CHAPITRE XIL
Jièrement à ceux que donnait l'ambassadeur de Russie, le comte de Rasowmoffski, qu'on pouvait appeler des fêtes charmantes. On y dansait la valse avec une telle fureur, que je ne pouvais concevoir comment toutes ces personnes, en tournant de la sorte, ne s'étourdissaient pas au point de tomber ; mais les hommes et les femmes sont tous si bien habitués à ce violent exercice, qu'ils ne s'en reposent pas un seul moment, t^nt que dure le bal. On dansait souvent aussi la Polonaise^ beaucoup moins fatigante ; car cette danse n'est autre chose qu'une promenade pour laquelle on marche tranquillement deux à deux. Elle convient à merveille aux jolies femmes, car on a tout le temps d'admirer leur taille et leur visage.
Je voulus aussi voir un grand bal de la cour. J'y fus invitée. L'empereur François II avait épousé en secondes noces Marie-Thérèse des Deux-Siciles, fille ^e la reine de Naples. J'avais peint cette princesse en ^792 ; mais je la retrouvai si changée qu'en la revoyant âans ce bal, j'eus peine à la reconnaître. Son nez s*était allongé, et ses joues s'étaient aplaties au point qu'elle ressemblait alors à son père. Je regrettai pour elle qu'elle n'eût pas conservé les traits de sa n^ère, qui me rappelait beaucoup notre charmante reine de France.
11 se donnait à Vienne de superbes concerts, j'en ai entendu plusieurs. Dans l'un d'eux, on exécuta d'abord, à grand orchestre et avec une rare perfection, une des plus belles symphonies d'Haydn ; puis je vis ^'^pprôcher du piano une ancienne cantatrice du temps de Marie-Thérèse, à qui j'aurais bien donné
286 SOUVENIRS DE Mi^DAME VIGÉE LE BRUN.
cent ans, quoiqu'elle me parût, à ma grande surprise, s'apprêter à chanter. Je tremblais que la pauvre vieille ne pût faire entendre deux notes de suite ; aiais, dès qu'elle eut commencé le récitatif, son âge, sa laideur, tout disparut; son visage prit une expression superbe, et elle chanta si parfaitement bien, que nous fûmes tous dans l'admiration. J'avoue que je fus stupéfaite ; j'ai cru assister à l'opération d'un miracle.
Le premier jour de l'an est très-brillant à Vienne. On voit alors une grande quantité de Hongrois dans leur élégant costume, ce qui leur sied à merveille, attendu qu'en général ils sont grands et bien faits. Un des plus remarquables était le prince d'Esterhazy ; je l'ai vu passer, monté sur un cheval richement caparaçonné, couvert d'une housse parsemée de diamants. L'habit du prince était d^une richesse extrême, et comme il faisait grand soleil, les yeux étaient vraiment éblouis d'une telle magnificence.
Une société fort agréable était celle des Polonaises; presque toutes sont aimables et jolies, et j'ai peint quelques-unes des plus belles. On les trouvait réunies le plus souvent chez la princesse Lubomirska, que j'avais connue à Paris, à l'époque où je fis le portrait de son neveu en Amour de la gloire, et chez laquelle j'allais beaucoup à Vienne. Elle tenait une des maisons les plus brillantes de cette ville, elle y donnait de trèsbeaux concerts et des bals charmants. J'ai vu aussi une grande réunion de Polonaises chez la princesse Czartoriska, qui recevait à merveille. Son mari était fort aimable, et leur fils, que je connus alors, a été depuis ministre à Pétersbourg.