Souvenirs historiques sur la seigneurie de La Prairie [microforme]
En face de la ville de Montréal, au côté sud du fleuve St. Laurent, est la seigneurie de la Prairie de la Magdelaine, s'étendant de la ligne S. O. de la Baronnie de Longueuil à la ligne N. E. de la seigneurie du Sault St. Louis, en remontant le fleuve. La concession, ou plutôt la Donation que M. François de Lauson fit du fief de {a Prairie aux RR. PP. Jésuites, est du ler. avril 1647. Ce fief, qui a deux lieues de front, se compose de deux localités dénommées, de tout temps, /& Prairie St. Lambert, ou Mouille-Pied, dans sa partie adjoignant Longueuil, et la Prairie de la Magdelaine, dans sa partie supérieure ; c’est une parcelle de la ci-devant seigneurie de La Cüîtière de 1635 (1).
(1) M. Frs. de Lauson avait eu en janvier 1635, des MM. de la Compagnie de la Nouvelle-France, ou des Cent Associés, la concession en seigneurie de ‘ plus de 60 lieues de pays,” commençant à la Rivière St. François, sur le Lac St. Pierre, et s’étendant audessus du Sault St. Louis, en montant le Fleuve St. Laurent. M. de Lauson, qui avait donné le nom de La Cîitière à son immense seigneurie, en détacha deux lieues en 1647, au profit des PP. Jésuites, sous le nom de fief ou seigneurie de la Prairie de la Magdelaine.
(Voir T. 1. des “ Questions Seigneuriales,”? aux jages 84-87 des “ Observations de Sir L. H. LAFoNTAINE, Bt., Juge en Chef.”’—J, V.
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Un peu au-dessus de l’Jle Ste. Hélène, filleule de Cham-
plain, ainsi baptisée par lui en 1611, et qui appartient à la Baronnie de Longueuil, sont plusieurs ilots sis au front de la Prairie ou Côte St, Lambert. Le plus considérable de ces ilots par sa longueur, (environ 11 arpents,) et par sa plus grande élévation, laisse voir, à son extrémité S. O., deux arbres échappés aux innondations et aux glaces du fieuve. Il a eu, de tout temps, le nom d’Jle-à-la-pierre, à cause de ses carrières, que les premiers habitants de Ville-Marie ont exploitées pendant longtemps. Sans remonter à l’origine du nom de cet ilot, le R. P. de CHarcevoix le nomme Ile St. Pierre dans l’une de ses cartes, et un de ses derniers propriétaires a voulu lui substituer son propre nom.,—Mofjatl’s Island : ces deux derniers noms n’ont point prévalu.
L’Ile-ü-la-pierre appartient maintenant à la compagnie du ‘ Chemin de fer du Champlain et du St. Laurent.” Cette compagnie a construit, en avant, de beaux et solides quais auxquels accostent ses bateaux traversiers et qui servent de terminus à ses chars.
A cette Ile-ü-la-pierre se rattache un triste, maïs bien glorieux souvenir pour des catholiques,.... la mort violente de M. GuizzaumMe Vicnaz, prêtre sulpicien, et de plusieurs habitans de Ville-Marie, dans un combat avec:.les Iroquois. C’est en 1661 que se passa cette scène de sang et d’anthropophagie, qui a fait, du sol inculte de l’Ile à-la-pierre, un sol précieux aux: yeux de la foi, par la mort héroïque de ces hommes apostoliques.
À cette date, la seigneurie de la Prairie, bien que passée aux PP. Jésuites depuis 14 ans, ne comptait aucun concessionnaire, et Ville-Marie, fondée en 1642 par la Compagnie de Montréal, avait à peine une population de 25 à 30 familles, selon la sœur hospitalière Morin. Des missionnaires de St. Sulpice de Paris avaient remplacé les PP. Jésuites en 1657, dans la desserte de l’Ile et Gouvernement de Montréal, et les hardis habitans de Ville-Marie pouvaient se dire, en tout honneur et en toute vérité, depuis près de 20 ans, les nobleset valeu+ reux ÆEnfans-perdus de la colonie. Ils furent pendant cette longue suite d’années et plus encore, exposés à être, nuit et jour, massacrés par les [roquois jusque dans
leurs maisons. Ils ne pouvaient s’en éloigner sans armes, et ils ne pénétraient, qu’avec les plus grands dingers, dans les forêts qui les environnaient de toutes parts, et dont chaque arbre pouvait abriter un de ces féroces ennemis.
En 1659, arrivèrent, à Ville-Marie, les premières sœurs hospitalières, venues de la Flèche en la compagnie de MM. Jacques Le Massvre et GuizzatwmMe VianaL, prêtres sulpiciens. Mile Mance qui avait logé, jusque là, dans son hôpital, les missionnaires de 1657, accueillit aussi ceux de 1659. Bientôt ces messieurs entreprirent de se bâtir un logement séparé. On ne pouvait songer, par la crainte journalière où l’on était des Iroquois, à ouvrir les belles carrières gissant tout près de l’Habitation ; on en découvrit une, assez abondante, dans l’Jle à-la-pierre ; on résolut de l’exploiter pour la construction de la bâtisse projetée. L’accès, à cette carrière, semblait moins dangereux: ce n’était plus une épaisse forêt à traverser, mais une rivière qui permettait de voir au loin son ennern i et de l’éviter ou de le combattre plus sûrement.
M. Le Maistre, nommé, à son arrivée, économe des missionnaires de Ville-Marie et chargé, comme tel, de la construction de leur première maison (2), fut tué par les Iroquois, près la ferme Sf. Gabriel, le 29 août 1661. Ces barbares lui tranchèrent la tête et l’emportèrent. Son corps, ainsi mutilé, fut inhumé, le 30, par ses confrères, et M. G. Vignal remplaça le martyr comme économe.
Le 25 octobre 1661, ou moins de deux mois après la mort de M. Le Maistre, M. Vignal traversa à l’Ze-d-la pierre, avec un parti de travailleurs, pour y aller chercher des matériaux de bâtisse.
‘6 C’était, ” dit M. Dozzrer DE Casson, ‘ pour para-
‘ chever cette maison où sont présentement logés (1672— .
79,) les ecclésiastiques qui servent cette isle ; il en obtint la permission avec peine, parceque M. de Mar- “ SoN-NEUFUE craignoit qu’il ne trouvasse (sic) quelqu’em-
(2) Cette première Maison des missionnaires sulpiciens était située rue St. Paul actuelle, dans le cul-de-sac en face de la
‘ buscade en ce lieu, à cause qu’il y avoit travaillé le “ jour précédent, ce qui ne manqua pas d’arriver, sur ‘ quoy il est à remarquer que pour éviter d’être ainsi attrapé, rarement l’on alloit deux fois de suite en un ‘ endroit lorsque les ennemis étoient à craindre... . Or ‘ aussitôt qu’il eut le congé, M. Vignal ne songea qu’à s’embarquer promptement sans se mettre en peine des Iroquois.... D'abord qu’ils furent à l’Islot, les voilà à “ terre où ils s’en allèrent de chacun son bord comme “ pour se dégourdir, sans prendre des armes, ni penser ‘€ à aucune découverte (3). ”
Dans la crainte qu’il y eût quelque fâcheuse rencontre dans l'Ile, M. de Maisonneuve avait donné ordre à M. BricearT, soldat et son secrétaire (4), d'accompagner M. Vignal et de prendre le commandement du parti, s’il y avait attaque, mais il arriva le dernier à l’ile ; “parce- ‘ qu’il avoit reçu son ordre un peu tard et qu’il n’avoit ‘ pu joindre ce monde, parcequ’il alloit trop vite : ce qui 6 Paie de mettre ses gens à terre dans l’ordre qu’il ‘ falloit observer et de faire faire une découverte (5). ”
Les broussailles de l’Ile cachaient une embuscade de 35 Iroquois (6). Les Français, compris M. Vignal, étaient au nombre de 14 seulement. Brusquement et inopinément attaqués par les Iroquois, 8 des Français qui n'étaient pas encore débarqués et que les cris et huées des barbares intimidèrent tout d’abord, poussèrent au large, puis s’enfuirent.—t Il n’y eut que M. Bri- “ geart et deux autres françois qui, ne prenant pas «. parte à la fuite de leurs compagnons, se mirent en dé- “ fense et M. Brigeart tua le capitaine des Iroquois ; ce “ qui effraya tellement tous les autres, que cela les mit
(3) Histoire du Montréal, MS.
(4) On a écrit Brigard, Brigeac, Brigeart, Brignac et Brysat ! . Il est nommé Brigard et qualifié de Grenadier et Secrétaire du Gouverneur à l’acte du Regitre de Paroisse qui constate sa mort. Ce nom existe encore en Canada, à Maskinongé et à l’Ile aux Allumeltes, mais.il a subi une nouvelle altération, celle de Brizard.... Sera-ce enfin sa dernière transfiguration? J. V.
(5) Histoire du Montréal, MS.
(6) Charlevoix les dit Onnontagués... Ils étaient Onneïouts. J. V,
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“ en balance s’ils devoient essuyer un coup de pistolet “ qu’il avait à tirer (7). ” Ils se décidèrent enfin à faire une décharge sur M. Brigeart par laquelle ils lui rompirent le bras droit et firent tomber son pistolet.— ‘* Ils “ se jetèrent alors sur lui et le traînèrent sur les roches, “ Ja tête en bas, presque tout à l’entour de l'Ile. Ils “ dirigèrent ensuite leur feu sur ‘in bâteau plat qui tà- “ choit de se mettre au large, et tuèrent et estropièrent “ plusieurs personnes, entr’autres deux enfants de famille MM. Moyen et Du Chesne (8). ”
M. Vignal s’alla jeter au milieu de tout ce désordre, dans le canot du Sieur René Cuillorier (9), dont il eut le malheur de mouiller le fusil. Les Iroquois attaquèrent ce canot, percèrent M. Vignal de part en part, mais ne blessèrent point Cuillérier. Ils se rendirent aisément maîtres de ce canot et les Sieurs Vignal et Cuillérier furent tous deux séparément jetés dans deux canots sauvages, comme M. Brigeart l'avait été dans un autre.
“M. Vignal se levant de temps en temps du milieu “ de son canot, avec beaucoup de peine et de douleurs, “ disoit aux prisonniers des autres canots :— Tout mon ‘€ regret dans l’élat où je suis, est d’étre la cause que vous soyez en l’état où vous êtes ! prenez courage el endurez ‘€ pour Dieu (10).
Le combat finit là et les Iroquois emmenèrent trois prisonniers : ils avaient tué deux autres Montréalistes dans les bateaux et en avaient blessé un troisième mortellement. Ils allèrent se cabaner à la Prairie de la Magdelaine, où ils firent un Fort pour s’abriter contre uüe surprise. M. Vignal succomba là à ses blessures. Ces barbares lui enlevèrent la chevelure, firent brûler son corps et le mangèrent le 27 octobre 1661, puis regagnèrent leur pays.
Par un raffinement de barbarie, ils eurent le soin
(7) Relation Jésuite de 1664 et Hist. du Montréal.
(8) Zbidem.
(9) Ce nom existe encore à La Chine et aux Cèdres, mais transformé pourtant en celui de Cuillérier. JV.
(0) Hist. du Montréal.”