‹ Souvenirs et portraitsChapitre 24 sur 24 · ARAGO A HUMBOLDT · texte numérisé non relu

ARAGO A HUMBOLDT

(Lettre écrite en fraci^ais.)

a Paris, ce 3 juin 1848.

(( Mon cher et illustre ami,

« Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualité de ministre plénipotentiaire. Il est parti animé dea

meilleurs sentiments, d'idées de paix et de conciliation les plus décidées. Et voilà qu'aujourd'hui votre chargé d'affaires s'est rendu chez notre ministre des affaires étrangères pour lui rendre compte des inquiétudes que la mission de mon fils a excitées dans votre cabinet et parmi la population berlinoise. Me voilà bien récompensé, en vérité, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrivée au pouvoir, pour maintenir la concordé entre les deux gouvernements, pour éloigner tout prétexte de guerre ! A qni persuadera- t-on qu'animé des sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti à laisser investir Emmanuel d'une mission diplomatique importante, s'il avait été en désaccord avec moi, s'il appartenait à une secte socialiste hideuse, au communisme; car, j'ai honte de le dire, les accusations ont été jusque-là! Au reste, j'en appelle à l'avenir ; toutes les préventions disparaîtront lorsque Emmanuel aura fonctionné. Votre chargé d'affaires regrettera alors la réclamation intempestive qu'il a adres*^ sée à M. Bastide.

(( J'ai reçu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au monde ne peut m'étre plus agréable que d'apprendre que tu me conserves ton amitié. J'en sui» digne par le prix que j'y mets. J'ai la confiance que ma conduite dans les trois derniers mois (j'ai presque dit dans les trois derniers siècles) ne doit me rien faire perdre dans ton esprit.

«Tout à toi de cœur et d'âme,

(( F. Arago. »

Humboldt rétablit les caractères à la cour de Berlin, et le jeune et honnête diplomate y resta justifié et honoré comme il le méritait.

Humboldt vécut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, où. ses forces commencèrent à défaillir.

Aucune préoccupation religieuse ne se manifesta en lui à ses derniers moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientôt fermer ses yeux pour jamais. Il entendait par nature ces ensembles et lois générales relatives à la matière par qui le monde est gouverné. On remarque à peine dans sa correspondance une certaine honte de son ignorance des phénomènes évidemment intellectuels des hommes.

« Hier, écrit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parlé avec beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reçues; un certain nombre de dames d'Elberfeld se sont engagées à travailler à sa conversion au moyen de lettres anonymes, et lui ont annoncé leur intention : ces lettres arrivent de temps en temps. Il a reçu de Nebraska une lettre dans laquelle on lui demande où les hirondelles passent l'hiver. — «Cette question n'est-elle pas encore pendante?» ai-je repris. — « Sans doute, a répondu Hum-^. boldt; je suis là-dessus aussi ignorant que qui que ce soit. » Puis, prenant un air comique d'importance : « Je n'ai pas écrit à Nebraska. Ce sont là de ces choses qu'un savant ne doit pas avouer. »

Une dernière lettre de lui à M^^*' Ludmilla Assing, nièce chérie de son ami Varnhagen, témoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint le cœur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt arrive de Potsdam et ne le retrouve plus.

Il écrit alors à Ludmilla :

« Berlin, 12 octobre 1858.

« Quel jour d'émotions, de deuil, de malheur pour moii que celui d'hier ! J'avais été mandé par la reine à Pota-

dam pour prendre congé du roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il était ému. Je reviens- chez moi à six heures du soir, j'ouvre votre lettre, et j'apprends la douloureuse nouvelle, bien chère et spirituelle amie! Il a donc dû être enlevé à cette terre avant moi, qui suis nonagénaire, avant le Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que l'Allemagne a perdu un grand écrivain qui savait adapter toutes les nuances du plus noble style aux sentiments lés plus délicats; qu'est-ce que la forme à côté de tant de pénétration, d'esprit, de noblesse d'âme, de sagesse et d'expérience ! Vous seule savez et pouvez apprécier ce qu'il était pour moi, l'isolement complet dans lequel me plonge sa perte. J'irai bientôt vous voir et vous parler de lui.

« Al. de Humboldt. »

Ainsi l'instinct de l'amitié se fait sentir dans ceux-là même qui n'en ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme pour un bonhomme qui n'était qu'en apparence habile, mais qui dévoilait dans sa correspondance secrète une malignité offensive pour ses meilleurs amis. Humboldt était prodigieusement soucieux de sa mémoire dans la postérité. Non content de conserver, en les numérotant, toutes les lettres qu'il recevait à sa propre louange et la plupart de ses propres billets, il «écrivait plus confidentiellement à son ami Varnhagen, en le faisant dépositaire de ses sentiments secrets envers ses correspondants.

Beaucoup de ces billets étaient pleins de malice et d'allusions offensantes à ceux qu'il honorait en public et qu'il égratignait en secret. Telle était, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert, époux de la reine Victo-

LES DEUX HUMBOLDT. d09

ria d'Angleterre, qu'il traitait avec une odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingué, lui eût témoigné et écrit à lui-même des lettres aussi pleines de convenance que d'affection. Il en était de même de plusieurs personnages notables de Berlin.

Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nièce de Varnhagen, après la mort de son oncle, dévoilèrent des secrets qui parurent des noirceurs, et qui n'étaient que des imprudences de la vanité. L'opinion publique y vit un scandale de duplicité et d'ingratitude. La mémoire de Humboldt en fut ternie. Oa se reprocha d'avoir été la dupe de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacré que lui-même, et, si sa réputation de savant resta la même, sa réputation de bonhomme déclina peu de jours après sa mort. Je n'en fus point surpris.

La nature ne trompe jamais : la physionomie de Humboldt, seul langage par lequel le caractère d'un homme voilé se révèle à ceux qui savent y lire, n'avait de la véritable candeur que l'affectation. Son faux sourire, expression habituelle de sa bouche, devait éclater quand il était seul, et ses confidences ouvertes devaient démentir ses prétentions cachées.

Telle est l'impression que ce double caractère de ses traits avait toujours produite involontairement sur moi : un savant véritable, enclin au mépris de la race humaine et dans lequel la science seule était vraie ; mais une science bornée, comme une science moderne, qui faisait calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on pouvait écrire en chiffres au lieu de l'écrire en enthousiasme et en contemplation.

Un Allemand, un Prussien, un homme d'une prodigieuse instruction, un voyageur en Amérique et en Europe, un écrivain, non pas du premier ordre, car sans âme il n'y a pas d'écrivain, mais un homme d'un talent

froid et suffisant à se faire lire; un homme, de plus, qui, par son industrieuse habileté dans le monde, par ses amitiés intéressées avec tous les savants étrangers, et par l'art de les flatter tous, est parvenu à les coïntéresser à sa gloire par la leur, et à se faire ainsi une immense réputation sur parole : réputation scientifique, spéciale) occulte, mathématique, sur des spjets inconnus du vulgaire; réputation que tout le monde aime mieux croire qu'examiner; gloire en chifl*res, qui se compose d'une innombrable quantité de mesures géométriques, barométriques, thermométriques, astronomiques, de hauteurs, de niveaux, d'équations, de faits, qui font la charpente de la science, et dont on se débarrasse conmie de cintres importuns quand on a construit ses ponts sur le vide d'une étoile à l'autre; espèce de voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour la science, au profit des savants pauvres et sédentaires à qui il ne demandait pour tout salaire que de le citer.

Qu'est-ce que la gloire? ai-je dit un jour : Cest m nom souvent répété. — Jamais nom ne fut ainsi plus répété que celui de M. Alexandre de Humboldt.

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