CHAPITRE XXII
But de l'ambassade. — 3Iaintien de la paix. — Écrit de Garât. — 10 août. — M. de Talleyrand se rend à Paris. — Il presse l'auteur de l'accompagner. — Il refuse. — Ses motifs. — Le gouvernement de Genève engage l'auteur à se rendre à Paris. — Armée aux portes de Genève. — M. de Montesquieu. — Voyage, — Quaker irlandais. — Il vient en France pour la propagation de sa secte. ■ — Arrivée à Paris. — L'auteur détermine Brissot et Clavière à appuyer le traité qui reconnaît l'indépendance de Genève. — Gasc envojé de la république. — Dîner chez Clavière. — Ode de Lebrun. — Confidence de Gensonné. — Menées de Grenus. — L'auteur part pour Genève afin de les prévenir.
Je ne nie propose en aucune manière de rapporter ici les évènemens diplomatiques de cette mission ; ce que j'en ai connu , c'est confidentiellement ; mais quand je voudrais le raconter, je serais fort embarrassé de le faire avec quelque suite ; je ne sais de certain qu'une chose , c'est que leur objet était pacifique , et qu'ils n'avaient rien tant à cœur que de maintenir les liaisons des deux peuples : c'étaient là leurs instructions , et on leur a fait une grande injustice en leur imputant des vues clandestines et des intrigues sourdes avec les
raécontens. Je vivais si habituellement avec Duroverai , je dînais si fréquemment avec M. de Talleyrand on M. de Chauvelin , j'étais si bien dans leur familiarité que j'avais une certitude aussi grande qu'elle pouvait être qu'il ne se passait rien en secret dont on put concevoir les moindres alarmes. Ils étaient fort inquiets de la réserve des ministres et de la solennité du cabinet. Tout ce qui me reste de ces souvenirs , c'est une société fort agréable , des dîners peu nombreux et fort amusans , et le plaisir très vif pour moi de me trouver pour ainsi dire en même temps en France et en Angleterre , alternativement d'une société d'élite de l'une et de l'autre nation.
Garât ne fut pas tout-à-fait oisif en Angleterre : 11 s'occupa d'un écrit contenant une réfutation d'un manifeste ou d'une déclaration contre la France faite par le gouvernement des Pays-Bas. Il s'agissait de justifier la révolution française , et d'expliquer comme des accidens malheureux les violences dont elle avait été accompagnée.
Cependant les factions devenaient de jour en jour plus animées contre la cour : les girondins l'attaquaient insidieusement , les jacobins à force ouverte. Les premiers évènemens de la guerre avaient été malheureux , et ces malheurs étaient imputés à la trahison du pouvoir exécutif. Le 13 juin , Roland , Clavière et Servan avaient été renvoyés du ministère; le 20 l'invasion des Tuileries, le roi menacé , insulté dans son palais , et vingt
jours après , savoir le 10 août , ce même palais fut pris d'assaut par les Marseillais, etc.
Cette invasion du 10 août fut encore une de ces circonstances marquées dans lesquelles , si le roi avait pu subitement changer de caractère et prendre la fermeté qui lui manqua toujoui-s , il pouvait reconquérir son trône et détruire l'anarchie. Toute la masse de la France était lasse des excès des jacobins , et l'attentat du 20 juin avait excité une indignation générale. S'il eût agi avec vigueur, s'il eût repoussé la force par la force , s'il eût saisi les premiers momens d'une victoire certaine pour traiter les jacobins et les girondins comme des ennemis qui , ayant violé cent fois la constitution, ne pouvaient plus la réclamer pour leur défense ; s'il eût fermé les clubs des jacobins , des cordeliers, et dissout l'assemblée en arrêtant les factieux , ce jour-là lui eût rendu son autorité ; mais ce faible prince , sans considérer que le salut de son royaume tenait à son propre salut , aima mieux s'exposer à une mort certaine que de donner des ordres pour sa défense.
M. de ïaileyrand se trouvait à Paris dans celte circonstance : il était parti de Londres quelques semaines auparavant , et m'avait proposé de l'accompagner; mais cette fois j'avais eu le bon sens de me refuser à un voyage qui , étant de ma part sans objet , m'aurait donné un air d'intrigues et d'affaires ; je n'étais plus assez inconnu pour ne consulter que ma cui'iosité et mes goûts ambulans.
J'eus bien lieu de m'applaudir de cet acte de prudence , en considérant d'un lieu tranquille et sûr l'orage au milieu duquel je me serais trouvé, et les imputations que j'aurais probablement encourues en Angleterre. M. de Talleyrand eut besoin de toute sa dextérité et de tous ses moyens pour obtenir un passeport de Danton et revenir à Londres immédiatement après le 10 août. S'il fut resté à Paris quelques jours de plus , il eût été enveloppé dans la destruction des constitutionnels , qui commencèrent bientôt à tomber sous la hache révolutionnaire.
Vers la fin de cette même année 1792 , au mois de novembre , je fus appelé à me rendre à Paris ; mais ce voyage était dicté par le devoir : ce n'était plus une couise vagabonde ou d'un spectateur oisif, c'était un service demandé par les magistrats de Genève et une invitation de leur part, à laquelle je me rendis sans balancer.
La Savoie était menacée par la France , les armées françaises étaient sur le point d'y entrer. Genève avait pris les précautions usitées dans un temps de guerre , et avait demandé aux Bernois un l'enfort de troupes : c'est ce qui avait toujours eu lieu dans des circonstances semblables. Les Bernois avaient envoyé quelques régimens pour fortifier la faible garnison de Genève et la mettre en état de soutenir le redoublement de service nécessaire dans une ville fortifiée , au milieu des mouvemens des troupes étrangères. Le gouvernement
de France , qui était alors dirigé par Roland , Clavière , Servan et un comité de l'assemblée législative , avait afifecté de prendre l'alarme sur cet appel des troupes suisses : ils prétendaient voir une hostilité contre la France dans une précaution qui n'avait pour objet que de faire respecter sa neutralité , et sans considérer que les Suisses étaient eux-mêmes alliés de la France , et qu'ainsi leur concours pour la protection de Genève n'avait pas ia plus légère apparence d'hostilité , ils jetèrent les hauts cris et ordonnèrent à leur général , M. de Montesquieu , de demander aux magistrats le renvoi de ces troupes , et de mettre le siège devant cette ville en cas de refus. Dès les premiers moraens d'alarmes , les syndics de Genève avaient écrit, à Londres, à M. Tronchin , qui était alors acci'édité de la république auprès du roi d'Angleterre , et lui avaient recommandé d'engager Duroverai et moi à nous rendre à Paris pour travailler auprès du ministère français , avec lequel on connaissait nos liaisons, et pour contribuer à détourner l'orage qui menaçait notre patrie. M. Duroverai était alors retenu par ses fonctions dans l'ambassade française ; je me déterminai à partir seul , mais j'eus pour cette fois la prudence de me mettre à l'abri des imputations en faisant connaître au gouvernement d'Angleterre le motif de mon voyage. M. Tronchin mit sous les yeux de lord Grenville la lettre des syndics , et demanda pour moi une permission qu'il obtint sans peine , et il demanda
même un passeport qui pût contribuer à ma sûreté en France ; mais comme je n'étais pas naturalisé Anglais , ce passeport fut refusé.
11 y avait dans la diligence un quaker irlandais dont j'ai oublié le nom. Quoiqu'il fût d'un naturel liant et moins taciturne que ses confrères , il n'avait rien dit de l'objet de son voyage à Paris. J'en fus informé à Calais. Comme nous étions à la municipalité , il montra un passeport qui lui avait été envoyé de France en Irlande ; ce passeport , de la main de Ptoland , contenait une recommandation toute particulière de favoriser et d'aider en tout le citoyen qui en était porteur, et dont le voyage en France avait un objet public de bienfaisance et d'humanité. Mon quaker me fit entendre qu'il venait au nom de ses frères , et qu'on avait cru la circonstance favorable pour la propagation de la secte. Je ne sais si un quaker peut mentir et s'il avait quelque autre vue politique dont il ne parlait pas , mais je connaissais Roland assez enthousiaste pour s'imaginer que la France républicaine était digne d'adopter la simplicité des quakers ; et Brissot était émerveillé de cette doctrine , qui lui représentait la véritable égalité et toutes les vertus primitives.
Arrivé à Paris, j'avais trouvé les affaires de Genève dans une situation assez favorable. Montesquiou avait senti la honte d'être chargé d'assiéger une ville libre qui n'avait fait qu'user de ses droits ; il avait été , dans sa correspondance avec les ministres , le défenseur de la république , à laquelle
il faisait ostensiblement des menaces que son intention n'était pas de réaliser. Il avait inspiré de la confiance au gouvernement de Genève , et il était lui-même leur conseil. Les négociations étaient ouvertes et conduites avec beaucoup de candeur et de franchise. Il représentait aux magistrats la nécessité de céder sur le renvoi des troupes , article fondamental sans lequel il ne pouvait rien pour eux ; mais en même temps il voulait leur donner toutes les sûretés possibles , établir leur indépendance de la manière la plus forte , et reconnaître publiquement que leur conduite n'avait rien eu d'hostile contre la France. Un premier traité qu'il avait fait et signé avec eux ne fut pas ratifié à Paris. On le trouva trop favorable à la république. On lui avait enjoint de faire des demandes qui auraient été fort injurieuses à Genève. Lorsque j'arrivai à Paris , un second traité venait d'être envoyé , et il s'agissait d'en obtenir la ratification. Clavière , à qui l'on avait fait les reproches les plus véhémens, comme s'il eût été l'auteur de toutes ces mesures violentes contre sa patrie, parut très empressé à s'en justifier auprès de moi. 11 me dit qu'il était absent du conseil , à raison de maladie , le jour même où on avait pris un arrêté menaçant contre les syndics de Genève. Je me gardai bien de ne pas croire à ses apologies. Je lui fis sentir qu'il avait à présent une belle occasion de se couvrir de tout reproche en faisant ratifier le traité. Je parvins à déterminer en sa faveur Brissot , qui avait mis la
plus grande violence dans sa conduite et dans son Patriote français contre la république lilliputienne. Je représentai à Vergniaud, à Guadet, à Gensonné, à Condorcet, de quelle manière on avait été affecté en Angleterre de cette attaque par des républicains contre la plus faible des républiques , et l'une de celles qui avaient fait le plus d'honneur à la liberté. D'autres nersonnes avaient contribué à l'endre les dispositions moins farouches ; dans ce moment on avait encore des ménagemens pour les Suisses. Peu de jours après, le traité ayant été proposé dans l'assemblée législative , fut ratifié tout d'une voix , et l'indépendance de la république reconnue par l'acte le plus formel.
L'homme qui avait rendu pendant cette crise les plus grands services à Genève était M. Reybaz qui avait succédé à M. Tronchin comme ministre de la république. Tout se faisait si abruptement dans le Conseil et dans la Convention que les arrêtés étaient pris , les décrets portés avant qu'il pût en avoir connaissance , et il était bien plus difficile de réparer le mal qu'il l'eût été de le prévenir. Sa liaison avec Clavière lui donnait quelque influence , mais les girondins ne le trouvaient pas assez zélé dans le parti de la liberté, paice qu'en votant avec eux il avait souvent condamnéleurs mesures. Dans cette circonstance , il avait mis toute l'activité imaginable à savoir ce qui se passait dans le comité diplomatique, à se faire un parti , à gagner des suffrages ; j'ai bien du regret d'avoir oublié ou de ne me rappeler que
trop imparfaitement un grand nombre de détails qu'il me communiqua et qui peignaient le caractère, l'ignorance et les procédés de cette Convention. Il me dit que le secret de la colère affectée contre Genève par le Conseil était le désir d'avoir un prétexte pour s'en emparer, pour se saisir de l'arsenal, pour avoir une place forte qui pût servir contre la Savoie et même contre la Suisse que l'on voulait intimider. Les sages lenteurs de Montesquieu avaient déjoué les intentions perfides du ministère qui aurait voulu obtenir la possession de Genève sans avoir la honte de l'ordonner, et qui aurait désiré que le général fît un coup de main , sauf à le désavouer et même à le destituer , en gardant sa proie. C'étaient là les actes de vigueur qu'on attendait des généraux français. 11 y avait un parti de mécontens à Genève qui criaient contre l'aristocratie du gouvernement. Montesquieu n'avait qu'à seconder ce parti , qu'à se présenter comme l'appui des vrais démocrates et qu'à exprimer, dans une lettre triomphante , qu'il avait vengé la liberté et détruit dans Genève un nid d'aristocrates.
Pendant la négociation , le conseil de Genève avait envoyé à Paris un citoyen nommé Gasc , qui avait été lié particulièrement avec Clavière, et qui, étant admirateur zélé de la révolution française , pouvait plus aiséments'insinuer et faire des partisans à la république. Gasc était homme d'esprit , raisonneur très expert, et d'un sang-froid parfait. Le cœur chez lui ne troublait point les opérations de
la tête. J'avais seulement peine à concevoir comment un mathématicien sans chaleur d'âme, sans aucune sensibilité , pouvait avoir pris cet enthousiasme d'esprit pour le républicanisme français. — Clavière me conta une scène qui s'était passée chez lui et où Gasc s'était montré acteur et acteur habile. Envoyé par le gouvernement de Genève , c'était assez pour lui doimer une couleur d'aristocratie , et le succès de sa mission l'obligeait pour ainsi dire à effiicer cette teinte odieuse. Dans un grand dîner de la Gironde , chez Clavière , le poète Lebrun avait récité une ode à la liberté avec un transport lyrique , qui avait produit chez tous ses auditeurs les mêmes transports ; chaque strophe était vivement applaudie , c'étaient des cris d'admiration. Gasc sur qui la poésie la plus belle était sans effet, et qui aurait dit comme Terrasson , Qu'est-ce que cela prouve? regardait probablement tout cet enthousiasme avec un profond dédain. Son calme phlegmatique fut remarqué , et créait une opinion peu favorable. Il restait immobile et silencieux dans son fauteuil, jusqu'à ce qu'au moment où , la lecture finie , paraissant tout d'un coup emporté par un sentiment plus fort que lui-même , il se lève , s'élance dans les bras du poète , et d'une voix émue et attendrie , les larmes aux yeux , paraît affecté d'une passion cent fois plus profonde que tous les autres , et les laisse dans l'étonnement d'une sensibilité en comparaison de laquelle leurs transports ne paraissaient que l'ébuUition du moment. Au sortir de ce dîner ,
les membres de la Gironde qui étaient du comité diplomatique l'emmenèrent avec eux , l'écoutèrent avec la plus grande confiance , et disposèrent tous les esprits en sa faveur. Il sut allier les intérêts de la petite république à ceux de la grande , et les frappa tellement par la sagesse et la clarté de ses raisonnemens , qu'après son audience ils l'invitèrent à rester avec eux et à discuter les affaires de l'Europe. La même chose lui arriva trois ou quatre jours de suite. Ce n'est pas la seule occasion où j'ai vu en France cette disposition commun icative et cette exubérance d'abandon. Je me rappelle que durant le cours de la première assemblée , étant allé avec Duroverai au comité de constitution , c'està-dire qui rédigeait les lois constitutionnelles pour les présenter à l'assemblée, après que nous eûmes expliqué notre objet qui concernait la garantie de la France envers Genève, ces messieurs nous invitèrent par simple politesse à rester avec eux pour les discussions de leur travail , disant que des hommes éclairés n'étaient pas de trop et qu'il n'y avait point de mystères dans leurs comités.
L'affaire qui m'avait attiré à Paris étant ainsi terminée , je me préparais à retourner à Londres , et je dînais chez Clavière à qui j'avais annoncé mon départ , lorsque après dîner , étant resté seul avec Gensonné , membre du comité diplomatique , il me demanda ce que c'était qu'un Genevois , nommé Grenus , qui était venu à Paris pour un objet directement opposé au mien, et qui avait été plusieurs
fois au comité diplomatique où il avait demandé au nom d'un parti nombreux de Genevois la réunion de Genève à la France, u Vous croyez , me dit-il , que tout est fini par le traité qui vient de se conclui'e , mais je vous avertis qu'il y a un dessous de cartes et que le gouvernement ne renonce pas à l'espoir d'incorporer voti'e république. Grenus nous en a exposé les moyens. Il y aura un soulèvement des natifs qui se nomment les égalitiens ou le tiersétat ; ils seront aidés par les habitans de la campagne ; ils sont plus nombreux que les citoyens ; ceux-ci voudront défendre la magistrature , et dans le conflit, les natifs appelleront les troupes françaises qui se présenteront aux portes de la ville comme pour prévenir le carnage; les natifs livreront l'entrée , et les Français une fois établis proclameront l'union de Genève avec la France : voilà , me ditil , le plan que Grenus nous a proposé : il n'a été ni accepté ni rejeté; mais pour moi, je désire la conservation de votre république ; je ne vois pas ce que nous avons à gagner par cette union , et je vois très bien ce que vous avez à perdi'e. Gardezmoi le secret et faites l'usage que vous voudrez de ce que j'ai cru devoir vous révéler. Nous avons regardé Grenus comme une mauvaise tête , comme un de ces aventuriers avec qui il est dangereux de prendredes arrangemens : mais on le laissera faire; et s'il réussit , si nous sommes une fois maîtres de Genève , nous ferons semblant de croii-e que nous avons été appelés par un vœu public , et vous com-
prenez bien que les réclamations des faibles ne seront pas écoutées. »
Muni de cette effrayante confidence , je me rendis chez M. Pieybaz pour aviseravec lui aux moyens de parer l'événement. La première précaution à prendre était d'informer le gouvernement de Genève des trames de Grenus et de ses associés. Il lui parut nécessaire que je fisse le voyage. J'avais eu précédemment assez d'influence sur les natifs ; je leur avais rendu d'assez grands services pour espérer de balancer tout au moins le crédit de Grenus sur la partie honnête et bien intentionnée de cette classe du peuple.
Déterminé à partir sans délai, j'allai voir M. Gasc à qui je communiquai ma résolution et ses motifs. Il me dit qu'il avait aperçu Grenus au comité diplomatique ; qu'il l'avait vu entrer au moment où il sortait lui-même , et qu'il s'était bien douté qu'il était venu croiser sa négociation. Grenus qui avait des terres dans le pays de Gex et qui était maire du grand Sacconex , à une petite lieue de Genève , avait un intérêt d'ambition à donner sa patrie à la France : c'était un service qui pouvait lui valoir la confiance du gouvernement français et 1;. mairie de la ville qu'il aurait livrée : mais son vrai motif était d'humilier les Genevois , et surtout les classes supérieures auxquelles il tenait par la naissance et qu'il avait aliénées par son caractère et sa conduite: en politique comme en religion , il n'y a point de pires ennemis que les déserteurs. Grenus s'était
fait le démagogue de la canaille , et ne voyait dans les transes où il tenait le gouvernement de Genève et les aristocrates parmi lesquels étaient tous ses parens qu'il détestait , qu'un amusement continuel : il ne prenait aucune peine de déguiser sa méchanceté; elle en était plus atroce pour être plaisante, mais elle le paraissait moins : il riait d'un rire sardonique quand il avait fait une émeute de paysans , et les jours de terreur de la république étaient ses jours de réjouissance. Au milieu d'un cercle d'amis crapuleux , il triomphait des désordres qu'il avait causés et ne manquait pas de se rendre un des premiers dans le grand conseil ( les deux-cents ) dont il était membre , pour y jouir de l'effroi que le tumulte avait fait naître. Gasc qui connaissait encore mieux que moi cecrispin Catilina n'eut pas de peine à croire aux confidences de Gensonné , et jugea comme M. Reybaz que ma présence était nécessaire à Genève pour contie-balancer l'influence de Grenus sur les natifs , et en même temps pour faire adopter aux citoyens et aux magistrats le système de conduite que leur imposaient les circonstances.