‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 59 sur 293 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

▼oici comment : j'avais placé sur sa banque mes économies de Rome et de Naples, que ma négligence m'empêcha de retirer à temps. M. Sacaut, que j'avais connu à Naples secrétaire d'ambassade auprès du baron de Talleyrand, et qui sous la république a été ministre de France à Florence, avait la bonté de s'occuper de mes affaires, afin que je pusse me livrer en* tièrement à ma peinture ; comme il prévoyait mieux que moi ce qui devait bientôt se passer en Europe, il ne cessait de me conseiller d'écrire à Venise pour retirer mes fonds. «Bah ! lui disais-je, des républicains n'attaqueront pas une république. » Il vint un matin, entre autres, comme il se trouvait sur ma table plusieurs lettres que je venais d'écrire pour Paris, a J'espère bien, dit-il, que vous avez là une lettre pour Tenise ? — Ma foi non. — A qui donc écrivez-vous tout cela ? — Mais à mes amis. — Est-ce qu'il y a des amis?» répondit-il eu hochant la tôte. On voit que le bon monsieur Sadaut n'était pas sentimental ; mais il était passé maître en prudence et en politique ; car lorsque l'armée française, commandée par le général Bonaparte, s'empara de Venise, les chevaui dorés, les tableaux, les trésors furent emportés ainsi que la banque. J'appris que Bonaparte avait dit à M. Haler, le banquier, qu'il voulait que Ton conservât mes fonds, et que l'on m'en payât la rente ; mais, ainsi qu'il arrive souvent en pareil cas, Bonaparte éloigné, les assertions réitérées de M. Haler ne purent faire respecter l'ordre du général ; mon argent fut transporté à Milan, et je n'ai jamais touché qu'un revenu de deux cent cinquante francs pour un fonds de quarante mille.

Tenise n'en est pas moins une ville bien curieoseà voir, et que je sais charmée d'avoir vue.

Je m'arrêtai à Ticence, qui date sa fondation de 380 ans avant J.^. Ses beaux palais, parmi lesquels on re^ marque celui des comtes Chieracati, ont pour la plupart été bâtis par le Palladio, et sont d'une élégance remarquable. La rotonde du marquis de Gapra mérite aussi d'être citée. Elle est située sur une éminence, et Palladio ai a fait un temple, aux quatre côtés duquel se trouvent quatre péristyles, ayant chacun six colonnes qui soutiennent un fronton. Au milieu est une salle ronde^ entourée d'une galerie qui joint ces péristyles, dont les quatre points de vue sont admirablement diversifiés.

A la Madone del Monte, on plane sur de belles campagnes, enrichies des plus beaux arbres. Dans Tintérieur de cette église, on voit un magnifique tableau de Paul Yéronèse ; il est d'une si belle couleur, et peint avec une telle vérité, que les figures se détachent do fond. A Sainte-Gorone, le baptêibe de Jésus, par Jean Bellin, est parfait pour le dessin.

Le théâtre de Vicence est du style antique. C'est le chef*d'œuvre du Palladio, qui l'a construit d'après les proportions et sur les dessins de Yitruve.

La traversée de la Brenta offre l'aspect le plus agréable. D'un côté, ses bords sont ornés d'une multitude de palais du style de Palladio, qui font l'effet de temples, et dont les formes grandioses se répètent dans les eaux.

Je suis allée dtner dans l'un de ces palais, chez l^ marquis ***; Tescalier même était d'un style qui 0^

Page 1