CÉCILE
— O tonheur î s'écria Duchâtel , ô jour qui rassemble plus de joies dans mon cœur que je ne le croyois
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capable d'en contenir!... — Puis se retournant du côté de l'exécuteur : — Attache-moi ce bouquet et ce ruban, continua-t-il avec exaltation.... C'est moi qui suis le marié !
— Sans rancune , heureux ami , interrompit Mainvielle; vous étiez digne sous tous les rapports d'une préférence qui me condamne à d'éternels regrets , mais que je ne saurois désapprouver. Montrez-vous seulement généreux en me choisissant pour garçon de noce. Vous verrez si je sais faire les honneurs d'un bal !....
Le rapprochement grotesque de ces idées auroit fourni un texte inépuisable à ses bruyantes plaisanteries , que Duchâtel n'entendoit pas , absorbé comme il l'étoit dans le sentiment d'une grave et puissante félicité, si, dans l'instant où Mainvielle étoit prêt à redoubler d'éclats et de folies , la première porte de la Conciergerie ne se fût ouverte pour faire passage au convoi.
Et en même temps on s'aperçut d'un mouvement dans l'intérieur, et on entendit un cri.
— Ce n'est rien , dit le délégué du tribunal. Ce n'est pas une révolte. C'est une femme qui meurt.
Les vingt condamnés furent entassés dans la cour sur une longue charrette à ridelles. Ils sortirent suivis d'une autre charrette que traînoit un seul cheval , et sur laquelle on avoit jeté la claie de Valazé , mal couverte d'un linge grossier qui laissoit échapper un de ses bras , un bras pâle et une main ensanglantée.
— Vive la Montagne ! cria le peuple.
— Vive la République ! répondirent les Girondins. Jamais une des journées sombres et pluvieuses de
l'automne ne s'étoit annoncée d'une manière plus lu-
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gnhre que le 31 octobre. Jamais un brouillard pins ténébreux n'avoit voilé le soleil ; jamais une pluie plus subtile et plus pénétrante n'avoit dû rebuter les curieux qu'appelle ordinairement de toutes parts le spectacle piquant d'un assassinat public commis au nom de la loi , par un égorgeur à brevet qui rentre ensuite paisiblement chez lui sous la protection de la justice , puis se lave les mains et déjeune avec sa femme. Cependant le concours fut immense, et tel qu'aucun événement du même genre n'en avoit réuni un pareil. C'étoit une profonde cohne , mobile comme les flots d'une mer agitée , qui sembloit tourmentée de passions et d'émotions diverses , parmi lesquelles dominoient, sans doute, l'étonnement et la terreur, et d'où s'échappoient par intervalles d'épouvantables clameurs , semblables aux grondements du tonnerre dans une tempête. Les condamnés y répondoient par le cri répété de Vive la République! ou par celui de Vive la France ! dont la voix vigoureuse de Le Hardy frappa sur tout son passage les vitrages frémissants.
— Vive la République! reprenoit Gensonné en persiflant — la République, que vous n'avez pas et
que vous n'aurez jamais.
— Soyez soumis aux lois , disoit Fonfrède , et n'ou bliez pas la France qui est votre mère !....
— Combien faudroit-il de baïonnettes pour disperser cette canaille altérée de sang? murmuroit entre ses dents l'intrépide Viger.
— Écartez ces enfants , crioit Fauchet , les maladroits sont capables de les blesser!
Souvent aussi toutes les voix confondues en chœur faisoicnl retentir les airs de ces beaux vers (h; Rouget
de Lille , qu'on auroit crus inspirés par la prévision du poêle, pour le supplice des GIRONDINS:
Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé!
Contre nous de la tyrannie L'étendard sanglant est levé!...
La voiture s'arrêta enfin , et la multitude suspendit un moment ses acclamations, afin de rester sans trouble et sans mélange au plaisir de ses yeux , car il se passoit alors des choses propres à fixer son attention. Le corps de Valazé venoit d'être enlevé du petit haquet qui l'avoit conduit, pour être transporté sur un brancard placé au-dessus de l'échafaud ; comme il y arrivoit, le pied manqua sur les marches glissantes à un des deux porteurs , et le cadavre échappé à leurs mains roula en bondissant de degré en degré jusque sur le pavé de la place. Pendant ce temps-là d'autres aides de l'exécuteur achevoient de s'assurer du jeu de l'instrument, tandis que leur maître, debout sous un parapluie vert, et le front couvert de son chapeau que masquoit à demi une large cocarde aux trois couleurs , présidoit de la parole et du geste aux dernières dispositions de cet exécrable appareil.
Bientôt une rumeur qu'on ne peut comparer qu'à celle des bêtes féroces auxquelles on porte leur curée, roula sur cet océan d'hommes et de femmes impatients qui attendoicnt un supplice. Un vieillard montoit, escorté et non soutenu, avec plus de légèreté que son âge et ses infirmités ne paroissoient le permettre, et .saluoit, en souriant à droite et à gauche, les innombrables spectateurs. Parvenu au point le plus élevé de l'estrade, il salua de nouveau en criant : Vive ta République !
après quoi il se jeta sous le fer, en répétant le même cri. Cette fois la mort l'empêcha d'achever.
Ses amis suppléèrent à sa voix interrompue. Vive la République/ s'écrièrent-ils en se soulevant de leurs banquettes , dans le transport le plus immodéré d'enthousiasme. Vive ta République ! répondit le peuple en battant des mains.
La voix de Duprat retentissoit encore, quand un souvenir subit des derniers entretiens de la veillée vint égayer l'imagination de Mainviclle : Tais-toi, dit-il, c'est trop de bruit ! Sillery dort !
— Pourquoi , répondit Duprat , celte couchette n'en vaudroit-elle pas une autre , si elle avoit un oreiller ?
— Tu me fais là, reprit Mainviclle avec le rire qu'on lui connoît, la plus sotte question que lu aies faite de ta vie ! A quoi serviroit un oreiller quand on n'a plus de tête?
Les condamnés se succédèrent ainsi avec rapidité sur la planche sanglante, sans que le calme de leur esprit parût s'obscurcir du moindre nuage. Carra seul resta plongé dans une méditation plus morne et plus soucieuse que de coutume.
Boyer-Fonfrède et Ducos étoient assis l'un près de l'autre. Quand on vint pour les séparer, ils se donnèrent un baiser d'adieu.
— Mon frère, hélas! dit Fonfrède , c'est moi qui t'ai conduit à la mort !...
— Ne me plains pas, répliqua vivement Ducos, et console-toi! ne mourons-nous pas ensemble?
Chaque exécution fut suivie du cri qui avoit suivi l'exécution de Sillery, réfléchi, comme paf un écho, du haut de l'échafaud sur le char des mourants, et de là sur toute la vaste étendue de la place; mais s'alloiblis-
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sant peu à peu dans le groupe des martyrs à mesure qu'il s'e'claircissoit d'un martyr de plus , et s'évanouissant enfin tout à fait au moment où la République descendit tout entière avec Brissot1 dans le tombereau des enterreurs,
Il étoit onze heures quand le massacre commença , et trente minutes après, vingt et un des juges du roi de France avoient comparu devant leur juge éternel.
1 II n'y a pas de doute sur le premier des Girondins livrés à la mort : c'étoit certainement Sillery; la plupart des témoins que j'ai consultés s'accordent à croire que Fauchet fut le second ; le reste devient très-vague , et ce n'est qu'au dernier qu'on retrouve quelques notions vraisemblables ; encore ne sont-elles pas unanimes. J'ai suivi celles qui offrent le plus de probabilité, le cérémonial de l'assassinat judiciaire assignant ordinairement la dernière place dans l'exécution au plus coupable des condamnés, et ce rang revenant de droit à Brissot, que l'acte d'accusation présentoit comme le cbef de la prétendue conspiration des fédéralistes. Cependant plusieurs contemporains croient se rappeler que ce massacre finit à Viger, qui n'avoit rien à faire avec le fédéralisme, et qui , ainsi que je l'ai dit ailleurs, avoit à peine paru à la Convention nationale. Cette particularité n'est pas au reste de grande importance pour l'histoire , qui n'aura déjà que trop de peine à compter nos morts, pour se soucier de l'ordre dans lequel ils ont été frappés.