LEBRUN, LE POËTE
Je ne crois pas avoir eu pour aucun auteur vivant autant d'admiration que j'en avais pour Lebrun, qui s'était lui-même surnommé Pindare ^. Le caractère grandiose de ses poésies excitait tellementmon enthousiasme que j'avais pris pour ce poète une véritable amitié. Tout prodigieux qu'était l'orgueil de cet homme célèbre, je le trouvais si naturel qu'il ne me venait point en tête que le ridicule dût jamais s'y attacher. Ainsi, le jour où Lebrun termina son ode intitulée : Exegi monumentum et qu'il nous la fit entendre, il put arriver à ces vers :
Comme un cèdre aux yastes ombrages.
Mon nom, croissant avec les àgcs,
1 Ponce Denis Écouchard Lebrun, dit Lebrun-P'indare, est oé à Paris 1h 11 avril 172a, et mort dans -cette m6me Tille io 2 septembre 1807.
LBBRUN, LE POETE. 307
Règne »tir la postérité.
Siècles, vout êtes ma conquête ;.
Et la palme qtii ceint ma tête Rayonne d'immortalité.
sans que personne de nous y trouvât rien à dire, sinon : C'est superbe ! c'est vrai I -
Lebrun venait très-souvent chez moi ; je n'arrangeais pas la plus petite réunion que je ne l'invitasse un des premiers, car mon admiration pour son talent mêle faisait aimer au point que je ne pouvais souffrir que l'on du du mal de lui. Un jour, j'avais quelques personnes à dîner ; j'entendis attaquer sa moralité de la façon la plus grave. On disait, entre autres choses, qu'il avait vendu sa femme au prince de Conti. On sent bien que je n'en voulus rien croire; j'étais furieuse: — Ne m'a-t-on' pas aussi calomniée ? disais-je dans ma colère. Voyez toutes les absurdités que l'on débite sur moi au sujet de M. de Galonné 1 Ce que vous dites n'est pas plus vrai, j'en suis certaine. Enfin, voyant que je ne parvenais pas à dissuader les accusateurs, je pris le parti de quitter la table pour aller pleurer dans ma chambre à coucher. Doyen arrive, il me trouve en larmes. — Eh! qu'avez-vous donc, mon enfant? dit-il. '-Je n'ai pu tenir avec ces messieurs, répondis-je, ils calomnient Lebrun d'une manière horrible. Et je lui racontai ce qui s'était dit. Doyen sourit. — Je ne prétends pas, reprit-il, que tout ceci soit vrai; mais vous êtes trop jeune, ma chère amie, pour savoir que la plupart des beaux esprits ont tout à la maison de campagne, et rien à la maison de ville, autrement dity tout dans la tête et rien dans le cœur. Plus tard^
303 SOUVENIRS DE MADAME VIGâE LE BRUN.
je me suis rappelé biea des fois ce mot de Doyen.
Lorsque j'ai connu Lebrun,' il était fort pauvre, et toujours Têtu comme un misérable. M. de Vaudreuil, qui' n'avait pas tardé à s'enflammer avec raison pour son beau talent, lui envoya, sans se faire connallre, un grand coiTre^ rempli de linge et d'habits. Je ne sais si le poêle est parvenu à deviner Tau^eiir de ce don anonyme; mais, la révolution venue, il est de fait qu*ii n'a jamais vociféré contre M. de Vaudreuil autant qu'il vociférait contre beaucoup d'autres. A la vérité, M. de Vaudreuil ne négligeait aucune occasion de le faire connaître et de répandre sa réputation. Lebrun n'avait encore rien imprimé, que le comte, ravi de Tode sur les courtisans^ parla de cette ode à la reine, qui lui marqua quelque désir de la connaître. M. de Vaudreuil s'empressa de l'apporter et de la lire à Sa Majesté. Quand il eut uni : « Savez-vous, lui dit la reine, qu'il nous ôte notre enveloppe ? »
M. de Vaudreuil me rapporta cette réflexion si juste : elle me frappa beaucoup plus qu'elle ne l'avait frappé lui-même; car il ne voulait voir dans tout cela que de la philosophie poétisée , tandis que Lebrun et ses pareils prêchaient pour l'avenir. La preuve en est que, pendant la révolution, ce Pindare devint atroce. Ses strophes sur la mort du roi et de la reine sont infernales. Pour la honte de sa mémoire, je voudrais qu'elles fussent imprimées en face du quatrain composé par lui, le jour où le roi lui fit une pension, et qui unit ainsi :
Lai mes que n*avait pu m'arraclicr le malheur. Coulez pour la reconnaissance.