CHAPITRE IV
garantissait da soleil à toutes les heures du jour. Yingt-cinq niches, pratiquées dans les murs de la bibliothèque, avaient sans doute contenu autant de statues. »
On reconnaît dans ces ruines fameuses Texcellenle distribution des appartements, qui sont extrêmement vastes. Les décorations extérieures et intérieures feront toujours l'admiration des architectes, autant par leur style que par leur exécution. Nous sommes bien loin, hélas I de cette élégance et de ce grandiose.
J'avais peine à quitter ce lieu de splendeur et de destruction. Ah 1 combien ce qui reste fait rêver I Combien le temps fait petites nos plus grandes choses I Depuis que le monde existe, les merveilles du ciel sont les seules qui n'aient point changé. Ayons donc de l'oi^ueil, quand chaque pas que l'on fait dans les environs de Rome nous révèle l'instabilité des choses humaines ; car on peut dire que là on foule aux pieds les chefs-d'œuvre. Je me rappelle qu'un jour, me promenant fort près de la ville avec la duchesse de Fleury, nous entrâmes dans une villa dont le jardin était presque en friche et qui nous paraissait désert. En entrant dans une allée où l'herbe poussait, nous aperçûmes de loin plusieurs débris de vases et de statues mutilées. Ayant poussé plus loin, nous trouvâmes quelques ouvriers qui démolissaient une petite maison dans laquelle ils avaient déjà trouvé ces restes d'antiquités, qu'ils brisaient en les jetant çà et là sans aucune précaution; madame de Fleury et moi, furieuses contre le propriétaire qui n'avait pas songé à faire surveiller ses ouvriers, nous étions décidées à Taller trou-
184 SOUVENIRS DE MADAME ViefiE LE BRUN.
V6r pour arrAler ce massacre ; mais on nous dit que la personne à qui appartenait le jardin était en voyage» et il nous fut impossible de savoir à qui nous pouvions nous adresser pour obtenir que Ton ftt avec pluad'iQ*telligence des fouilles aussi intéressantes.
Un lieu que j'avais pris en grande affection, o*était la hauteur du Monte-Mario, sur laquelle est située la villa Mellini. On m*a dit qu'en creusant le ohemiii qui y conduit, on avait trouvé des coquilles d'buttrea et une roue semblable à celles que l'on fait aujoard'^bui. On voit encore sur ces chemins d'énormes troncs d'arbres coupés ; ces arbres ont été ceux de la forêt sacrée qui conduisait au temple antique, à la place même où se trouve maintenant le casin, qui est abandonné; Arrivée sur les c6tes du mont, j'apei^oe la belle ligne des Apennins; cette vue est si magnifique, l'air est si bon, jeme trouvais si bien là, qu'après y être venue d'abord avec M. Ménagent, j'y retournai plusieurs fois toute seule ; et, pour que je pusae y rester plus longtemps, mon domestique, qui me stti« vait> portait mon dîner dans un panier. Mon dtner se composait d'un poulet ; maia eomme il y avait ona espèce de ferme sur le plateau, j'y faisais demander daa œufs frais et je les ajoutais à mon repas. Je ne puis dire la jouissance que j'éprouvais à contempler eea lignes des Apennins jusqu'i l'heure où le soleil cou* chant les colorait des tons de l'aro-en ciel I Cette voûte céleste d'un bleu d'azur, cet air si pur, cette complète solitude, tout m'élevait l'âme; j'adressais au ciel une prière pour la France, pour mes amis, et Dieu sait quel mépris j'éprouvais alors pour les petiteeaes
GHAPITRR IV. m
« iu monde ; ear, ainsi que Ta dit le podte Lo Brun :
« L'àHM pmd la haatear des eieai qui renvlronnent. ■ I
M. Ménageot m'ayait recommandé de ne jamais aller lieule dans les ebemina escarpés et solitaires» en sorte que mon domestique me suivait toujours ; mais je roulais que oe fOt de loin, d'autant plus qu'il avait des aouliers qui faisaient un bruit insupportable, Pour cette raisoui je lui dis un jour ; « Germain, éloignes- TOUS, je vous prie ; vous m'empdcbes de penser. » En sorte que^ si j'allais me promener» le pauvre bomme» qui n'avait rien de mieux h faire» s'amusait h guetter toutes les personnes qui voulaient s'approcber de moi, et les accostait pour leur dire : « N'allés pas près de madame» cela l'empdcbe de penser» i> ce que plusieurs personnes de mesconnaissanoes me répétaient le soir.
Lorsque les cbaleurs devinrent iniupporlables k Eome» je 6s quelques excursions aux environs» désirant trouver une maison dans laquelle je pusse mo loger avec la duobesse de Fleury. J'allai d'abord h la Riceiat j'y fis une cbarmante promenade dans les bois» qui sont superbes et fort pittoresques, On y trouve une quantité de beaux arbres très-anciens et une jolie fontaine. Après avoir couru quelque temps, nous lou&mes à Genesano une maison qui était justement ce ^u'il nous fallait. Cette maison avait appartenu h Carlo Maratte ^ ; on voyait sur les murailles d'une grande salle diverses compositions tracées par lui» ce qui me
* Cârlo Maratta, dit Carlo dalle Ifadonne ou Carie Maratte, edièbn peintre do Fécolc romaine, né à Gamarano, en 163S» et mort SReqMtSn 17IS.
la rendit précieuse. Nous allâmes l'habiter en commun, la duchesse et moi, et nous fîmes très-bon ménage.
Dès que nous fûmes établies, nos courses dans les environs commencèrent. Nous avions loué trois ânes ; car ma fille voulait toujours être de nos parties : nous allâmes d'abord au lac d'Albano ; il est très-spacieux, et Ton parcourt avec délices les hauteurs qui Tavoisinent. Cette promenade s'appelle la Galerie d'Albano. Nous lui préférâmes bientôt néanmoins les bords du charmant lac de Némi, à gauche duquel on voit un temple de Diane, dont le soubassement est recouvert par les eaux. Ce lac a quatre milles de circuit, il est comme encaissé dans un fond qu'entoure une si riche végétation, que les sentiers sont bordés de mille fleurs odorantes. Sur la hauteur se montre la ville de Némi qui est surmontée d'une tour et d'un aqueduc. Nous vîmes un jour une procession sortir des rues de la ville, et parcourir le chemin qui tourne la montagne; je n'ai pas de souvenir plus pittoresque que celui-là. Une autre fois, nous entrâmes dans un cimetière où des tètes de morts étaient rangées avec ordre : madame de Fleury ne pouvait quitter ces tètes ; quant à moi, je ne les regardai pas volontiers.
Les arbres qui entourent le lac de Némi sont énormes ; il y en a de si vieux, que leur tronc, que leurs branches, sont desséchés et blanchis par le temps. Nous fimes un soir la partie de venir les contempler au clair de lune, et ma fille voulut nous accompagner. On ne peut rien voir de plus charmant que l'effet produit par ces arbres^ portant des ombres sur les eaux