‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 239 sur 293 · LE COMTE D'ESPINCHAL · texte numérisé non relu

LE COMTE D'ESPINCHAL

Voici un homme dont les affaires, les plaisirs, en on mot toute Texistence, se bornaient à savoir, jour par jour, tout ce qui se passait dans Paris. Le comte d*Espinchal était toujours instruit le premier d*an mariage, d'une intrigue amoureuse, d'une mort, delà réception ou du refus d'une pièce de théâtre, etc.; a» point que, si l'on avait besoin d'un renseignement quelconque sur qui ou sur quoi que ce fût au monde, on se disait aussitôt : Il faut le demander à d'Espinchai. On imagine bien que, pour être aussi parfaite* ment au fait, il fallait qu'il connût une prodigieuse quantité de gens; aussi ne pouvait-il marcher dans la

rue sans saluer quelqu'un à chaque pas, et cela depuis le grand seigneur jusqu'au garçon de théâtre, depuis la duchesse jusqu'à la grisette et la fille entretenue. En outre, le comte d'Ëspinchal allait partout. On

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^^ était certain, ne fût-ce que pour un moment, de le voir ^- dans la matinée aux promenades, aux courses de chevaux, au salon, et, le soir, à deux ou trois spectacles. Je n'ai vraiment jamais su quel temps il prenait pour se reposer et même pour dormir ; car il passait presque toutes ses nuits dans les bals.

A rOpéra ainsi qu'à la Comédie-Française, il savait au juste à qui appartenaient toutes les loges, dont la plupart, il est vrai, étaient à cette époque louées à Tannée. On. le voyait se les faire ouvrir Tune après l'autre pour rester cinq minutes dans chacune; car trop d'affaires l'appelaient de tous c6tés pour qu'il fit de longues visites. Il n'y mettait que le temps d'ap-* prendre quelques nouvelles de plus.

Heureusement le comte d'Ëspinchal n'était point méchant, autrement i laurait pu brouiller bien des ménages, causer bien des ruptures de liaisons d'amour ou d'amitié, enGn nuire k beaucoup de gens. Il n'était pas même très-bavard et savait se taire avec les personnes intéressées dans les mystères sans nombre qu'il parvenait à découvrir. Il suffisait à sa satisfaction personnelle d'être parfaitement au courant de tout ce qui se passait à Paris et à Versailles; mais, pour parvenir à ce but, il ne négligeait aucun soin, et bien certainement il était plus au fait de mille choses que ne l'était le lieutenant de police.

Une pareille manie est si bizarre, qu'aûn de faire croire à sa réalité, je vais raconter un trait qui, dans le temps, a été connu de tout Paris. Un jour, ou plutôt une nuit, le comte d'Ëspinchal se trouvait au bal de l'Opéra. Ce bal n'était point alors ce qu'il est devenu

maintenant; la bonne compagnie le fréquentait, et les plus honnêtes femmes de la cour et de la ville ne se refusaient pas le plaisir d'y aller, masquées jusqu^aux dents, comme on disait; mais pour M. d*Espinchal il n'existait point de masque; du premier coup d'oeil il reconnaissait son monde : aussi tous les dominos le fuyaient-ils comme la peste. Il se promenait dans la salle quand il remarqua un homme qu'il ne conncdssait pas, et qui courait de côté ef" d'autre, pâle, effaré, s'approchant de toutes les femmes en dominos bleus, puis s'éloignant aussitôt d'un air désespéré. Le comte n'hésite pas à l'aborder, et lui dit avec intérêt : — "Vous me paraissez en peine, Monsieur. Si je pouvais vous être bon à quelque chose, j'en serais charmé. — Ahl Monsieur, répond l'inconnu, je suis le plus malheureux des hommes. Imaginez que ce malin je suis arrivé d'Orléans avec ma femme, qui m'a tourmenté pour la mener au bal de l'Opéra. Dans cette foule, je viens de la perdre, et la pauvre petite ne- sait pas le nom de l'hôtel^ pas même le nom de la rue où nous sommes descendus. — Calmez-vous, calmez-vous, dit le comte d'Espinchal, je vais vous conduire près d'elle. Madame votre femme est assise dans le foyer à la seconde fenêtre. C'était la dame en effet. Le mari, transporté de joie, se confond en remercîments : — Mais comment se fait-il, Monsieur, que vous ayez deviné?... — Rien n'est plus simple, répond le comte d'Espinchal : madame étant la seule femme du bal que je ne connaisse pas, j'avais déjà bien pensé qu'elle devait être arrivée de province très-nouvellement. Quand je suis, revenue à Paris, sous le consulat, j'ai

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