CHAPITRE YI. 2i
tance qui me faisait saisir les traits du grand musicien au moment de l'inspiration K
J'avais quitté mon cher hôtel de Maroc, parce qu'après avoir admiré tout le jour, il faut pourtant bien dormir la nuit, et qu'il m'était impossible d'y fermer l'œil. Les voitures allaient et venaient sans cesse sur le chemin de Gbiaja jusqu'à la grotte de Pausilippe, où l'on fait souvent de mauvais soupers, dans les cabarets. Ce bruit, que j'entendais toutes les nuits, me fit enfin déserter mon hôtel. J'allai m'établir dans un joli cazin baigné par la mer, dont les vagues venaient se briser sous mes fenêtres. J'étais enchantée; ce bruit rond et légerme bergait délicieusement; mais, hélas I huit jours après il survint un orage si affreux, une tempête si violente, que les vagues furieuses montaient jusque dans mon appartement. J'en fus inondée, et la crainte d'une récidive me fit quitter ce charmant cazin à mon trèsgrand regret. A la vérité, entre le mur et cette maison, ^1 J avait une place sur laquelle les voitures élégantes, les mêmes voitures qui m'empêchaient de dormir à Ghiaja, venaient stationner, pour ce qu'on appelle à Naples faire heure. Mais cela m'était peu incommode. Je me rappelle que, le jour de mon départ, la propriétaire ouvrit une armoire dans laquelle j'avais serré mon "Qge, et se mit à écrire mon nom sur toutes les plan^ ches ; comme je lui demandai le motif de ce qu'elle 'disait, elle me répondit gracieusement qu'elle était ^^re d'avoir logé madame Le Brun, et qu'elle voulait V^^ tout le monde le sût.
^ Ce bean portrait de madame Vigée Le Brun a été donné, en >B4?, par M. et madame J. Tripier Le Franc, nu mns<?e du Louvre.
216 SOUVENIRS DE MAbAMB ViGÊE LE BRUN.
Après avoir quitté cette maison, j'allai en looer une tout près de la ville, et je m'y installai la veille de Nbdl. Dès le soir même, comme j'allais me mettre an lit, je suis tout à coup assourdie par de nombreux pétards; les jeunes garçons qui les tiraient en jetaient dans ma cour, dans mes fenêtres ; ce train-là dura trois jours et trois nuits. Bn outre, j'étais gelée dans cet appartement, et comme je faisais alors le portrait -de Paôsiello, nous soufflions tous deux dans nos doigts pour nous réchauffer ; je fis faire du feu dans mon atelier ; mais, attendu qu'on s'occupe bien plus en Italie d'obtenir de la fraîcheur que de la chaleur, les cheminées sont si mal soignées que la fumée nous étouffait. Les yeux de Paêsiello en pleuraient et les miens aussi ; je ne conçois pas comment j'ai pu finir son portrait.
Paêsiello, à cette époque, faisait les délices de l'Italie. J'allais fort souvent au grand Opéra, dans la loge de la comtesse Scawronska. J'assistai à la première repré* sentation de Nina^ qui bien certainement est un chefd'œuvre ; mais tel est l'effet de la première impressicm reçue, que la musique de Paêsiello, toute belle qu'elle était, ne me fit pas autant de plaisir que celle de Dalayrac ; il faut dire aussi que madame Dugaton n'était point là pour jouer Nim, Le théâtre de Saint- Charles, où se donnait cet opéra et les autres, est, je crois, le plus vaste de l'Europe. Je m'y suis trouvéele jour de la fête de la reine de Naples ; il était magnifiquement éclairé, totalement rempli de monde ; ce coup d'œil me parut superbe* Je me souviens d'avoir ri ce jour-là d'une méprise assez plaisante « J'aperçus près de nous la baronne de Talleyrand^ chez laquelle je n'avais pas