TII
UN GROtiNABD.
Biaise Alboise lut un de ces hommes que la France républicaine ei impériale peut opposer avec orgueil aux plus belles figiu'es des temps liéroïques , et proposer à léternelle admiration des générations à venir.
En 1792, lorsque l'appel aux armes détermina vers la frontière le sublime élan de la jeu- I. 22
&^f^ LiiN GROGNAIU).
nesse franeuise, Alboise senrôia dans le premier bataillon des volontaires de Seine-et-Oise qui fui dirigé sur l'armée de Sambre-et-Meuse. Là, bien que le volontaire n'eût eneore que seize ans, il se distingua tout d'abord par sa bravoure. Ce fut surtout à l'affaire de Neuvied. Le commandant de son bataillon ayant fait un appel au courage de ses jeunes soldats à propos d'une batterie ennemie dont le feu continu gênait les mouvemens de la demi-brigade , et qu'il était imi)ortant d'enlever. Alboise se présenta le piemier et offrit de diriger ce hardi coup de main. Après avoir reçu de son <ommandant des instructions quelque peu ambiguës, Alboise, qui ne les a pas bien comprises, se recueille un instant; puis, api'ès un moment de réflexion :
— Mais où diable nous envoies- lu . citoyen commandant? lui demande-t-il.
— Eh parbleu! nV le vois-tu pas?... à la mort !
— A la morl ! ... Eh bien ! à la bonne heure. . .
mais il fallait donc le dire tout de suite
Suilil !
Ei se lounïiîD» vers sa jjétile troupe :
UN GROGNARD. Èi9
— Allons y vous autres ! s'écria-t-il , pas de charge, en avant, marche ! Faites comme moi, et vive la nation!
Une demi-heure après, Alhoise s'était rendu maître de la batterie prussienne ; mais les trois quarts des siens étaient morts.
Kn 1790, Alboise faisait partie de cette héroïque armée d'Italie dont Schérer venait de remettre le conuuandement en chef au général Bonaparte, et ce fut en qualité de simple grenadier dans la 65' demi-brigade qu'il prit part à toutes les alï'aires qui signalèrent cette magnifique campagne. Mais il faut le dire, si Alboise était un brave soldat . c'était aussi le pessimiste le plus original de larmée. C'est à lui peut-êtje que les vieux soldat de l'empire durent, dans la suite, l'épithète de grognards, laquelle toutefois ne leur fut donnée d'une manière officielle qu'à l'époque où Napoléon était à l'île d'Elbe. Bon fils, camarade dévoué, excellent soldat , Alboise n'avait d'autre défaut que celui déraisonner et de ne paraître jamais content. 11 blâmait tout, se plaignait de tout, en tout temps, en tout lieu, à tout propos. Pendant les vingt années qu'il passa au service on
^S8 UN GROGNAUD.
liesse française, Alboise s'enrôla dans le premier Î3ataillon des voîonîaires de Seine-et-Oise qui fui dirigé sur l'armée de Sambre-et-Meuse. Là, bien que le volontaire n'eût encore que seize ans, il se distingua tout d'abord par sa bravoure. Ce fut surtout h l'alfaire de Neuvied. Le commandant de son bataillon ayant fait un appel au courage de ses jeunes soldats à propos d'une batterie ennemie dont le feu continu gênait les mouvemens de la demi-brigade , et qu'il était important d'enlever. Alboise se présenta le premier et offrit de diriger ce hardi coup de main. Après avoir reçu de son commandant des instructions quelque peu ambiguës, Alboise, qui ne les a pas bien comprises, se recueille un instant; puis, après un moment de réflexion :
— Mais où diable nous envoies-lu . citoyen commandant? lui demande-t-il.
— Eh parbleu! n'e le vois-tu pas?... à la mort !
— A la mon ! ... Eh bien ! à la bonne heure. . .
mais il fallait donc le dire tout de suite
Suffi l !
Et se lournaiît vers sa jjcliie houpe :
— Allons , VOUS autres ! s'écria-t-il , pas de charge, en avant, marche ! Faites comme moi, et vi\e la nation !
Une demi-heure après. Alboise s'était rendu maître de la batterie prussienne ; mais les trois quaris des siens étaient morts.
Kn 1790. Alboise faisait partie de cette héroïque armée d'Italie dont Schérer venait de remet (re le commandement en chef au général Bonaparte, et ce fut en qualité de simple grenadier dans la 65' demi-brigade qu'il prit part à toutes les affaires qui signalèrent cette magnifique campagne. Mais il faut le dire , si Alboise était un brave soldat . c'était aussi le pessimiste le plus original de larmée. C'est à lui peut-être que les vieux soldat de l'empire durent, dans la suite, répithète de grognards, laquelle toutefois ne leur fut donnée d'une manière officielle qu'à l'époque où Napoléon était à lîle d'Elbe. Bon fils, camarade dévoué, excellent soldat , Alboise n'avait d'autre déAiut que celui de raisonner et de ne paraître jamais content. Il blâmait tout, se plaignait de tout, en tout temps, en tout lieu, à tout propos. Pendant les vingt années qu'il passa au service on
okO UN. GROGNARD.
rientendii presque jamais une parole appro- Ijative sortii' de sa bouche j presque jamais son visage ne fui déridé par le moindre siij;ne de satisfaction. En garnison , il se plaignait du repos; en campagne , il se plaignait de la faligue. Lorsque son sac était bien garni, il le trouvait trop lourd; lorsqu'il devenait léger, il se plaignait de ne pouvoir le remplir. Cette humeur maugréante faisait dire à ses camarades que, dans le régiment des mal-contens, Âlboise serait infailliblement devenu colonel ; tout le monde ne len estimait pas moins , et ses ofticiers lui [jardonnaient ses travers en considération d'une foule de précieuses qualités, et notamment d'une noblesse de caractère et de pensée qui allait quelquefois jusqu'au sublime. Pour donner une idée de son désintéressement et de sa modestie, il suffira de dire qu'il refusa constamment les grades auxquels il avait droit, en disant :
— (Test déjà beaucoup poui' moi que de savoir obéir ; que serait-ce donc s'il me fallait savoir commander !
Ce ne fut qu'après seize années de services effectifs qu'il consentit à accepter les galons
I \ C.I'.lKiWl'.l». o'il
(le caporal; eiicoiv sou acceplalioii liiil-cllc. toiiiiiio nous le verrons. :i uiie eirconslance (ouïe i)arli(ii!ière. Mais eonliiiuons i-ipideuieiU sa biogi'aphie par ordre chronologi({iie.
C'était au mois (ie mai 1790. (juelqiïes jours avant TalVaire de l.odi. ?sapolëon . visiîanl les [jostes avances, se plaignait des Irécîuenîes fusillades (juil avait entendues.
— Il ne laul pas. disait-il. us<'r ainsi vSa poudre à tirer sni* des buissons.
A ces motSj une douzaine de balles siltlenl ii ses oreilles, l^n grenadier s'élance et lui fait un rempart de son corps. In inonienl après, le général en cliel <lemande brusqnemen! à ce soldat :
— Que fais-lu là? l'omcjuoi as-lu qnilté Ion poste?
— J'attendais que vous me donniez la permission daller dénicher quelques uns de ces corl)eaax tyroliens qui se sont perchés dans le buisson là-bas.
— Est-ce que tu l'imagines qu'ils sonl restés là à l'attendre? Retourne à ton poste.
— Mon général, les aulres sont dans le ravin. comme hier.
^l\2 UN GROGNARD.
— Raison de plus, ils te tueraieîit.
— Ouilch! (^n leur est défendu; ils sont
trop maladroits ! S'ils savaient viser juste, ils nous auraient déjà descendus tous les deux : moi d'abord, vous après.
— Tu ne manquerais donc pas leur < hef ?
— Dites un mot, je l'éclipsé.
— Allons, puisque tu le veux, va! mais
ne t'y fie pas !
Et le soldat partit en siftlant le refrain de la Marseillaise.
C'était Alboise.
Au bout d'une demi-heure , connue on le croyait mort, parce qu'on avait entendu un grand nombie de coups de feu du côté où il s'était dirigé , il leparut. Il n'avait perdu que son chapeau.
— C'est fait! dit-il au général en chef. Je vous avais bien dit qu'ils ne savent pas viser : maintenant ils n'ont plus qu'à enterrer leur officier de kinserlicks.
— Merci , dit Napoléon , je me souviendrai de toi.
— C'esJ toujours ça , reprit le grenadier :
mais il ne faut pas vous lracass< r la kHe pour si peu (le chose.
Alboise suivit Napoléon eu h^pjyple ; mais il ne i-evit son géuéral face à fnce (ju'après le dernier siège de Saint-Jean-clArie. Quoique ayanl reçij à celle afl'aii-e une enï-oyablc blessure à la tête, ce soldat peisistait h se tenir dans les rangs , parce qu'à la fin de la journée le général en chef devait passer la revue de sa demi-brigade, qui s'était brillannnent disliugaée à cette afï'aire. On sait que Napoléon était doué d'une mémoire prodigieuse, et qu'il se rappelait parfaileuient.la figure, le nom et les actions de chacun de ses soldats. Quand il vint à passer devant Alboiee, il s'arrêta un moment .. coinnie pour rapprocher quelques idées confuses :
— Je te reconnais à présent , lui dit-il; je taivuàLodi. lorsqu'on tiraillait nos postes avancés. Tu es un bi-ave ; mais . mon pauvre garçon , il paraît que les Turcs sont moins maladroits que les Tyroliens: il t'ont fait là une l)ien mauvaise plaisanterie.
— C'est vrai! dans ce maudit pays de sauterelles et de mamamouchis il fait chaud pour
ZUU UN GROGNARD.
moi de toutes les façons : mais c'est encore pour vous, je n'en ai point de regret.
— Ah ça ! comment t'appelles-tu donc , et de quel pays es-tu ?
— Je m'appelle Biaise Alboise ; je suis de Pontoise, département de Seine-et-Oise.
— J'en suis 6ien oise , reprit Napoléon en riant et en imitant la prononciation du soldat. Et si je te donnais un fusil d'honneur, qu'estce que tu me dirais?
— Je vous dirais merci , comme vous à Lodi; vous vous le rappelez?...
— Oui, oui ; mais guéris-toi d'abord ; j'y penserai.
— A votre aise . quand vous aurez un petit moment de libre.
Malheureusement la blessuie d"All)oise fui longue à se cicatriser complètement. Napoléon revint à Paris, et le brave soldat fut oul)lié. Il y a toute apparence qu'il eut, lui, plus de mémoire , bien qu'il n'en dît mot à personne. A son retour en France , après Marengo , son ancien général étant déjà premier consul, lorsqu'il fut question de décider si Napoléon serait proclamé , ou non . consul à
vie, Alboise ne laiss«i pas échapper I occasion qui lui élail olïeile de nianifesler iiardinient son opinion. Le clépouiilenienl du scrutin lui publié pai" le séna! le 15 août 1802. Suj" 3,577.259 votans, 3,576,285 avaient vote pour , et 974 contre : et , chose incroyable , presque tous les votes négatifs avaient ét(' donnés dans l'année.
Dans un régiment de ligne , un grenadier osa signer non en très gros caractères sur le registre où clKupie soldat émettait son vole. Ceux qui ni' savaient pas éciire devaient apposer une petite baire pour la négative ou une croix poui' lallirinative.) Cette oi>posilion unique causa un grand scandale. Le colonel du régimem. ciaignant qu'on ne le rendît lesponsable du mauvais effet qu'une telle insubordination pouvait produire dans l'esprit de l'armée, encore imbue des principes répnl)licains . lit venir près de lui le gr<Miadier mal fjensanl. Il lui a<lressad abord <les complimenssur sa belle tenue, persuadé que par la dou(;eur il obtiendrait une rétractation éclatante: mais voyant que ce moyenne réussissait pas, il lui dit en relevant sa moustache :
SU(S IN (;noGNAur>.
— Comiuenl ! c'est loi , Âihoise ! loi qui as l'honneur d'être gTeiiadier de ia pi-emière du deuxième; toi qui as fait les campagnes d'Italie, qui as été en Egypte; c'est toi qui ne veux pas que ton ancien général soit ton chefi ïu déshonores ta grenade!... Est-ce que j'ai signé non. moi!... Et cependant je n'ai pas eu l' lionneui' d'aller aux Pyramides !
— Les Pyramides ! les Pyramides î répond Alboise, que ce discours commençait à impatienter ; qu'est-ce qiie ça prouve , les Pyi-amides? Vous avez signé o^r/, mon colonel, c'est bien ; vous en aviez le droit ; je ne suis pas là pour vous ( ontredire ; mais , moi , c'est différent.
— Eh ! par quelle raison, grenadier Alboise?
— Par la raison que si je me suis battu pendant dix ans pour qu'il n'y ait pas de rois en France, ce n'est pas non plus pour qu'il y ait à leur place des pî-emiei-s consuls à vie. C'est aussi mon idée. Et puis quand même n'avezvous pas dit que les volontés étaient libres?...
— C'est-à-dire... ce n'esl pas moi, c'est le sénat... Mais sais-Ui bien que lorsque le citoyen premier consul saura cela, il est capa-
IN (;rognai\d. Vtl
hle «le le faire metlie à la salle de police lunule restant de tes jours?
— Rien du tout ! Cela lui sera bien égal ! Et puis ce (|ue v<^us me dites là, mon colonel, c'est bon pour vous ou les habits brodés qui ont peur de perdre leurs grades; moi , je ne ciains pas de perdre le mien. Je le lui dirais à lui-même, au citoyen premier consul ; je ne suis pas comme lui, moi. f ai de la mémoire : lorsque je promets quelque chose à quelqu'un, je liens ma promesse.
On voit qu'Âlboise avait été piqué au vif de l'oubli de Napoléon relatiAemenl au fusil d honneur qu'il lui avait promis en Ég)^te et qu'il ne lui avait pas donné.
Le piemier consul apprit bientôt que dans un régiment de ligne . un grenadier avait donné un vote négatif. 11 demanda son nom.
— Alboise? s'écria-t-il en portant la main à son front; ah! oui, oui, Alboise, de Pontoise. ajoute-t-il en souriant; je le connais de longue date. On lui dira de ma part que j'ai donné l'ordre de le faire passer dans la garde consulaire, dans ma garde, reprit-il en appuyant suj* le mot.
IjU^ in GKO(;^AKI).
Plus lard , la vieille garde impériale ayaiil élé foi'iiiée avec le noyau de la garde consulaire , Alboise s'y trouva incorporé dès Torigine. De ce momenl, sa manie de grogne?^ à loul j)ropos ne fit que croître jusqu'au jour de sa jnoj't, qui fut peut-être la première circonslauce de sa vie dont il parut satisfait.
On sait que la nuit qui précéda la balaille d'Austerlitz, l'empereur, voulant juger de l'elfet qu'avait produit sur ses soldats la proclamation qu'il leur avait fait lire le matin , parcourut à pied et incognito tous leurs bivouacs. Arrivé à l'un de ceux occupés par la garde, un grenadier, qui nettoyait la batterie de son fusil, layanl reconnu, lui jeta ces paroles sans ' esseï' son travail et sans avoir' l'air de le ren.ai<[uer :
— Ah ! tu veux de la gloire ! Eh bien ! sois tranquille, va ! on t'en flanquera demain malin, de cette gloire! Un peu de patience, on l'en flanqmra!
('/était Alboise.
Dès le connnencement de l'action, un balaillon du \' de ligne ayant été enfoncé par les cuirassie)-s de la garde impériale russe :
r\ <.r.o(.\ \fu>. .l/iî»
— Bessièros! Bc.'ssièros ! ci'ia I <Mi|.(i('i!r en passant au grand .galop ilcvam les greiiadieis à cheval de sa garde les invincibles à la droite de ce bataillon !
\n instant a[>rès, les deu.v gaides in^xTiales s étant Ijonvéesen pri'scncc cavaliers, artillerie, étendai'ds russes, iimt rcsia :ni pouvoir d(^ lîessières.
. i.a vieille garde;» pied \il <es exploits cl nnu'niura; deux luis elle dtMiianda à gjands cris à se porlei' en avani : niai.^ I rnjpereur la maintint au ivpos. Ses giena^liers w' maudissaient alors.
— 11 n"\ aura donc rien poitr nous aujourd'hui? sécria lun d'eux cpii se dépilait plus que les anlres de l'ester ainsi ina< lil'. ' C'était encore Alboise; ) NajKdéon Ijiit vm signe avec la main, et, se retournant du côté d "Alboise, dont la voix lui est parfaitement connue :
— Silence! lui dii-il. lu es irop gom'inand. Le lendemahi . en passant la i eviie de sa
garde, il sarrèta devant lui :
— Ne t'ai-je pas donné une arme d'honneur en Egypte"? lui demanda-t-il.
— Oh ! donné ! donné ! c'est-à-dire que vous
me l'aviez promise; mais il me paraît que dans ce temps-là la fal)rique allait peu , car je ne l'ai jamais reçue. Au surplus, puisque vous vous en souvenez , ça suffit : je n'ai plus de rancune.
— Et tu fais bien , car tu sais que maintenant nous sommes gens de revue.
— Et de parole, ajouta Alboise avec une intention malicieuse.
Vint le jour de la distribution des croix. Alboise n'avait reçu aucune lettre d'avis. Dieu sait s'il était de mauvaise humeur î
— Aux noms des braves que vous venez d'appeler, dit l'empereur, en élevant la voix, à rofficiei' suj)érieur qui remplissait les fonctions de secrétaire de la chancellerie , ajoutez sur votre liste celui d'un de mes vieux braves, celui du grenadier Alboise !
— Présent!... s'écrie aussitôt une voix de stentor qui sort des rangs ; présent ! présent !
— Approche. Tu vois que j'aide la mémoire et que je suis de parole. Tiens . voilà ce que je te devais; contimie à servir d exemple à nos jeunes conscrits; il serait à désirer ({u'ils te ressend)]assent tous.
l.> GP.OGNAKD. .)5i
— Pas dégoûté ! niiirmura tout l)as Alboise, tandis que >'apo!«M>n détachait sa croix et la présentait au grenadiei'. qui. la recevant d une main, de Tau Ire fit le salut militaire, et retomMîa tranquillement à son rang au bruit des acclamations unanimes de ses camai*ades.
Loi-s de l'entre vue de Napoléon avec Alexandre à Ert'url. au mois de septembre 1808. au milieu de l'affluence de rois, de princes el de grands personnages de toute sorte qui les entouraient, les deux emperem's aimaient à s isoler de celle foule d'automates dorés, et à passer ensemljle des journées entières dans la plus pai laite intimité. Un matin que >'apoléon sortait à pied de son palais, accompagné d'Alexandre, sous le bras duquel il avait amicalement passé le sien , il sarrèta devant le grenadier qui posé en faction bas de l'escalier lui présentait les armes. C'était Alboise. Napoléon le regarde un moment en secouant la tête d'un air d'orgueil, et faisant remarquer à Alexandre ce soldat dont le visasse est orné d'une cicatrice qui part du front et descend jusqu'au milieu de la joue :
— O^i*^^* p<'nse/.-\(»i!s. nionfièi'é. lui dil-il.
352 UK GROGNARD.
(le soldats qui siirviyeni k de pareilles blessures ?
— El vous, mon frère , répond Alexandre , que pensez-vous des soldats qui les font?
— Ils sont morts, ceux-là!... jnurmura All)oise dune voix i^rave. sans rienpei'drede son inunohilitë.
Nous ne pensons pas qu'il y ail dans (]oi'neille de plus sublime dialogue.
— Alexandre, dont la belle réponse avait un moment embarrassé Napoléon, se tourna alors vers ce dernier en disant avec courtoisie :
— Mon frère, ici comme ailleurs, la victoire vous reste.
— Mon frère, c'esi qu'ici comme ailleurs mes grognards ont donné.
Et Napoléon s'éloigna <^n faisant un geste de remercîmentà Alboise, qui ne détourna même pas les yeux.
A quelque temps de là , se promenant seul et à pied dans le quartier de sa garde, l'empereur aperçoit Alboise assis tranquillement sur une pierre, non loin d'un magasin à fourrages, et battant le briquet pour allumer une pipe qu'il tient à la bouche. 11 se dij'ige de ce côté.
UN GROGNAKD. 353
Alboise se lève, mais il n'en continue pas moins de battre le briquet en disant :
— Paidou, mon empereur, mais c'est le diable pour faire prendre l'amadou; il fait tant de vent ! . . . Vous permettez , n'est-ce pas ?
— Hé mais! jusqu'à un certain point. Ne crains-tu pas de mettre le feu à ce magasin de paille? Ce serait mal travailler pour le roi de Prusse que de lui brûler ses villes.
— Ah ! bah ! le roi de Prusse , répond dédaigneusement Alboise; encore un drôle de monarque celui-là! qu'il n'ait pas peur! si on lui brûle sa Prusse... eh bien ! on la lui paiera î
Pendant ce temps Napoléon examina le grenadier, qui , frappant plus vite et plus fort sur sa pierre , n'en fait cependant jaillir aucune étincelle, et il ajoute :
— Je te dois quelque chose, Alboise.
— A moi , mon empereur ! . . . crois pas ! . . . vous m'avez donné la croix il y a deux ans à cause de cette balafre que j'ai reçue il y en a huit; c'est moi qui vous dois du retour. Patience , on s'acquittera !
— Ce n'est pas pour la balafre : c'est vieux cela ; c'est pour ce que tu as dit dernièrement
354 UN Cr.OCNARD.
à l'empereur Alexandre , lorsque tu faisais ta faction.
— Je n'ai pas fait de sottises à cet empereur. Pourquoi a-t-il eu l'air de vouloir mécaniser la garde!... Est-ce que par hasard il se serait plaint de moi à mes chefs?
— Non assurément, reprit Napoléon, puisque je yeux te récompenser.
— Il n'y a pas de quoi ! Et puis je n'ai besoin de rien. Cependant, si vous voulez me faire une politesse, histoire de dire : « Tiens, voila ! . . . » eh bien ! à la première garde montante, dites-moi bonjour comme vous me l'avez dit l'autre fois.
— Eh bien ! bonjour mon brave, et touche là I
Et l'empereur lui tendit la main.
A ce geste de Napoléon, la vue du vieux soldat se trouble , de grosses larmes coulent de ses yeux : c'est peut-être le seul mouvement de sensibilhé extérieure qu'il ait eu en sa vie. D'une main, retirant précipitamment la pipe qu'il avait conservée à la bouche, il la jette et la brise sous son pied , tandis que de l'autre main il saisit celle que lui présente
l'empereur, et la seiTant de façon à lui briser les os, il lui dit d'une voix entrecoupée :
— Oh ! toujours ! mon emperem* ! à la vie ! à la morl ! Alljoisc ne vous dit que cela...
— Oui , je le crois , i'é[)ond Napoléon en essayant de retirer sa main, qui est prise comme dans un étau ; entre nous , comme tu le dis, c'est à la vie ! à la mort!... Adieu!
L'année suivante, Alboise était à Schœnbrunn, car il ne quitta pas d'un instant les drapeaux. Après la parade, qui avait lieu chaque jour, à onze heures, dans la cour du château, l'empereur donnait volontiers audience aux soldats qui avaient quelques droits à faire valoir ou quelque grâce à demander. Un grenadier soit des rangs et vient à lui.
— Ah ! ah ! c'est aujourd'hui ton tour, mon vieux Alboise ! Que me veux-tu? parle.
— Sire , il m'est arrivé un grand malheur.
— Une injustice qu'on ta faite ? un passedroit ! Tu viens réclamer, n'est-ce pas ?
— C'est pas ça. J'ai une bonne femme de mère qui vivait choueUement du produit de la moitié de ma croix que je lui ai abandonnée, çt d'une espèce de baraque quelle appelait sa
maison. Le feu a pris à la baraque. Absente maintenant. Comme il ne lui reste plus que soixante-deux ans et des yeux pour pleurer, j'ai trouvé que ce n'était pas assez pour vivre, et alors je viens. . .
— Tu viens me demander une pension pour elle , interrompit l'empereur qui n'aimait pas les longues digressions ; c'est juste ; la mère d'un brave comme toi doit compter sur moi : j'écrirai ce soir au ministre de la guerre. Estu content?
— Non, sire !
— Diable ! tu es bien ditïicile ! Que veux-tu donc que je té donne? un bon sur le payeur de la garde?
— Sire , ce n'est pas encore ça : non pas que je trouve votre signature mauvaise ; mais le temps que le trésorier et toute la boutique mettront à enregistrer, timbrer et pafara/^r votre bon , la vieille bonne femme aura descendu sa dernière garde. Tenez, mon empereur, je ne vais pas par quatre chemins : je viens vous emprunter de l'argent de la main à la main. Et pour que vous ne croyiez pas que c'est une carotte de /o^î^wpwrque je veux vous tirer.
comme les chapeaux à plumes et les bottes h glands dor de rétat-major, voici mon brevet de décoré, mon livret; vous toucherez mon prêt, le reste de ma croix; le quartier-maître du régiment vous comptera tout cela à chaque trimestre ; il n'osera pas vous faire la queue , h vous, j'en réponds!
— Garde tout cela ; entre deux vieilles connaissances comme nous la parole suffit , tu le sais bien. Tiens, voilà une cartouche pour ta mère ( c'était un rouleau de mille francs ) ; tu m'en rendras une pareille quand tu 3eras colonel.
— Oh î oh ! un moment ! interrompit le vieux grenadier avant de tendre la main ; j'accepte , mais à une condition : c'est que ça ne vous gênera pas, car autrement ...
— Allons ! prends , te dîs-je !
— Merci , mon empereur ; mais en ce cas vous direz à mon colonel que je consens maintenant à être nommé caporal, non pas par ambition , mais seulement pour avancer un peu l'époque du remboursement.
Le lendemain, Alboise reçut les mr aines de
caporal, sans paraître plus satisfait que de coutume.
Ce fut surtout pendant la campagne de Russie que son humeur maugréante se développa tout entière: ces longues marches à travers un pays incendié et désert étaient pour lui un texte inépuisable de plaintes.
— Je vous demande un peu , disait-il sans cesse, ce que nous allons voir dans un pays de purs sauvages , où on fait une demi-douzaine d'étapes sans trouver seulement une pomme de terre!... Encore si on pouvait de temps en temps se repasser quelques coups de fusil en manière de nations civilisées î . . Mais pas moyen de causer avec ces mangeurs de chandelles! C'est dégoûtant î Quant à moi, j'aimerais presque autant la paix qu'une guerre comme ça.
Ce fut bien autre chose encore lorsque après l'incendie de Moskow Alboise commença cette désastreuse retraite, errant sans vêtemens, sans munitions, sous un ciel de neige, sur un sol parsemé de cadavres. Plus de discipline; tous les rangs étaient confondus ; la grande armée n'était plus qu'un ramas d'hommes allant indistinctement du nord au midi. La présence
liN GROGNARD. S 50
de Napoléon à pied au milieu des soldats, souffrant comme eux des mêmes besoins, des mêmes privations, pouvait seule étouffer les murmures.
Un jour, en parcourant les rangs épars de la vieille garde, dont les débris marchaient avec ceux de l'état-major général , il reconnut le vieux caporal, quoique sa coiffure ne se composât pour le moment que d'un sac à avoine qui lui cachait la moitié du visage.
— Ah ! mon pauvre Alboise, lui dit-il en secouant la tête , tu es toujours le même : je suis content de toi.
— Ma foi ! il n'y a pas de mal que vous soyez content, mm^mura Alboise, car il y en a diablement qui ne le sont guère.
L'empereiu- n'eut pas l'air de comprendi'e et reprit :
— Je le serais encore bien davantage si j'étais certain , à mon arrivée en France, d'y trouver cent mille hommes comme toi.
— Flatteur ! murmura Alboise entre ses dents.
La dernière fois qu'ils se rencontrèrent, ce
360 UN GROGNABD.
fut encore en un jour de malheur : on passait la Bërésina.
— Te voilà maintenant pontonnier, lui dit l'empereur, lu ne manques jamais les bonne?
occasions
— Parîout où vous èles je sais qu'on attrape toujours quelque chose... Présent!
— Te rappelles-tu le jour où nous nous vîmes pour la première fois? interrompit Napoléon, essayant ainsi de détourner la conversation.
— Oui! celait en Italie, un jour qu'il faisait chaud ; mais la température a crânement changé depuis.
— Gonnnent! est-ce que lu aurais froid?
— Moi ! froid ! . . . Allons donc ! je ne le sens pas; et il y a de bonnes raisons pour ça, ajouta-t-il en portant la main à son visage, couvert d'un large emplâtre ; tenez , pas plus de nez que sur la main : il est resté dans les traînards ; mais c'est égal , quand je vous vois ça me réchaufle.
Lorsque le tour dAlboise fut venu de passer sur le pont, entraîné par la foule qui se ruait comme une avalanche, il fut précipité
dans le fleuve. .Malgré les énormes glaçons qui menaçaient h chaque instant de le broyer dans leur choc, il arriva un des premiers sur la rive opposée que le canon des Russes balayait déjà. A peine avait-il fait quehjues pas qu'il roula sur la neige : un boulet venait de lui fracasser les deux jambes. Un de ses camarades s'approcha pour le secourir :
— Marche, marche! lui dit-il dune voix éteinte , car il va t'en arriver autant.
— Caporal Alboise, je ne veux pas vous abandonner.
— Va ton train... Je suis plus heureux que vous autres . dans un moment je n'aurai plus froid !
Puis , faisant un dernier effort , l'héroïque soldat se traîna sur les mains juscpi'au bord d'un fossé où la neige s'était amoncelée ; ce fut sur ce lit de glace qu'il s'étendit comme pour mourir plus doucement. Il arracha sa croix , celle que Napoléon lui avait donnée à Austerlitz, et après l'avoir portée plusieurs fois h ses lèvres . il la brisa entre ses dents et en avala les morceaux . pour qu'elle ne tombât pas entre les mains des Cosaques ; après
362 CN GHOGNARD.
quoi il bégaya un dernier Vive r empereur! suivi d'une imprécation contre les Russes , et mourut.
Et lorsque cette nouvelle lui parvint, Napoléon secoua tristement la tête :
— J'aurai de la peine à le remplacer , dit-il en essuyant , sur sa joue , une grosse larme à moitié gelée.
ZTIIZ.
PROMENADES INCOGMTO.
L'une des plus habituelles fantaisies de Napoléon , fantaisie qui du reste lui procura souvent de piquantes jouissances , c'était de parcourir Paris incognito, à la manière du célèbre sultan que l'auteur des Mille et une Nuits a immortalisé dans ses Contes. Toujours accompagné de son grand- visir Giaffar, c'est-à-
dire du grand-maréchal du palais , ou , à son défaut , de Taide-de-camp de service , l'empereur sortait des Tuileries quelquefois avant le jour. La personne qu'il emmenait avec lui était alors chargée de répondre au qui vive des factionnaires échelonnés autour du jardin : V empereur ! Le commandant du poste venait seul le reconnaître. Après l'échange des mots d'ordre et de ralliement^ cet officier de la garde ouvrait la grille par laquelle Napoléon voulait sortir du jardin, et l'empereur s'échappait ainsi de ce qu'il appelait en plaisantant sa prison des Tuileries.
Dans ces excursions à travers la ville, il était toujours vêtu d'une redingote grise ou bleu foncé comme dans les derniers temps , entièrement boutonnée sur la poitrine. Il portait un chapeau rond à larges bords ; son compagnon n'avait rien non plus qui pût faire deviner son rang. Ces promenades faisaient grand bien à Napoléon , en ce qu'elles le délassaient d'un travail presque continuel , et lui procuraient quelquefois des aventures très piquantes.
Que ce fût de grand matin ou à la nuit
close , lorsque Duroc voyait l'empereur sortir de ses appartemens intérieurs ainsi vêtu , il savait d'avance ce qu'il avait à faire, et, sans autre information, allait se déguiser, c'est-àdire endosser un habit bourgeois.
Quelquefois aussi, au lieu de sortir du palais par l'un des pavillons du jardin, surtout si c'était en été et que les Tuileries fussent encore ouvertes aux promeneurs, Napoléon traversait la cour du château et s'esquivait par le guichet qui est en une la rue de VEchelle. Duroc lui donnait le bias. Ils entraient ainsi dans les boutiques de la rue Saint-Honorépour y marchander ou même y acheter quelques objets de mince valeur. 11 lui arrivait quelquefois de se risquer jusqu'à pénétrer dans les galeries du Palais-Roval : mais il fallait qu'il n'y aperçût que peu de monde ; ordinairement ces excursions du soir ne s'étendaient guère plus loin.
Lorsque l'empereur entrait dans une boutique,le grand-maréchal faisait étaler à ses yeux les objets qu'il paraissait vouloir acheter, et pendant ce temps, Napoléon commençait son rôle de questionneur. 11 n'y avait alors rien
de plus comique que de le voir s'efforcer de prendre les manières, le langage et le lou suffisant d'un homme h la mode, lui qui d'ordinaire était si positif, si simple et si naturel. Que de gaucherie n'avait-il pas à vouloir se donner des grâces, quand rehaussant les bords de sa cravate noire, se soulevant sur la pointe des pieds et se baissant tout h coup en ployant les jarrets , il disait d'un ton protecteur :
— Eh bien , madame , que dit-on de nouveau depuis que l'empereur a fait la paix ?... Est-on content?... Votre commerce prospèret-il?... Votre boutique me semble assez bien approvisionnée : il doit venir beaucoup d'acheteurs chez vous ?
A ces mots de boutique assez bien approvisionnée, qui sonnaient mal h l'oreille de la marchande, celle-ci regardait de travers ce singulier questionneur; sa figure se rembrunissait et elle ne répondait que par monosyllabes^ ou même ne répondait pas du tout, ne sachant trop à qui elle avait affaire ; quelquefois même, soupçonnant que ce devait être au moins un révolutionnaire, pour couper court aux questions indiscrètes d'un chaland
PnOiMENADES INCOGNITO, c67
dont les allures u'élaient pas celles d'«n homme comme il faut f elle appelait son mari ou un commis pour la débarrasser de cet importun. Il arriva niome un jour (c'était peu de temps après le couronnenieiit ) que l'empereur ayant demandé d'un ton moqueur à un bijoutier de la rue de la Loi (la rue Richelieu) ce qu'on pensait de ce farceur de Napoléon , celui-ci , qui était un de ses plus dévoués admirateurs , croyant avoir affaire h un ancien jacobin ou à un espion de police mal déguisé , sauta sur un balai qui se trouvait h sa portée et en menava l'homme assez osé pour parler mal devant lui et avec tant d'irrévérence de sa majesté l'empereur et roi. Le grand-maréchal se hâta de s'interposer, en excusant tant bien que mal son ami, qui n'avait eu que le temps de sortir pour éviter autre chose que des menaces. A en croire l'empereur, le moment où , pour avoir mal parlé de lui dans cette boutique, il avait failli être chassé h coups de balai , avait été un des plus gais et des plus heureux de sa vie.
11 faut le dire, dans ce costume d'Araounal-Raschid, comme lui-même l'appelait, Na-
poléon avait une physionomie et une tournure des plus étranges. Cela venait de la manière dont il se coifll'ait avec ce chapeau rond que , faute d'habitude, il portait tantôt très en arrière , tantôt très en avant , et rabattu sur les yeux pour ne pas être reconnu. Quant à la redingote , sa coupe et son ampleur étaient véritablement burlesques. Napoléon ne pouvait souffrir être gêné dans ses vêtemens, et bien moins encore d'être serré. Michel, son tailleur, lui faisait des habits et surtout des redingotes qui lui allaient, pour me servir d'une comparaison alors à la mode , comme si on lui en eût pris mesure sur une guérite; enfin le soin même qu'il prenait alors pour déguiser ses gestes , son attitude et sa démarche ordinaire sous les manières et la démarche des gens vulgaires, tout. cela faisait de Napoléon un être à part qu'on ne pouvait s'empêcher de regarder en souriant comme une sorte d'originalité vivante. Du reste, si ces excursions incognito ne tournaient pas toujours au profit de son amour-propre , ceux qui étaient assez heureux pour le recevoir étaient certains de s'en trouver bien.
N'étant encore que premier consul et se promenant un matin dans la délicieuse orangerie de la Malmaison, alors fort étroite, il aperçut un homme qu'on appelait te père Olivier : c'était un ancien jardinier du Petil- Trianon auquel Louis XV avait quelquefois adressé la parole dans ses jours de joyeuse humeur. Le père Olivier, fier de cette faveur insigne, le disait à qui voulait l'entendre. Napoléon , surpris de voir un vieillard travailler avec tant d'activité , quoiqu'il parût succomber sous le poids des ans , s'approcha et lui dit d'un ton plein d intérêt :
— Que gagnez-vous par jour, mon brave homme ?
A ces mots , le vieux jardinier essaya de se redresser tout-à-fait , et regardant Napoléon , qu'il n'avait jamais vu, lui répondit en ôtant son bonnet :
*— Quarante-cinq sous par jour, monsieur le colonel.
— Ce n'est pas trop ! Mais pourquoi ne vous vois-je pas habillé de la même laçoii que les autres ?
Les jardiniers delà Malmaison avaient alors
une espèce d'uniforme composé d'un habitveste et d'un pantalon couleur gris de fer.
— Ma foi ! je ne sais pas, répondit le père Olivier; il faut croire que M. Lucas (c'était le jardinier en chef) met de côté l'argent de mon habit pour me faire des rentes après ma mort.
— Âh ! ah ! vous croyez cela ? continue Napoléon en riant de la réflexion du vieillard ; en ce cas , voici 200 fr. pour vous payer de votre vivant le premier semestre arriéré de vos rentes. A l'avenir, vous recevrez tous les ans 400 fr. avec un habit pareil h celui des autres.
— Ah Dieu! est-ce possible ! s'écrie le père Olivier transporté de joie h la vue de l'or que Napoléon lui met dans la main. On voit bien que vous êtes de la maison du citoyen premier consul : comment se porte-t-il?
— Très bien. C'est lui qui m'a dit de vous donner cet argent : n'êtes- vous pas ici le doyen des jardiniers !
— Bien sûr ! Ah ! le digne vainqueur d'Italie ! que ie voudrfiis seulement le voir un brin
avant de mourir!... Mais je crains bien qiié tion ; je n'ai jamais eit de chance.
— Bah ! bah ! vous l'avez peut-être vu déjà sans vous douter que ce fût lui. Avez- vous été militaire autrefois ? '
— Non , monsieur le colonel , parce que de mon temps , du temps de feu S. M. Louis XV, on ne se battait pas comme à présent.
— C'est juste ; maigre cela vous avez dû voir beaucoup de choses ?
— Oh ! oui. J'ai vu Ipien des, fois le roi ^yçc madame la comtesse Dubarry. Ils me parlaient, dame ! comme je le fais avec vous , ni plus ni moiiis ; mais vous , pour les avoir connus comme moi, vous êtes trop jeune.
— C'est vrai; mais j'en ai beaucoup en-
« If'!;;;- •• tendu parler.
— Je le crois. Quayt à moi, maintenant, pourvu que mon orangerie soit propre et que les terrassiers ne me fassent pas trop endéver, ça m'est égal la politique.; j'ai toujours été dans les niodéi os , je ne me mêle pas du gouvernement.
— Et vous avez raison ; je connais bien des personnes qui seraient charmées d'en pouvoir
dire autant. Adieu , mon brave homme , au revoir.
— Bien des excuses, monsieur le colonel, et bien des remercîmens au citoyen premier consul. C'est tout comme feu S. M. Louis XY.
— Oui, oui, à quelque différence près! dit Napoléon en souriant et en continuant tranquillement sa promenade.
Hélas ! le père Olivier ne jouit pas longtemps du bienfait qui était venu soulager sa vieillesse , car lorsqu'il vint à apprendre , le soir même , que c'était le premier consul en personne qui lui avait donné cet or, qui lui avait promis un habit neuf, qui avait enfin causé avec lui , il éprouva un si vif transport de joie qu'il mourut subitement d'apoplexie foudroyante, en s' écriant :
— Ah ! mon Dieu ! c'était lui !.. .
Quelques années plus tard , après avoir été
couronné à Milan et avoir institué son fds adoptif , le prince Eugène, vice-roi d'Italie , l'empereur et Joséphine firent un assez long séjour dans cette capitale de la Lombardie. Tous deux allaient souvent se promener dans une petite île do la rivière d'Olona, non loin
(lu palais qu'ils occupaient. Un malin, après avoir déjeuné gaînient dans ce lieu , comme ils s'en revenaient au palais, ils passèrent près d'une chaumière devant la porte de laquelle était assise une pauvre femme. Napoléon lui fait signe de s'approcher, et lui adresse en italien plusieurs questions auxquelles elle répond avec franchise , ne connaissant ni l'empereur ni riinpératrice.
— Bonne femme, continua-t-il, pourquoi ne faites-vous pas réparer le toit de votre maison?...
— Hélas ! mon cher seigneur, c'est que nous sommes trop pauvres, d'autant plus que mon mari n'a pas toujours d'ouvrage et que nous avons trois enfans à élever.
— Quel état a-l-il votre mari ?
— Il est tourneur, il fait des béquilles et des jambes de bois pour les blessés ; mais comme malheureusement il n'y a plus de guerre, l'ouvrage ne va plus.
A ces mots de béquilles et de jambes de bois , la figure de l'empereur s'était un peu assombrie ; il avait jeté un regard d'intelligence à Joséphine . qui , ayant passé son bras
SOUS le sien . le pressa doucement comme pour dire h sou mari qu'elle avait compris toute sa pensée : aussi baissa-t-elle les yeux sans prononcer une parole.
— Oh ! oli ! ne faire que des béquilles et des jambes de bois ! reprit Napoléon d'un ton d'indifférence , c'est en effet un mauvais métier h présent : on n'en a plus besoin.
— Certainement ! et voilà pourquoi nous sommes si arriérés.
— Combien vous faudrait-il donc, ma bonne femme, pour vous mettre au-dessus de vos affaires? dit Joséphine avec une bonté charmante.
— Hélas ! ma belle dame , il me faudrait trop.
— Mais encore , reprit Napoléon , combien vous faudrait-il ?
— Il nous faudrait au moins... au moins... Et la vieille fennne regardant le ciel et
comptant sur ses doigts comme pour faire une récapitulation, dit enfin en laissant échapper un gros soupir : — Il ne nous faudrait pas moins de quatorze louis d'or; mais nous ne les gagnerons jamais en notre vie ; l'ouvrage
fP.OMIÎNADES INCOGNITO. 375
va si mal à présent que l'on ne se bat plus et qu'on n'a plus besoin de bë
— On a toujours besoin de chaises ! s'écria l'empereur en coupant brusquement la parole h là vieille femme pour qu'elle ne vînt point à répéter ces mots de béquilles et de jambes de bois qui paraissaient avoir attristé Joséphine. Dites à votre mari, ajouta-t-il, qu'il fasse des chaises: on en aura toujouis besoin !
Puis, ayant dit un mot à l'oreille du préfet du palais , qui les avait accompagnés , Napoléon prit des mains de ce dernier un rouleau de cinq cents francs qu'il brisa en comptant lui-même les pièces de vingt francs qu'il jetait l'une après l'autre dans le tablier de la vieille femme , qui ne pouvait en croire ses yeux ; Joséphine ne parvint qu'à grand' peine à la persuader que cet or n'était pas faux et que tout était bien pour elle.
Au commencement de 1813. après les désastres de Moscow, Napoléon voulant juger par lui-même de l'esprit qui animait le peuple des faubourgs delà capitale, résolut de les {Parcourir tous en commençant par le faubourg Saint- Antoine. Un jour donc , accom-
pagné seulement d'un de ses aides-de-camp, le grand-maréchal étant gravement indisposé, il monte dans un fiacre et se fait conduire sur la place de la Bastille ; là, mettant pied à terre, il entre dans la grande rue de Gharonne. Arrivé à l'extrémité de cette rue, il s'arrête quelque temps pour examiner des maçons qui travaillent à un immense bâtiment en construction : })uis il en aperçoit un qui tout à cou[> reste immobile et comme en arrêt devant lui.
— Me reconnais-tu ? demanda-t-il d'un ton bref au maçon, en se rapprochant de lui peu à peu.
— 0 mon empereur! toujours! balbutie cet homme, en portant militairement h son front le revers de sa main droite , tandis que de la gauche il laissait échapper l'outil dont il se servait.
— Moi aussi , je te reconnais ! rei)rend INapoléon. Tu t'appelles Grégoire Boivin ; lu étais caporal dans le second régiment des chasseurs à pied de ma garde ; tu as été blessé deux fois à Essling: sur la proposition de ton colonel , je t'ai fait décorer ; quelque temps
après, j'ai approuvé ton admission h mon Iiôtel des Invalides... Pourquoi te vois-je ici aujourdhui?
Grégoire était là comme une statue, sans faire un geste, sans dire un mot.
— Tu t'es fait mettre à la porte de l'hôtel , n'est-ce pas?... Qu'avais-tu fait?
Même immobilité, même silence de la par( de Grégoire , qui baisse les yeux.
— Tu ne te le rappelles plus?... Eh bien î moi , je vais te le dire \ tu sais que j'ai de la mémoire : un matin , après avoir fait des sottises , tu as dit des bêtises,
— 0 mon empereur ! interrompit vivement Grégoire en relevant fièrement la tête , ce n'était pas des hetises ce que j'ai dit, vous le savez bien !
— Comment î n'as-tu pas crié comme un fou : Vive la vépuhVifjue ! après t'être grisé avec les mauvais sujets de l'hôtel!.. . A ton baptême, ton parrain t'avait bien nommé.
— Que voulez- vous , mon empereur ! je me suis ressouvenu que j'étais volontaire de 93. Alors , comme je m'étais un peu gargarisé la veille, le lendemain matin j'ai crié...
— Vive la répiihlif/ne ! te dis-je. Eh bien', qu'est-ce que cela signifie; ta république ? Estce que cela ressemble à quelque chose ? On t'a chassé, on a bien fait : tu n'as eu que ce que tu méritais.
— Je n'en disconviens pas, mon empereur; mais vous m'avouerez tout de même que c'est bien dur, quand on vous aime comme moi , quand on s'est battu comme moi , quand on a femme et enfans comme moi , de se voir sans pain sur la planche , pour s'être fourré un verre de vin de trop dans la tête.
Et en disant ces mots, le maçon, que les paroles de l'empereur avaient un peu attendri, ne put retenir deux grosses larmes qui coulèrent le long de ses joues basanées. Napoléon vivement ému reprit :
— As ! tu as des enfans ! Alors, c'est différent ! Que ne me l' as-tu fait savoir plus tôt ! Quel âge a ton auié ?
— j'en ai deux des aînés : c'est-à-dire qu'ils sont jumeaux et tous les deux conscrits l'an-
• née prochaine.
— C'est bien. Qu'as-tu fait de ta croix?
— Ma croix ! répète Grégoire en ouvrant
pl'ëcipitamment sa veste et en étalant un chifïbn de ruban de couleur indécise qu'il frappe du plat de ses deux mains : ma croix ! absente pour cause de réparations urgentes et d'accouchement de madame Grégoire; mais pour ce qui est du niban , présent ! le même que celui que mon colonel m'a donné à la parade. Seulement, il a fait son temps et demande à être réintégré au magasin.
Après avoir regardé Grégoire d'un air de satisfaction, l'empereur prit quinze napoléons dans la bourse de son aide-de-camp , et les mettant dans la main du maçon :
— Tiens , voilà pour payer les réparation^ urgentes de ta croix qui , je le soupçonne , n'est pas chez le bijoutier, et aussi pour boire! à ma santé avec tes camarades, mais modérément, tu m'entends. Et puis, s'il te prend encore fantaisie de crier quelque chose, eh bien ! crie vive la France! Cette fois tu auras dé l'écho , et personne ne le trouvera mauvais. A propos , tu viendras demain aux Tuileries , tu demanderas h parler à l'aide-de-camp de service , tu diras au concierge que c'est de ma part : on te laissera passer. Adieu, reste-là ,
je ne veux pas que tes camarades sachent qui je suis.
Le lendemain Grégoire Boivin reçut l'ordre de sa réintégration à l'hôtel des Invalides, car il n'avait pas de pension , et l'empereur n'aurait pas souli'ert qu'un de ses braves soldats mourût de faim, parce que, selon ses propres expressions, il lui était arrivé , étant (/ris, de dire des bêtises, (/ni n'avaient pas le sens commun.
Impatient de voir le monument de la place Vendôme entièrement terminé , l'empereur gourmandait chaque jour ses architectes pour la lenteur qu'ils apportaient h leurs travaux , « quoique, disait-il, ni l'argent ni les bras ne leur manquassent.» 11 se rendait souvent sur les lieux pour juger l'effet que produirait l'érection de la colonne dont il venait de doter la capitale; enfin, lorsque l'immense échafaudage qui devait servir à fixer sur la maçonnerie les plaques de bronze , ces fac simile de nos victoires , fut presque achevé , il voulut le visiter lui-même , et dans ce but il sortit du palais avant le jour. C'était vers le milieu de l'automne. Suivi celte fois de son
grand-maréchal du palais, il traversa le jardin des Tuileries et se rendit sur la place Vendôme au moment où le jour commençait à poindre.
— Que me disaient donc Fontaine et Percier avec leur encombrement ! A les en croire, plusieurs chantiers de ho\s auraient été transportés ici ; je ne vois rien de tout cela, s'écria l'empereur.
— Sh*e , est-ce que Voire Majesté n'entend pas le bruit que font les scies des charpentiers ?
— Une... deux... trois... quatre... 11 yen a tout au plus une demi-douzaine ! A quoi diable songent donc MM. les entrepreneurs !... Ils se font cependant payer assez cher ! . . . Ah , ah ! Duroc, venez donc par ici . ajoute Napoléon, en entraînant le grand-maréchal d'une main, tandis que de l'autre il al)aissait sur ses yeux son chapeau à larges bords. 11 venait d'apercevoir une charpente énorme que des ouvriers essayaient vainement de poser sur des rouleaux pour la changer de place. Ces genslà ne savent pas s'y prendre, continua-t-il ; je gagerais qu'il ne se trouve pas parmi eux
un artilleur. Ah! les maladroits ! Mais c'est absolument comme s'il s'agissait de changer une pièce de douze d'encastrement... Il faut que je le m' donne une leçon!
— Y pensez-vous, sire! Votre Majesté veut donc se compromettre ? Non seulement elle peut se blesser , mais encore elle peut être reconnue...
— Vous avez toujours peur! interrompit Napoléon. Est-ce que je ne me rappelle pas mon ancien métier! Jugez-en vous-même, Duroc, ce n'est tout simplement qu'une de nos manœuvres de force : les deux premiers servans de droite en tête , et de l'ensemble !
— Sire , vous avez raison ; mais Votre Majesté me permettra de lui faire observer...
— Au fait, c'est vrai r.mais ils n'y entendent rien; et puisqu'il sagit d'im monument de gloire à élever en l'honneur de la France , je crois, sans me flatter, y avoir suffisamment mis la main. Allons voir de l'autre côté ce qu'on y fait.
Après avoir examiné la gigantesque charpente dans tous ses détails et s'être promené à l'entour pendant trois quarts d'heure, l'em-
PROIMENADES INCOGNITO. 383
pereur continua son chemin en suivant la rue Napoléon ( aujourd'hui rue de la Paix) , dont les nouvelles maisons s'élevaient çà et là par enchantement, et tournant à droite, il remonta le boulevart en disant gaîment à Duroc :
— Il faut que MM. les Parisiens soient bien paresseux dans ce quartier , puisque toutes les boutiques sont encore fermées, quoiqu'il fasse ^rand jour!
Chemin faisant, l'empereur remarqua telle et telle maison qui, par leur avancement, masquaient le point de vue qui s'étend sur le boulevart ou qui obstruaient la voie publique : il en prit note sur son calepin pour en parler à Fontaine la première fois qu'ils travailleraient ensemble. Tout en causant ainsi, il arriva devant les Bains Chinois , qui depuis peu avaient été repeints à neuf. Comme il critiquait la décoration extérieure et les rochers qui supportent les bâtimens , le café qui dépendait de l'établissement s'ouvrit.
— Si nous entrions là pour y déjeuner, dit-il à Duroc ; qu'eu pensez-vous ? Cette
38û PROMENADES INCOGNITO.
tournée ne vous a-t-elle pas donné de l'appétit?
— Sire, c'est trop tôt : il n'est encore que huit heures.
— Bah ! J)ah ! votre montre retarde toujours! Moi, j'ai faim. Et d'ailleurs ce sera du temps d'économisé pour le reste de la journée.
Et sans attendre de réponse, l'empereur entre sans façon dans le café , s'assied à une table , appelle le garçon et lui demande des côtelettes de mouton , une omelette aux fines herbes ( c'étaient ses mets favoris ) et du vin de Chambertin. Après avoir mangé de très bon appétit et avoir pris une demi-tasse de café qu'il prétendit être meilleur que celui qu'on lui servait habituellement aux Tuileries, il appelle le garçon , lui demande la carte , et se lève en disant h Duroc :
— Payez et rentrons; il est temps.
Puis se posant sur le seuil de la porte du café , les mains croisées sur le dos , il se met à siffler entre ses dents un récitatif italien, en se dandinant sur l'une et l'autre jambe comme pour marquer la mesure.
Le gi'and-marédial s'était levé eu même temps que Teuipeieur , et après avoir fouillé vaiuement toutes ses poches, il acquit onfiu la certitude que dans la précipitation qu'il avait mise le matin à siiabiller , il avait oublié sa bourse ; or, il sait que Napoléon ne porte jamais d'argent sur lui.
Cependant le garçon arrive et présente au grand-maréchal , lesté comme pétrilié à sa place , la carte à payer , dont le chiffre s'élève à douze francs. Tous deux se regardent quelque temps sans rien dire : le premier parce que pareille chose ne lui est pas encore arrivée : le second , parce qu'il a deviné tout d abord la cause de l'embarras que Duroc cherche en vain à dissimuler. Pendant ce temps , l'empereur , qui ignore rincident et qui n'a rien vu, peu habitué qu'il est h ce qu'on le fasse attendre , ne conçoit pas la lenteur que met Duroc à le rejoindre ; déjà même il a tourné la tête plusieurs fois de son côté , en disant d'un ton d'impatience :
— Allons donc , dépêchons , il se fait tard.
Le grand-maréchal comprenant enfin que
cette situation ciilique ne peut durer plus long- L 25
386 Pr.OMENADES INCOGNITO.
temps , et pensant que pour en sortir il ne s'agit que d'avouer franchement son embarras, prend son parti , et s'approchant de la maîtresse du café , qui se lient silencieuse et indifférente au comptoir, parce qu'elle se doute de la requête qui va lui être présentée, il lui dit d'un ton poli mais un peu honteux :
— Madame , mon ami et moi nous sommes sortis ce matin un peu.... précipitamment ^ nous avons oublié de prendre notre bourse...; mais je vous donne ma parole que dans une heure je vous enverrai le montant de cette carte.
— C'est possible, monsieur , répond froide^ ment la dame ; mais je ne vous connais ni l'un ni l'autre , et tous les jours je suis attrapée def la même manière. Vous sentez que...
— Madame , interrompt le grand-maréchal , auquel cette réponse a fait monter le rouge au visage, nous sommes des gens dhonneur, nous sommes officiers de la garde.
— Oui , jolies pratiques , en effet , que MM. les officiers de la garde !
A ces mots de gens d'honneur et d'officiers de la garde que l'empereur a distingués, il pré-
sume que quelque quiproquo s'est engngéà' son insu, et se retournant une dernière fois en frappant du pied :
— Qu'est-ce donc? dit-il.
Mais sur un signe que lui fait Duroc, il demeure immobile h sa place, renfonce son chapeau sur sa tête et cesse de siffler. C'est au garçon de café qu'est i'ëservé l'honneur de mettre fin à cette scène qui n'avait rien de comique pout* les principaux acteurs. Il est loin de reconnaître l'empereur dans le petit individu à la tournure si grotesque , au geste si impératif, à l'air si itnpaiîent, qui s'est tenu constamment sur le seuil à i-egarder les passans sans se mêler de rien; mais quant aii grand- maréchal, îl a une idée confuse d'avoir vu cette figure-là parmi les officiers-généraux qui font chaque jour déPder la parade dans la cour des tuileries ; il prend donc à son tour la parole :
— Madame , dit-il à la maîtresse , puisque ces messieurs ont oublié de prendre de l'argent , je réponds pour eux, persuadé que de braves officiers de la garde ne voudraient pas
faire tort à un pauvre garçon de café connue moi.
— Ah! voilà comme vous êtes toujours, répond celle-ci avec humeur , c'est encore douze francs de perdus pour moi.
— Non, ipadame, reprend celui-ci avec une sorte de dignité , jo vais vous les remettre à l'instant.
Et tirant de sa poche cette petite somme , illa donne à la maîtresse, qui l'accepte tout en continuant de gronnneler contre ceux qui, dit-elle, ont la mauvaise habitude de dépenser de l'argent sans en avoir. Pendant ce temps le grand-maréchal avait encore une fois tiré sa montre et l'avait présenté(i au garçon en lui disant :
— Tenez, mon ami, voilà ma montre que je vous prie de garder jusqu'à ce que je me sois acquitté envers vous. Je vous remercie pour moi et surtout pour mon ami qui est là et qui doit s'impatienter, car nous avons affaire.
— Monsieur, je n'ai pas besoin de ce gage ; j'ai la conviction que vous êtes de très honnêtes gens.
PROMliNADES INTOOMTO. 389
— Oui , mon ami , reprit Diiroc, vous n'aurez point ;\ vous repentir de votre confianrp : et il rejoignit ï'empereur.
Ils conlinuèfent de suivre le boulevart en pressant le pas dans la crainte d'être suivis, et se dirigèrent du rôté du passage des Panoramas, que Napoléon avait compiis dans litinéraire de sa promenade. Chemin faisant, Duroo lui raronta les détails de l'incident qui les avait retenus; l'empereur en rit de bon cœur, et s'extasia sur la générosité de ce garçon de café qui . sans les connaître , avait cependant payé leur déjeuner.
— Ce doit être un enfant de Paris, dit-il, je le parierais , car ils sont tous comme cela; se livrant à leur premier élan , jetant leur argent à tort et à travers, à la tête du premier venu , sans réflexion comme sans reget. Ah ! c'est surtout en campagne qu'on peut juger ces gaillards-là ! Auraient-ils pour solde le traitement que je donne à mes maréchaux , qu'ils trouveraient encore lejnoyende n'en pas avoir assez. :r î '
Us arrivèrent ainsi causant dans le passage des Panoramas, qui était alors le plus riche et
le plus élégant de tous ceux de la capitale. Une boutique attira l'attention de l'empereur : c'est le magnifique magasin d'albâtre qu'on y voyait encore il y a quelques années. Deux vases superbes , style Médicis , exposés à la montre, lui paraissant de très bon goût, il entra dans ce magasin , dont la porte était ouverte, pour en demander le prix. 11 regarda à droite et à gauche, et n'aperçut qu'une grosse servante qui continuait de balayer, mais d'une manière si gauche , dans la crainte de casser quelque chose, qu'il ne put s'empêcher de rire, de ce rire si franc qu'il avait oublié depuis Brienne. Quant à Duroc , il était resté en dehors , ne croyant pas sa présence très utile dans ce magasin.
— Ah ça ! dit Napoléon h la servante, après que sa gaîté fut un peu calmée, il n'y a donc personne ici ! ni maître , ni maîtresse ! Il parait que ce sont des paresseux qui se lèvent tard !
— Est-ce que vous venez pour acheter quelque chose? lui demande la servante d'qn air goguenard et en suspendant son travail ; puis regardant l'empereur, les deux mains et
PROMENADES LNCOGNITO. 391
le TOçnton appuyés sur le manche de son balai, elle l'examina curieusement à son tour.
r— Cei'lainement î Je veux savoir ce que valent ces deux vases.
— Tiens! je ne m'en serais pas doutée, repfji^t-elle; mais je vais sonner madame.
, |ja marchande descendit bientôt en ajustant précipitamment un Ochu sur ses épaules, -r Qu'y ^-t-il pour votre service, monsieur? demande-t-elle sèchement à l'empereur.
— Madauie, quel est le prix de ces deux vases?
— Est-ce pour les acheter, monsieur?
— Parbleu ! apparemment ! dit l'empereur un peu surpris de la demande.
— Quatre mille francs , pas un liard de moins.
— Quatre mille francs ! s'écrie Napoléon , que le ton et les manières de cette femme n'ont pas prévenu en sa faveur. Quatre mille francs ! mais c'est horriblement cher, madame, beaucoup trop cher pour moi.
Et touchant légèrement de la main le bord de son chapeau comme pour saluer, il va sortir du magasin lorsque la marchande, posant
ses deux mains sur ses lianches , ajoute en ricanant :
— Cela se voit, du reste ! Ils m'en coûtent cependant cinq mille , à moi ! Mais ne vaut-il pas mieux vendre h perte que de mourir de faim? On fait de si belles att'aires maintenant! Toujours la guerre! Tout le monde se plaint; le commerce ne va pas ; les marchands se ruinent; mais il n'en faut pas moins payer les impôts!...
Aux premières paroles de cette femme, la physionomie de l'empercui' avait pris une expression difficile à décrire : elle s'était d'abord colorée légèrement, et peu api'ès elle avait repris celte teinte pale qui lui était naturelle ; niais tous les muscles de son visage s'étaient crispés ; ses lèvres étaient bleues , ses yeux lançaient des éclairs ; il s'était croisé les bras sur la poitrine et serrait les poings.
— Avez-vous un maii , madame ? lui demanda-t-il en l'interrompant, de cette voix éclatante qui imposait même aux plus aguerris ; où est-il ? pourquoi ne le vois-je pas?
— Eh î là, là, ne vous fâchez pas, monsieur; j'en ai un . Dieu merci! mais il est sorti ce
matin de très bonne heure pour toucher un peu d'argent. C'est difficile, les rentrées ! personne n'a le sou î Au surplus, que lui voulezvous ? ne suis-je pas là ?
— Assez, madame, assez! Je voulais dire h votre mari que peut-élre je prendrais ces vases. . . plus tai'd. . . je verrai. . .
Et Napoléon , plus honteux de son emportement que de la scène que vient de lui faire cette femme, sort du magasin dans une agitation qu'il a peine à dissimuler.
— Ma foi ! dit-il à Duroc , je viens d'avoir mon fait I Une sotte femme , une espèce de mégère qui se mêle de politique, tandis qu'elle ne devrait s'occuper que de ses vases! Oh ! je laverai la tète au mari, car c'est h lui qu'en est la faute.
Comme on voit , tout n'était pas bénéfice dans le chapitre de V incognito , bien que de tels désillusionnemens fussent rares. Nos deux nobles coureurs daventures rentrèrent au palais, où ils eurent bientôt oublié, l'un la marchande d'albâtre , l'autre le déjeuner qu'ils avaient fait h crédit.
Six semaines environ s'éfnjpTit écoulées
lorsqu'un maîiii, à son petit lever, l'empereur (lit à Duroc :
— Je n'ai pas grand' chose à faire aujourd'hui : si nous allions nous promener un peu tandis qu'il est encore de bonne heure î
— Sire , il fait bien froid ; et puis c'est aujourd'hui la veille de Noël , presque un jour de fête. Aux approches du jour de l'an, il y a toujours beaucoup de monde dans les rues qui avoisinent le Palais-Royal et sur les boulevarts ; où Votre Majesté pourrail-elle aller sans risquer d'être reconnue?
— C'est vrai, Duroc, attendons à ce soir. Mais à propos, et l'affaire du café des Bains
Chinois, qu'est-elle devenue ?
— Ma foi , sire, je suis honteux d'avouer à
Votre Majesté que je n'y ai plus songé depuis ;
j'ai môme oublié de faire remettre, au garçon
qui nous a tirés de notre mauvais pas, le prix
de la carte qu'il a soldée pour nous.
— Dites pour vous, reprit Napoléon avec vivacité. C'est mal, Duroc, c'est bien mal; permis à moi d'oublier de pareilles choses; mais vous. . .
-^ Sire, je vais réparer cet oubli.
— Oui, certes; aujourd'hui, à linslant même, il le faut réparer dignement; vous m'entendez!... Par la même occasion, vous ferez dire au mari de la femme aux vases de m' apporter lui-même ceux que j'ai marchandés l'autre jour; moi aussi, j'ai un oubli à réparer envers elle: ah! ali! c'est à mon tour, et nous allons voir !
Il était dix heures du matin ; un valet de pied , auquel le grand-maréchal avait donné des instructions précises , entrait au café des Bains Chinois, et s' adressant à la maîtresse de la maison :
— Madame, n'est-ce pas ici que deux messieurs, vêtus l'un et l'autre de redingotes bleues, sont venus déjeuner un matin , il y a six semaines environ, et que, n'ayant pas d'argent...
— Oui , monsieur, répond la dame un peu troublée, car cet homme porte la livrée de la maison de l'empereur.
— Eh bien! madame, c'étaient S. M. l'empereur et monseigneur le grand-maréchal du palais ; puis-je parlei- au garçon qui a payé pour eux ?
396 PROMENADES liVCOGNITO.
— Certainement.., oui... monsieur...
La dame sonne et se trouve presque mal ; elle ne parle de rien moins que d'aller se jeter h l'eau si on ne lui permet d'aller se jeter aux pieds de l'empereur; le valet de pied s' adressant au garçon, lui remet un rouleau de cinquante napoléons, et lui dit :
— Monseignem* le grand-maréchal du palais m'a chargé de vous dire que si vous aviez quelque faveur à solliciter pour vous ou pour quelqu'un des vôtres, il serait fort aise h son tour de pouvoir vous être utile.
Ce garçon s'appelait Dargens ; il se hâta de profiter des intentions bienveillantes du giandmaréchal . qui le plaça dans la maison de l'empereur en qualité de valet de pied. Il ne tarda pas à gagner la confiance de Joséphine, qui le prit à son service particulier, lorsqu'après son divorce elle se retira h la Malmaison, et, singulière destinée des hommes de ce temps-là , il finit par entrer en 1814 au service de lord Wellington ! . . .
Un quart d'heui*e après sa visite des Bains Chinois, le même valet de pied entra dans le beau magasin (falbâtre du passage des Pano-
ramas, et s' adressant au maître de la maison :
— Monsieur, lui dit-il, vous êtes mandé au château à l'instant même, avec les deux vases que S. M. remporeur a niarciiandés dans votre magasin il y a six semaines ; hâtez- vous, monsieur, car Sa Majesté attend.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il , est-ce qu'il veut me faire fusiller?... Puis, s'adressant à sa femme, qui ne disait mot, tant elle était attérée : Je m'en doutais . tu auras parlé politique, tu auras dit du mai du gouvernement, comme cela t'arrive tous les jours; et devant qui encore ? devant S. M. l'êrapereur et roi I . . . Tu ne sauras jamais retenir ta maudile langue ; que de fois ne te 1 ai-je pas dil !... Va toi qui l'as pris [>our un mouchard !... Ah ! mon Dieu! c'est fini, on va me conduire à la plaine de Grenelle ! . . .
La frayeur faisait perdre la tête à ce pauvre homme , que le valet de pied avait toutes les peines du monde à rassui'er. Enfin , ayant recouvré un peu de force, il put monter dans un fiacre et arriver aux Tuileries. On l'iniroduit aussitôt dans le cabinet de l'empereur , ou il se voit seul et face h face avec lui : h peine
398 rr.OMEXADES INCOGMTO.
peut-il se se soulenir, tant il est tremblant. — Ah ! ah! monsieur, on vous trouve enfin!... dit Napoléon d'un ton de maître et s'efforçant de ne pas rire , je suis bien aise de vous voir.
1 Et prenant dans un tiroir de son bureau huit billets de banque de mille francs , il les présente au marchand , qui ne sait s'il doî{ avancer la main pour les recevoir; puis il ajoute avec cette phraséologie brève et cet accent incisif qui lui sont ordinaires lorsqu'il n'a que des reproches à adresser :
— Je suis allé l'autre jour dans A^otre magasin. J'ai marchandé deux vases. Votre femme en a voulu 4,000 francs, me disant qu'ils lui en coûtaient 5,000. Tenez, quoique ce soit un mensonge , en voilà huit. . . Prenez donc !. .. II y en a quatre pour les vases, et quatre pour vous dédommager de la colère que votre femme m'a causée contre vous ; mais dites-lui bien qu'elle ait à ne plus se mêler que de son pot-au-feu , et non de politique , ou , morbleu l je la fais camper à Bicétre , et vous aussi , pour lui apprendre à se taire. Allez f monsieur, c'est tout ce que j'avais à vous dire !
Or, ce même jour, veille de Noël , le maréchal Marmont , le général Laurislon , Corvisart , la veuve du général Vallmbert, madame Devaux, dame du calais de Joséphine; le comle Darberg , chambellan de l'empereur , et quelques autres personnes appartenant à la maison de Leurs Majestés dînaient chez le comle Lavalette, à l'hôtel des Postes. On avait beaucoup parlé pendant le dîner de l'histoire de la marchande d'albâtre, dont les vases avaient été admirés dans le salon de service par les familiers du château , et naturellement il avait été question des promenades anonymes de Sa Majesté. Les convives étaient très gais. Il était près de minuit , le valet de chambre de M. Lavalette vint annoncer an raxiréchal que son cabriolet était là.
— Je ne m'en vais pas aujourd'hui, répond Marmont , et , s'adressant à Lavalette : Mon cher directeur, lui dit-il , arrange-toi comme tu voudras , mais je ne sors pas de chez toi ce soir; j'y suis trop à mon aise pour m'en aller.
— Eh bien ! monsieur le maréchal , restez avec nous , reprend madame Lavalette , je
tiOO PROMENADES INCOGNITO.
VOUS donnerai à souper à tous , elnous ferons le réveillon.
— En effet, c'est aujourd'hui! s'écria Lauriston.
— Alors, messieurs, dit à son tour madame Yalhubert , ne faites pas les choses à demi, et conduisez-nous à la messe de minuit.
— Approuvé ! nous vous donnerons le bras.
— Nous acceptons , dit madame La Valette • mais à quelle église irons-nous?
— Parbleu, ma chère amie, nous irons à notre paroisse , dit son mari , à Saint-Eustache, il n'y a que deux pas d'ici.
— Allons donc , s'écrie Corvisart , est-ce que c'est là une paroisse ! Il faut aller à Saint- Roch ; là , du moins, on y dit la messe en musique; et puis, c'est plus cohue.
— Va pour Saint-Roch ! s'écrie Lavalette; j'ai dans l'idée que nous nous y amuserons.
Quoique les dames n'eussent pas fait de grandes toilettes pour venir dîner familièrement chez le directeur-général des postes , il leur était impossible cependant d'aller à une
messe de ininuit on lobes à manches courtes et coiffées en cheveux ; madame Lavalelte ollïit de mettre à leur disposition tout ce qui leur serait nécessaire pour changer de toilette. Les chapeaux , les douillettes el les cachemires de cette dame d'atours de l'impératrice remplacèrent aussitôt les fleurs, les robes décolletées et les écbarpes transparentes. En quelques instans le travestissement est complet ; mais ces dames n'ont pas songé à la tournure grotesque qu'il leur donne ; l'une a une robe beaucoup trop longue , l'autre s'est coiffée d'un cliapeau qui n'entre pas assez ; Joutes rirent beaucoup de se voir ainsi cos-lumées.
Cependant on remonte en voiture et l'on arlive à Saint-Roch. Lauriston marchait en tête de cette espèce de procession ; et , avec sa canne qu'il faisait rebondir par mégarde sur les dalles , il ressemblait singulièrement à un suisse de paroisse. Marmont , Lavalette , Corvisart et les autres personnes qui le suivaient ne pouvaient vraiment pas s'empêcher de rire aux larmes , malgré tous leurs efforts. Tout à
coup, au détour d'un pilier plus sombre que I. 26
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le reste de l'église, deux hommes passent rapidement près d'eux. Ils sont vêtus de redingotes brunes entièrement boutonnées. Le plus petit des deux s'avance vivement vers le groupe , et dit d'une voix grave et saccadée :
— Messieurs , ces rires sont inconvenans ! vient qui veut à l'église ; mais quand on y vient, il ne faut pas s'y tenir avec moins de décence qu'aux Tuileries !
Et le petit homme disparaît derrière le pilier , laissant les joyeux promeneurs comme frappés d'une apparition lantastique, car tous ils ont cru entendre une voix qui leur est bien connue...,
Ils ne se trompaient pas : c'était celle de l'empereur.