M. LE PELLETIER DE MORFONTAINE
M. Le Pelletier de Morfontainc ^, qui a été longtemps prévôt des marchands sous Louis XYI, avait de l'esprit, de l'instruction, de la bonhomie, un ton parfait, et pourtant je n'ai connu personne plus chargé que lui de ridicule.
Il était assez grand, très-maigre. A cinquante-cinq ans au moins qu'il avait quand je l'ai connu, son visage était pâle et fané; il mettait, pour s'animer le teint, une forte couche de rouge sur ses joues el jusque sur son nez. La chose était évidente, et il en convenait en nous disant qu'il ferait peur s'il ne portait point de rouge. Cette figure déjà assez comique était entourée d'une coiffure tellement étrange, qu'en la voyant pour la première fois, j'éclatai de rire. C'était une immense perruque fiscale dont le toupet s'éle-
1 Mcssire Louis Le Pelletier, chevalier do Tordre du roi, mnrquis de Montméiiant, seigneur de Morfontaine, conseiller d'^aat, a ùié prévôt des niurcliands à Paris de 1784 à 1789.
vait en pointe comme un pain de sucre accompagné de longues boucles, qui tombait sur les épaules et qui était poudrée à blanc. Ce n'est pas tout; M. Le Pelletier avait de fatales infirmités qu'il ne devait pas à son &ge avancé, mais à une malheureuse nature : il était obligé de tenir sans cesse dans sa bouche des pastilles odorantes et de se garder de parler aux gens de fort près. îl prenait plusieurs bains de pieds dans le jour, il en prenait même la nuit et portait constamment deux paires de souliers à doubles semelles. Tant de précautions n'empêchaient point qu'il ne fût impossible de rester près de lui dans une voiture fermée ; j'en ai fait une fois la triste expérience, ainsi que ma belle-sœur, en revenant de Morfontaine. Eh bien ! tel que je le dépeins, M*. Le Pelletieravait les plus grandes prétentions auprès des femmes, et se croyait l'homme du monde le plus dangereux pour elles. Il parlait sans cesse de ses amours, de ses succès, de ses conquêtes, ce qui prêtait beaucoup à rire.
Le chevalier de Coigny ^ m'a raconté qu'étant allé, un m^tiu, voir M. Le Pelletier, il le trouva étendu sur une chaise longue, près d'une table couverte de fioles, de médicaments, de sachets^ etc., etsi pâle, car il n'avait pas encore mis son rouge, qu'en entrant dans sa chambre, M. de Coigny le crut mourant. « Ah I mon cher chevalier, dit-il aussitôt, que je suis ravi de vous voir! Vous allez me donner vos bons avis sur une chose qui m'occupe beaucoup. Il faut que vous sachiez que je*
* Jean-Philippe de Franqiielot, clievalier de Coigny, a été fait maréchal de camp en 1784 ; il est mort vers 1806 à Dusseldorf. Il était frèro du comte Auguste-Gabriel de Coigoj, lieutenant général.
M. LE PELLETIER DE MORFONTAINE. dit
viens de rompre toutes mes liaisons ; je suis libre, absolument libre, et vous qui connaissez les plus jolies femmes de la cour, vous allez me dire à laquelle vous me conseillez d'adresser mes soins. » Le cbevalier de Coigny était peut-être de notre société celui qui s'amusait le plus des ridicules de M. Le Pelletier; on juge s'il saisit l'occasion. II se mit à passer en revue avec lui les femmes les plus remarquables parleur beauté; mais à toutes M. Le Pelletier trouvait quelque défaut qui le repoussait. Cette scène dura longtemps : — Ma foi, mon cher, dit enfln le ,chev^ier en éclatant de rire, puisque vous êtes si difflcile, je vous conseille d'imiter le beau Narcisse et de devenir amoureux de vous-même.
C'est sous la prévôté ide M. Le Pelletier de Morfontaine que le pont de la place Louis XY ^ fut bâti, et, à cette occasion, le roi lui donna le cordon bleu, que l'on pouvait obtenir par charge, lorsqu'on ne faisait point partie de la haute noblesse. Ce cordon bleu lui tourna tellement la tête qu'il le portait toujours; je serais tentée de croire qu'il le mettait dès le matin sur sa robe de chambre. Un jour je l'aperçus grimpant sur les rochers qui bordent le lac de Morfontaine, et costumé selon son ordinaire comme s'il allait partir pour Versailles. Je lui criais d'en bas, où je me promenais, plongée dans mes rêveries champêtres, que son cordon bleu était tout à fait ridicule au milieu de cette belle nature. 11 ne m'en voulut pas un instant de
i Le pout de la Concorde à été commencé le 10 Juin 1*87 et a éié terminé à la fin de Tannée 1790, sur les dessins de l'ingénieur Pcrronnet. On lui donna a!ors le nom de pont Louis XVI.
lui avoir ainsi fait sentir son IraTers ; car après tout il faut dire que ce pauvre M. Le Pelletier était le meilleur homme du monde.