CHAPITRE XII. m
Une personne que je retrouvai avec bonheur i\ Vienne, fut madame la comtesse de Brionne, princesse de Lorraine. Elle avait été parfaite pour moi dès ma plus grande jeunesse, et je repris la douce habitude d'aller souvent souper chez elle, où je rencontrais fréquemment ce vaillant prince de Nassau, si terrible dans un combat, si doux et si modeste dans un salon.
Je fréquentais aussi beaucoup la maison de la comtesse de Rombec, sœur du comte de Cobentzel. Madame de Rombec était la meilleure des femmes ; elle avait de l'esprit et un naturel parfait, mettant son bonheur à soulager les malheureux : c'était chez elle que se faisaient -toutes les quêtes, que se tiraient toutes les loteries destinées à secourir les infortunés ; elle mettait à ces bonnes œuvres tant de grâce et de zèle, qu'il était impossible de ne pas lui ouvrir sa bourse. J'ai remarqué, au reste, que les quêtes faites dans les salons sont un des moyens les plus efficaces pour venir au secours des pauvres.. Aussi en ai-je trouvé l'usage établi dans tous les pays que j'ai parcourus. Je me souviens qu'à Rome, où je passais souvent la soirée chez la douce et bonne lady Cliford, je la vis un soir se lever, une bourse à la main, et faire le tour de son cercle, qui était fort nombreux. Lorsqu'elle approcha de moi, voyant que j'avais préparé mon offrande : « Non, me dit-elle, je quête pour un de nos compatriotes que nous ne connaissons pas, mais qui vient de perdre au jeu tout ce qu'il possédait ; c'est à nous seuls de le secourir. » Je trouvai ce mot bien anglais.
La comtesse de Rombec réunissait dans son salon
la société la plus distinguée de Vienne. C'est chez elle que j'ai vu le prince de Metternich avec son fils, qui depuis est devenu premier ministre, mais qui n'était alors qu'un fort beau jeune homme. J'y ai retrouvé l'aimable prince de Ligne ; il nous raconta le charmant voyage qu'il avait fait en Grimée avec l'impératrice Catherine II, et me donna le désir de voir cette grande souveraine. J'y rencontrai aussi la duchesse de Guiche, dont le charmant visage n'avait pas changé. Sa mère, madame la duchesse de Polignac, habitait constamment une campagne voisine de Vienne. C'est là qu'elle apprit la mort de Louis XVI, qui l'affecta au point que sa santé en fut très-altérée ; mais lorsqu'elle reçut l'affreuse nouvelle de celle de la Reine, elle y succomba. Le chagrin la changea au point que sa charmante figure devint méconnaissable, et que l'on put prévoir sa fin prochaine. Elle mourut en effet peu de temps après, laissant sa famille, et plusieurs amis qui ne l'avaient pas quittée, inconsolables de sa perte (i).
Il est certain que je puis juger combien ce qui venait de se passer en France dut être affreux pour elle, par la douleur que j'en éprouvai moi-même. Je n'appris rien par les journaux, car je n'en lisais plus depuis le jour qu'ayant ouvert une gazette chez madame de Rombec, j'y trouvai les noms de neuf personnes de ma connaissance, qu'on avait guillotinées ; on prenait
. * Yolande Martins de Polastron, née vers 17-19, épousa en 17(»7 le comte Jules de Polignac qui fut fait duc en 1780. Madame la duchesse de Polignac, amie intime de la reine Marie-Antoinette et gouvernante des enfants de France, est morte à Vienne en 1793.