LE TEMPLE
La chevalerie religieuse a fait de grandes choses. Ses traces se retrouvent partout, et parmi les monuments qu'elle a élevés, il n'y en a pas un seul qui ait été aussi saintement consacré que celui que le frère Hubert, trésorier de l'ordre des Templiers, a érigé à Paris, en Tan de grâce 12!12î. Lorsque ce dignitaire du premier de tous les ordres militaires et religieux entreprit de construire cet édifice, il avait certes la conviction qu'il traverserait bien des siècles. Sa masse se faisait surtout remarquer par son caractère de solidité. Il était composé d'un donjon carré de la hauteur de cent cinquante pieds, et dont les murs ne comptaient pas moins de neuf pieds d'épaisseur; quatre grosses tours rondes flanquaient ses quatre
angles ; du côté du nord s'avançait un massif attenant au carré du donjon et surmonté de deux tourelles moins élevées. Un fossé ceignait le bâtiment et l'isolait des jardins.
Dans ses arrangements , Hubert avait destiné la grosse tour au trésor et aux archives des chevaliers du Temple, et trois des quatre tourelles devaient servir et ont servi de prison aux membres de l'ordre guerroyant et monastique : semblables prisonniers étaient rarement vulgaires, et leur réclusion produisait presque toujours certain effet ; le peuple, en passant, relevait la tête et cherchait à apercevoir, entre les gros barreaux de fer des étroites fenêtres, les captifs dont les noms avaient eu du retentissement ; quelque éclat qu'aient pu avoir les noms inscrits dans les siècles passés sur les écrous du Temple, ils pâlissent, ils s'effacent devant C€ux que la Convention de 1 793 a fait enregistrer sur le grand livre de ses crimes.
Mais, avant d'écrire sur ces pages les noms des grandes et saintes victimes qui ont, par leurs vertus, leurs malheurs, leur résignation et leur courage, consacré jusqu'à la dernière pierre de la prison du Temple, remontons dans le passé aux événements qui se rattachent aux croisades, à Philippe-Auguste, à Philippe-le-Bel, à Jacques Molay et à ses cinquante-neuf chevaliers, compagnons de ses tortures et de sa mort.
Parmi les hommes du dix-neuvième siècle qui ont écrit
l'histoire du passé, il y a une école dont l'infernal esprit
ne s'inspire que de la double haine de Dieu et des rois. Dans
cette classe anti-rcligieusc et anti-chevaleresque, Dulaiirc
se distingue et marche un des premiers ; quand, pour écrire
sur le vieux Paris, on consulte son histoire, on se sent
presque à chaque page pris de dégoût. Aux monuments qu'il décrit, il ne manque jamais de jeter la boue de ses calomnies et de ses antipathies voltairiennes. Ainsi, au sujet du Temple, au lieu de faire voir à la jeunesse française ce qu'il y avait de noble et de chrétien dans l'institution de l'ordre des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui, sur les champs de bataille, se montraient des héros, et qui, après le combat, pansaient les blessures et les plaies de leurs ennemis vaincus et prisonniers, Dulaure ne trouve que cette ignoble peinture :
« Des expéditions nouvelles amènent de nouvelles institutions. Les croisades produisirent l'ordre des Templiers, association bizarre de deux conditions opposées, de moines et de soldats, et qui prouve l'extrême dérèglement des idées dans ce temps de barbarie. Cet ordre, qui fut institué dans des intentions pieuses , change bientôt le but de son institution. Les premiers membres étaient tenus de servir les pauvres malades dans l'hôpital du Temple de Jérusalem; ces garçons de salles devinrent des chevaliers, les plus riches et les plus orgueilleux de toutes les chevaleries. »
De la charité, de l'héroïsme de ces garçons de salles, l'écrivain philosophe ne dit pas un mot de louange. Le pouvait-il? N'avait-il pas juré haine à la croix? et n'a-t-il pas toujours tenu ce serment-là?
L'époque précise de l'établissement des Templiers dans Paris est inconnue; mais il est notoire qu'il existait une maison de cet ordre, à Paris, avant 1 147, puisqu'en cette année ils tinrent un chapitre où se trouvèrent cent trente chevaliers. Mais il n'est pas démontré que ce chapitre fut tenu dans le lieu aujourd'hui nommé le Temple. Les Templiers possédaient une autre maison •)Ims ancienne, voisine de
l'église de Saint-Gervais, où ils auraient pu se réunir. On a la certitude de leur établissement dans l'emplacement du Temple avant 1182.
r, Philippe- Auguste, en 1190, avant de partir pour l'expédition d'outre-mer, fît son testament, et dans ses dernières et royales volontés, il ordonna que tous ses revenus, services, obventions, seraient apportés à Paris, à trois époques de l'année, et reçus par six bourgeois de Paris et par son vice-maréchal, et déposés au Temple.
Au treizième siècle, l'enclos du Temple s'était considérablement accru par des acquisitions de terrains et embelli par des bâtiments cités pour leur magnificence dans le temps où ils avaient été élevés ; on nommait l'ensemble et les dépendances, la Ville neuve du Temple. Henri III, roi d'Angleterre, lorsqu'il vint à Paris, en 1254, préféra ce logement, la maison du Temple^ au palais que lui offrait saint Louis.
Là où nous avons vu, et là où l'on voit encore tant de petites rues étroites et obscures, que le cordeau n'a point alignées et que l'opulence n'habite pas, s'étendaient (il y a cinq siècles) alentour du palais des grands maîtres, des espaces plantés d'ormeaux et de tilleuls, longs promenoirs, où les religieux batailleurs, revêtus de leur tunique et de leur manteau blanc (illustré de la croix de gueule, rappelant les saints combats), devisaient souvent ensemble sous les épais ombrages, des journées de Ptolémaïs et de Mansourha. Ces hommes de foi et de vaillance avaient vu audelà des mers des infidèles, des barbares dont la cruauté et les hideuses superstitions faisaient honte à l'humanité, et certes, si l'un d'entre les chevaliers du Temple avait alors eu Tidée de dire qu'un jour à venir les Franijais
SOUVENIRS HISTORIOUES. 3G1
surpasseraient en barbarie les peuplades les plus sauvages de l'Asie, il n'y aurait eu parmi tous ces chevaliers qu'un cri de réprobation et d'indignation contre lui!... Eh bien! retournons d'un demi-siècle en arrière, et, au peu qui reste aujourd'hui du vieux palais du Temple, demandons ce qui s'est passé sur ce point de Paris en 1793, alors que la France se vantait de ses lumières et prétendait régénérer le monde... Ah ! nous savons tout ce que nous répondraient les pierres !
Les gloires de ce monde sont muables. L'astre brillant des Templiers disparut sous des nuées sombres, alors que Philippe-le-Bel tenait le sceptre. Les chevaliers hospitaliers furent accusés de grands crimes ; leur glorieux passé devait répondre d'eux; cette voix ne cria point assez haut pour repousser les accusations... Ils étaient riches et puissants: la puissance et la richesse trouvent dans le monde bien des jaloux. L'envie et la calomnie sont sœurs et toujours empressées à ternir ce qui est pur et ce qui leur porte ombrage. Chaque siècle a des exemples qui démontrent tout le mal que ces deux vices ligués ensemble peuvent faire; la politique y a souvent recours. Car toutes les armes, tous les traits ne sont pas dans les arsenaux; il y en a d'invisibles contre lesquels les boucliers et les hautes murailles ne peuvent rien. En interrogeant le passé et même le présent, ne peut-on pas penser que les compagnons de Jacques Molay et de Guy, dauphin d'Auvergne, ont été victimes d'odieuses calomnies? Malgré tout le temps qui s'est écoulé depuis la destruction de l'ordre des Templiers jusqu'à nos jours , leur procès ne se plaide-t-il pas encore, tant il est difficile de discerner à cinq siècle de distance la vérité de l'erreur, la justico de l'iniquité.
Ce qui est avéré, c'est que cinquante-neuf chevaliers du Temple, par ordre de Philippe-Ie-Bel, après des procédures qui durèrent depuis 1307 jusqu'à 1314, furent conduits de leur palais à un champ voisin de l'abbaye Saint- Antoine, et tous y périrent dans les flammes d'un immense bûcher. « Tous, sans exception, dit un chroniqueur, se déclarèrent innocents des crimes qui leur étaient imputés et persistèrent constamment dans cette déclaration, ne cessant de répéter qu'on les faisait mourir sans cause et sans justice. » Le 11 mars 1314, Jacques Molay, grand-maître de l'ordre, et Guy, commandeur de Normandie, en protestant de leur innocence, furent également brûlés vifs, dans une petite île de la Seine, située entre le palais et le couvent des Augustins.
Avant la sanglante et néfaste année de 1793, l'exécution cruelle et peut-être inique des Templiers était le souvenir historique qui pesait lourdement sur le vieux palais, bâti par le frère Hubert, trésorier de l'ordre. Ce souvenir, remontant au règne de Philippe-le~Bel, a été effacé par des souvenirs récents; et, comme l'a si bien dit l'historien de Louis XVII, le bûcher du grand-maître est masqué désormais par Véchafaud du roi !
Une partie des biens de Tordre des Templiers fat donnée aux chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, nommés plus tard chevaliers de Malte. Le palais du Temple devint alors le chef-lieu du grand prieuré de France.
Après la suppression de l'ordre de Malte (regrettable iniquité contemporaine), et contre laquelle lutta quelque temps le czar Paul I", le palais du Temple, avec ses dépendances, ainsi que tous les biens, toutes les commanderies et [)rieurés appartenant à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, furent
confisqués au profit de la révolution et déclarés propriétés nationales. A cette époque, il y avait en France comme deux peuples; l'un d'eux ne rougissait pas des excès, des spoliations, des crimes et du régicide de 1793; comme sa fortune s'était faite au milieu des ruines et du sang, il était loin de vouloir qu'on répudiât cette époque, dont il cachait les hontes, les vols et les assassinats, sous le titre fastueux de Régénération de la France et émancipation des nations.
L'autre peuple avait bien comme un lien de parenté avec celui que je viens de signaler, mais il était plus honnête; nos plus mauvais jours, il les avait passés sous la tente, et ne s'était mêlé ni de dénonciations, ni de démonstrations civiques; ce n'était point lui qui récompensait les patriotes zélés désignant dans l'ombre, aux proconsuls des départements, aux Carrier, aux Goulin, aux Fouché, les prêtres insermentés et les émigrés rentrés. Non, cette partie de la nation n'était pas royaliste , mais elle estimait les hommes qui l'avaient toujours été. Ce parti, dont les chefs avaient brillé dans les camps et souvent à la tête des armées conquérantes, n'aurait certes par ordonné les spo liations ; mais il s'arrangeait de la vente et de la jouissance des biens du clergé et de la noblesse. Dans son honnêteté, il maudissait les conventionnels qui avaient emprisonné Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame royale le Dauphin, Louis XVII et madame Elizabeth au Temple; il regardait comme honteuses et flétrissantes pour le pays les journées du 21 janvier , du 16 octobre et du 10 mai! mais son intérêt, sa pitié pour la royale famille s'arrêtait là; et l'exil, le bannissement sans terme lui semblait bon pour les frères, pour la fille et les proches parents du roi décapité. Nous le répétons, cette partie de la nation
se distinguait, heureusement pour elle , de la nation de 1 793 ; elle avait une véritable horreur du crime, un amour vrai de la délicatesse, mais cette délicatesse n'était jamais portée jusqu'à l'extrême, jusqu'au sacrifice ; elle aimait à garder ce qu'elle avait acquis.
Le temps avait marché. Le Directoire s'était éteint dans sa nullité et le mépris public, et le pouvoir qui lui succédait tenait à honneur de ne pas marcher sur les traces des citoyens collègues de Barras
Loin de là , il suivait tout une autre pente. Le général Bonaparte (1), dès son avènement au consulat, avait empêché l'aliénation de la maison du Temple, et n'avait pas voulu qu'elle devînt une propriété privée ; mais, l'œil ouvert sur le passé et sur l'avenir, Napoléon repoussait les souvenirs qui humiliaient l'ancienne souveraineté, et il évitait ceux qui gênaient la nouvelle. Cette tour du Temple, témoin de la tyrannie populaire la plus atroce et de l'agonie royale la plus touchante l'inquiétait doublement. Comment laisser sous l'œil du peuple une prison oii le peuple avait tenu un roi captif? Comment offrir aux émotions publiques un monument qui ravivait la pensée de la dynastie ancienne? Se souvenir, c'est moral, mais parfois dangereux.
Il fut donc décidé que pas une pierre ne resterait debout de cette sainte tour, pas une de ces pierres qui avaient gardé une voix pour se plaindre. Lapides clamabunt!
Le 3 juin 1808, d'après l'ordre d'un ministre de l'empereur Napoléon, fut adressé ce qui suit à Fauconnier, concierge de la maison d'arrêt du Temple :
(1) Louis XVII. par ^I. de Bcauchcsnc. 2 vol., pag. 413.
Paris, le 3 juin 1808.
« Le sénateur, ministre de la police générale de l'empire, « ordonne au concierge de la maison d'arrêt du Temple « de remettre les prisonniers confiés à sa garde à M. Pâ- « ques, inspecteur général du ministère, qui est chargé de « les faire transporter dans le donjon de Vincennes. Après « cette remise, il se transportera à Vincennes pour y re- « cevoir lesdits prisonniers dont il continuera de rester « chargé dans cette nouvelle prison.
« FOCCHÉ. »
Les prisonniers remis à M. Pâques étaient au nombre de dix-sept. Je veux citer leurs noms, car la cause que ces Français fidèles avaient défendue a été celle que j'ai servie et à laquelle mes vieux jours restent attachés. Parmi ces noms, je trouve ceux de plusieurs amis de ma jeunesse.
Voici les noms des prisonniers qui ont été renfermés au Temple. Je ne change rien à la liste du ministre Fouché :
ce David, prêtre; Lavillate, propriétaire; Garrès de Mézières, ancien officier; Begon de la Rouzière; Collin, dit Cupidon, domestique; Vaudricourt, rentier; de Rousse de Puyvert, rentier; Polignac (Aî'mand), vivant de son bien; Bournissac, propriétaire; La Neuville, prêtre; Chassuart ou Chassour, distillateur, Daniaud Duperrat, négociant ; Couchery, employé; Anerweck, cultivateur; Montmayeux, professeur de mathématiques ; Tilly Blaru, ex-propriétaire à Saint-Domingue (1 ) . »
(1) Cadouiial, llyde de Neuville et autres lidclcB royalistes ont été aussi pri* sonniers du Temiile.
366 SOLVENIRS illSTORiyitS.
Pour expliquer comment il ne reste plus rien de la vieille tour du Temple, pour nommer celui qui l'a fait disparaître comme une tache de sang de dessus le sol de France, il m'a fallu, dans les deux pages qui précèdent, arriver tout de suite au Consulat et à l'Empire , époque de la destruction d'un monument sacré, mais accusateur, qui aurait gêné un nouveau pouvoir. Maintenant je retourne aux plus hideux jours de notre malheureuse patrie. Déjà, dans un livre que J'ai publié il y a douze ans, et que j'ai dédié à la jeunesse chrétienne {les Journées mémorables de la Révolution française) , il m'a été imposé le dur et terrible devoir de fouiller dans les archives ensanglantées de la Terreur. Dans nos malheurs, il y avait des leçons; j'ai dû les m^tre sous les yeux des nouvelles générations qui s'élevaient. J'ai voulu leur montrer que, pour les nations comme pour les individus , le bonheur est dans la sagesse et l'observance des lois divines. Aujourd'hui, dans ce que j'écrirai en décrivant la prison du Temple, je ne raconterai point dans tous ses émouvants détails la longue et douloureuse passion de la famille royale ; je tâcherai de décrire un monument qui n'existe plus et que j'ai visité, alors qu'il était encore tout imprégné, tout sanctifié pai* de grands et douloureux souvenirs.
La funeste journée du 1 0 août, qui avait paru si longue, si horrible à la famille royale et à tous les royalistes, était sur son déclin ; le soir commençait. Le roi, la reine, leurs enfants , madame Elizabeth, la princesse de Lamballe, la marquise de Tourzel et sa Lille sortant des Feuillants, où ils avaiont passe la plus ali'reu6e nuit, arrivèrent avec peine jusqu'aux carrosses destinés à les transporter au Temple. C'étaient deux larges voitures attelées chacune de deux che-
vaux seulement. Pour faire souffrir le roi et sa famille, pour prolonger la torture , tout avait été habilement calculé, et la lenteur de ce lamentable cortège, qui devait être un tourment pour l'auguste famille, serait une joie de plus pour leurs ennemis. Dans le premier carrosse, montèrent Louis XVI et Marie- Antoinette, leurs enfants, les princesses et les personnes que je viens de nommer plus haut. Au milieu d'eux, le maire de Pans, le procureur de la commune et Michel, officier municipal, prennent place le chapeau sur la tête.
Dans la seconde voiture, s'installèrent, avec la suite du roi, les oiiiciers municipaux. Des gardes nationaux forment cortège avec leurs armes renversées ; puis une populace, comme celle qui ne manque jamais de se montrer hideuse et menagante dans les plus affreux jours, obstruent les rues et les boulevarts et forcent les chevaux a n'aller qu'au pas. Dans tout le parcours, depuis les Feuillants jusqu'au Temple, même toule et même lenteur. Perdus dans cette multitude d'honnêtes gens, des royalistes marchent silencieux et consternés. 11 y a de tristes époques où les honnêtes gens pleurent encore sur les familles royales, mais où l'on ne s'arme plus pour les défendre.
Le trajet dura plus de deux heures. Les carrosses de la cour s'arrêtèrent ; on était arrivé au terme de cette voie douloureuse. La famille royale mit pied à terre dans la cour lugubrement éclairée par quelques lampions placés à plusieurs fenêtres. Santerre fut la première personne qui se présenta pour recevoir, dans cet antique palais qui se changeait en prison, tout ce que la France, tout ce que le monde avait de plus illustre.
Le seuil du palais des chevaliers du Temple vient d'être
franchi par les petits-fils de Louis-le-Grand , comment et quand le repasseront-ils ? Cette question, beaucoup de gens se la firent alors ; et ni parmi les partisans de la royauté, ni parmi ses adversaires, aucun, ni ami ni ennemi, ne pouvait, dans ses prévisions, approcher du secret que gardait encore, pour quelques mois, l'avenir.
(c En 1793 (1) Tenclos du Temple proprement dit n'avait plus guère que cent toises environ sur sa plus grande longueur et autant à peu près sur sa plus grande largeur ; le reste était couché sous les pavés et sous les maisons de la grande ville, avec ses baraques, ses jardins et son cimetière. Il y a peu d'années qu'en creusant un nouvel égout, on a trouvé, dans la rue des Enfants-Rouges, un cercueil qui renfermait le corps d'un homme revêtu de l'ancienne robe d'un Templier. La riche agrafe de son manteau fit supposer que l'on venait de découvrir les restes d'un commandeur de l'ordre du Temple.
« Dans un des angles de cette enceinte se trouvait l'hôtel qu'on était convenu d'appeler le Palais du Grand-Prieur, dénomination ambitieuse appliquée aune maison peu élevée et peu étendue qui , bien que placée entre une cour et un jardin, n'a rien de princier ni de seigneurial. »
Cependant M. le comte d'Artois, frère de Louis XVI, a habité pendant quelques années cette demeure; c'était un pied à terre pour ce prince, lorsqu'il venait de Versailles à Paris.
« Au-dessus des bâtiments (2) informes qui lui étaient contigus , on distinguait une tour très-élevée, de forme carrée et flanquée de tourelles ; c'est cette tour que la
(1) Louis XVJI, par M. de Beauchcsne.
['■2) Louis Xyil, par M. de Beauchesne.
SOUVENIRS niSTORIQLES. 3G9
Commune de Paris destinait à la prison de Louis XVI et de sa famille. Pour la première fois le peuple regretta d'avoir démoli la Bastille.
« On a vu que le roi arriva au Temple à sept heures du soir. Louis XVI se persuada que le palais du Temple serait désormais sa demeure ; il en visita les appartements et s'occupa à en faire d'avance la distribution dans sa pensée. Tandis qu'il s'abandonnait à cette dernière illusion, Santerre faisait garnir de factionnaires les cours, les portes, les dépendances du Temple, et les personnes de service préparaient d'après l'ordre des officiers municipaux le coucher de la famille royale dans la petite tour; ce n'est qu'après le souper, qui eut lieu à dix heures, que Manuel prévint le roi de ces dernières dispositions, et offrit de le conduire lui et sa famille dans les appartements qui leur étaient provisoirement destinés, jusqu'à ce que la grande tour fût prête pour les recevoir. « En attendant, lui dit-il, vous pourrez habiter le palais et vous y réunir avec votre famille. »
« Louis ne répondit rien : avec une dignité calme et en apparence indifférente, il répéta à la reine ce qu'il venait d'entendre, et à la lueur des lanternes que portaient les municipaux, les prisonniers furent conduits à la petite tour.
c( La petite tour était adossée à la grande, sans communication intérieure, et elle formait un carré long, flanquée de deux tourelles, précédée de quatre marches extérieures; la porte d'entrée basse s'ouvrait sur un palier auquel, à une certaine distance, attenait l'escalier en coquille de limaçon. Cette porte, jugée trop frôle, fut, dès le lendemain, raffermie par de fortes traverses et garnie d'une grosse serrure apportée des prisons du Châtelet. A gauche, en entrant, était
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la loge des deux cerbères à face humaine, chargés par la Commune de la garde et du service de la porte ; l'un se nommait Uisbey, l'autre Rocher.
« Il n'y avait au rez-de-chaussée qu'une grande pièce qui servait d'entrepôt aux archives et une cuisine, dont on ne fit aucun usage : le corps du bâtiment avait quatre étages.
« Le premier se composait d'une antichambre et d'une salle à manger qui communiquait à un cabinet pris dans la tourelle, où se trouvait une bibliothèque de douze à quinze cents volumes ; cette salle servit de chambre à coucher à mesdames Thibaud, Bazire et Navarre, attachées au service des princesses pendant le peu de jours qu'elles passèrent au Temple.
tt L'escalier s'élevait en tournant; large à son point de départ jusqu'au premier étage, il se rétrécissait en montant au second.
« Voici quelle était la distribution du second étage : on entrait dans une antichambre fort obscure où couchait madame la princesse de Lamballe; à gauche, la reine occupait avec Madame royale une chambre dont la fenêtre donnait sur le jardin. C'était ordinairement dans cette chambre, moins triste que les autres, que la famille royale passait presque toute la journée. Adroite, le prince royal, mademoiselle de Tourzel et la dame Saint-Brice couchaient dans la même chambre. Il fallait traverser cette pièce pour entrer dans le cabinet de la tourelle qui servait de garde-de robe à tout ce corps de bâtiment, et qui était commun à la famille royale, aux municipaux et aux soldats .
« La mesure décrétée par l'Assemblée nationale sur la proposition de la Commune, pour affecter le Temple au séjour de Louis XVT et de sa famille avait été si inopinée que rien
n'était préparé pour les recevoir; plusieurs pièces étaient presque entièrement sans meubles, particulièrement celle qui était destinée au roi, ainsi que le rapporte M. Hue. Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'on distribua plus également le mobilier de M. Barthélémy, ancien garde des archives de l'ordre de Malte.
« Le troisième étage était la répétition du second. Dans l'antichambre placée au-dessus de la pièce où couchait madame de Lamballe, il y avait derrière une cloison un réduit étroit n'ayant de jour que par un châssis à vitrage adapté au toit, ce fut là le logement de Hue et de Chamilly. Dès les premiers jours , le châssis disparut recouvert de maçonnerie, sous prétexte que par cette ouverture le valet du tyran entretenait des intelligences avec la sentinelle en faction sur la terrasse , sentinelle dont il pouvait apercevoir les jambes et qui était relevée d'heure en heure.
(i. A droite de l'antichambre se trouvait la chambre du roi, éclairée par une fenêtre qui donnait sur la rotonde du Temple ; à droite en entrant, une petite alcôve ; quelques gravures, dont le sujet était peu décent, étaient appendues aux murs de la chambre ; le roi en arrivant les ôta lui-même en disant : « Je ne veux pas laisser cela sous les yeux de ma fille. » La petite pièce de la tourelle servait au roi de cabinet de lecture.
« De l'autre côté de l'antichambre , et vis-à-vis de la chambre du roi, était une pièce destinée à servir de cuisine et qui en contenait les ustensils ; on y dressa deux lits de sangle : ce fut le logement de madame Elisabeth et de mademoiselle de Tourzel.
a. Voilà quelle fut l'habitation du roi, depuis le 13 août
jusqu'au 29 septembre, et de sa famille jusqu'au 20 octobre. »
On aurait pu croire que la haine des ennemis de la royauté serait satisfaite d'avoir réduit les nobles possesseurs de Saint-Gloud , de Compiègne , de Rambouillet, de Fontainebleau, des Tuileries, du Louvre et de Versailles, à un logement aussi inconvenant, aussi misérable que celui que nous venons de décrire. Cette république française, qui s'intitulait grande et généreuse, révélait bien la bassesse de son origine en mettant ainsi sous les yeux du monde entier ses envieuses et bourgeoises rancunes.
Dès le lendemain de l'installation des augustes prisonniers dans la petite tour du Temple, les vexations, les allées, les venues, les bruits incessants, les travaux commencèrent, de nombreux ouvriers envahirent l'enclos, les arbres les plus voisins de la tour furent abattus, et les murs d'enceinte élevés : il était écrit qu'aucune torture ne serait épargnée à la famille royale, aussi elle voyait chaque jour travailler à sa prison !
Le cadre qui m'est donné est trop petit pour que je puisse y faire entrer toutes les scènes de douleur et de désespoir, de résignation et de magnanimité dont les murs de l'ancien donjon ont été témoins. Cette longue et douloureuse histoire, comme je l'ai déjà dit, je l'ai racontée, et un petit neveu de Louis XVI et de Marie-Antoinette, le fils adoptif de l'héroïne du Temple, du fond de sou exil, a bien voulu m'écrire pour approuver mon œuvre (1) ; je n'ai donc dans ce que j'écris aujourd'hui qu'un but, c'est de faire
(1) Les Journées mémorables de la Révolution française racontées par un père à son fils. 5 volumes, cliez M. Vermot.
connaître à la jeunesse actuelle un monument que la France aurait dû conserver et protéger contre les ravages du temps et les inconstances du peuple; au lieu de le faire disparaître, c'était une relique sacrée à conserver. Je sais bien que les ossements des martyrs font penser aux bourreaux ; mais l'homme qui a fait démolir le Temple, tout fils de la révolution de 1 789 qu'il était, n'avait jamais prêté la main aux insultes, aux outrages et à la captivité de la famille royale; les murailles du vieux donjon n'avaient rien à redire contre lui.
Pour bien faire connaître ce qu'a été la prison du Temple, j'ai emprunté à l'éloquent historien de Louis XVII plu-.-, sieurs de ses pages si vraies, si touchantes ; pages qui font pleurer les vieillards qui se souviennent, et les petits enfants qui demandent des histoires du passé. M. de Beauchesne ne m'en voudra pas, je l'espère; dans son beau et bon livre, qui doit devenir classique pour la jeunesse, il a voulu faire aimer, admirer et regretter la famille royale de France, et moi , voilà plus de quarante ans que j'écris avec la même pensée, celle d'honorer de grandes et saintes infortunes et de faire aimer autre chose que la prospérité.
Entre le 1 3 août et le 29 septembre, toutes les journées furent mauvaises. Celles des â et 3 septembre furent plus horribles que les autres, et quand le Temple existait encore, on montrait la fenêtre par laquelle la reine aperçut la tête de madame la princesse de Lamballe portée au bout d'une pique ! . .
Les ennemis de la royauté ne s'endormaient pas : le sang répandu à si grands flots pendant les exécrables journées de septembre n'avait pas étanché leur soif!... La Convention remplaçait V Assemblée nationale, le dénoûment se
374 SOUVENIRS HlSTORiyiES.
faisait proche. Le 2!1 du mois rougi de massacres, la royauté fut abolie en France. Désormais le sceau de la république de France représentera une femme assise sur un faisceau d'armes, tenant une pique surmontée du bonnet de la liberté. Quelle femme et quelle liberté!
On a vu combien la famille royale était à l'étroit dans la petite tour. Bien souvent les moins mauvais des municipaux de service au Temple et Santerre avaient assuré au roi que bientôt le lieu de sa détention et celle de sa femme, de sa sœur et de ses enfants serait transféré dans la grosse tour, et que là ils seraient tous bien plus à l'aise et réunis. C'était donc avec impatience que les augustes prisonniers attendaient ce changement.
Une partie de ces promesses se réalisa. Le 26 octobre 1792, ce moment tant attendu par toute la famille fut marqué, de la part des municipaux, par un nouveau trait d'hostilité contre Marie- Antoinette. Ces hommes de rancune et de vengeance savaient que , dans sa captivité , il y avait parmi toutes ses douleurs une consolation , celle d'avoir son fils auprès d'elle. Ceux donc qui s'étaient faits ses ennemis firent prendre à la Convention un arrêté, sous la forme de convenance et (V ordre , qui retirait le jeune prince des mains de sa mère et le remettait entre celles de son père. « Sa douleur fut extrême, dit M. de Beauchesne. Depuis son séjour au Temple, elle avait consacré son existence au soin de cet enfant et trouvé quelque adoucissement à ses peines dans sa reconnaissance et dans ses caresses. C'était la dernière joie de sa triste vie, le dernier rayon qui éclairait la nuit de ses pensées sombres comme la mort. »
L'homme haineux n'a de joie complète que lorsque la
victime qu'il torture n'a plus l'ombre d'une consolation. Les ennemis de l'héroïque reine furent donc au comble de leur satanique bonheur quand ils surent quelles larmes et quels cris déchirants avaient marqué l'instant où l'enfant fut enlevé à sa mère.
A l'aide du livre de l'historien de Louis XVII, nous avons décrit l'intérieur de la petite tour du Temple ; c'est encore à lui que nous empruntons la description de la nouvelle prison de la famille royale.
Nous avons dit que la hauteur de la grande tour dépassait cent cinquante pieds et que l'épaisseur de ses murs était de neuf pieds dans leur moyenne proportion.
Ce bâtiment formait quatre étages qui étaient voûtés et soutenus au milieu par un gros pilier depuis le bas jusqu'au quatrième étage ; l'intérieur de chacune des salles était d'environ trente-six pieds carrés.