MA1.W1ELLE
Au lieu que tantôt, ce sera merveille ! Nous voterons pour la première fois a tètl: keposée.
Ces persiflages héroïques , saillies dignes de Socrate, où se complaisent les gens de cœur qui savent mourir , circulèrent au milieu des éclats de rire avec le punch qui remplissoit tous les verres 2.
* Valazé avoit été rapporteur dans le procès du roi , et Ducos, qui partagea son opinion , devoit lui tenir compte de son ardeur à soutenir l'accusation avec toute la constance et toute l'àpreté de son inflexible caractère.
2 Cette transition paroitra un peu brusque dans une discussion qui ponvoit donner lien à de si riches développements. J'en avois probablement ainsi jugé autrefois, car toutes les autres parties de la composition étoient subordonnées à celle-ci dans mes premiers essais. A force d'y réfléchir, et j'y ai mis le temps, je me suis convaincu que cet épisode entièrement philosophique me faisoit sortir de la spécialité de l'histoire; qu'il étoit de toute invraisemblance qu'il eût occupé beaucoup de moments dans le dernier banquet des Girondins , et qu'il ne pouvoit que jeter une langueur plus ennuyeuse encore que solennelle dans un drame déjà trop prolongé, dont le sujet est connu et le dénouement prévu dès le frontispice du livre. Qu'aurois-je pu
490 LES GinOMM.NS.
A compter de ce moment, la conversation devint plus générale, plus bruyante, plus expansive; les sentiments
faire d'ailleurs autre chose que de copier le Phéclon de Platon avec celui de Moïee Mendelssohn, en assujettissant la magnifique simplicité de leurs raisonnements à de certaines combinaisons de style, modifiées selon l'éducation, l'esprit et le naturel des personnages, et sur lesquelles je n'ai peut-être insisté que trop jusqu'ici, parce qu'elles m'offroient le seul moyen imaginable de varier au moins, par la couleur tranchée des discours, le fond monotone d'une scène sans action et sans péripétie. Je crois qu'on tombera volontiers d'accord avec moi si on daigne se rappeler que l'époque où l'action se passe est incontestablement la plus étrangère à toute saine idée de psychologie qui se soit rencontrée jamais dans l'histoire de la société, et que je n'aurois pu l'animer dans les débats, pour n'être pas invraisemblable et absurde, que de quelques pâles reflets de la philosophie du dix-huitième siècle, dont personne aujourd'hui ne veut entendre parler. Cette combinaison , la seule qui approchât du vrai, auroit jeté quelque ridicule sur les interlocuteurs et sur la question elle-même, et il n'y avoit rien de plus contraire à mon dessein.
Un homme de beaucoup d'esprit, bien connu par son aptitude à retenir des anecdotes charmantes et des mots délicieux, qu'on chercheroit vaii.ement ailleurs, raconte que les Girondins, dont il a gardé quelque souvenir, finirent par aller aux voix sur la discussion, et que la cause du spiritualisme et de la divinité tut perdue à la majorité d'une voix. Cette historiette est bien triste, mais j'ai le bonheur de n'y pas croire, et dans aucune hypothèse je ne m'en serois servi. Je me suis donc borné à faire résumer en quelques mots par quatre de mes personnages, Le Hardy, Fonfrède, Brissot et Fauchet , les propositions morales, physiologiques, philosophiques et religieuses qu'il auroit fallu développer. Ce texte e&t vaste, sans doute, et peut donner matière encore à un beau livre, après Mendelssohn et Platon, sous la plume d'un spiritualité éloquent et passionné. A la considérer sous ce dernier point de vue , je ne fais aucune difficulté de convenir que j'y ai renoncé par impuissance,
s'échangèrent avec plus de rapidité, les caractères se dessinèrent avec plus d'énergie. Quelques hautes réflexions, quelques souvenirs graves ou louchants, quelques regrets échappés à l'âme se firent encore entendre de loin en loin ; mais le tumulte des émotions ne tardoit pas à les entraîner , à les confondre dans une rumeur presque unanime qui n'exprimoit que la joie portée jusqu'au délire. Yergniaud, retombé dans ses préoccupations ordinaires, ne rioit que par intervalles , et quand un trait plaisant et inattendu le rappeloit aux convenances d'un festin libre et amical qui s'égaie en finissant. Fauchet, Duchâtel, Le Hardy, Brissot, plus étrangers encore à ces effusions du plaisir et de la folie, ne les troubloient pas du moins par une altitude austère et mélancolique. Leurs visages éloient empreints d'une telle sérénité qu'il n'y avoit pas un de leurs traits qui ne semblât sourire. — La plupart des autres, tout entiers au bonheur d'être encore une fois ensemble , s'y livroient avec cette verve d'enthousiasme , cette passion de jouir et cet abandon de l'insouciance qui distinguent l'esprit françois entre tous les caractères nationaux. L'approche d'une mort certaine étoit oubliée, ou plutôt elle stimuloit par un attrait de plus , par la secrète satisfaction de la vanité qui aime à s'exercer chez nous contre les malheurs inévitables , les démonstrations de la gaieté commune. L'émulation du dévouement n'étoit qu'une chose vulgaire, et qui ne valoit pas la peine d'être remarquée entre des âmes si puissantes ; mais l'émulation d'une stoïque indifférence et d'une intrépidité sérieuse n'étoit pas sans charmes pour des esprits si élevés. Les chances de la gloire politique dévoient être fort inégales pour les girondins aux yeux dt; la postérité; et s'il y avoit quelque moyen de compensation pour les foibles et les
obscurs, on pouvoit le trouver dans la manière de prendre la mort, qui est, en dernière analyse, l'épreuve décisive des véritables supériorités.
Depuis un an, les événements préparoient de jour en jour les girondins au dénouement de la grande tragédie où ils avoient accepté le rôle généreux de martyrs, et leurs ambitions jusqu'alors solidaires d'une même cause n'avoient jamais été plus franchement rivales. Il est présumable que, pour quelques-uns, l'émulation dont je viens de parler ne s'éveilla qu'à l'échafaud, qui étoit le dernier théâtre où elle eût l'occasion de ressaisir ses avantages.
Ducos et Boyer-Fonfrède, dont l'absolution avoit été promise à Camille Desmoulins , le tardif Las-Casas de la Révolution1, tombèrent plus inopinément que leurs amis sous la juridiciion intime et sympathique de Fouquier-Tinville et du bourreau. La proscription fut suspendue quelque temps sur eux comme l'épée de Damoclès, et ils faisoient à peine l'apprentissage de la prison, pour le crime alors inexpiable d'avoir défendu leurs collègues et leurs frères opprimés , quand la Montagne les jeta aux furies de la guillotine. L'idée de celte mort inopinée , qu'ils n'avoient pas même encourue , au témoignage de leurs plus cruels ennemis, venoit d'apparoître pour la première fois à leur esprit dans le texte d'une de ces tables sanglantes d'assassinat qu'on osoit appeler des jugements2. Aussi , je ne sais quel orgueil de
1 Cette belle expression n'est pas de moi ; elle est de M. Héal dans un des plaidoyers mémorables dont j'ai eu occasion de parler.
2 Camille Desmoulins étoit si loin de penser que Ducos et Fonfrède fussent condamnés, qu'il tortit de l'audience en versant des torrents de larmes. — Hé ta fi ! s'ccrioit-il, c'est moi <mi
courage et d'abnégation leur fit craindre de rester en arrière sur la résignation pleine de grâce et de gaieté de leurs compagnons d'infortune et de gloire ; et , comme il arrive d'ordinaire, ils enchérirent sur leurs transports en cherchant à les égaler. — Le plus sage des Grecs , au jugement des oracles, mourant parmi ses disciples pour la défense des libertés sacrées de la pensée , et s'am usant à aiguiser encore d'ingénieuses ironies , ne trouva que des pleurs pour réponse ; mais ses élèves ne mouroient pas avec lui, et si cette faveur leur avoit été accordée , ils seroient morts sans doute en riant comme les Athéniens de la Gironde.
A voir l'ivresse orageuse de cette fête sans exemple , on auroit cru qu'il s'agissoit de solenniser une victoire ,
les ai perdus en publiant mon Brissot dévoilé! Ducos, mon pauvre Ducos ! — Ce mélange de frénésie , de tendresse et de vanité donne jusqu'à un certain point la mesure des hommes de cette époque. Celui-ci n'étoit pas méchant , et sa moit a peutêtre absous sa vie. Camille Desmoulins, qui avoit sonné le glas funèbre des républicains de la Gironde, les suivit d'assez près à la mort comme chef de la conspiration des indulgents! c'est ainsi qu'on les appeloit! Terrible histoire que celle d'un peuple où les accusateurs des Girondins , où les persécuteurs proscrits pour indulgence emportèrent à leur tour les regrets des gens de bien! Que dis-je! si nous savions à fond le secret du 9 thermidor, nous y verrions Robespierre lui-même poursuivi comme continuateur du système de Camille qu'il avoit sacrifié. Les assemblées politiques font des coups d'état contre une influence qui tend à s'agrandir, contre un pouvoir qui s'affermit Mlles n'en font point contre la terreur. Toutes les fois qu'un gouvernement tombe, on peut établir en principe infaillible qu'il a été modéré dans son système, ou ridiculement maladroit dans la manière d'en changer. Je ne m'en rappelle point d'exemples, mais il v en a.
et c'étoit quelque chose de pareil eu effet , car l'opprobre que la tyrauuie triomphante achevoil d'imprimer à sa cause par ce monstrueux attentat contre la représentation nationale devoil retomber tôt ou tard sur les factieux, et laisser aux générations futures un profond sentiment d'horreur, capable d'empêcher à jamais le retour de leur exécrable puissance. Personne n'en jugeoit autrement. — Mais la réflexion n'entroit pour rien dans ]'é!an désordonné qui entraînoit alors tous les esprits. C'étoit jour de féerie et de délassement.
— Messieurs , s'écria tout à coup Main vielle , si vous voulez bien faire droit à ma motion, cette nouvelle jatte de punch — il nous en revient encore — , sera épuisée en l'honneur des belles qui no-us ont accordé un peu de compassion dans les mauvais jours que nous venons de subir. C'est le moins que nous leur devions , mais c'est tout ce que nous pouvons faire pour elles en ce moment de délivrance. J'espère que la discrète gravité de M. Duchàtel ne refusera pas de rendre cet hommage à une adorable récluse qui touche de près son cœur , ou mes observations m'ont trompé tantôt. Je cherchois son regard par suite d'une méchante habitude que les dames m'ont donnée , et je ne peux guère m'être mépris sur sa direction , car M. Duchàtel marche toujours tout seul. Honneur à son bonheur, et compliment sans rancune ! Je porte donc cette santé à la divine Cécile de.... à la céleste Cécile du.... — Oui diable me dira son nom!...
— Arrêtez, interrompit violemment Duchâtei , que ces derniers mots avoient tiré de sa rêverie. . . . — Le nom d'une femme est un mystère sacré qu'il n'est pas permis de compromettre dans la licence des festins, même
DBS ciino.NDJi\s. 405
quand on peut s'excuser comme vous par l'invraisemblance d'une supposition absurde et l'étourderie d'un cerveau échauffé !... — Vous n'avez pas la tète mûre , Main vielle !...
— Ah ! sur ce point, reprit Mainvielle, vous me permettrez de vous contredire. Mure s'il en fut jamais; elle va tomber î
— Ne craignez rien pour votre secret, si vous en avez un, dit Vergniaud; ne craignez rien, mon cher Duchâtel ; il sera en sûreté dans quelques heures. Je ne vois pas ici une bouche téméraire qui ose le violer demain. Le plus communicatif de nous tous . Mainvielle luimême, a\ec son abandonnement fougueux et irréfléchi, vous promet comme moi de devenir tantôt , sur ce qui vous concerne et sur une multitude d'autres choses , aussi taciturne que Valazé. Vous n'aurez pas même pour témoins les grues du poète Ibicus. Dissipe ce dernier nuage, Ducos ! chante-nous un de ces airs qui ont si souvent charmé nos soirées, et qui auroient ému les pierres de notre prison, si les pierres et oient encore sensibles aux chansons du poète. Achille chantoit. Chante, Ducos! prends ta lyre !...
ducos.
l/éphore le plus scrupuleux n'y couperoit pas une corde. Je vais chanter un pont-neuf.
CENSOXNK.
t n pont-neuf! je croyois que tu aspirois à t'élever aux plus hautes régions du Parnasse, à coté de Fabre et de Chénier , et tu te rabaisses au-dessous du vol ram-
pant de Laignelot1, jusqu'au badinage trivial de Pons de Verdun 2.
DUCOS
Par exception. Je ne m'y retrouverai plus. Cette idée
' Je ne me crois pas obligé dans ces notes, qui ne sont pas écrites, comme cela se pratique ordinairement, pour grossir le volume, à m'étendre en longues explications sur Fabre d'Eglantine et Cbénier. Leurs noms sont trop connus de tous les lecteurs pour avoir besoin d'être rehaussés par le luxe surabondant de la biographie et de la critique. Il n'en est pas tout à fait de même de Joseph-François Laignelot , député de Seine-et-Oise à la Convention nationale, qui vient de mourir fort obscur à l'âge de quatre-vingts ans. Jeune encore, Laignelot s'étoit annoncé au monde littéraire par une tragédie intitulée Agis, représentée en 1779, et dont le sujet présente un rapprochement singulièrement remarquable avec la destinée fort imprévue alors d'un tribun qui devoit prendre place un jour parmi les juges suprêmes des rois. Personne n'a pu oublier qu'Agis étoit un roi de Sparte qui fut mis à mort par son peuple. Laignelot a passé fort tranquille à Chaillot les années critiques de la restauration, fidèle au culte de Marat qu'il avoit beaucoup aimé, mais n'épanchant son enthousiasme religieux pour la sanglante idole de la Montagne que dans l'intimité du tête-à-tête le plus familier : au demeurant, homme doux, tranquille, de mœurs simples , de bonne conversation , fort occupé de littérature , et dont il n'auroit jamais été question, ni de son vivant, ni après sa mort, s'il n'avoit fait que des vers.
-Robeit Pons", natif de Verdun, et député de la Meuse à la Convention , étoit un de ces hommes qui réalisent leur esprit en petite monnoie. Il tournoit le conte, l'épigramme et le couplet avec une rare facilité, qui l'avoit fait surnommer la Providence de l'Âlmanach des Muses. La catalogue de sa bibliothèque annonce un goût éclairé et spirituel, quoiqu'un peu bizarre, et il n'est pas douteux qu'il auroit laissé intacte la réputation d'un littérateur aimable, s'il n'avoit pas eu la malheureuse fantaisie de devenir un personnage politique. De plus beaux génies que le sien ont échoué contre cet écueil.
m'est venue pendant l'ennuyeux réquisitoire de Fouquier-Tin ville, et je m'y suis livré volontiers pour me distraire du mauvais style du Ghâtelet1. La pièce est d'ailleurs de circonstance, comme vous allez voir, dans un banquet que nous devons apparemment à la munificence de Bailleul. J'ai rimé sa dernière et disgracieuse Odyssée2.
Et il entonna en effet le plaisant pot-pourri dans lequel il raconte avec une verve si comique l'arrestation de son ami :
L'n soir de cette automne , De Provins revenant...
Quoi? sur l'air de la nonne
1 Fouqirer-Tinville avoit été procureur au Châtelet, et c'est à cela que Dncos fait allusion. Fouquier n'étoit pas d'ailleurs un homme sans littérature , comme on pourrait le croire au méchant langage de sa défense. Il avoit débuté dans la carrière poétique par de petits vers fort doucereux , fort innocents , et surtout fort laudatifs à la gloire de Louis XVI et de sa famille. Les petits vers furent probablement mal accueillis ou mal payés, et c'est peut être le dédain du distributeur des grâces qui a valu à l'humanité un de ses plus exécrables fléaux.
* On a fort mal dit, comme le remarquoit le vieux Beaulieu dans la Biographie universelle, que c'étoit de sa propre arrestation que Ducos vouloit parler en improvisant cette chansonnette, qui ne manque pas d'agrément. Ducos fut arrêté à Paris même, en sortant de la Convention. La chanson resta, et je l'ai souvent oui chanter dans la rue, quelques années après, par une femme jeune encore qu'on disoit devenue folle d'amour pour le poète le jour de son exécution. Ce que je sais positivement, c'est que le contraste de ces traits abattus et de cette voix sanglotante avec les vives saillies de Ducos produisoit un effet inexpr mable sur mon cœur de jeune homme. J'ai entendu dire que l'infortunée étoit morte à la Salpêtrièrc. J'offre avec plaisir ce sujet de nouvelle* mes ara s, qui en tireront meilleur parti que moi.
498 LES lilllOADlAS.
Chanter mon accident?...
Non, mon honneur m'ordonne D'être grave et touchant...
La prononciation fortement accentuée de Ducos prêtait une vérité singulière au goût piquant avec lequel il imitoit les intonations et les broderies un peu maniérées d'un de ses jeunes compatriotes, déjà célèbre alors, et dont la Gasconne avoit beaucoup étendu la réputation. 11 fut interrompu par de bruyants éclats qui redoublèrent à ce vers solennel :
Peuple français, écoutez-moi sans rire!
Tous les vers naturels ou satiriques , tous les traits remarquables par le sel ou la naïveté de l'expression , furent accueillis avec le même élan , et la plupart se répétèrent en chœur '.
1 Tout ceci est exactement historique , et il y avoit en effet assez de mots saillants dans le pot-pourri de Ducos pour expliquer cet accès de folle gaieté, même entre des hommes naturellement sérieux, s'il avoit éclaté en toute autre occasion. Ceuxci sont riants et naïfs :
Je prenois le long du chemin On âne pour un jacobin. . .
De frayeur perdant la lè.'c rendant ce conflit soudain , On me prit pour une bête, Et c'est mon plus grand chagrin.
Si j'ai Pair d'un pauvre diable , C'est que je suis député. Etc.
Le jeune compatriote de Ducos dont il èfct question un peu plus haut est, comme on sait, le fameux Pierre-Jean Garât, qu'un biôjgra,)lie apporté le Pi'otée musical et Y Orphée v\0'
LtS (ilHOMUNS. j99
L'enthousiasme des refrains a quelque chose de contagieux ; les refrains couroient avec le punch ; les chansons se suceédoient, se croisoient, se perdoient les unes dans les autres , plus vives et plus turbulentes par leur confusion. C'étoit la boutade soldatesque pour Yigcr, la romance patoise du Comtat pour Duprat ; pour presque tous, les beaux airs patriotiques de la révolution, dégagés des cruautés de l'esprit de parti et des obscénités de la populace. La Gironde mouroit républicaine, mais elle n'avoit jamais mieux compris qu'en ce moment la nécessité de mourir pure de sa malheureuse alliance avec des passions frénétiques dont le débordement passoit sur la République comme une tempête, et ne devoit laisser derrière lui que des ruines irréparables.
Vergniaud avoit cessé de prendre part à la délirante expansion de ses convives. Depuis quelque temps il rouloit sa montre entre ses doigts sans la regarder. Tout à coup il l'ouvrit négligemment en la dégageant de sa double boîte cerclée en cuivre.
— Cinq heures ! s'écria-t-il ; oh ! que les belles nuits passent vite ! Ne nous reste-t-il plus rien de mieux à faire que de boire et de chanter? Ce n'est pas trop de deux heures peut-être pour penser, pour écrire, pour finir nos arrangements avec le monde, ou du moins pour dormir un peu.
Et quand il eut dit cela, il remonta sa montre par distraction.
— Le monde s'arrangera comme il pourra , répondit Mainviele. Je ne me suis jamais fort soucié de lui, et je m'en soucie moins que jamais. Penser, je m'en avise
derne, ce qui veut dire que Garât chantait à merveille, et cela lie dit rien de trop.
OOO LES GIRONDINS.
rarement. Ecrire, c'est un ennui. Quant à dormir, j'ai bien le temps.
Les Girondins , subitement ramenés cependant à une pensée sérieuse , s'étoient tournés en silence par un mouvement simultané du côté de Vergniaud, etparoissoient prêts à suivre son exemple , quand la porte de la salle s'ouvrit.
Les concierges et les guichetiers, accompagnés d'un huissier du tribunal , se rangèrent sur deux files poulies reconduire dans leurs cachots à mesure qu'ils répondoient à l'appel de l'officier judiciaire.
— Messieurs , dit Vergniaud en souriant , la séance est levée.
Cinq minutes après, la salle du festin, n'avoit plus d'hôte que Valazé.
Arrivés successivement au vestibule par groupes assortis, suivant l'habitude de tous les jours, les Girondins se rangèrent pour la dernière fois sous la direction de leurs guichetiers.
L'adieu accoutumé courut sur toutes les lèvres; il y fut suspendu par une réflexion rapide. Il n'y avoit plus entre eux d'espérances à concevoir, il n'y avoit plus de vœux à faire. Les paroles que les hommes s'adressent ordinairement en se quittant pour se revoir n'étoient plus à leur usage. Cette idée a quelque chose d'extraordinaire qui étonne les courages les plus affermis.
Us se regardèrent , se cherchèrent encore à la lueur des huit torches qui éclairaient l'étroite enceinte, se jetèrent dans les bras les uns des autres , et cette foislà presque sans prédilection de parti ni d'affection. Il n'y a rien qui rapproche et qui confonde toutes les nuances d'opinion et d'intérêt comme la présence de la mort.
Ils avoient voulu l'égalité avec tant d'ardeur ! — L'égalité , c'étoit cela.
Leur émotion étoit calme et fière, mais elle dut être profonde. Elle interrompit un moment jusqu'au rire inextinguible de Mainvielle.
— Messieurs, dit le principal guichetier, à vos places , et que personne ne bouge de son numéro. Ditesvous bonsoir ou bonjour, c'est naturel , et j'y prends beaucoup de plaisir ; mais il faut que le service se fasse,
et je ne suis pas ici pour vous attendre ! Vous vous embrasserez demain. . .
Et ces hommes si puissants une année auparavant , qui avoient démoli en se jouant le trône de Charlemagne , et foulé à leurs pieds toutes les vieilles constitutions des Gaules , se rendirent sans résister à l'ordre du valet des prisons.
Alors , les torches se divisèrent, s'abaissèrent sous des voûtes opposées , se perdirent dans les détours de quelques corridors , et on entendit gronder tout ensemble huit gonds de fer que les Girondins ne dévoient plus voir tourner devant eux.
In instant à peine s'éloit écoulé que le vestibule retentit d'un grand éclat de rire. Les guichetiers revcnoient.
Gensonné s'étoit trouvé tout à coup séparé de ses compagnons ordinaires. Il s'étonna d'être conduit dans un cachot qu'il ne connoissoit point , et qui ne paroissoit pas pouvoir admettre plus d'un prisonnier. Quoiqu'il lui coûtât d'être éloigné de ses amis pour le peu de moments qu'il a voit encore à passer avec eux , il ne pensa pas à se plaindre , car il avoit toute la résignation qui vient de la force ; mais sa surprise redoubla quand il vit le guichetier qui l'escortoit refermer la lourde porte en dedans , poser sa lanterne sur le pavé , et s'asseoir sans façon au pied de l'étroite couchette qui composoit tout l'ameublement de ce trou. Gensonné recula d'un pas. Le guichetier ôla son bonnet, passa la main dans ses cheveux , et regarda fixement le député.
— Eh bien ! dit Gensonné , dois-je vous avoir ici pour témoin ou pour gardien , maître Pierre , pendant ces heures d'agonie que les lois d'aucun pays n'ont disputées à la solitude et au recueillement?
— Non! lui répondit le guichetier, nous allons nous séparer. Mais répondez-moi d'abord : me reconnoissezvous?
GENSONNÉ
J'ai quelque réminiscence de vous avoir vu ailleurs , une fois ou deux , je ne sais où , et cette impression m'a légèrement occupé quand je vous ai retrouvé ici.
PIERRE ROMOND.
Ne vous rappelez -vous pas du moins le nom de Pierre Romond de Payerne , cent-suisse de Sa Majesté Louis XVI?
GENSONNÉ
Pierre Romond de Payerne!... C'est aussi un souvenir vague dans mon esprit, un souvenir qui tient du rêve... et qui ne me paroît important ni pour vous ni pour moi. L'occasion ne me paroît pas favorable pour s'en entretenir.
PIERRE ROMOND.
Plus favorable que vous ne pensez. Vous n'avez pas oublié sans doute la journée du 10 août. Elle est assez mémorable !
— La journée du 10 août, dit Gensonné en couvrant son front de sa main , je m'en souviens ! Elle n'auroit pas emporté tout l'avenir de la société européenne avec elle, continua-l-il à demi-voix, si des conseils m* sensés n'avoient prévalu sur les miens1.
1 Les hommes politiques de l'Assemblée législative étoient loin de vouloir le renversement du trône, parce qu'ils prévoyoient les suites d'un événement si fertile en malheurs, et qui n'avoit point d'avenir possible dans notre civilisation. Gensonné en particulier n'épargna rien pour éclairer la cour sur les dangers de la monarchie; le rédacteur de l'excellent article qui lui est consacré dans la Biographie des contemporains, fort instruit, à ce qu'il paroît,
PIERRE ROMOND.
Le 1 0 août , monsieur Gensonné , vous avez arraché un soldat suisse à la fureur du peuple. GENSONNÉ.
J'ai eu le bonheur d'en sauver quelques-uns, et un
de. tous ces détails, raconte que ce député et ses amis entamèrent une dernière négociation avec les Tuileries , par l'intermédiaire d'un peintie, nommé Boze, qui étoit chargé défaire le portrait en pied de Louis XVI, et qui pendant les séances voyoit le roi sans témoins. Boze lui présenta même un mémoire que Gensonné avoit rédigé , et qui ne manquait par conséquent ni d'éloquence ni de dialectique. La fatalité qui préopiloit à sa ruine une malheureuse dynastie voulut que ces offres salutaires des seuls esprits judicieux et prévoyants qu'il y eût alors aux affaires fussent dédaigneusement repoussées ; et ce que l'on auroit peine à croire, c'est que les conseillers de la ro\auté s'elfoiçoient de traiter alors avec le parti de Danton ! — C'est une chose instructive dans sa bizarrerie que le retour de circonstances analogues dans toutes les révolutions ; et cette instruction infaillible n'a cependant jamais profité ni aux peuples ni aux rois. Les vingt-un de 1793 auroient été un point d'appui en 1792 pour la couronne de France, comme les deux cent vingt-un en 1830. Le ministère à Gensonné, il n'y avoit point de 10 août ; le ministère à Casimir Périer, il n'y avoit point de 29 juillet. Tout le monde sait cela , et si la môme occasion se présentoit mille fois, il arriveioit mille fois la même chose, parce qu'il n'y a point d'expérience, point de raisonnement qui puisse prévaloir dans une institution surannée contre l'instinct de suicide, contre la nécessité de mort qui l'entraîne à finir. Dans les positions extrêmes, on ne consulte ni l'observation , ni l'histoire, ni le sens commun. On consulte des courtisans qui se font passer pour capables, des intrigants qui se donnent pour hommes d'État, et tout est perdu ; il survient bientôt, pour c'uie cette combinaison de vingt-un, quelque terrible catastrophe qui termine tout pour tout remettre en question — le vingt -un janvier, par exemple.
entre autres que vos traits me rappellent. . . Mais où voulez-vous en venir ?
PIERRE ROMOm
Nous y sommes , grâce à Dieu. Après m'avoir délivré, vous m'avez conduit chez vous, vous m'avez couvert de vos vêtements: l'uniforme que je portais m'auroit livré à la mort ; vous m'avez donné de l'argent pour vivre et pour regagner mon pays. Je n'ai pas quitté Paris, où je pouvois cacher mon nom et mon existence dans un atelier, en travaillant d'un métier que je sais. — Quand vous fûtes arrêté l'été dernier , je ne pensai plus qu'à solder ma dette envers vous. Cela étoit cher et difficile, monsieur; je fus obligé de me faire jacobin pour devenir guichetier; je parvins à cette distinction, que je ne donnerois pas aujourd'hui pour un royaume, avec la protection des amis que je m'étois faits à clabauder dans les clubs et dans les sections. Depuis j'ai attendu, résolu mais patient. Absous, comme je l'espérois, vous n'auriez pas entendu parler de moi ni de ce que je vous dis; vous êtes condamné, et je m'acquitte. GENSONNÊ\
Qu'entendez-vous par là, mon bon ami?...
PIERRE ROMCLND.
La chose la plus simple qu'il soit possible d'imaginer. — J'ai obtenu sans difficulté de la complaisance de mes camarades l'office peu ambitionné d'introduire ce matin l'homme (pie vous savez... le bourreau. Je dois sortir à si\ heures, voilà mon ordre. — Vous allez prendre mes habits, jeter les vôtres, et me lier les pieds, et les mains sur ce grabat. Six heures sonnant à la chapelle, il ne s'en faut qu'un moment! vous sortirez à ma place avec ce trousseau de clefs. Vous avez ici la clef du premier guichet; celle-ci ouvre le second, celle-là le troi-
sième ; celle du quatrième, vous la voyez bien. Remarquez que je vous les présente dans leur ordre , et ne tourmentez pas les serrures comme un homme inexpérimenté , de peur de donner l'éveil. Une, deux, trois, quatre!.... un enfant ne s'y tromperoit pas. — Après cela, traversez hardiment la salle des guichetiers; comme ils ont veillé jusqu'au matin pour vous observer, et qu'ils ont préievé d'amples, gorgées sur votre vin, ils ne feront pas attention à vous : ils commencent à sommeiller. — A la dernière porte vers l'extérieur , il y a un gardien de service extraordinaire qui ne nous connoît ni vous ni moi. Il vient d'être dépêché de la commune. Présentez-lui votre ordre ouvert sans rien dire, sans répondre s'il vous parle ; c'est la consigne ; il ouvrira, vous sortirez; vous ne ferez pas ma commission, je suppose. — Vous gagnerez un asile, et facilement; j'en ai bien trouvé un, moi, pauvre soldat suisse, clans la maison d'un des premiers citoyens de France qui ne m'avoit jamais vu , et qui, tout à l'heure, ne se souvenoit pas assez de moi pour me reconnoître au visage et à la \oix! Je voudrois bien y envoyer avec vous tous vos malheureux amis, mais l'ordre n'est que pour un, et je n'ai pas d'ailleurs la clef des corridors où ils sont renfermés.
— Mais n'entendez-vous rien ? continua Tierre , en faisant sauter les boutons de sa veste à force de se hâter.
Mon Dieu, monsieur, n'est-ce pas là six heures?....
— Ce ne sont que les trois quarts, dit Gensonné, tu as le temps.
Ensuite il le regarda , et appuyant doucement les
mains sur ses épaules : — C'est de loi seul, dit-il, pau-
i noble gairon, que tu ne t'es pas occupé en cou-
rêvant ce plan généreux. — Quand l'homme viendra , mon ami, car le bourreau vient toujours, qu'on aille l'appeler ou non, qu'arrivera-t-il de toi?....
PIERRE ROMÔND.
Je n'en sais rien... mais on ne fera pas de moi un homme imposant, un grand orateur, un président du Corps législatif et de la Convention nationale ; on en fera ce qu'on voudra ! Ce n'est pas la question. S'il fout souffrir quelques mois , quelques années de prison , je sais souffrir ; s'il faut mourir, je sais mourir; soldat, c'est mon état, et je mourrai encore votre débiteur, arriéré envers vous de quatorze mois et vingt jours d'existence que vous m'avez conservée au péril de votre vie ! — Au nom de Dieu, finissons-en ! — Tout à l'heure, il sera trop tard pour tous deux !
— Gensonné le pressa contre son cœur. — Pauvre Pierre, lui dit-il ! et il essuya quelques larmes. — Garât m'avoit donné la même marque d'affection, mais il n'est pas de la destinée de tous les hommes de la recevoir deux fois. — Conserve cet anneau à ton doigt en mémoire de mon amitié! IN 'hésite pas... il est sans valeur... il ne vaut pas la peine d'être refusé...
— Vous acceptez donc ? dit le Suisse au comble de la joie.
— Non, mon ami, reprit Gensonné, je n'accepte pas, je refuse.
PIERRE ROMOND.
Vous resteriez? cela n'est pas possible !
GENSONNÉ
Écoute seulement ; quand je fus assez heurcuv pour sauver un homme te! que loi, (pie faisois-tu?
PIERRE ROMOXD.
Ma compagnie étoit détruite, je restois seul. Je venois de jeter mes armes; je me sauvois.
GENSON-NÉ
Voilà qui est bien. Ecoute-moi. Si une heure auparavant je t'avois proposé de te réfugier chez moi, en abandonnant ta compagnie , que m'aurois-lu répondu ?
PIERRE R-OMOND.
Cela ne fait pas de difficulté. Je vous aurois dit que j'étois à mon poste, et qu'un poste ne se quitte pas.
GENSONNÉ
Eh bien ! mon ami , ma place est où je suis , comme celle du soldat devant l'ennemi. Quand la liberté n'est plus, le poste des Girondins est à l'échafaud.
> l'insisté pas, continua-t-il en l'embrassant encore, tu ne ferois que te compromettre sans me servir , car ma résolution est invariable. .. , et pour cette fois, six heures sonnent.
Pendant cette contestation généreuse , Gensonné ne s'étoit pas défait du trousseau de clefs que le Suisse a voit remis entre ses mains. Il s'en servit pour ouvrir la porte du cachot, et il le rendit à Pierre, qui le regardoit tout consterné.
— Adieu, lui dit Gensonné , adieu, mon frère, va où l'on t'envoie, je t'en prie , et s'il le faut , je l'exige au nom de notre amitié! Si tu tardois, tu serois puni, et je n'aurois pas la consolation de te voir encore une fois ce matin.
Duchàtel et Le Hardy avoient obtenu d'être réunis en ce dernier moment aux saints abbés Émery f et Lo-
1 Jacques- André Émery, supérieur général de la congrégation de Saint-Sulpice, âgé de soixante et un ans à l'époque de l'action, mort presque octogénaire, en 1811, dans les fonctions do
LES GIRONDINS. oO
thiïiiger, dont ils dévoient recevoir les secours religieux , et qui n'eurent pas de peiné à exciter dans ces âmes tendres et fidèles une ferveur déjà vivement ranimée par la persécution , mais qui ne s'étoil jamais entièrement amortie. Le premier de ces dignes et excellents prêtres pouvoit compter, dans sa glorieuse capti\ilé, des triomphes plus difficiles et plus précieux pour la foi. Sa douce et puissante parole avait réglé depuis plusieurs mois les écarts de l'imagination de Fauchet , et rendu en lui au Dieu souverainement indul gent un esprit fait pour le comprendre et un cœur fait pour l'aimer. G'étoit une noble conquête. Aussi, bien sûr du néophyte qu'il venoit de disposer pour le martyre , il s'éloit empressé d'effacer par son absolution l'apostasie passagère de l'évêque du Calvados , et de lui redonner les pouvoirs de l'église , assez rachetés sans doute par la nouvelle ordination de l'échafaud et par le nouveau baptême du sang. Fauchet , rentré dans son auguste ministère, écoutoit sous d'autres murailles la confession de Sillery.
Non loin de là Carra continuoit à développer, devant deux ou trois auditeurs assez inattentifs , son abstruse
grand-vicaire de l'archevêque do Paris. J'ai en le bonheur de lui entendre raconter, quelques années auparavant, avec une éloquence naïve et cependant pittoresque et colorée, une partie de ces détails qui ont beaucoup pâli sous ma plume ; et c'est de sa bouclie (pie j'ai recueilli le nom de l'abbé Lothribger, sur lequel il m'a été impossible de m;1 procurer d'autres renseignements. Fouquier-Tin ville avoit laissé vivre l'abbé Émery par une raison qui peint mieux ce respectable prèlre que les éloges les plus pompeux : « La douceur et la résignation de ce vieux calottin, « disoit-il , nous valent mieux que vingt guichetiers. Elles cm* » pèchent les autres prisonniers de ni' r. »
/uO GIRONOH*
doclrine de l'éternelle reproduction des êtres, et des éternelles probabilités de la métempsycose physique
par les combinaisons incessantes de la matière , qui , dans une succession infinie d'agrégations moléculaires — on sent bien , hélas ! que nous commençons à reprendre les propres expressions du philosophe — renouvelait essentiellement, et à perpétuité, les mêmes résultats sensisifs et les mêmes modes d'existence ; de sorte, par exemple, que les Girondins dévoient nécessairement se retrouver au même banquet , dans quelques milliards de siècles , plus ou moins , et une innombrable multitude d'autres fois, pour porter leur tête en sacrifice au glaive des mêmes assassins ; mais on ne l'écoutoit guère , comme nous l'avons dit , et on ne le comprenoit pas *.
1 Carra avoit en effet annonce à ses amis un livre intitulé : La résurrection et l'immortalité de l'être en son identité, prouvées par le matérialisme. Je tiens cette particularité du fameux docteur Seyffert, dont on est étonné de ne pas trouver le nom dans la Biographie des contemporains. Seyffert, qui n'est mort qu'en 1809, et avec lequel j'ai eu ies rapports que me pei mettaient mon âge , la bizarrerie de ses systèmes et l'extrême difficulté qu'il avoit à les développer en notre langue, étoit un véritable illuminé, fort accrédité à la cour de Louis XVI, où il s'étoit formé une nombreuse clientèle sous les auspices de M. le duc d'Orléans, dont il avoit été, à l'entendre, le médecin particulier ; ce que je n'ai jamais vérifié, à défaut de m'en informer. 11 professoit la théorie de Carra, dont il e>t parlé dans le paragraphe qui correspond à cette noie, et il accusoit amèrement Carra de la lui avoir dérobée : reproche d'autant plus fonde en apparence, (pie cet infortuné Carra est bien connu pour un des plus déterminés plagiaires de son temps. Seyffert s'occupoit, au re.^te, beaucoup moins de sa double profession de médecin et de philosophe que de rêveries maçonniques ; et je lui ai entendu dire qu'il n'étoit venu en France que pour y conférer à vingt-hui' adeptes le
Duprai donnoil a Loraml., dan, la chambre
voisine , des renseignements nouvellement ireYeuas à sa
mémoire sur les ressources que pouvait lui laisser encore l'infidélité de ses débiteurs , et il se félicitoit de retrouver dans s;es souvenirs quelques moyens d'abord inaperçus d'existence pour ses enfants, sa femme et son ami. Cette idée soudaine et inattendue lui avoit rendu toule sa gaieté.
Mainvielle ne se mêloit pas volontiers aux conversations affaireuses , et il est vrai de dire qu'il éloit d'ailleurs fort occupé de son côté. Il jetoil quatre à quatre sur le papier des vers exclamatifs à la froide beauté dont il venoit d'être question entre Duchàtel et lui , et qui avoit si cruellement dédaigné ses soupirs; il les relisoit ensuite à haute voix avec des intonations emphatiques ou burlesques, accompagnées de gestes pompeux; et chacune de ces boutades déclamatoires étoit couronnée d'un de ces éclats de rire frénétiques auxquels les habitants de la Conciergerie reconnoissoient de loin le beau Mainvielle.
A côté d'eux, Duperret debout, désoccupé de soins qu'il avoit prévus dès le matin ou dès la veille, s'évertuoit à tirer au mur avec la main, comme s'il avoit eu en face le fleuret du montagnard le plus aguerri. Quelques
\ ingt-huitième grade do l'ancien écossisme, d'où il prélendoit fièrement qu'avoit surgi la révolution. J'aurois bien de la peine à le croire Ce grade étoit celui du chevalier kadasch, que nous écri- | prononç ma cadoche, quand il est en ore question de le prononcer ou de l'écrire. Kadasch est, dit-on, on mot hébreu qui signifie sacré. Quant à cadoche, il ne signifie \'wn du tout; et, sauf quelques mystères qui onl peut-être échappé à ma pénél ration, 1<- but ei 1<- résultat de cette institution ne sont pas moins insignifiants que son élymologie.
pas plus loin, Viger, qui s'étoit endormi on grondant, grondoit encore dans son sommeil, la main fortement appuyée sur la barre de son lit comme sur une épée. Les députés de la Gironde, à L'exception de Gensonné, avoient été renfermés dans un cachot commun qui a conservé long-temps à la Conciergerie le nom de ici Gironde , mais que de nouvelles constructions , moins bien appropriées au style sévère du bâtiment , ont fait complètement disparoître. Ils se hâloient d'adresser quelques lignes d'adieu à leurs familles, pendant que Yergniaud , qui affectoit l'étrange prétention de n'avoir jamais écrit une seule lettre i , passoit le temps à graver le nom d'Adèle et le sien avec la pointe d'une épingle dans la boîte de sa montre 2. Prisonnier , con-
1 JI l'avoit dit à la Convention nationale. Le reproche qui avoit exigé cette réponse fut renouvelé au tribunal, et Yergniaud se défendit peu ou se défendit mal de sa correspondance avec ses amis de Bordeaux ; mais quelle induction peut-on tirer du procèsverbal des séances du tribunal révolutionnaire comme on les lit dans le Moniteur? La presse étoit déjà enchaînée, et la publicité des débats enfermée entre les sbires et les complices de la Montagne. Dans la main des tyrans, les garanties de la liberté deviennent des instruments de tyrannie, et c'est ainsi que se font, dans tous les temps, les révolutions de tous les peuples. On doit à quelques résipiscences taidives l'aveu de la supériorité des Girondins dans cette dernière lutte. On en jugerait fort mal par les journaux.
- Mademoiselle Adèle Sauvan n'etoit qu'une aimable petite tille quand Yergniaud mourut. Peut -être lui étoit - elle destinée en mariage; peut-être, comme d'autres hommes tendres et gi'àféS que l'amour de l'indépendance a voués au célibat, Yergniaud ainioit-il à se dédommager de celte privation volontaire dans une douce amitié d'enfant. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'affection qu'elle lui inspirait parait avoir été la plus \i\c qu'on lui ait c nnue. Quiconque a eu le bonheur de voirdepuis
cierge ou bourreau, le dépositaire inconnu à qui ce triste gage fut confié , se montra exact et fidèle. C'étoit le dernier témoignage d'une tendre et chaste amitié qui u'a jamais pu être calomniée. L'Adèle de Vergniaud n'avoit que treize ans.
On dit qu'avant de se séparer de ce modeste bijou , Vergniaud souleva , par le jeu d'un ressort qui n'étoit connu que de lui , la pierre d'un sceau de cornaline qui étoit suspendu h sa chaîne. Il tira ensuite de cet écrin mystérieux quelques fragments d'un poison subtil qu'il y avoit autrefois mis en réserve pour une semblable oc-
mademoiselle Adèle Sauvan, sous le nom de madame Legouvé qu'elle portoit en 1810, époque de sa mort, sait par combien de précieuses qualités d'esprit et de cœur elle justifioit un sentiment si glorieux pour son adolescence. La montre de Vergniaud fut on effet remise avec fidélité entre les mains d'Adèle , et elle se souvenoit d'y avoir trouvé la simple inscription que je rapporte, griffonnée assez peu lisiblement, mais dont il subsiste encore quelques traces. Toutefois, dans la crainte qu'elle ne disparût entièrement un jour, elle se bâta de la faire reproduire avec plus de soin par un graveur, à la place même qu'elle occupoit, quand la réhabilitation légale des Giroxd^s permit à l'amitié de les avouer sans danger de mort. J'ai déjà dit que l'ouvrier, préoccupé par la nouvelle forme du calendrier, s'y est trompé sur la date de l'exécution. Il seroit cependant possible ([ne l'erreur fût de Vergniaud lui-même, qui auroit oublié en écrivant que le mois d'octobre avoit trente et un jours, et cette distraction est parfaitement vraisemblable; elle ajouteroit un trait piquant de caractère au griffonnage autograpbe, si nous avions eu le bonbeur de le conserver sous le brunissoir de l'orfèvre.
La montre de Vergniaud, qui est, à mes yeux, une intéressante relique du plus beau talent de la révolution, mérite d'être décrite pour les amateurs de ce genre de curiosités. Elle est renfermée dans une boite d'or très-légère de 18 à 19 lignes (Je
casion , et les laissa tomber ép&rs sur la table où ses compagnons achevoient leur courrier mortuaire:
— Amis, leur dit-il , c'éloit ici la dernière ressource que je me fusse ménagée contre les tyrans de ma misérable patrie , quand je commençai à prévoir leur triomphe ; mais sa vertu , mesurée à mes forces, et peut-être déjà fort altérée par le temps, seroit insuffisante entre quatre. Tout fatigué que je suis du voyage , il faut bien que j'aille avec vous jusqu'à l'hôtellerie, puisqu'il n'y a pas de gîte pour tous en chemin.
diamètre. Le fond est occupé par un verre coloré ou par une plaque émaillée d'azur qui figure une espèce d'étoile à rayons nombreux. Le cadran , qui est numérote' en chiffres arabes, porte le nom de l'horloger Cronicr, et lelieu.de fabrication a Paris. Son émail est fort écaillé à l'endroit où se met la clef. L'aigui!!e est arrêtée sur trois heures moins trois minutes, ce qui marqueroit assez la durée de son mouvement, si Yergniaud ne l'a pas remontée depuis l'heure cù il se leva pour aller au tribunal; et on pense bien qu'elle n'a pas servi depuis. Elle est contenue dans un double cercle en cuivre, propre à être garni de deux verres, et qui en a conservé un.
Bien des lecteurs trouveront que la valeur intrinsèque de ce bijou ne le rendait pas digne d'une description si détaillée; mais je n'en ai pas de plus précieux, car il est à moi parle bénéiiee de l'amitié , et je ne le donnerois certainement pas pour l'horloge magnifique dont Haroun-al-Raschid fit présent à Charlemagne. Madame Legouvé, qui le tenoit de la main de Yergniaud mourant, le laissa par son testament à mon ami Jouy, qu'il suffit de nommer pour rappeler aux amateurs du bon esprit et du bon goût un des écrivains les plus ingénieux, les plus aimables et les plus universels de notre époque. Jouy me l'avoit laissé dans le sien; mais je n'ai pas besoin de dire que je le possède, par avancement d'hoirie, et qu'il me seroit bien triste à voir si je ne le devois qu'au funeste privilège de la survivance. Voilà pourquoi j'ai beaucoup parlé de la montre de Yergniaud, et pourquoi, peut-être, j'ai achevé d'écrire les GmoguiNS.
LES GlU<h\DlAS. 515
Lacazc jeta ses bras autour de Vergniaud et le pressa contre son cœur.
Fonfrède fit quelques pas dans h cachot , revint à la table et repoussa vivement le poison.
— La sanglante exécution qu'on prépare , s'écria-t-il en répondant à Vergniaud , est l'acte le plus essentiel de notre vie politique , celui qui en contient l'instruction , qui en résume la moralité devant l'histoire. C'est sous les yeux du peuple qu'il faut mourir; et je regrette pour la gloire de Valazé qu'il se soit réduit au rôle obscur de figurant avant le dénouement d'une si belle tragédie.
Ducos se coucha , et s'endormit presque aussitôt en fredonnant le refrain de son air favori, qu'il brodoit tous les soirs de nouveaux caprices.
Un moment après , Vergniaud resta seul assis devant eux , l'œil à la voûte , les bras croisés sur la poitrine , incapable d'accorder un long intérêt à une pensée épuisée , cédant à sa paresse naturelle , et reposant sa tête sur le dossier de sa chaise avec l'insouciance qui lui étoit ordinaire.
Le temps amena enfin l'instant fatal et glorieux qui devoit rassembler tous les condamnés pour la dernière fois. Le sourire de l'adieu fraternel ne sembloit pas avoir quitté leurs lèvres, et leur abord fut si serein qu'on auroit cru qu'ils s'étoient donné rendez-vous pour une fête. Brissot, qu'on avoit toujours vu rêveur et abattu, paroissoit ce jour-là moins sérieux qu'à l'ordinaire ; Sillcry , plus expansif et moins cérémonieux; Vergniaud, moins préoccupé ou Livré à des distractions plus riantes. Ducos se frottoit les yeux en fredonnant encore. — En vérité, disait le docteur Le Hardy en secouant la tête avec une (me expression d'ironie , ceci ressemble à mm
grande leçon de clinique in articuto mor-tis. Voilà bien des gens qui n'en ont pas pour long-temps ! — Viger promenoit un œil menaçant sur les soldats; Duperret mesuroit leur chef d'un regard de dédain ; Fauchet parcouroit les rangs de ses amis avec de brèves et tendres paroles, qui prenoient tour à tour, selon les personnes , la forme du conseil , de l'encouragement ou de la félicitation; et puis il les saluoit tous à la fois d'une expression de physionomie religieuse et solennelle , comme s'il leur eût adressé dans son cœur une absolution commune. Boyer-Fonfrède se hâtoit de reprendre place auprès de son frère d'adoption pour ne pas s'en séparer à la mort. Le vieux Morand pressoit de sa bouche les mains de son pauvre maître pendant qu'on les lioit, et tout le monde plaignoit amèrement ce vieillard en pleurs qui n'alloit pas mourir.
Gensonné fut quelque temps à tourner sa vue sur le cercle nombreux des guichetiers pour y trouver Pierre Romond. Il le reconnut à ses yeux rouges de larmes, et il lui sourit.
— Messieurs , dit-il , je remarque avec orgueil que la députation de la Gironde est à son poste. Je vous propose de déclarer qu'elle a bien mérité de la patrie.
Je réclame le même honneur, dit Mainvielle , pour la députation des Bouchcs-du-Rhône, et je me porte caution de Barbaroux , qui ne fera pas défaut à son mandat.
Tète, et sang, s'écria Viger , je le réclame pour la France entière , qui est fort convenablement représentée ici, sans en excepter le digne mandataire do la commune de Paris.
— J'ai beau chercher, répondit Ducos en riant, je ne trouve pas celui-là....
LKS GIROND1N&. 51/
— Le voilà , répliqua Viger en lui montrant le bourreau.
Pendant qu'ils parloient ainsi, les condamnés se succédoient sur la sellette de bois où ils venoient de subir les hideux préparatifs de l'exécution avec autant de calme que s'il s'étoit agi en effet de leur toilette du matin.
Quand ce fut au tour de Duchâtel , et au moment où il livroit aux valets de Samson sa belle et longue chevelure , une main qui ne fut pas vue fit tomber à ses pieds un bouquet de marguerites et d'immortelles qu'attachoit un ruban bleu de ciel à liséré noir. Un billet s'en détacha.
— Encore une conspiration ! dit l'officier de justice en se saisissant du papier ; et il essaya de lire.
Le greffier vint au secours de son embarras : il s'approcha et lut :