CHAPITRE IV
que leur mari ou leur amant, dont Télat est presque toujours celui de valet de place. Ces femmes ne font rien dans leur ménage; leur paresse est telle, qu'elles vivent misérables et deviennent pour la plupart des femmes publiques. On les voit à leurs fenêtres, dans les rues de Rome, coiffées avec des fleurs, des plumes, fardées de rouge et de blanc ; le haut de leur corsage, que l'on aperçoit, annonce une fort grande parure ; en sorte qu'un amateur novice, qui veut faire connaissance avec elles, est tout surpris, quand il entre dans leurs chambres, de les trouver seulement Têtues d'un jupon sale. Les plaisantes Romaines dont je' parle n'en jouent pas moins les grandes dames, et quand le temps de se rendre aux vtllas arrive, elles ferment avec soin leurs volets, pour faire croire qu'elles sont aussi parties pour la campagne.
On m'a assuré que toutes les femmes à Rome avaient
sur elles un poignard ; je ne crois cependant pas que
les grandes dames en portent; mais il e^i certain que
la femme de Denis, le peintre de paysage, chez qui
j'ai logé, et qui était Romaine, m'a fait voir celui
qu'elle portait conslamment. Quant aux hommes du
peuple, ils ne marchent jamais sans en être munis, ce
qui amène souvent des accidents bien graves. Trois
jours après mon arrivée, par exemple, j'entendis le
• soir, dans ma rue, des cris suivis d'un grand tumulte.
J'envoyai savoir ce qui se passait, et l'on revint me
dire qu'un homme venait d'en tuer un autre avec son
poignard. Comme ces manières d'agir m'effrayaient
beaucoup pour les étrangers, on m'assura que les
étrangers n'avaient rien à craindre, qu'il ne s'agissait
jamais que de vengeance entre compatriotes. Dans le cas dont il est question, notamment» il y avait dix ans que l'assassin et Thomme assassiné s'étaient pris de querelle : le premier venait de reconnaître son adversaire et Pavait frappé de son poignard ; ce qui prouve combien de temps un Italien peut conserver sa rancune.
A coup sûr, les mœurs de la classe élevée sont plus douces, car la haute société est à peu près la même dans toute l'Europe. Toutefois, j'en serais assez mauvais juge ; car, à Texception des rapports relatifs à mon art, et des invitations qui m'élaient adressées pour des réunions nombreuses, j*ai eu peu le temps de connaître les grandes dames romaines. Il m'est arrivé ce qui arrive naturellement à tout exilé, c'est de rechercher à Rome, pour société intime, celle de mes compatriotes. Pendant les années 1789 et 1790, cette ville élait pleine d'émigrés français que je connaissais pour la plupart, ou avec lesquels je fis bientôt connaissance. Au nombre de ces voyageurs, qui plus tôt ou plus tard venaient de quitter la France, je citerai le duc et la duchesse de Fitz-James avec leur fils, que nous voyons jouir aujourd'hui d'une si belle célébrité, et la famille des Polignac;je m'abstins néanmoins de fréquenter cette famille dans la crainte d'exciter la calomnie ; car on n*aurait pas manqué dédire que je complotais avec elle, et je crus devoir éviter leur rencontre en considération de^ parents et des amis que j'avais laissés en France. Nous vîmes arriver aussi la princesse Joseph de Monaco, la duchesse de Fleury, et une foule d'autres personnes marquantes.
GHAPiTRB IV. il^
La princesse Joseph de Monaco avait une char^ manie Ogure, beaucoup de douceur et d*amabilité. Pour son malheur, hélas ! elle ne resta pas à Ronae. Elle voulut retourner à Paris afin d'y soigner le peu de fortune qui restait à ses enfants, et elle s'y trouva à répoque de la terreur. Arrêtée, condamnée à mort, on lui conseilla vainement de se dire grosse; son mari n'étant plus en France, elle ne voulut pas consentir à faire ce mensonge et elle fut conduite à Téchafand.
Ce qui désespère, quand on pense à cette aimable femme, c'est que le 9 thermidor approchait et qu'il ne lui fallait que gagner fort peu de temps pour sauver sa vie.
La femme que je distinguai bientôt parmi toutes les femmes françaises qui se trouvaient à Rome, fut la charmante duchesse de Fieury, très-jeune alors ; la nature seoiblait s'être plu à la combler de tous ses doDs. Son visage était enchanteur, son regard brûlant, sa taille celle qu'on donne à Vénus, et son esprit supérieur. Nous nous sentîmes entraînées à nous re-* chercher mutuellement ; elle aimait les arts, et se passionnait comme moi pour les beautés de la nature;' je trouvai en elle une compagne telle que je l'avais souvent désirée.
Nous allions habituellement ensemble passer nos soirées chez le prince Camille de Rohan, qui était ftlors ambassadeur de Malte et grand commandeur de l'ordre ; tous les soirs, il réunissait chez lui les étrangers les plus distingués ; la conversation était trèsanimée et très-intéressante ; chacun y parlait de ce
qu'il avait vu dans la journée, et le goût, Tesprit de la duchesse de Fleury brillait par-dessus tout.
Cette Temme sî séduisante me semblait dès lors exposée aux dangers qui menacent tous les êtres doués d'une imagination vive et d'une âme ardente ; elle était tellement susceptible de se passionner qu'en songeant combien elle était jeune^ combien elle était belle, je tremblais pour le repos de sa vie ; je la voyais souvent écrire au duc de Lauzun, qui était bel homme, plein d'esprit et très-aimable, mais d'une grande immoralité, et je craignais pour elle cette liaison, quoique je puisse penser qu'elle était fort innocente. Le duc de Lauzun était resté en France ; j'ignore s'il a pris une part active à la révolution ; ce qui est certain, c'est qu'il a été guillotiné.
Quant à la duchesse de Fleury, elle est revenue à Paris avant moi. Les passions y étaient encore débordées. Tout en arrivant, elle Gt divorce avec son mari, puis, étant devenue très-amoureuse de M . de Montrond, homme à bonne fortune, jeune encore, et trèsspirituel, elle l'épousa. Tous deux quittèrent le monde pour aller jouir de leur bonheur dans la solitude, mais, hélas I la solitude tua l'amour et ils ne revinrent à Paris que pour divorcer. La dernière passion qu'elle prit s'alluma pour un frère de Garât, qui, m'a-t-on dit, la traitait cruellement ; enfin elle ne retrouva la paix et du bonheur qu'à la Restauration qui lui ramena son père, le comte de Coigny, dans les bras duquel elle alla se jeter pour le soigner jusqu'à sa mort ; avant la rentrée des Bourbons, étant allée voir un jour l'empereur Bonaparte, celui-ci lui dit brus-