CHAPITRE VI
Lorsque nous eûmes pris le large, M. de^Talleyrand engagea ses musiciens à chanter; mais ces deux pauvres jeunes gens étaient pris du mal de mer à un tel point, qu'il leur fut impossible de faire de la musique. Ce mal saisit aussi madame Silva et le jeune baron ; M. de la Roche-Aymon et moi, nous n'en fûmes que très-légèrement atteints.
Enûn, après avoir été ballottés sans relâche par ces terribles vagues, nous débarquâmes à l'Ile de Capréc, un peu après le lever du soleil. Nous ne trouvâmes là que des pêcheurs qui habitent les creux des rochers sur le bord de la mer. Un d'eux s'offrit pour nous servir de guide, et nous prîmes des ânes; car nous voulions monter jusqu'au sommet de l'Ile. La route que nous gravissions était bordée à notre gauche par des vergers d'orangers et de citronniers en fleurs, des gazons aromatiques, des bois d'aloès, qui répandaient un parfum délicieux.. A notre droite étaient des rochers et des débris d'antiques constructions. Arrivés au sommet, sur la plate-forme appelée Saint-Michel, nous jouîmes de la vue de la pleine mer terminée par le Vésuve, tout en respirant l'air le plus pur. C'est là qu'était placé le palais de Tibère ; il n'en reste qu'un seul tronçon de colonne, sur lequel un ermite, qui habite près de ces débris informes, venait de poser son frugal repas du matin ; et c'était de cette hauteur immense que Tibère faisait jeter non-seulement des esclaves, mais tous ceux qui lui déplaisaient.
On nous fit voir de loin une jolie maison qu'avait fait bâtir un Anglais malade, et que tous les médecins avaient condamné depuis longtemps à Naples. Ayant
suivi le conseil qu'on lui avait donné d'aller habiter Caprée, il y vécut plus de vingt ans encore sans aucune» souffrance.
Après avoir respiré avec délices cet air vivifiant, et admiré les sites les plus curieux, noirs revînmes à Naples, ravis de notre course, à l'exception pourtant du jeune baron de Talleyrand, qui reçut une forte réprimande de son père pour avoir fait ce voyage par un aussi mauvais temps et dans un aussi léger bateau.
Ce que je désirais par-dessus tout, c'était de monter sur le Vésuve, et nous résolûmes de faire cette partie avec madame Silva et l'abbé Bertrand .
Je vais copier ici la fin d'une lettre que j'écrivis de Naples à mon ami Brongniart, architecte, parce que l'impression que m'avait faite le terrible phénomène était alors bien plus récente et bien plus vive.
« 1 . Maintenant je vais
vous parler de mon spectacle favori, du Vésuve. Pour un peu je me ferais Vésuvienne, tant j'aime ce superbe volcan ; je crois qu'il m'aime aussi, car il m'a fôtëe et reçue de la manière la plus grandiose. Que deviennent les plus beaux feux d'artifices, sans en .excepter la grande girande du château Saint-Ange, quand on songe au Vésuve ?
« La première fois que j'y suis montée, nous fûmes pris, mes compagnons et moi, par un orage affreux, par une pluie qui ressemblait au déluge. Nous étions trempés, mais nous n'en cheminions pas moins vers une hauteur pour voir une des grandes laves qui coulaient à nos pieds. Je croyais toucher aux avenues