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AMEXE AU CHAPITRE IX

NOTES SUR UNE CONVERSATION AVEC L'EMPEREUR NAPOLÉON III, LE 4 JANVIER 1857

J'ai développé dans le chapitre IX de mes Souvenirs politiqueSy Texposé des négociations officielles qui eurent lieu ensuite de Tinsurrection royaliste dans le canton de Neuchâtel, en 1856. — Comme complément à ce chapitre, je crois devoir le faire suivre de notes se rapportant à une conversation que j'eus Thonneur d'avoir aux Tuileries avec l'empereur des Français, le dimanche 4 janvier 1857, à 87» heures du soir.

Ce jour-là. Napoléon m'avait invité à dîner. Après le repas, il me pria de passer dans son cabinet de travail où il me donna connaissance de deux lettres que lui avait adressées le roi de Prusse.

Ces lettres, écrites en langue française, portaient la date des 16 septembre et 11 décembre 1856.

Dans le premier de ces documents il était aisé de voir que Frédéric-Guillaume IV ne parlait pas encore d'une renonciation formelle de ses droits. Il espérait encore les conserver par l'intermédiaire d'une conférence entre les grandes puissances, et cependant, il se trouvait dans cette lettre un passage dans lequel le roi de Prusse disait „qu'il se résignerait

Kern, Sonvenirs politiques. ^^

néanmoins à faire le sacrifice de ses droits dans Vintérêt de la paix, à la condition qu'on lui ctssurerait Vélargissement de tous les prisonniers faits ensuite de l'insttrrection de Î856". Frédéric-Guillaume ajoutait qu'il faisait appel à l'arbitrage de Tempereur et lui offrait en dépôt la principauté de Neuchâtel, consentant à ce que celle-ci fût occupée par des troupes françaises. «C'est les larmes aux yeux - disait le roi — et le cœur navré que je m'adresse à Votre Majesté qui, dès son avènement, m'a inspiré la plus grande confiance/

Dans sa seconde missive à l'empereur, le roi de Prusse, tout en revenant sur la question de V élargissement des prisonniers royalistes, et en faisant certaines réserves-, se déclarait prêt à sacrifier ses droits de souveraineté sur le canton de Neuchâtel.

Ainsi, il désirait conserver le titre de prince de Neuchâtel et voulait faire stipuler certaines garanties en faveur des quatre bourgeoisies contre tout empiétement éventuel. Il désirait surtout que les fondations de bienfaisance fussent mises à l'abri de toute tentative d'aliénation de destination de la part «des révolutionnaires neuchâtelois"^ . U prétendait de plus se réserver les propriétés particulières appartenant à sa famille et situées sur le territoire de la principauté. «Ifat» toutes ces ouvertures — ajouta-t-il en insistant particulièrement sur ce point — je les fais à l'empereur des Français et non à la Suisse.*^

Après avoir pris connaissance de ces deux lettres, je répondis à l'empereur que la question de la conservation, par le roi de Prusse, du titre de prince de Neuchâtel ne soulèverait pas de difficulté en Suisse, pourvu que la principauté reconquît son entière indépendance.

J'ajoutai que l'on pouvait être bien assuré que la CSonfédération ne tolérerait en aucun cas, de Voir des fondations

pieuses distraites du bat pour lesquelles elles avaient été créées, et qu'il ne valait pas même la peine de s'arrêter sur ce point

Quant à la prétention du roi, relative aux bourgeoisies neuchâteloises, je répondis par contre que la Suisse ne pourrait tolérer aucune immixtion du souverain prussien dans la législation sur les bourgeoisies ; car cette immixtion serait en contradiction complète avec une renonciation à la souveraineté de Neuchâtel.

Quant à la question des propriétés partictdières — dis-je à Napoléon UI — il est urgent de poser en principe que „les domaines de Tétat sont propriété de Tétat" et n'appartiennent pas à la maison de Hohenzollern. C'est là une question sur laquelle aucune concession n'est admissible. Si le roi parvenait à produire la preuve que sa maison possède réellement des propriétés privées sur territoire neuchâtelois (ce qui me paraît difficile, d'après les renseignements qui m'ont été fournis à ce sujet par des membres du gouvernement de Neuchâtel), on ne les lui disputera pas, mais cette question doit donner lieu à une enquête approfondie.

L'empereur parut approuver complètement ma manière de voir, et ajouta „ qu'aussitôt que les prisonniers auraient été „ relaxés, il devenait dégagé de la position qui lui était faite „par les lettres du roi de Prusse, et que nous pourrions alors , développer ces questions avec la même franchise et la même «loyauté que nous le faisions entre nous présentement. «Comptez sur moi — ajouta l'empereur — et si, contre toute «attente, le roi de Prusse, une fois les prisonniers libérés, se «refusait à remplir ses engagements — engagements que j'ai «recommandé à la Suisse d'accepter — je ferai, de l'affaire ytde la Confédération^ la mienne propre,

«La seule question — ajouta l'empereur — sur laquelle «il peut se produire quelques difficultés est celle relative aux

, prétentions du roi sur ce qu'il appelle sa fortune. A mon „avis, c'est là une question de droit privé. Vous êtes juris- „ consulte et vous reviendrez certainement à Paris plus tard; «alors, je l'espère, nous reparlerons de cette affaire.

flHatzfeldt(^) — crut devoir ajouter Napoléon III — m'a „ déclaré que si je réussissais à obtenir l'élargissement des pri- «sonniers du château de Neuchâtel, le roi renoncerait à sa „ souveraineté sur la principauté et que si cette idée ne se „ réalisait pas, lui, Hatzfeldt, était décidé à donner sa dérais- «sion." L'empereur me confia de plus qu'à l'époque où les négociations entre la Suisse et la Prusse prenaient une mauvaise tournure, il était fermement décidé de déclarer à cette dernière que, dans le cas où elle voudrait entreprendre des hostilités contre la Confédération, lui, l'empereur, ferait immédiatement avancer une année vers la frontière du Rhin,

Dans le cours de la conversation, l'empereur envoya un adjudant au ministère des affairés étrangères, auprès de M. Walewsky, pour lui demander la note qui lui avait été présentée en réponse à celle de la Suisse. Napoléon me dit qu'il y avait apporté quelques changements et qu'il désirait que j'en prisse connaissance, afin de lui donner mon opinion à ce sujet.

Mais, peu de temps après, l'adjudant vint nous annoncer que M. Walewsky était ahté et que le ministère des affaires étrangères, où se trouvait déposée la note en question, était déjà fermé. „Vous pourrez prendre connaissance de ce document demain chez M. Walewsky," a me dit l'empereur.

Je profitai de cette occasion pour répéter encore une fois que le point capital, celui sur lequel la Suisse insistait tout particulièrement, était de voir dans cette note des garanties pour la pleine et entière indépendance de Neuchâtel, „que sur ce point-là, il n'y avait point de concessions possibles**.

(1) Ambassadeur de Prixsse en France.

L'empereur ne me cacha pas qu'il envisageait avec une grande appréhension Téventualité d'une guerre. , Je déplorerais du plus profond de mon cœur, dit-il, si, après m'être donné tant de peine pour assurer la paix, la guerre venait à éclater au centre de l'Europe pour une simple question d'amourpropre. Je n'ai pas encore décidé ce que je ferais si cette malheureuse éventualité se produisait;** il ajouta que, aussi bien dans le cas où la Suisse entrerait dans le grand-duché de Bade pour y porter la guerre, que dans celui où la Prusse occuperait Bâle ou Schaflfhouse, il lui serait impossible, comme empereur des Français, de rester simple spectateur de ces événements. Il serait forcé de faire avancer une armée qui occuperait certes plus vivement la frontière que la landwehr prussienne. Cette armée irait où il voudrait l'envoyer, il ne doit y avoir aucun doute à ce sujet. Ainsi que gagnerait la Suisse à une intervention armée V

En terminant, Napoléon III me dit encore: „ Jamais jus- „qu'à présent, je ne suis entré avec autant de détails sur cette , question qu'avec vous; ce sont même des détails très con- ^fidentiels que je vous ai donnés. Je l'ai fait parce que je , tiens à ce que vous connaissiez complètement ma position ,et mes intentions, et que je suis assuré de votre part, mon , vieil ami, d'une discrétion complète. Soyez convaincu que ,j'aurai toujours la plus grande satisfaction à vous voir chez ,moi, comme organe de la Suisse, pour laquelle j'ai conservé flles plus vives sympathies. Faites en sorte d'accélérer Ja con- ^ vocation de l'assemblée fédérale, afin de pouvoir lui soumettre ,nos propositions relatives à l'affaire de Neuchâtel, quelques ^jours avant le 15 janvier. Dans les affaires politiques il ^faut se faire une règle d'accepter sans délai ce qui peut , paraître bon et assuré, car on n'est jamais certain que de „ nouvelles complications ne viennent pas rompre ce que l'on , pouvait considérer comme acquis. Votre mission est une

, grande et belle tâche, c'est une belle chose que d'avoir à , négocier dans une question aussi grande et aussi importante «pour rhonneur de la Suisse.

,Si vous aviez été, dès Torigine de cette affaire, le repré- «sentant de la Suisse auprès de mon gouvernement , on aurait «pu certainement éviter le malentendu qui s'est élevé entre «la Confédération et Fempire et qui a été si vivement ex- «ploité par certains journaux suisses et anglais qui contes- «tèrent mes bonnes dispositions à Tégard de la Suisse. Vous «m'auriez exposé dès l'abord la situation sous son vrai jour ; «au lieu de repousser mes propositions, vous n'auriez pas «manqué de réclamer des explications plus précises comme «vous le faites maintenant, et je vous les aurais accordées «immédiatement. *

Nous en vînmes ensuite à parler incidemment de l'école polytechnique fédérale, au sujet de la demande que j'avais faite à l'empereur de vouloir bien me dire à qui je devais m'adresser pour obtenir certaines œuvres publiées par les soins du gouvernement français, et qui ne se trouvent pas daps le commerce. «La Confédération, ajoutai-je, offrirait naturellement en échange quelques ouvrages entrepris sous ses auspices, comme par exemple l'atlas topographique de Dufour.* Napoléon, m'interrompant aussitôt avec la plus grande bienveillance, me déclara qu'il ne voulait pas d'échange et que je devais lui remettre la liste des ouvrages que la Suisse désirait ; qu'il donnerait immédiatement à son ministre l'ordre de les mettre à ma disposition.

Je m'empressai de remercier l'empereur pour cette nouvelle marque de sa bienveillance, et, quelques jours après, je reçus en effet tous les ouvrages que j'avais demandés en faveur de la bibliothèque de l'école polytechnique.

Je dois encore ajouter qu'après le dîner l'empereur me présenta à son oncle, le prince Jérôme. Je m'entretins longue-

ment avec ce dernier sur la question de Neuchâtel et il me parut avoir à ce sujet les mêmes dispositions que Tempereur.

Toute la conversation que je viens de reproduire fut écrite dans la nuit du 4 janvier 1857, entre 11 et 1 heure, immédiatement après mon retour des Tuileries à mon hôtel.

Dans le cours de la conversation, nous parlâmes aussi quelques instants de Tattitude de TAngleterre dans la question de rOrient. ,La reine, me dit Tempereur, est personnellement disposée à ce que la Grande-Bretagne donne son adhésion à la note française et j'espère qu'elle y adhérera effectivement." L'empereur m'expliqua de plus la difficulté qui avait surgi au sujet de la question de Bolgrade, et il me montra la fameuse carte dont s'était servi à ce sujet la conférence de Paris.

Un détail que je dois citer en terminant et qui m'avait vivement frappé, fut que l'empereur mit au moins \m quart d'heure à chercher la première lettre du roi de Prusse, du 16 septembre 1856, qu'il désirait me faire lire; comme je le priais de ne pas se donner de peine, et de surseoir à cette recherche, il me répondit: «Non, je chercherai jusqu'à ce qu'elle me tombe sous la main, car vous devez tout connaître de cette question si intéressante pour vous"

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