décachetais depuis la publication du livre, respirait un .enthousiasme grave et profond qui faisait encore vibrer le papier sous la main du patriote. Elle était longue; elle contenait des maximes et des considérations d'homme d'État; elle me prophétisait je ne sais quelles destinées grandioses trompées depuis. J'ai encore cette lettre; je la chercherais loisir dans l'innombrable archive d'opinions diverses que trente ans de littérature, de tribune, de politique, ont accumulée dans mes portefeuilles, et je la donnerai aux éditeurs de la correspondance de Béranger.
J'avoue que cette lettre de l'oracle du passé, qui pouvait bien être aussi l'oracle de l'avenir, me fut une satisfaction de cœur et d'esprit supérieure à tout le retentisse^ ment de cette histoire. Les hommes de génie ont l'oreille fine, ils entendent de loin venir la postérité; on peut se fier à eux quand ils parlent pour elle.
Cette lettre de Béranger sur les Girondins me rappela tout à coup une lettre de M. de Talleyrand sur les Méditations poétiques, lettre plus étonnante encore et plus littérairement prophétique. Les Méditations avaient paru le
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soir du 13 mars 1820. Le lendemain matin, à mon réveil, on m'apporta une lettre du prince de Talleyrand à une femme de ses amies, qui lui avait prêté le livre la veille. Ce billet était daté de cinq heures du matin; le prince, que Ton aurait supposé si peu susceptible d'une impression poétique et d'une insomnie littéraire, disait à son amie « qu'il n^avait pas dormi avant d'avoir lu le volume, <( et qu'un poète était né cette nuit».
M. de Talleyrand et Béranger, deux hommes si semblables d'esprit, si divers de caractères, parrains de mon
avenir!... Je fus frappé et je le suis encore; je fus même
tenté de croire à leur don prophétique. Je n'y crois plus : toutes mes gloires ont menti, ainsi que toutes mes fortunes; mais je croirai toujours à leur amitié.
Quelque temps après, je m'informai de la demeure de Béranger, et j'allai visiter l'oracle.
Béranger demeurait alors à Passy, dans une jolie maisonnette de faubourg, à l'extrémité de la rue Vineuse. Cette rue était attenante à ces vastes terres labourées et creusées d'ornières qui s'étendent entre le village de Passy et les lisières du bois de Boulogne. La demeure de Béranger n'avait rien d'indigent; au contraire, une élégante propreté d'appartements et de meubles; une femme âgée et gracieuse qu'on entrevoyait sous la tonnelle de lilas d'un petit jardin; une belle jeune fille, plus semblable à une pupille qu'à une servante, qui ouvrait la porte; un chien caressant sur l'escalier, des oiseaux en cage à la fenêtre, des fleurs sur la cheminée : tout respirait un air de Charmeties de J. J. Rousseau plutôt que la sordidité d'une maison de faubourg. On voyait que c'était là une
existence étroite, 'mais une existence qui s'était bornée elle-même par modération et non par dénûment, une indigence philosophique en un mot. *
Je fus accueilli dans cette retraite avec une simplicité de cœur et avec un naturel dé manières qui doublaient le prix de l'accueil; aucun compliment, aucun embarras, aucune de ces cérémonies feintes et fastidieuses qui retardent la familiarité entre deux hommes décidés d'avance à s'aimer. Nous eûmes l'air de deux amis qui reprennent sans préambule le lendemain la conversation de la veille. Rien sur nos antécédents opposés, rien sur nos opinions, rien sur nos ouvrages : tout le passé resta sous-entendu entre nous.
Je me retirai ravi d'avoir trouvé un homme là où je ne m'attendais qu'à voir un génie. Je pouvais me figurer en sortant que je sortais d'un de ces presbytères de campagne où j'allais si souvent, dans mon enfance, visiter quelque aimable curé de village, voisin de mon père. Béranger, au costume près, rappelait complètement l'extérieur et la rondeur d'un de ces hommes noirs des champs, nichés comme l'hirondelle sous le clocher. Je m'aperçus que je lui avais plu aussi, et que la sincérité de mon attrait pour lui avait promptement prévalu, dans son esprit si scrutateur, sur les ombrages- que la naissance, la fortune, les opinions, les prétentions supposées devaient lui avoir inspirés contre moi. A dater de ce jour, tantôt chez lui, tantôt chez moi, nous ne cessâmes pas de nous voir et nous commençâmes à nous aimer.
Cette amitié devint plus étroite et ces visites plus fréquentes à mesure que les circonstances politiques devinrent plus menaçantes pour le gouvernement de Louis- Philippe, et que les crises, dont ce gouvernement et la France étaient agités par l'ambition des orateurs et des écrivains dont ce gouvernement était l'ouvrage, se rapprochèrent davantage d'un tragique et inévitable dénoûment.
On a vu que la royauté de 1830 était à son origine aussi antipathique à mon cœur qu'à ma raison ; à tort ou à droit, je ne croyais ni à son titre, ni à son utilité, ni à sa durée; mais puisque la France, qui a tous les droits, l'avait adoptée, et puisque le pire des gouvernements est d'être sans gouvernement, je ne conspirais pas contre -cette royauté ; je la subissais en bon citoyen qui ne veut pas, pour des préférences ou pour des répugnances, précipiter son pays dans l'anarchie et l'Europe dans une mer de sang. Le roi m'avait fait appeler déjà deux fois pour vaincre ma résistance et pour me séduire. Il avait employé, avec l'habileté qui lui était naturelle, tout ce qui peut toucher le cœur, convaincre l'esprit, flatter l'amourpropre, griser l'ambition; tout, jusqu'aux confidences les plus abandonnées, jusqu'aux prières, et, le croira-t-on? jusqu'aux larmes de situation, en pressant mes deux mains 'dans les siennes.
J'étais resté respectueux, ému, mais inébranlable.
« Je ne juge pas votre conduite en 1830, lui avais-je « répondu : votre conscience est votre seul juge. Vous « pouvez avoir cru que vot^e royauté était nécessaire
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(( pour sauver vetre patrie; mais il n'y a que vous en « France qui ayez le droit dé vous croire nécessaire ; « quant à nous, simples et obscurs citoyens, ces sacrifices « de nous-mêmes et ces sacrifices de notre famille ne (( nous sont jamais commandés. Nous pouvons donc rester (( fidèles à nos sentiments et à nos convictions sans nuire « au pays; mes sentiments et mes convictions sont éga- « lement opposés à ce qui a été fait par votre parti et « accepté par vous en juillet 1830. Je ne puis donc à aucun « prix me rallier à votre gouvernement autrement qu'ea « votant et en parlant à la Chambre dans Tintérét impar- (( tial de mon pays. C'est le rôle ingrat que j'y ai pris et « que je suis résolu à y tenir. Vous m'avez touché paa* « votre éloquence; vous seriez un orateur très-émioent et « très-persuasif dans les conseils de votre pays, si vous « n'étiez pas son roi ; mais vous ne m'avez pas convaincu. « Je vous admire <;omme homme et je vous plains comme « roi. Restons chacun ce que nous sommes : vous sur ce « trône auquel vous vous êtes condamné; moi dans Tobs- « curité, mon seul apanage et mon seul devoir. Je n'atta- « querai pas votre gouvernement ; je pourrai même avoir « à le défendre comme volontaire de Tordre, mais je ne « m'y rallierai jamais par un intérêt. »
Ceci fut dit dans les formes indirectes et respectueuses commandées par l'usage à un simple député parlant à un roi.
Je n'avais pas tardé à défendre en effet presque seul ce gouvernement de raison si (Jéloyalement et si impolitiquement attaqué par ce qu'on a appelé la coaiitim parlementaire; il n'y avait pas même besoin de l'intérêt évident de l'ordre en France et 4e la pair en Europe pour me dé-
BÊRÀNGER. 35f
cider à le défendre ; il suffisait de l'indignation d'honnête homme.
Cette généreuse indignation était soulevée en moi par cette coalition malséante des hommes de 1815, des hommes de la République, des hommes de l'anarchie et des hommes sortis le plus récemment des conseils de Louis-Philippe, tout courbés sous ses faveurs et devenus tout à coup des Coriolans de ministères, ameutant de la voix et du geste les ennemis les plus acharnés de leur prince, et menant la France à l'assaut de cette royauté dont ils étaient les fondateurs. Ce crime contre la bienséance a eu son expiation en 1848; leur gouvernement, miné par eux, est tombé, sur eux, hélaà ! et il est tombé sur moi, innocent, plus que sur eux, coupables. Qu'ils disent ce qu'ils voudront ! j'ai fait la république quand il n'y avait plus, grâce à eux, pierre sur pierre dans mon pays ; mais ils ne diront pas du moins que j'ai fait la coa- Htion de 1840 ! A chacun ses œuvres.
Béranger, en homme honnête et vraiment politique^ bien qu'il fût comme moi partisan des grands développements de la liberté et de la charité populaire en France, ne trempa pas de cœur ou du doigt dans cette coalition des ministres de Louis-Philippe contre leur propre trône. Il fut vivement ému de quelques harangues prononcées par moi à la Chambre pour soutenir, au nom de la conscience publique, le ministère de M. Mole contre les assauts des anciens amis du roi, devenus ses plus implacables adversaires.
Il accourut chez moi. « Bravo I me dit-il : jusqu'ici je « ne vous croyais qu'un poëte, plus tard je vous ai cru un
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<( orateur; à dater de ce jour, je vous crois un homme « politique. Ces hommes ne savent ni ce qu'ils disent ni <( ce qu'ils font. Ils sapent l'édifice que nous avons con- <( struit ensemble, et, quand ils auront réussi, il n'y aura <( plus de place pour personne. Jugez de leur conduite, <( puisqu'elle révolte même des républicains comme moi ! <( car le cri de la conscience est au-dessus même des opi- <( nions ! Continuez, et lavez-vous les mains de leurs coa- <( litions ! Ces hommes ne sont pas des Samsons ! Ils ne <( soutiendront pas le toit quand ils auront ébranlé le <( pilier! Si jamais ils réussissent, vous nous aiderez à « sauver le peuple qui est dessous! » Ce furent ses propres paroles; elles eurent^ des témoins qui parlent encore. Nos liens furent resserrés par cette approbation, et notre relation devint familiarité ; plu» tard encore elle devint tendresse.
C'est ainsi que j'avais connu Béranger. Revenons à son grand rôle dans la révolution de 1830 et à l'explication qu'il donnait volontiers de ce rôle tant reproché par les impatients de son parti.
«Les révolutions, me dit-il, sont toujours des sur- « prises; voilà pourquoi elles sont si dangereuses. Nous « fûmes surpris par les journées de Juillet; nous ne nous <( attendions pas à tant d'audace et à tant d'étourderie de « la part de Charles X. La partie n'était pas liée entre <( nous; nous étions une ligue de mécontents, nous (( n'étions nullement une conjuration avec un but, un mot « d'ordre, un chef nommé d'avance. Les uns étaient des (( soldats, comme les officiers de la Loire; les autres des a républicains, comme Lafayette ; ceux-ci des constituât tionnels, ceux-là des anarchistes; le plus grand nombre, (( des combattants sortis du pavé et animés par la poudre (( sans autre but que de verser leur sang pour quelque ^ « chose, peu importe quoi! Il y a des heures où le sang a
BÉBANGER. 353
i( besoin de se répandre généreusement en France : a le peuple a plus de sang que d'idées; enfin, il y avait « les vaniteux, parti inconséquent, immense à Paris, dans <( l'industrie, le commerce, la banque. Ce parti voulait u bien substituer son orgueil plébéien au vieil orgueil « aristocratique, mais il ne voulait pas élever le peuple à <( sa hauteur par une égalité périlleuse. Dans cette Babel « d'opinions qui se fusillaient dans les rues de Paris, nul « n'entendait Tautre. Je sentis qu'une fusillade n'était pas « une société, qu'une révolution n'était pas à elle-même u son propre but, et qu'il fallait se hâter de lui imposer à « elle-même un gouvernement pour qu'elle eût un terme 4( et un nom.
« J'étais lié d'opinions avec tous les hommes princi- « paux de l'opposition et d'amitié plus étroite avec Laf- « fitte. Son hôtel était devenu le quartier général des mea neurs et des menés : je m'y rendis pour souffler la paix <( dans les rues, une idée dans les têtes, une initiative « dans les cœurs. J'y vis Thiers, Sébastiani, Mauguin, le <( duc de Choiseul, Lafayette, Mignet, Benjamin Constant « et cent autres. Ils écoutaient les bruits de la rue et ils <( attendaient pour se décider l'heure du hasard. C'était « le conseil de l'hésitation ; nul n'osait dire ce qu'il vou- <( lait, le plus grand nombre ne le savait pas. Chaque flot u du peuple qui pénétrait dans les vastes cours et dans (( les vestibules de l'hôtel faisait changer, par ses cris de M victoire ou de colère, les paroles sur les lèvres des ora* •a teurs délibérants. Ma popularité libérale parmi la jeuc< nesse lettrée, mon républicanisme présumé parmi les u républicains, mon nom, mes chansons dans la mémoire <( du peuple, mon costume d'artisan aisé qui coudoie sans « l'oiTusquer la multitude, me faisaient passer, entrer, tt sortir, acclamer partout. Je ne haranguais pas : ce n'est <{ pas ma manière; chacun me prenant à part dans une
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(( embrasure de croisée ou dans une cour pour me dece mander : Que faut-il faire? Je ne le disais pas, je l'insi- « nuais; je voyais que cette révolution allait se perdre si (( on ne lui creusait pas vite son lit Les uns voulaient (( négocier avec Charles X et se contenter d'un change- (( ment de ministère; les autres étaient satisfaits d'une <( abdication et d'une régence; ceux-ci formaient un gou- « vernement municipal et provisoire à l'hôtel de ville a avec Mauguin ; ceux-là exhumaient l'honnête et intré- « pide Lafayette de ses quarante ans d'obscurité pour « exhumer avec lui la république, dont il était le sym- (( bole; le plus grand nombre flottait sans parti pris dans (( les rues et sur les places publiques, dans l'ivresse d'une (( victoire ou Paris n'avait gagné qu'un champ de bataille.
(( Laffitte, dont j'étais l'oracle et l'ami, était étendu sur (( un fauteuil, son pied foulé sur un tabouret, écoutant <( tout le monde, souriant à tous les avis, semant selon « son habitude les mots spirituels à l'oreille de l'un et (( de l'autre, penchanf secrètement pour la monarchie (( et pour le duc d'Orléans, mais n'osant le dire trop haut « de peur d'avorter dans un cri de trahison pQussé par (( le peuple.
« Il m'envoyait chercher à chaque instant dans ses jar- « dins ou dans ses cours, pour avoir un conseil ou un (( appui dans ma personne; il ne craignait pas de se trom- (( per s'il se trompait avec moi : n'étais-je pas la popula- « rite vivante?
« Dépéchez-vous de proclamer la royauté du duc d'Or- « léans, lui dis-je à l'oreille, accoudé sur le dossier de ^ « son fauteuil, sans quoi la révolution ne sera qu'une <( émeute.
(c Je me retirai,
« Dans la nuit, les négociations avec le duc d'Orléan» c( aboutirent à ce que vous savez. \
(( Le lendemain matin j'étais chez Laffitte quand on « commença à jeter le nom du roi futur dans le peuple. « Il y eut un frémissement de mauvais augure dans la « multitude qui remplissait les cours*. Mes amis m'inter- « pellèrent quand je sortis. — Eh quoi ! vous aussi, Bé- « ranger, vous, républicain, vous nous créez un roi? — (( Je pris à part les plus échauffés. — Non, leur dis-je, « comprenez-moi bien, je ne crée pas un roi, je jette une (( planche sur le ruisseau! Et je m'en allai.
(c Ce ruisseau était de sang,. ne l'oubliez pas! Lafayette « ne fit-il pas comme moi quelques heures après? Gepen- « dant Lafayette était plus engagé que moi avec la répu- « blique; moi, je n'étais engagé qu'avec le peuple,
« On m'aborda de tous côtés dans les rues pour me de- « mander compte de ce qu'ils appelaient mon revirement « et mon imprudence. — N'était-ce pas le moment, me (( disaient-ils, d'abolir la royauté, qui s'était abolie elle- «même? — Patience, mes amis,^ disais-je avec impa- * « tience : on n'abolit pas la royauté, on l'use. Allez par « degrés à la liberté, si vous ne voulez pas que votre « triomphe soit une chute. Cette royauté sera usée avant (c peu d'années. Quant à moi, je l'ai prise comme un « expédient qui vous est utile aujourd'hui, mais je n'en « prends pas la responsabilité, et j'en sors avant d'y être « entré, pour me conserver libre de la combattre si elle <( s'arrête ou si elle recule !
« Voilà, mon ami, ajouta-t-il, tout mon rôle dans les « journées de 1830 : j'ai été le souffleur de l'événement, (( j'ai laissé la responsabilité aux ambitieux et aux dupes : « qu'en pensez-vous?
« — Je pense sincèrement que vous avez eu tort à cette « époque, lui dis-je, tort non pas de refaire une monar- « chie constitutionnelle pour terminer vite la guerre « civile par une transaction prompte et souveraine entre ,
<( ton» les partis, mais tort d'avoir pris votre monarchie <( ailleurs qu'où elle était.
« Rappeler Charles X, vous ne le pouviez pas : c'était <( vou^ déclarer vaincus; relever une dynastie napoléo- <( DÎénne, vous ne le pouviez pas : vous n'aviez pas sous <( la main le rejeton, et l'Europe à ce moment aurait vu <( dans- le rétablissement d'un Napoléon une déclaration n de gnerre au genre humain à peine pacifié. La répu- <( blique! Elle s'appelait alors tetTeur; elle n'avait pas <( montré alors, comnxe en 1848, qu'elle pouvait être « innocente contre les tètes et les propriétés, et qu'elle <{ pouvait se défendre contre les utopies et les démago- <i gismes avec le bras de la France. Le duc d'Orléans! <( voufrne le deviez pas : pour faire respecter une monar- <i diie, vous commenciez par abaisser le monarque, car <( vous* ne lui oiTriez un trône qu'à la condition de repu- <( dier son devoir de prince, de proscrire sa famille et *<( d'éloigner les royalistes. Une telle contradiction entre <( le nom d'un prince du sang et son rôle de roi révolu- « tionnaire faisait du duc d'Orléans un instrument de <( parti, votre complice, mais n'en faisait pas un vrai roi. <K Quelle force vouliez-vous qu'il eût contre les républi- « cains qu'il avait écartés, contre les royalistes qu'il avait <( offensés, et contre vous-même de qui il avait reçu la « couronne par une mauvaise complaisance? Vous vouliez <( user la royauté en sa personne, vous n'aviez pas besoin <( de temps pour cela : en un jour vous l'aviez descendue <( de sa base ! Vous n'aviez donc, vous et vos amis, puisque « vous reculiez d'effroi, vous n'aviez qu'à couronner l'hé- <( ritier légitime dans la personne d'un enfant sorti du « trône et innocent du règne. Cet enfant était roi de l'an- « cien régime, vous l'auriez fait roi du nouveau siècle. <( Une régence dont vous étiez les conseillers, des Gham- <( bres dont vous étiez les élus, yous garantissaient le
« gouvernement. L'Europe vous admirait, les royalisie» « se ralliaient à vous, les constitutionnels vous livraient la « Constitution comme à ceux qui avaient su la défendre « et la sauver ! Vous auriez été vous-même moins popu- « laire pendant trois jours, mais plus approuvé pendant «un siècle. Ah! si j'avais cru comme vous, en i8û8,. (( qu'il fallait rétablir une royauté, jet si j'avais eu dans la . (( main un enfant-roi, héritier légal d'un trône séculaire,. « un berceau aurait pu être à cette époque une politique! a Mais je ne l'ai pas cru.
{( — Peut-être avez- vous raison, me dit-il en penchant « sa lourde tête, mais moi je n'avais pas tort : vous étiez « Lamartine, j'étais Béranger. »
Quoi qu'il en soit, Béranger se tint parole à lui-même et se retira stoïquement daps Tombre et dans la médiocrité volontaire. Aussitôt que son œuvre de 18^0 fut accomplie, il souffla ce ballon, coupa la corde et l'abandonna aux vents.
Mais il reprit avec son opposition sa popularité et se» chansons, contre tous les hommes de la royauté de juillet^ excepté contre Laffitte et Dupont de l'Eure : il aimait Tan et respectait l'autre. Je n'ai pas connu Laffitte et je ne crois pas que j'eusse jamais aimé un homme dans lequel l'inconséquence et la gloriole se mêlaient, dit-on, à de* qualités réelles; mais j'ai vu de près Dupont de l'Eure dans les épreuves les plus périlleuses de 1848, et j'ai gardé de son intrépidité civique et de son patriotisme dévoué une vénération que je reporte tous les jours à sa tombe.
Le 2ti février 1848 réveilla Béranger comme tout le
monde, en sursaut. La royauté de Juillet, expression confuse des trois oppositions incompatibles, mal conciliées par Béranger en 1830, bonapartisme, républicanisme, orléanisme, ne pouvait aboutir, un jour ou l'autre, qu'à un avortement. Cette royauté, mal conçue elle-même, avorta en effet le 2li février, sous une secousse qui n'aurait pas déraciné une hysope. Par un hasard que j'étais loin de prévoir la veille, c'est moi qui reçus l'enfant sur. mes bras; mais l'enfant était mort! La France, selon l'expression de Béranger, n'avait pas eu le temps de le concevoir encore et de le porter à maturité.
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Je ne fis qu'entrevoir Béranger pendant les trois mois de modération et de périls, toujours sauvés par le civisme inespéré de ce grand peuple, mois qui précédèVent l'avénement de l'Assemblée constituante, seule souveraineté que nous pussions retrouver sous ces débris.
Je le vis cependant un soir, après la mémorable journée du 16 avril 1848; journée inconnue et mystérieuse, où tout fut sauvé par ma confiance dans le peuple seul contre ce qu'on appelait faussement le peuple.
— Où en sommes^nous? me dit-il à l'ereille, le visage tout ému et tout transfiguré d'anxiété pour la patrie. — Au port, lui. répondis-je tout bas ; cette journée est le neuf thermidor des terroristes et des communistes. J'ai osé tâter le pouls à la France; tranquillisez-vous, elle est immortelle.
Il me serra dans ses bras, ses yeux se mouillèrent de larmes.
« — Encore un mot, lui dis-je, puisque vous voilà, et
<( que VOUS êtes un des oracles de ce peuple. — Qu'auriez- « vous fait à ma place le 24 février, dans Ce grand sau- « vetage d'une nation sous laquelle sombrait votre royauté « de Juillet? — Belle demande! me répondit-il; j'aurais « fait ce que vous avez fait; et d'ailleurs pouviez-vous « faire autre chose? — C'est bien, lui dis-je,je suis satis- « fait; ce mot .de vous me donne confiance. Voici la « France qui va arriver dans sa représentation impartiale « et souveraine : à dater de ce matin je suis sûr de la faire « entrer sans résistance dans Paris. Au nom de la France « et du salut du peuple, laissez-vous élire parmi les « représentants qui vont la personnifier. Il est si rare « de rencontrer dans un même homme la popularité, (( la résistance et la politique : donnez ce spectacle . au « monde et cette consolation aux bons citoyens. La répu- « blique a cent fois plus de force qu'il ne lui en faut; « tout son danger est dans l'excès : en voyant voter « Béranger pour la sagesse, qui donc osera être fou? Il « y a une heure dans la vie où il faut savoir dépenser et « perdre toute la popularité acquise en soixante et dix « ans de désintéressement ; autrement c'est un trésor G d'avare, un trésor perdu, qui ne profite ni à vous ni aux « autres. Voyez! ajoutai-je : je me dépense, je me perds, « en résistant aux folies des uns, aux dictatures prématu- (( rées des autres ; je ne sortirai pas de là bon à gouverner a un village, mais la représentation nationale en sortira <f toute-puissante et invincible. Souvenez-vous du mot de « Danton, appliqué à un crime ; appliquons-le à une vertu : « Périsse, notre nom et que la France soit sauvée! »