‹ Souvenirs et portraitsChapitre 22 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

(( consolent, mais surtoot suivez ma morale : le bon Dieu^ « le travail et les honnêtes gens ! »

Ces scènes se renouvelaient pour lui à chaque prome» nade que nous faisions ensemble. Il y avait autant de couplets de Béranger chantés que de verres de vin versés dans les jours de fête de ce pauvre peuple. Combien de fois moi-même, dans des réunions d'un ordre moins plébéien, à la campagne, avec le riche cultivateur, le curé^ le notaire, le médecin, l'officier en retraite groupés, autour d'une table rustique à la fin du jour, combien de fois n'ai -je pas entendu le coryphée libéral du canton entonner au dessert, d'une voix chevrotante, la chanson du Dieu des bonnes gens, du Vieux Sergent, de la Bonne Vieille, tandis que la table tout entière répétait en chœur,, excepté moi, le refrain aviné, et qu'une larme d'enthousiasme mal essuyée sur la manche du vieil uniforme tombait entre la poire et la noix dans le verre du vétéran!... Béranger, pour ces ouvriers, pour ces soldats, pour cette bourgeoisie française, n'étaib réellement plus un homme ; c'était un ménétrier national dont chaque coup d'archet avait pour cordes les cœurs de trente millions d'hommes exaltés ou attendris.

Il en était reconnaissant, et il aimait véritablement s» patrie dans sa gloire et sa gloire dans sa patrie. Il aimait surtout les plus malheureux. Depuis que la politique avait tour à tour accompli ou trompé ses espérances, il avait replié son âme, pour ainsi dire, dans la bienfaisance. Il avait trouvé plus facile et plus sûr de faire tout le bien qu'il pouvait faire, homme par homme, dans un cercle privé autour de soi, que de faire un bien abstrait, incertain et problématique aux nations et à l'humanité dans

BËRANGER. 37f

Tordre social ou politique. Il avait, si j'ose dire toute m» pensée, rétréci son devoir, afin de Taccomplir toujours et d'être plus sûr de l'accomplir.

Car il ne faut pas croire qu'il n'y eût un coin de scepticisme^ de découragement triste, de laisser- faire et de laisser-aller dans cette belle ^me, quand il considérait le monde en masse dans ses éternelles aspirations et dan» ses éternelles rechutes. Il désirait l'amélioration de l'homanité en masse plus qu'il n'y croyait. L'histoire, qui se répète avec tant de monotonie de siècle en siècle, lui faisait peur. « Si elle allait se répéter encore après nous? » me disait-il quelquefois.. .

Mais ces courts moments de doute ne prévalaient pa» sur sa charité active pour le genre humain. Le miserBor super turbam, ce mot de l'Évangile, était devenu le sien. Il se consolait de moins espérer en agissant de jour eir jour davantage pour le soulagement des misères humaines. De poëte de fête qu'il avait été jadis il s'était feit poëte de douleurs, sœur de charité de tout ce qui recourait à lui, soit pour une misère de corps, soit pour une misère d'esprit; ses journées entières appartenaient à la foule.

Il faut avoir assisté cent fois comme moi à ces consoltations de ce médecin des âmes, dans son antichambre^ pour se faire une idée du bien qu'il avait fait à la fin de sa journée, avant de reposer sa tête sur son oreîillffr de bonnes œuvres.

On sonnait, il allait ouvrir.' C'était un pauvre ouvrier qui venait de perdre sa femme dans la nuit et qui n'avait pas de quoi lui acheter un linceul ou une bière ! Bérangsr le faisait asseoir, pleurait avec lui, lui donnait un verre de vin pour relever ses forces, ouvrait son tiroir, coi!I{k tait en petites pièces de monnaie la somme strictement nécessaire pour le pieux devoir, l'enveloppait dans fmc

page déchirée de ses vieilles éditions pour la glisser dans les doigts du pauvre veuf, afin de ménager sa pudeur en ne laissant ni briller ni sonner le métal de l'éclat ou du bruit de l'aumône. Il accompagnait l'ouvrier jusque sur l'escalier; je l'entendais embrasser l'inconnu et lui adresser de marche en marche, avec sa grosse voix voiléej un adieu aussi ému et aussi prolongé que si cet inconnu avait été son frère.

Puis venait une belle jeune fille dont le père, mécanicien ou typographe, avait parlé de Béranger à sa pauvre famille ; elle entrait en rougissant et demandait à parler en particulier au vieux poëte. Il l'emmenait dans une embrasure de croisée au fond de la chambre, et j'entendais de ma place des sanglots mal étouffés, interrompus de délicates confidences : c'était une consultation.de l'amour indécis pour savoir si elle devait accueillir ou repousser des propositions de mariage d'un jeune ouvrier sans fortune, dont la demande n'agréait pas à ses parents. Il fallait que Béranger se chargeât de la négociation sans connaître ni le père, ni la mère, ni le prétendant.

Il s'en chargeait, après une enquête scrupuleuse sur la situation, sur le caractère et jusque sur le cœur des deux amants. Il prenait son crayon, il écrivait les noms, les adresses, les heures. « — J'irai, mon enfant, j'irai dece main, disait-il; je tâcherai d'arranger cela pour le « mieux. Votre mère me dira ses raisons, votre fiancé u ses ressources. Je le recommanderai à nos bons amis les « Pereire, qui font du travail le ministre de l'opulence. »

La jeune fille, dans sa joie, jetait naïvement ses bras autour du cou du poëte. « — Allons, allons ! pourquoi « m'embrasser ainsi avant le succès?» lui disait, en se refusant à ses étreintes, le vieillard ; « je n'ai pas encore « mérité ma récompense. » Mais les larmes de la belle enfant mouillaient déjà ses mains.

KÉRANGËR. ' 373

Puis deux vieux concierges infirmes, l'un soutenant l'autre, sonnaient timidement à la porte de ce cinquième étage. Béranger les conduisait lui-même à son canapé de paille; il écoutait patiemment le récit de leur détresse et les vœux de leur vieillesse : c'étaient deux lits dans le même hospice, poul* ne pas mourir séparés après une longue vie de bonheur, de travail et de souffrance en commun. Béranger écrivait à l'instant pour eux une lettre à quelques-unes des administrations de la charité publique; son nom était une clef qui ouvrait les Cœurs comme les ministères. On savait assez qu'il ne demandait jamais que pour les autres, et qu'il se dépensait lui-même jusqu'au nu avant de demander une obole de la pitié d'autrui. Les pauvres infirmes s'en allaient consolés ; on entendait leurs bénédictions monter à mesure qu'ils descendaiçnt, du fond de l'escalier : « Ah ! quelle bonne pensée nous (( avons eue de monter à lui en voyant son portrait dans ({ notre loge ! »

Puis c'étaient de jeunes ouvriers en grand nombre qui se trompaient de vocation en prenant leur travail manuel en dégoût et qui s'admiraient eux-mêmes dans des vers incultes qu'ils prenaient pour des promesses de génie, parce qu'ils ignoraient les conditions rares et providentielles du vrai génie. Us venaient, leur rouleau crasseux sous le bras, solliciter un encouragement du maître. Béranger avait la patience de les lire ou de les écouter, mais il avait la conscience de les décourager rudement. « Allez, « allez, cela ne vaut rien ; faites des souliers, faites des « chapeaux, faites des habits, et ne faites jamais de vers. « Vous me voulez du mal aujourd'hui de contrister votre

« anaour-propre déplacé, vous m*en voudriez bien davan- <( tage dans dix ans de l'avoir encouragé. Laissez chanter « les rossignols pour les heureux oisifs de la terre qui se « lèvent tard; quant à vous, mes amis, n'écoutez chanter <( que le coq, qui est le réveille-matin du bon ouvrier ! »

Ainsi se passait toute sa matinée jusqu'à l'heure où ce courtier des misères prenait sa canne et son chapeau pour sortir.

Il s'en allait à pied, dans la poussière ou dans la boue, d'une extrémité, de Paris à l'autre : il présentait ses requêtes à toutes les administrations, il quêtait pour le pauvre chez tous les riches, il visitait dans tous les hôpitaux les malades pour lesquels il avait obtenu un lit; puis, quand il lui restait un peu de marge de sa journée, après ces sacrés devoirs accomplis, il venait s'asseoir et causer au coin de mon foyer ou au chevet de mon lit avec la quiétude d'une conscience qui a la satisfaction de sa journée sur le cœur. •

Et cette vie il ne la dévouait plus à aucune vaine et secrète popularité, il la dévouait véritablement et uniquement à Dieu et aux hommes : on le voyait au recueillement respectueux de sa physionomie et au timbre ému de sa voix quand la conversation déviait vers les choses éternelles. Sa piété philosophique croissait en lui avec les années sérieuses de la vie. Ses œuvres n'étaient pas seulement des instincts satisfaits, ses œuvres étaient ses prières. Une des femmes qui le servaient dans ses derniers mois raconte qu'elle le surprit quelquefois agenouillé dans sa chambre, les mains jointes sur le bord du lit,

comme Fenfant qui se souvient des attitudes de sa mère. Il avait trop de goût pour être impie; il avait trop d'âme pour être sans conversation dans la langue des soupirs avec le pays des âmes.

La mort récente de la compagne de sa vie jeta une ombre visiblement plus grave sur sa physionomie. Je le vis le lendemain de cette perte : il n'affecta point un de ces deuils qui refusent d'être consolés. Il sentait que l'heure naturelle des départs était arrivée pour tous les deux, et que les douleurs qui finissent la vie ne peuvent pas être déplorées comme celles qui la commencent. <( Cette pauvre Judith », me disait-il en essuyant ses yeux encore humides de la matinée des funérailles, « cette pau- <( vre Judith me précède de peu dans le voyage. J'aurais « regretté qu'elle m'eût survécu, infirme et isolée comme <( elle était! Je serais mort avec des angoisses sur son « sort, et tout est pour le mieux. Je vais faire mes prépaie ratifs afin que le peu que je laisserai en m'en allant ne « soit pas perdu pour ma pauvre famille.

(c Vous ne le croiriez pas, mon ami », ajouta-t-il avec un accent de tendresse qui vibre encore dans mon oreille, « vous ne croiriez pas que ce qui m'inquiète le plus main- <( tenant, c'est vous ! Où en êtes-vous de vos lourdes affai- <( rcs? J'en suis plus tourmenté que de mon propre sort! • « Je songe à vous le jour et la nuit. » Je le remerciai et je le rassurai en lui affirmant que, si la Providence me laissait encore quelques heures de travail avant le soii;, j'étais sûr de suffire à tout et de ne laisser personne dans la peine ou dans l'embarras après moi, et j'entrai avec lui dans quelques détails de coin du feu. « Ah ! que vous

(( me faîtes de bien I » reprit-il en me serrant la main dans ses deux mains, a Je m'en irai plus content si je (( vous laisse, vous et ce qui vous appartient, dans le « repos et dans la sérénité des derniers jours. »

La femme âgée qu'il venait d'ensevelir s'était appelée Lisette dans sa folle jeunesse, elle s'était appelée M"' Judith dans son âge mûr. On a cru qu'on pouvait l'appeler tout bas du nom du poète dans sa vieillesse, je l'ignore. C'était une femme de quatre-vingts ans passés^ d'un port d'impératrice déchue, d'une conversation contenue, mais très-distinguée et très -fine, à la hauteur de tout esprit et de toute âme. a Je ne suis pas la rose, mais j'ai habité avec elle. »

On voyait que Béranger, Manuel, Chateaubriand, Lamennais, Hugo, Michelet, Benjamin Constant^ Thiers, Mignet et cent autres, Lebrun, Havin, hommes d'élite, avaient passé par cette chambre qifi précédait celle du solitaire, salle d'attente de cette royauté de l'esprit et de la bonté qu'on venait saluer dans Béranger.

Je m'y arrêtais souvent pour attendre 1© poëte quand par hasard il n'était pas rentré à l'heure de mes visites! Cette femme était si belle, si gracieuse, si intelligente à demi-mot, d'une sagesse si souriante et cependant si sérieuse sous son poids d'années, que je ne trouvais jamais l'heure longue dans son entretien. J'aurais aimé à connaître son histoire ; d'autres la raconteront sans doute.

En traversant la chambre vide de Judith, quelques jours après sa mort, je fus étonné et attendri de voir un chapelet encore suspendu à un clou contre la muraille, à la place où avait été son lit; tout auprès, un petit por-

BÉRANGëR. 377

trait de Béranger jeune était suspendu à un autre clou. Tout se rencontre dans ces longues vies qui traversent mille hasards, qui passent par tous les caprices du sort et par toutes les aventures du cœiir, depuis l'amour jusqu'à la célébrité et depuis la célébrité jusqu'à la solitude. Nous sommes tous un poème ou une chanson : il ne faut que savoir y lire !

Cette mort, que je ne croyais qu'un accident, fut un signal; depuis ce jour Béranger s'affaiblit, non de la tète ni du cœur, mais des jambes. Il regretta vivement de ne plus avoir la force de traverser à pied la ville pour venir, comme l'année dernière, s'asseoir quelques heures au foyer de ses amis éloignés et souvent au mien. Je multipliai mes visites à la rue de Vendôme : rien n'était changé, ni dans ses entretiens, ni dans son visage, ni dans la gracieuse nonchalance de ses habitudes dans sa chambre. Il entrevoyait bien la pente, mais nullement la mort; nous en parlions quelquefois, mais comme d'une éventualité générale qui ne menaçait aucune vie en particulier. « Du reste, me dit- il avec un ton d'indifférence « la dernière fois que je causai assis avec lui, j'en ai « assez; j'approche de quatre-vingts ans, je n'ai rien « de nouveau à voir et peu de choses à aimer devant moi : (( à quoi bon traîner dans le vestibule quand les paquets « sont faits et qu'on n'attend plus personne ? Il y aura ({ cette différence entre ma naissance et ma mort, que je (( suis arrivé malgré moi et que je partirai de mon plein « gré ! Que Dieu fasse donc pour le mieux ! » ajouta-t-il. Puis il se reprit à rouler une boulette de mie de paiu dans ses doigts, comme Danton en roulait devant le tribunal où l'on délibérait sa mort.

Il était à table, ce jour-là, en manches de chemise, accoudé le bras droit sur la nappe devant un morceau de pain et un morceau de fromage, -et une bouteille de vin ; il avait essayé d'en boire une goutte pour se rendre un peu de force en rentrant de son jardin, où il était descendu prendre un dernier rayon de soleil. Un homme de bon cœur et de bon esprit, M. Havin, assistait, hélas! à cette agape. Je vis de l'humidité dans ses yeux.

Je commençais à m'alarmer de cet affaiblissement sans cause, mais j'espérais qu'il descendrait très-lentement ces années qui sont les dernières marches de la vie et qui touchent au plain-pied de la tombe. Les circonstances me forçant à m'éloigner de Paris, j'allai lui dire adieu la veille de mon départ.

C'était le 1" juillet de cette année, à cinq heures de l'après-midi. Je trouvai le visage du concierge consterné : on venait de rapporter le malade presque évanoui de son jardin. Je montai; les deux servantes, presque en larmes, me chuchotèrent à voix basse dans la première chambre les inquiétudes des médecins et l'afTaiblissement progressif. Il veut vous voir, me disaient-elles, mais il ne faut pas le faire parler. Elles m'introduisirent : il était entre les bras de M. et de M"® Antier, ses pieux amis, qui demeuraient dans la même maison pour être plus à portée de son cœur et de sa voix.

Le mari et la femme retendaient, avec des soins de mère et de père, sur son canapé; ses pieds sans force touchaient encore à terre; son visage était pâle, mais serein.

Son regard reprit, en me voyant, toute sa lumière inté-

rieure, et sa boucjie même un doux sourire. — « C'est un adieu », me dit-il en me tendant sa grosse main et en serrant fortement la mienne. — « Oui », lui dis-je, « mais M ce n'est pas un long adieu : je reviendrai plusieurs fois <( à Paris dan^ le cours de Tautonine; en attendait, ne <( m'écrivez pas, mais faites-moi souvent donner de vos « nouvelles par M. Antier, qui sera votre main et votre <( cœur. — Eh bien! adieu 1 me répéta-t-il plus tendre- « ment. Que Dieu vous ramène, et je vous en prie» , ajoutat-il à plusieurs reprises, « parlez bien de moi, de mes , « regrets, de mon attachement à M"® de Lamartine et à « votre charmante nièce. Dites-leur de prier pour votre « ami ! Je ne souffre pas, je ne me sens pas bien malade' « encore. J'ai bon appétit, mais vous voyez comme je (( suis faible. Adieu encore ! et adieu à votre maison ! »

Je m'éloignai, je descendis cet escalier que je ne remonterai plus. Quelques jours après, je reçus plusieurs lettres successives de M. Antier, qui m'écrivait les phases de la maladie, tantôt alarmantes, tantôt rassurantes. Les journaux du 16 juillet m'apprirent à la fois la mort et les funérailles. La France avait perdu beaucoup, moi davantage.

Si je sondais mon cœur, j'y découvrirais un vide immense d'affection, d'habitudes, de consonnances d'esprit, d'heures nonchalantes, mais nécessaires à la journée, creusé en moi par cette seule chambre vide maintenant dans une maison de la rue de Vendôme l Ah ! les dernières amitiésj... Il n'y a plus rien devant que des indifférences, il n'y a plus rien derrière que des tombes! Il faut mourir !

Mais il y a une vraie consolation cependant pour rhomme qui aime son pays : c'est que, celui que vous regrettez comme un ami, tout un peuple le regrette avec vous comme un citoyen irréparable. C'est que le peuple a été digne de lui-même le jour où il a porté en terre ce grand plébéien !

peuple ! qui t'es montré si sensible, si reconnaissant et si pieux ce jour-là, autour d'un cercueil, que ce jour te soit compté devant l'histoire, devant les hommes et devant Dieu comme une victoire ! Garde dans ta mémoire et transmets à celle de tes enfants ce beau mouvement de ton cœur national. Il atteste que, si tu aimas trop la gloire, cette héroïque faiblesse des soldats, des poètes et des peuples, tu aimas du moins du même amour la probité, le désintéressement, le patriotisme, la liberté personnifiée dans un cercueil qui n'emporte pas tout avec lui dans la terre, puisqu'il reste tant de millions d'hommes pour l'honorer!

Et quand on te reprochera, comme je l'ai fait quelquefois moi-même, ton goût excessif pour le bruit et la fumée des champs de bataille, tes distractions de la liberté par le clairon, le tambour,* le refrain de caserne ou de cantine, tes étourderies d'enfant, tes inconstances, tes versatilités, tes oublis, tes ébullitions et tes prostrations alternatives, baisse la tête et rougis devant tes fils et devant tes pères; mais relève-la aussitôt avec un fier repentir, et dis-leur pour toute réponse : « Tout cela est vrai peut- « être, mais, tel» que je suis, fêtais au convoi de Béranger, « Savez -vous ce que cela veut dire? Cela veut dire : Je « suis encore le peuple français. »

BÊRÂNGËR. 381

Élevons un mausolée à cet homme de notre chair et de notre sang, à cet homme qui personnifie si bien nos faiblesses dans son âge de faiblesse, nos vertus dans son âge de vertu! Il n'a fait que des chansons! direz-vous. Il a fait plus, il a fait exemple; il a fait plus encore, il a fait l'âme d'un peuple! Et Selon, donc! qui avait rétabli un moment la liberté d'Athènes, sa patrie, n'avait-il pas fait des chansons pendant toute sa jeunesse? n'était-il pas le JBérangerde la Grèce?

Construisons ce mausolée œre publico^ sou par sou, avec le denier du pauvre et du riche; afin que ce sépulcre impartial, voté par les uns, adopté par les autres, soit l'autel de la concorde et devienne la propriété commune de tous ceux qui aiment la patrie jusque dans ses égarements, la liberté jusque dans ses éclipses, la probité jusque dans ses haillons! Appelons nos plus illustres sculpteurs pour tailler dans le marbre penthélique de ce toml)eau du pauvre grand homme les bas -reliefs d'une immense frise coînmémoratoire de ses chants, de sa vie, et surtout de sa vieillesse, la vraie gloire pure de sa vie. ^ue les sujets de ces bas-reliefs soient choisis avec scrupule pour l'édification et non pour la corruption du peuple. Les tombeaux ne doivent chanter que l'immortalité ! Ils ne doivent parler que de vertu ! Nous n'y représenterons ni la démocratie en goguette, ni la jeunesse en orgie, ni l'armée de 1815 venant imposer les lois de la baïonnette à une nation libre et pacifiée, ni le trône tombé sous les chansons de 1830.

Non, mais nous y graverons en reliefs de marbre : ici Ja victoire défensive remportée, non pour la gloire d'un

homme, mais pour les frontières de la patrie; là le drapeau tricolore ralliant trois fois en soixante ans le peuple invincible, deux fois contre l-étranger, une fois contre lui-même et contre Tanarchie ! — Ailleurs la sainte alliance des peuples se garantissant dans une équité fraternelle la mutuelle indépendance par le respect des nationalités. — Plus loin la tolérance religieuse affranchissant les consciences de la loi des États pour laisser à la croyance sa seule conviction pour règle, et à la piété sa seule sincérité pour honneur. Chaque médaillon de ce monument sera une page de la vie intime, plus belle encore que la vie politique du grand homme.

Dans le premier de ces bas-reliefs, on le verra, dans la maison de sa pauvre tante, à Péronne, écoutant les leçons de la Providence jiar la bouche de cette seconde mère, leçons qui devaient lui remonter un jour au cœur comme ces sèves d'automne qui donnent les fruits à l'homme après que les fleurs folles sont tombées.

Dans le second, on le verra, dans l'atelier d'imprimerie de M. Laisney, prenant dans le casier et maniant d'une main novice ces lettres qui contiennent toute l'âme de l'humanité et auxquelles il devra un jour son immortalité.

Dans le troisième, il sera représenté dans son costume populaire, entr'ouvrant la porte d'une mansarde où un ouvrier malade repose sur son grabat, au milieu d'une famille sans pain^ apportant à ces misères, qu'il a connues lui-même, l'assistance dans la main, la charité dans le cœur, le sourire de l'espérance sur les lèvres.

Dans le quatrième, on le verra dans sa chambre d'artisan au repos, recevant la visite des puissants du monde qui viennent le tenter par des honneurs et des richesses, et refusant tout de tout le monde pour rester salarié de Dieu seul et pour demeurer plus semblable à ce peu|)le

BÉRÂNGER. 383

qui ne le comprendrait plus si bien s'il était plus haut que sa condition.

Dans le cinquième, on le verra s'entretenir des plus hautes questions de diplomatie avec M. de Talleyrand, de politique avec Manuel , de gloire avec le général Foy, d'économie publique avecLaffitte ou Pereire, d'éloquence civile avec Royer-Collard , de république avec Lafayette, d'histoire avec Mignet, Thiers, Michelet ; de monarchie avec Chateaubriand, de poésie avec Hugo, de Dieu avec Lamennais, d'amitié avec Antier.

On passera ainsi successivement dans une revue immobilisée par le ciseau de nos grands statuaires toutes les heures ressuscitées de cette vie étrange d'homme d'élite et d'homme de foule, qui, par un privilège unique, a touché aux faites et aux profondeurs de sa nation et de son siècle.

Et puisse un de ces statuaires amis m'ébaucher moimême, dans le dernier et dans le plus obscur de ces médaillons, agenouillé au pied de cette tombe, et pleurant dans l'ombre, non des larmes politiques, mais des larmes, cordiales, sur l'ami que je ne reverrai plus que là où iL n'y a plus de larmes !

Il y avait, vers la fin du xvii* siècle, dans les environs de Stettin, en Poméranie, une famille d'antique origine de ce nom qui servait l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le dernier rejeton de cette illustre lignée. Il fut nommé, à la fin de la guerre de Sept ans, chambellan du grand Frédéric. C'était en 1765; il avait vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de dragons. Vers la fin de sa vie il désira se reposer dans un château plus près de Berlin ; il quitta ses terres de Poméranie et acheta le manoir champêtre de Tégel, ancienne résidence de chasse de la maison royale de Prusse, et il s'y établit avec la veuve du baron d'Holwede, qu'il avait récemment épousée. Le vrai nom de M"** d'Holwede était M"® de Golomel, du nom d'une famille française de la Bourgogne réfugiée en Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Les Golomel étaient des gentilshommes verriers, qui transportèrent leur noblesse industrielle en Prusse.

Georges de Humboldt en eut deux fils : l'aîné, que j'ai connu dans ma première jeunesse, était Guillaume de Humboldt ; le cadet fut Alexandre de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit à Tégel, le 14 septembre 1769. Le» deux frères passèrent leur heureuse enfance dans ce château. Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fît réédifier sous la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres tourelles, et qui conservait au manoir royal sa physionomie féodale.

Le prince de Prusse venait chaque année faire visite à la famille de Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pères. Goethe en immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades.

Une forêt de pins sauvages et ténébreux environne le château de Tégel, et le sépare de Berlin. Il a pour horizon^ au midi, de beaux jardins, des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homère de l'Allemagne, Goethe, y vint à pied pendant l'enfance des deux frères, et son sourire caressant bénit leur avenir. Leur première éducation était alors confiée à Campe, ancien aumônier du régiment de dragons de leur père. Campe était devenu l'ami de la maison; c'était un homme d'élite, très- capable et très-digne d'élever un savant et un homme d'État, tels que furent Guillaume et Alexandre de Humboldt, deux frères éclos du même nid, pour une double célébrité.

En 178d, Campe accompagna à Paris l'aîné de ses élèves, Guillaume de Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la révolution européenne qui allait modifier le monde. A son retour, il quitta le château de Tégel, pour aller fonder à Hambourg l'institut d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingué, le remplaça, devint l'ami de la noble famille, et, après la dispersion des deux frères, fut chai'gé par eux de gouverner leur terre de Tégel.

Page 1