‹ SouvenirsChapitre 85 sur 124 · CHAPITRE XIII. 2<K · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. 2<K

lant de Caltembcrg comme de la plus haute montagne des environs de Vienne, et je ne résistai pas à l'envie d'y passer quelque temps.

J'allai donc prendre avec ma fille, sa gouvernante et M. de Rivière, le chemin horrible et rocailleux qui conduit à ce couvent. Nous le fîmes à pied, les cahots de la carriole n'étant pas supportables, en sorte que nous arrivâmes très-fatigués. Le gardien et sa femme, à qui le prince nous avait fortement recommandés, eurent pour nous les soins les plus empressés. Tous les bâtiments qu'avaient occupés anciennement les religieux existaient encore. On prépara aussitôt nos chambres, qui n'étaient autre chose que de petites cellules distantes les unes des autres. Pendant ces arrangements, j'allai me reposer sur un banc, d'où l'on avait une vue magnifique. Je planais sur le Danube coupé par des îles qu'embellissait la plus belle végétation, et sur des campagnes à perte de vue; enfin c'était l'immensité. On doit remarquer que les religieux avaient le bon esprit d'habiter toujours des lieux fort élevés; pri\és des jouissances du monde, ils pouvaient au moins goûter le charme qu'on éprouve h respirerunairpuretàcontempler unenaturegrandiose. Je goûtais moi-même alors ce charme, et d'autant plus* qu'il faisait un temps admirable. Je me reposai promptement de mes fatigues ; et je courus bientôt de l'autre côté de la montagne, où, de la lisière d'un bois, j'aperçus, dans le fond, un village très-peuplé que traversait une petite rivière calme et limpide ; enfin, j'étais ravie de me trouver là : je préférais la cellule que j'allais habiter à tous les salons du monde, et je bénis-

294 SOUVENIRS DE MADAME VlGÉE LE BRUN.

sais ce bon prince de Ligne, en regrettant bien qu'il ne fût pas témoin de mon bonheur.

Je suis restée trois semaines dans ce beau lieu. M. de Rivière, plus citadin que moi, allait souvent à la ville, mais nous n'en avons pas moins fait ensemble de charmantes promenades sur la montagne. Ma fille venait quelquefois s'asseoir avec moi sur le banc dont j'ai parlé, et où nous attendions le clair de lune. Je me souviens qu'un soir, l'heure de son coucher approchant, elle me dit : a Maman, tu trouves que cela fait rêver; pour moi, je trouve que cela donne envie de dormir. »

Les grandes salles du couvent étaient restées intactes dans leur construction ; depuis, le prince les a fait réparer et meubler pour y donner de très-belles fêtes. Les bals durant une partie de la nuit, les dames restaient tout habillées, et se couchaient sur les divans qui entouraient ces immenses salons. Pour mon goût, Caltemberg, tel qu'il était quand je l'ai habité, me plaisait inliniment mieux qu'à l'époque où se donnèrent toutes ces fêtes. Je retrouve des vers que le prince de Ligne m'adressa lorsque j'allai m'élablir sur sa charmante montagne.

Page 1