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CHAPITRE PREMIER

Voyage de l'Empereur et de l'Impératrice en Bretagne.— Arrivée à Brest. — Jeunes filles offrant des fleurs à l'Impératrice. — Fêtes populaires. — Un bal. — S. M. l'Impératrice Eugénie. — Suite du voyage. — Notre-Dame d'Auray. — Arrivée à Saint-Servan. — ■ Bal à Saint-Malo. — Attentat d'Orsini. — Souvenirs du voyage en Bretagne.

Le 8 août 1858, à bord du vaisseau la Bretagne, l'Empereur et l'Impératrice quittaient Cherbourg par une mer splendide et faisaient voile pour Brest, avec une escadre pour escorte. La reine d'Angleterre était venue à Cherbourg rendre visite aux souverains de France et cette entrevue pacifique avait été entourée du plus imposant appareil.

L'escadre française, sous le commandement de l'amiral Romain Desfossés, se composait des vaisseaux : la Bretagne , portant le pavillon de l'amiral commandant Pothuau; VArcole, commandant Fabre de la Maurelle ; VAiisterlitz, commandant Rolle; YEylau, commandant Jaurès; le Napoléon, commandant Mazères; X Alexandre, commandant Hugueteau de Chaillé; le Donawerth portant le pavillon du contre-amiral Lavaud, YUlm, Ylsly, et nombre d'autres navires plus légers.

L'état-major de tous ces bâtiments était composé de la façon la plus brillante. La plupart de ceux-là occupent aujourd'hui des grades élevés dans la marine, tandis que d'autres, comme le lieutenant de vaisseau des Varannes, qui devint officier d'ordonnance de l'Empereur en 1866, ont disparu dans de lointaines campagnes, laissant d'unanimes regrets et le souvenir de leur carrière brisée par la mort, dans le plus bel âge de la vie.

Les personnes accompagnant Leurs Majestés formaient une cour élégante. C'étaient la comtesse de la Bédoyère et la comtesse de Lourmel, veuve du général tué en Crimée, dames du palais

de l'Impératrice, deux glorieux noms bretons; le général Fleury grand écuyer de l'Empereur, le général Niel aide de camp, le marquis de Chaumont Quitry chambellan, le baron de Bourgoing écuyer, le baron Morio de l'Isle préfet du palais, le capitaine Brady et le marquis de Cadore, qui plus tard quitta la marine pour entrer dans la diplomatie, tous deux étaient officiers d'ordonnance ; le comte de Marnésia chambellan de l'Impératrice, le baron de Pierres écuyer de l'Impératrice, le docteur Jobert de Lamballe très populaire dans son pays; monsieur Mocquart, secrétaire particulier de l'Empereur, monsieur Hyrvoix, chef de Ja police de sûreté qui suivait l'Empereur partout. Un personnel nombreux d'huissiers, de valets de pied, de gens de service de tout ordre.

La visite impériale dans les provinces de l'Ouest, annoncée depuis plusieurs mois, était un événement qui révolutionnait toute la contrée.

La ville de Brest, située à l'extrême pointe du Finistère comme un grand vaisseau toujours prêt à s'élancer vers l'Océan qui, l'entoure, très éloignée de la capitale, n'avait pas reçu de visite sou-

veraine depuis le commencement du xvic siècle, où la reine Anne de Bretagne, allant en pèlerinage au Folgoët, voulut visiter sa bonne ville de Brest réduite alors aux proportions d'un château fort et de quelques faubourgs. Les habitants se plaisaient à faire un rapprochement poétique entre cette visite de la « bonne Duchesse », dont le souvenir presque légendaire est resté l'un des cultes de la Bretagne, et celle de la jeune souveraine qui leur arrivait précédée d'une réputation de grâce et de beauté, faite pour rappeler les charmes traditionnels d'Anne de Bretagne.

Le lendemain du départ de Cherbourg, à une heure de l'après-midi, après avoir franchi les passes du goulet, l'escadre entrait dans la rade de Brest.

Cet immense lac maritime, avec ses 36 kilomètres de plages et de falaises enveloppées de verdure, formait un cadre merveilleusement disposé pour la scène imposante qui se préparait.

Les grands vaisseaux aux voiles gonflées, la Bretagne en tête, s'avançaient noblement dans un ordre admirable, salués par tous les canons de la rade et du port, tandis que la foule pressée

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d'une population en habits de fête, accourue de tous les points du département couronnait toutes les élévations, saluant par ses acclamations l'arrivée des souverains.

Bientôt les vaisseaux arrêtés au mouillage, répondant aux saluts de terre, faisaient tonner leur artillerie et disparaissaient comme dans une apothéose au milieu d'un nuage de feu et de fumée.

Avant que la Bretagne et son imposante escorte eussent jeté l'ancre, une somptueuse embarcation se détachait du port, rasant à peine les flots sous l'impulsion de trente rameurs, et se dirigeait vers le vaisseau impérial. C'était un grand canot construit pour l'empereur Napoléon Ier lors du voyage à Anvers. Il est orné avec une grande magnificence. Deux statues dorées, la Gloire et la Renommée, soutiennent à l'arrière une tente de velours écarlate semé d'abeilles d'or, surmontée de la couronne impériale et d'un aigle aux ailes déployées, tandis que des néréides et des tritons sonnant de la trompe, groupés dans un mouvement magnifique, semblent entraîner sur les flots cette embarcation d'un luxe vraiment royal, qui.

avec ses pavillons et ses tapis traînant, faisait penser aux trirèmes de Cléopâtre.

C'est sur cette yole de gala, suivie par une nuée d'embarcations que l'Empereur et l'Impératrice prirent place pour descendre à terre.

Leurs Majestés étaient reçues au débarquement par monsieur Bizet, le Maire de Brest. Suivant l'usage, il présenta les clefs de la -ville ; puis les voitures impériales s'avancèrent et le cortège se forma pour se rendre à l'Eglise Saint-Louis, où l'on devait chanter un Te Deum.

La ville entière était décorée de mâts vénitiens aux banderoles éclatantes, d'arcs de triomphe formés par des faisceaux d'armes, des guirlandes de feuillage. Des drapeaux flottaient à toutes les fenêtres, d'où tombait une pluie de fleurs, et c'est au milieu de l'enthousiasme le plus chaleureux que Leurs Majestés se rendirent à la Préfecture maritime où, après les présentations officielles, un peu de repos les attendait.

J'étais au nombre des jeunes filles chargées d'offrir des fleurs à l'Impératrice.

Il y avait eu, comme toujours, quelques tiraillements entre les autorités civiles et les autorités

militaires, et pour mettre tout d'accord on avait décidé de présenter deux fois des fleurs à Leurs Majestés : les jeunes filles de la ville au moment du débarquement; les jeunes filles de la Marine à la préfecture maritime.

L'Impératrice traversa rapidement le salon où nous nous trouvions, s'arrêta quelques moments pour recevoir un bouquet des mains de la petite-fille de l'Amiral Leblanc, le préfet maritime de Brest, une enfant de six ou sept ans à peine, fort intimidée par tout ce cérémonial. Elle balbutia à voix basse une ou deux phrases du compliment qu'elle avait oublié. L'Impératrice se baissa pour l'embrasser et se dirigea vers les autres appartements où elle était attendue. Tout cela se passa si rapidement, que je la vis à peine; je ne remarquai même pas sa toilette, et je ne gardai que l'impression confuse de son front blanc et de son beau sourire. Je me rappelle surtout l'étonnement que me causa cette courte apparition, car à force d'y songer, il m'avait semblé que ce moment serait très solennel.

Depuis deux mois, une agitation extraordinaire régnait à Brest dans toutes les classes de la so-

ciété. Il avait fallu vingt réunions maternelles pour décider que nous serions habillées toutes de même, avec une simple robe de gaze blanche et dans les cheveux une couronne de violettes, la fleur impériale.

On avait usé d'une diplomatie extraordinaire pour grouper les jeunes filles admises à représenter la Marine. Le choix était aisé, du reste ; fort jolies pour la plupart, elles avaient toutes des droits à cet honneur par les services de leur famille. Mais que de petits combats pour tout accorder!

Madame Leblanc, la femme de l'Amiral, passait son temps en conférences avec les tapissiers pour faire arranger les appartements que l'Impératrice devait occuper à la Préfecture. Comment deviner les habitudes et les goûts de la souveraine? Quelles couleurs préférerait-elle? Comment se décider entre la fraîcheur de la toile ou la sévère élégance des tentures de soie? La question du lit de l'Impératrice lui faisait perdre la tête. Elle avait su, paraît-il, que l'Impératrice se servait d'oreillers particuliers. Mais comment étaient-ils? Ronds ou carrés, en duvet ou en crin? Si l'Impé-

ratrice n'avait pas ses oreillers habituels, elle dormirait mal, elle aurait la migraine, le visage altéré et madame Leblanc ne se le pardonnerait jamais.

Les femmes de chambre de 1 Impératrice, en arrivant à la préfecture, tirèrent d'un coffre un oreiller en crin assez plat; elles le posèrent sur le lit et elles mirent, ainsi, fin à l'agitation de madame Leblanc. .

Le soir, après le dîner de gala, la ville entière fut illuminée avec une rare élégance.

Le cours d'Ajot, cette magnifique promenade bordée d'arbres séculaires qui domine la rade, était un immense dôme de lumière, et avec un étonnement naïf les Bretons bretonnants s'écriaient dans leur rude et poétique langage : « Nemet er Baradoz, n'euz netra ebed kaeroch » (Si ce n'est le paradis il n'est rien de plus beau).

L'Empereur et l'Impératrice, vivement touchés de l'accueil digne d'un autre âge qu'ils trouvaient parmi cette bonne population bretonne, se mêlaient familièrement à la foule, heureux des sentiments spontanés qui se traduisaient sous une forme naïve et respectueuse.

Le lendemain un bal était offert aux souverains.

Afin de pouvoir réunir le plus de monde possible, on avait utilisé la halle aux grains, et dans ce grand édifice vide on avait créé une salle de fête somptueuse. Les murs nus disparaissaient sous d'immenses panneaux de glaces et des draperies de velours écarlate ; un vélum formé de pavillons multicolores remplaçait le plafond et huit rangées de gradins chargés de femmes en toilette de bal entourant cette salle immense, formaient une décoration merveilleuse.

A neuf heures et demie une voix élevée annonça : « l'Empereur ».v

En un instant toute cette foule fut debout; 'Empereur et l'Impératrice parurent, tandis que l'orchestre jouait l'air de la Reine Hortense.

A partir de ce moment tout disparut à mes yeux; la fête, le monde, les lumières, tout s'évanouit et je restai éblouie, comme en extase, regardant l'Impératrice qui se détachait de tout ce qui l'entourait, semblable pour moi aune apparition.

L'impression que je ressentis fut si vive alors, qu'en y songeant après bien des années écoulées

cette scène se retrace à mon souvenir aussi nettement que si je venais d'y assister.

L'Impératrice portait une robe en tulle bleu pâle semé de légers fils d'argent. Son buste incomparable, ses épaules aux lignes exquises se dégageaient de l'ampleur de sa robe comme d'un nuage, et d'un mouvement plein de grâce et de noblesse elle faisait un salut circulaire, enveloppant de son long regard bleu, lumineux et doux, toute cette foule attentive.

Cette façon de saluer, que je n'ai jamais vue qu'à l'Impératrice, avait un charme irrésistible. Elle était imposante et presque modeste; désireuse de recueillir les honneurs dus à la Souveraine, elle séduisait en même temps par une grâce féminine sans égale. Elle portait ses cheveux dorés relevés aux tempes et serrés au-dessus de la tête par un diadème formé d'une large grecque en diamants. Son visage si fin avait une expression jeune et pure comme le visage d'une toute jeune fille, avec beaucoup d'éclat; et dans l'arrangement de sa parure un goût, un air de simplicité sans apprêt qui faisait paraître naturelle la magnificence des bijoux qui couvraient son corsage et

son cou. et sous lesquels une femme de figure médiocre aurait été écrasée.

L'Impératrice était d'une taille au-dessus de la moyenne, plutôt grande. Ses traits étaient réguliers et la ligne extrêmement délicate du profil avait la perfection d'une médaille antique avec quelque chose d'intraduisible, un charme tout personnel un peu étrange même, qui faisait qu'on ne pouvait la comparer à aucune autre femme; le front, élevé et droit, était resserré aux tempes; les sourcils, longs et déliés, avaient un peu d'obliquité; les paupières, souvent abaissées, suivaient la ligne des sourcils voilant les yeux assez rapprochés, ce qui était un trait particulier de la physionomie de l'Impératrice : deux beaux yeux d'un bleu vif et profond enveloppés d'ombre, plein d'âme, d'énergie et de douceur : ces yeux seuls auraient rendu un visage remarquable. Le nez, mince à la racine, de proportion parfaite aux narines finement découpées, était de race aristocratique; la bouche, fort petite, avait des contours pleins de grâce, et cette bouche charmante s'animait d'un irrésistible sourire ; les dents étaient éclatantes, le menton délicatementarrondi, l'ovale

allongé avec un peu de rondeur dans ]e bas des joues, le teint brillant et d'une blancheur transparente. La peau très fine laissait percevoir le réseau des veines et faisait penser au sang bleu de l'antique noblesse espagnole. L'attache du cou long et délicat était parfaite. Les épaules, la poitrine et les bras rappelaient les plus belles statues. La taille était étroite et très ronde, les mains fluettes, les pieds plus petits cfue les pieds d'une enfant de douze ans. De la noblesse avec beaucoup de grâce dans le maintien, une distinction native, une démarche aisée et souple; par-dessus tout une harmonie complète entre la personne physique et la personne morale; c'était là, je crois, le secret d'un charme incomparable.

Telle m'apparut Sa Majesté l'Impératrice Eugénie la première fois que j'eus l'honneur de la voir, dans le rayonnement delà grandeur, de la jeunesse, d'une exquise beauté, parée de tous les dons de la nature et du sort, réunissant dans un prestige inouï tout ce qui peut ennoblir un front féminin.

Afin de faire connaître à Leurs Majestés les costumes de la contrée, on avait ménagé une entrée de paysans bretons.

Après le quadrille officiel, cinquante couples défilèrent devant l'Empereur et l'Impératrice, portant chacun la bannière de leur canton. Ils s'avançaient devant l'estrade impériale, saluant avec des génuflexions aussi profondes que s'ils avaient été dans une église. Puis, au son des binious, ils exécutèrent les danses nationales, s'enchaînant dans cette bourrée lente et mélancolique qui dure des heures dans les pardons de la Bretagne.

Ce long défilé de bannières, ces costumes d'une étrange richesse, l'attitude grave et digne de ces jeunes hommes aux longs cheveux flottants, beaux pour la plupart ; ces femmes dans de riches atours, qui avec leur simplicité ne manquaient ni de grâce ni de noblesse, cette musique agreste et primitive, tout cela, au milieu de l'éclat des lumières et d'une décoration somptueuse, produisait un effet saisissant, et l'on aurait pu se croire transporté au milieu d'une scène du moyen âge.

Après ce curieux épisode le bal reprit son animation. Un de mes parents, monsieur Périer d'Hauterive, lieutenant de vaisseau, m'entraîna

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pour valser dans le cercle formé devant Leurs Majestés par les Bretons qui étaient restés spectateurs à leur tour. L'Impératrice me vit et m'ayant regardée pendant un moment, elle me désigna à l'Empereur qui demanda mon nom.

L'Empereur apprit que j'étais la petite -fille de l'Amiral Bouvet, le doyen des officiers généraux de la marine.

J'avais fort bien saisi l'attention dont j'étais l'objet et, tout heureuse, en regagnant ma place, je disais à ma mère :

— L'Impératrice m'a regardée.

Avant de quitter le bal Leurs Majestés firent le tour de la salle, saluant tout le monde sur leur passage.

En arrivant auprès de la place que j'occupais, l'Impératrice s'arrêta et voulut bien m'adresserla parole. Tremblante d'émotion et de plaisir, je pouvais à peine répondre par des « oui, et non Madame » bien timides.

J'étais loin de me douter que ces quelques mots, tels que les souverains savent en trouver pour tous, venaient de fixer ma destinée.

Le jeudi 12 août, dans la matinée, l'Empereur

et l'Impératrice quittaient Brest dans des voitures de poste à la livrée impériale pour continuer ce voyage à travers la Bretagne, qui fut un long triomphe.

Ils laissaient partout sur leur passage des souvenirs de leur libéralité, de leur profond intérêt pour le pays.

L'empressement de la population était inouï. Tous les chevaux de la contrée étaient mis en réquisition pour suivre l'Empereur, et l'on voyait de bons curés bretons suivant leurs paroissiens, mêlés au flot de ces cavalcades pittoresques, galopant bravement d'un bourg à l'autre, servant d'escorte jusqu'à ce que les habitants d'un bourg voisin soient venus les remplacer.

Le dimanche suivant 15 août, jour de la fête de l'Empereur, Leurs Majestés assistèrent à la messe dans le sanctuaire de Sainte-Anne d'Auray, entre Vannes et Lorient, et le jeudi 19 on arrivait à Saint Malo.

L'Empereur avait bien voulu faire savoir qu'il désirait voir mon grand-père l'Amiral Bouvet à son passage. Mon grand-père, fort âgé alors, vivait très retiré à Saint-Servan près de Saint-Malo, la

ville sœur et rivale. Pour cette circonstance, mon père, chef de bataillon d'infanterie de marine, se rendit auprès de lui et j'ohtins de l'accompagner. Lors de l'arrivée de l'Empereur mon grandpère s'avança au devant de lui à la tête des députations des villes de Saint-Servan et Saint-Malo. En l'apercevant, Leurs Majestés voulurent bien quitter leur voiture pour l'entretenir.

— Amiral, lui dit l'Empereur, je tenais à saluer le héros toujours heureux des guerres maritimes de l'Inde. Je désire vous voir au Sénat. Et je tiens à vous annoncer moi-même qu'un siège vous y est réservé.

— Sire, répondit mon grand-père , je ne suis plus qu'un vieillard, ma carrière est achevée ! Vous avez besoin de serviteurs plus capables de vous bien servir. Permettez-moi de finir mes jours dans le calme et la retraite que j'ai choisis.

L'Empereur voulut bien insister :

— Si vous voulez honorer mon nom, Sire, dit mon grand-père, reportez votre bienveillance sur mon fils.

Peu accoutumé à voir repousser de semblables faveurs, l'Empereur promit de suivre la carrière

de mon père. Depuis cette époque en effet, jamais sa bonté pour nous ne s'est démentie.

La ville de Saint-Malo offrait aussi un bai aux augustes voyageurs. Mon père avait accepté l'hospitalité offerte par des amis, afin de m'éviter, en rentrant le soir à Saint-Servan, un trop long retour.

La question des voitures pour se rendre au bal était alors, dans une ville comme Saint-Malo, très embarrassante. Un loueur disposant de trois ou quatre vieilles berlines allait à tour de rôle de maison en maison pour transporter les femmes en toilette.

Arrivés au dernier moment, l'heure dont on pouvait disposer pour venir nous chercher était si tardive; que je priai mon père de consentir à me laisser aller à pied, la saison étant fort chaude et la distance vite parcourue. Mais au moment de partir, un violent orage éclata accompagné d'une pluie diluvienne. En un instant, les rues étroites de Saint-Malo étaient transformées en torrents, et il devenait impossible de s'y risquer avec une toilette fraîche.

Mon père, touché de mon chagrin, se mit vaine-

ment à la recherche d'un moyen de locomotion. Enfin, ayant conté ma mésaventure à une vieille amie dont la voiture avait été mise à la disposition de plusieurs autres personnes, elle offrit à mon père une sorte de chaise à porteurs, montée sur deux roues qu'un homme poussait en avant comme une brouette, et qu'on nommait au siècle dernier une « vinaigrette. » Ce fut dans ce singulier équipage que je me rendis à l'hôtel de ville, où se donnait le bal.

Cette fois, je pus tout à mon aise contempler l'Impératrice. J'admirais la grâce et l'élégance de la Comtesse de La Bédoyère, dame du Palais, l'aisance de ses manières, la façon dont elle répondait à l'Impératrice lorsque celle-ci, se détournant un peu, lui adressait la parole et je me reprochais la gaucherie qui m'avait paralysée à Brest, lorsque l'Impératrice m'apercevant me reconnut et me désigna à l'Empereur, qui vint à moi et me parla. La douceur de son abord, sa simplicité, la politesse exquise et souriante de l'Empereur ne peuvent se rendre. Néanmoins, je restais interdite. L'Impératrice s'aperçut de mon embarras, elle me l'a dit depuis, et, s'approchant

à son tour, me parla avec un intérêt qui m'aida à me remettre un peu. Je remarquai alors qu'elle avait un très léger accent étranger, plutôt anglais qu'espagnol, qui donnait beaucoup de charme à sa prononciation.

A ce moment le général FJeury vint dire à voix basse quelques mots à l'Empereur. L'Impératrice me salua d'un geste et regagna sa place.

On avait installé une salle de bal à l'étage supérieur et l'on venait de s'apercevoir que le plafond des salons menaçait ruine. Le double mouvement de la danse avait tellement ébranlé les charpentes, que les lustres de la salle où se trouvaient Leurs Majestés oscillaient de la façon la plus inquiétante.

L'Impératrice eut une heureuse inspiration. Elle prit le bras de l'Empereur, et doucement, saluant à droite et à gauche avec son beau sourire, elle quitta les salons comme pour se rendre à la salle du souper, suivie de la plus grande partie de la foule.

Il devint alors facile de prier le petit nombre de personnes qui restaient de sortir, et dès que les salons furent vides on fermâtes portes.

Le plus grand danger, la crainte d'une panique était écarté et si le bal cessa un peu brusquement, il n'y eut pas, du moins, les accidents graves qu'on pouvait redouter.

Le lendemain dès le matin Leurs Majestés quittaient Saint-Malo; je me trouvais sur leur passage ; l'Impératrice me distingua parmi la foule et, rapprochant sa main de ses lèvres, elle m'envoya un signe d'adieu, me laissant tout à fait conquise.

Depuis cette époque je lui vouai dans le fond de mon cœur de jeune fille un attachement inébranlable. Toujours préoccupée d'un souvenir qui m'était resté si cher, je me tenais de mon mieux au courant de tout ce qui se passait à la cour, intéressée par les moindres détails et suivant de bien loin la vie de celle qui pour moi avait été la révélation delà grâce et de la beauté.

Cependant dès cette époque un nuage sanglant avait voilé l'horizon impérial, laissant dans le cœur de cette épouse, de cette mère, de cette souveraine accablée d'hommages, si brillante, si enviée peut-être, une ineffaçable angoisse.

Dès les premiers jours de celte même an-

née 1858, dans une note concise, le Moniteur officiel annonçait à la France indignée l'attentat d'Orsini.

« Paris, le 15 janvier 1853.

(( Jeudi soir, à 8 heures et demie, au moment « où LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice arri- « vaient à l'Opéra, trois détonations provenant « de projectiles creux se sont fait entendre.

« Un nombre considérable de personnes qui « stationnaient devant le théâtre, des soldats de « l'escorte et de la garde de Paris ont été blessés, « deux mortellement. Ni l'Empereur ni l'Impéra- « trice n'ont été atteints. Le chapeau de l'Empe- « reur a été percé par un projectile, et le général « Roguet, aide de camp de l'Empereur, qui se « trouvait sur le devant de la voiture, a été légè- « rement blessé à la nuque.

« Deux valets de pieds ont été blessés. Un « cheval de la voiture de Sa Majesté a été tué et « la voiture brisée par les projectiles.

« L'Empereur et l'Impératrice ont été accueillis « à leur entrée dans la salle de l'Opéra par le « plus vif enthousiasme. La représentation n'a

« pas été interrompue. En apprenant cet événe- « ment LL. AA. IL le Prince Jérôme Napoléon « et le Prince Napoléon, S. A. I. la Princesse « Mathilde, LL. AA. les Princes Murât, les ML « nistres, plusieurs maréchaux, le maréchal com- « mandant l'armée de Paris, des membres du a corps diplomatique, les préfets de la Seine .et « de police, le procureur général près de la cour « de Paris, le procureur impérial se sont rendus « près de Leurs Majestés.

« L'instruction a eu lieu immédiatement et « plusieurs arrestations ont été opérées. Leurs « Majestés ont quitté l'Opéra à minuit. Les bou- « levards avaient été spontanément illuminés, et «une foule considérable a fait entendre sur le « passage de l'Empereur et de l'Impératrice les « acclamations les plus enthousiastes et les plus « touchantes.

« A leur arrivée aux Tuileries Leurs Majestés « y ont trouvé un grand nombre de personnes, ce parmi lesquelles se trouvaient l'ambassadeur « d'Angleterre, le Président du Sénat, les membres « du corps diplomatique et plusieurs sénateurs. »

Ce que la note officielle ne dit pas, c'est l'hor-

reur de cette scène dans l'étroite rue Le Peletier où se trouvait alors l'Opéra, au milieu d'une obscurité profonde, car la violence de l'explosion avait subitement éteint les becs de gaz; les cris des blessés, la panique de la foule affolée qui se précipitait sous les pieds des chevaux de l'escorte, dont quelques-uns se débattaient dans les convulsions de l'agonie.

L'attentat avait eu lieu au moment même où la voiture de l'Empereur s'arrêtait devant le péristyle de l'Opéra. Un inspecteur de lapolice, pensant que les souverains devaient être atteints et craignant que de nouvelles explosions ne vinssent à se produire, s'élança pour ouvrir la portière. L'Empereur, qui ne le reconnut point, voyant un homme se précipiter vers lui, et croyant que c'était un assassin qui cherchait à l'atteindre à la faveur de l'épouvante générale, lui asséna un vigoureux coup de poing* qui l'envoya rouler à terre.

— J'ai été tout de suite rassuré, disait cet homme en se relevant.

L'Impératrice descendit rapidement de la voiture après l'Empereur; elle avait la joue ensan-

giantéepar un éclat de vitre et sa robe de satin blanc était tachée de sang.

Leurs Majestés durent leur salut à la rage régicide des conspirateurs qui avaient chargé les bombes avec une trop grande quantité de dynamite, en sorte que les projectiles, au lieu de faire mitraille, furent littéralement pulvérisés. L'Impératrice conserve encore le chapeau que l'Empereur portait ce soir-là ; il paraît à peine déformé ; mais à la transparence de la lumière on s'aperçoit qu'il est criblé de mille trous comme s'il avait reçu une décharge de plomb de chasse.

L'Impératrice était restée fort calme, et lorsqu'elle parut dans sa loge elle trouva son sourire habituel pour remercier la foule de l'ovation qui lui était faite ainsi qu'à l'Empereur. Et cependant une horrible inquiétude la tortura jusqu'à ce qu'un émissaire envoyé aux Tuileries vînt lui affirmer que rien n'avait été tenté contre son fils.

Sa première pensée, pensée bien maternelle, avait été que le Prince Impérial, lui aussi, pouvait être menacé. Ces moments d'une anxieuse attente avec le sourire aux lèvres était de toute cette soirée son plus poignant souvenir.

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