‹ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblée Législatives; ouvrage posthumeChapitre 35 sur 56 · ADRESSE AUX COMMETTANS · texte numérisé non relu

ADRESSE AUX COMMETTANS

« Les députés à l'Assemblée nationale suspendent quelques instans leurs travaux, pour exposer à leurs commettans les besoins de l'état, et inviter leur patriotisme à seconder des mesures réclamées au nom de la patrie en péiil.

« Nous vous trahirions si nous pouvions le dissimuler. La nation va s'élever à ses glorieuses destinées ou se précipiter dans un gouffre d'infortunes.

« Une grande révolution, dont le projet nous eût paru chimérique il y a peu de mois, s'est opérée au milieu de nous; mais accélérée par des circonstances incalculables, elle a entraîné la subversion soudaine de l'ancien système;, et sans nous donner le temps d'étayer ce qu'il faut conserver encoie , de remplacer ce qu'il fallait détruire , elle nous^ a tout-à-coup environnés de ruines.

« En vain nos efforts ont soutenu le gouvernement. Il touche à une fatale inertie. Les revenus publics ont disparu. Le crédit n'a pu naître dans un moment où les craintes semblaient encore égaler les espérances. En se détendant, ce ressort de la force sociale a tout relâché , les hommes et les choses, la résolution, le courage et jusqu'aux ver-

tus. Si votre concours ne se hâtait de rendre au corps politique le mouvement et la vie, la plus belle révolution serait perdue aussitôt qu'espérée; elle rentrerait dans le chaos , d'où tant de nobles travaux l'ont fait éclore , et ceux qui conserveront à jamais l'amour invincible de la liberté, ne laisseraient pas même aux mauvais citoyens la honteuse consolation de redevenir esclaves.

u Depuis que vos députés ont déposé dans une réunion juste et nécessaire toutes les rivalités, toutes les divisions d'intérêts, l'Assemblée nationale n'a cessé de travailler à l'établissement des lois qui, semblables pour tous, seront la sauve-fjarde de tous; elle a réparé de grandes erreurs; elle a brisé les liens d'une foule de servitudes qui dégradaient l'humanité; elle a porté la joie et l'espérance dans le cœur des habitans de la campagne, ces créanciers de la terre et de la nature si long-temps flétris et découragés; elle a rétabli l'égalité des Français trop méconnue, leur droit commun à servir l'état, à jouir de sa protection, à mériter ses faveurs; enûn, d'après vos instructions, elle élève graduellement sur la base immuable des droits imprescriptibles de l'homme, une constitution aussi douce que la nature, aussi durable que la justice, et dont les imperfections, suite de l'inexpérience de ses auteurs, seront facilement réparées.

« Nous avons eu à combattre des préjugés invétérés depuis des siècles, et mille incertitudes accompagnent les grands changemens. Nos successeurs seront éclairés par l'expérience , et c'est à la seule lueur des principes qu'il nous a fallu tracer une route nouvelle. Ils travailleront paisiblement, et nous avons essuyé de grands orages. Ils coimaîtront leurs droits et les limites de tous les pouvoirs; nous avons recouvré les uns et fixé les autres. Ils consolideront notre ouvrage ; ils nous surpasseront , et voilà notre récompense. Qui oserait maintenant assigner à la France le terme de sa grandeur? Qui n'élèverait ses espérances ? Qui ne se réjouirait d'èti-e citoyen de cet empire?

« Cependant telle est la crise de nos finances , que l'état est menacé de tomber en dissolution, avant que ce bel ordre ait pu s'affermir. La cessation des revenus fait disparaître le numéraire j mille circonstances le précipitent audehors du royaume ; toutes les sources du crédit sont taries 5 la circulation universelle menace de s'arrêter j et si le patriotisme ne s'avance au secours du gouvernement et de l'administration des finances, qui embrasse tout, noire armée , notre flotte , nos subsistances , nos arts , notre commerce, notre agriculture, noire dette nationale, la France se voit rapidement entraînée vers la catastrophe où elle ne recevia plus de lois que des désordres de l'anarchie

« La liberté n'aurait lui un instant à nos yeux que pour s'éloigner en nous laissant le sentiment amer que nous ne sommes pas dignes de la posséder ! « notre honte et aux yeux de VuniverSy nous ne pourrions attribuer nos maux qu'à nous-mêmes. Avec un sol si fertile, avec une industiie si féconde, avec un commerce tel que le nôtre , et tant de moyens de prospérité, qu'est-ce donc que l'embarras de nos finances? Tous nos besoins du moment sont à peine les fonds d'une campagne de guerre : notre propre liberté ne vaut-elle pas ces luttes insensées, où les victoires mêmes nous ont été funestes.

« Ce moment une fois passé, loin de surcharger les peuples ^ il sera facile d'améliorer leur sort. Des réductions qui n'atteignent pas encore le luxe et l'opulence, des réformes qui ne feront point d'infortunés, des conversions faciles d'impôts , une égale répartition établiront avec l'équilibre des revenus et des dépenses, un ordre permanent, qui toujours surveillé, sera iaaltéi-able j et cette consolante perspective est assise sur des supputations exactes , sur des objets réels et connus. Ici les espérances sont susceptibles d'être démontrées, l'imagination est subordonnée au calcul.

« Mais les besoins actuels ! mais la force publique paralysée ! mais pour cette année et pour la suivante 160,000,000

d'extraordinaire!.. Le premier ministre des finances nous a proposé , comme moyen principal pour cet effort qui peut décider du salut de la monarchie, une contribution relative au revenu de chaque citoyen.

« Pressés entre la nécessité de pourvoir sans délai aux besoins publics , et l'impossibilité d'approfondir en peu d'instaus le pJan qui nous était offert, nous avons craint de nous livrer à des discussions longues ou douteuses; et ne voyant dans les propositions du ministre rien de contraire à nos devoirs, nous avons suivi le sentiment de la confiance, en préjugeant qu'il serait le votre. L'attachement miiversel de la nation pour l'auteur de ce plan nous a paru le gage de sa réussite, et nous avons embrassé sa longue expérience comme un guide plus sûr que de nouvelles spéculations.

« L'évaluation des revenus est laissée à la conscience des citoyens : ainsi l'effet de cette mesure dépend de leur patriotisme. Il nous est donc permis , il nous est ordonné de ne pas douter de son succès.

« Quand la nation s'élance du néant de la servitude vers la création de la liberté , quand la politique va concourir avec la nature au déploiement immense de ces hautes destinées, de viles passions s'opposeraient à sa grandeur! régoisme l'arrêterait dans son essor ! le salut de l'état pèserait moins qu'une contribution personnelle !

« Non , im tel égarement n'est pas dans la nature : les passions même ne cèdent pas à des calculs si trompeurs. Si la révolution qui nous a donné une patrie pouvait laisser indifférens quelques Français , la tranquillité du royaume , gage unique de leur sûreté particulière, serait du moins un intérêt pour eux. Non , ce n'est point au sein du bouleversement iniiversel , dans la dégradation de l'autorité tutélaire, lorsqu'une foule de citoyens indigens , repoussés de tous les ateliers des travaux, harcelleront une impuissante pifié, lorsque les troupes se dissoudront en bandes errantes , armées do glaives, et provoquées par la

faimj lorsque toutes les propriétés seront insultées, l'existence de tous les individus menacée , la terreur ou la douleur aux portes de toutes les familles ; ce n'est point dans ce renversement que des barbares égoïstes jouiraient en paix de leur coupable refus à la patrie : l'unique distinction de leur sort dans les peines communes serait, auj£ yeux de tous , un juste opprobre j au fond de leur âme , im inutile remords. >

« Eh ! que de preuves récentes n'avons-nous pas de l'esprit public qui rend tous les succès si faciles! Avec quelle rapidité se sont formées ces milices nationales, ces légions de citoyens armés pour la défense de l'état, le maintien de la paix , la conservation des lois ! Une généreuse émulation se manifeste de toutes parts. Villes, communautés, provinces, ont regardé leurs privilèges comme des distinctions odieuses j elles ont brigué l'honneur de s'en dépouiller pour en enrichir la patrie. Vous le savez , on n'avait pas le loisir de rédiger en arrêtés les sacrifices qu'un sentiment vraiment pur et vraiment civique dictait à toutes les classes de citoyens , pour lendre à la grande famille tout ce qui dotait quelques individus au préjudice des autres.

« Surtout, depuis la crise de nos finances, les dons patriotiques se sont multipliés. C'est du trône, dont un prince bienfaisant relève la majesté par ses vertus , que sont partis les plus grands exemples : ô vous, si justement aimé de vos peuples! roi, honnête homme et bon citoyen! vous avez jeté un coup-d'œil sur la magnificence qui vous environne : vous avez voulu , et des métaux d'ostentation sont devenus des ressources nationales : vous avez frappé sur des objets de luxe, mais votre dignité suprême en a reçu un nouvel éclat; et pendant que l'amour des Français pour votre personne sacrée muimure de vos privations, leur sensibilité applaudit à votre noble courage, et leur générosité vous rendra vos bienfaits, comme vous desirez qu'on vous les rende, en imitant vos vertus, et en

vous donnant la joie d'avoir guidé toute votre nation dans la carrière du bien public.

« Que de richesses , dont un luxe de parade et de vanité a fait sa proie , peuvent reproduire des moyens actifs de prospérité ! combien la sage économie des individus peut concourir avec les plus grandes vues pour la restauration du royaume ! que de trésors accumulés par la piété de nos pères pour le service des autels, n'auront point changé leur religieuse destination , en sortant de l'obscurité pour le service de la patrie ! « Yoilà les réserves que j'ai rccueil- « lies dans des temps prospères, dit la religion sainte j je « les rapporte à la masse dans des temps de calamités. Ce « n'était pas pour moi j un éclat emprunté n'ajoute rien « à ma grandeur : c'était pour vous , pour l'état que j'ai « levé cet honorable tribut sur les vertus de vos pères. »

o Oh! qui se lefuserait à de si touchans exemples! quel moment pour déployer nos ressources, et pour invoquer les secours de toutes les parties de l'empire ! Prévenez l'opprobre qu'imprimerait à la liberté naissante la violation des engagemens les plus sacrés. Prévenez ces secousses terribles qui, en bouleversant les établissemens les plus solides, ébranleraient au loin toutes les fortunes, et ne présenteraient bientôt dans la France entière que les tristes débris d'un honteux naufrage. Combien ils s'abusent ceux qui à une certaine distance de la capitale n'envisagent la foi publique , ni dans ses immenses rapports avec la prospérité nationale , ni comme la première condition du contrat qui nous lie! ceux qui osent prononcer l'infâme mol de banqueroute, veulent-ils donc une société d'animaux féroces, et non d'hommes justes et libres? Quel est le Français qui oserait envisager un de ses concitoyens malheureux, quand il pourrait se dire à soi-même : J'ai contribué pour ma part à empoisonner l'existence de plusieurs millions de mes semblables? Serions-nous cette nation à qui ses ennemis mêmes accordent la fierté de l'honneur, si les étrangers pouvaient nous flétrir du titre de natioh

BAKQUERouTiÈRE , et nous accuscr de n'avoir repris notre liberté et nos forces, que pour commettre des attentats dont le despotisme avait horreur ?

« Peu importerait de protester que nous n'avons jamais prémédité ce forfait exécrable. Ah! les cris des victimes dont nous aurions rempli l'Europe protesteraient plus haut contre nous! Il faut agir, il faut des mesures promptes, efficaces, certaines : qu'il disparaisse enfin ce nuage trop long-temps suspendu sur nos tètes, qui , d'une extrémité de l'Europe à l'autre , jette l'effroi parmi les créanciers de la France, et peut devenir plus funeste à nos ressources nationales que les fléaux teiTibles qui ont ravagé nos campagnes.

« Que de courage vous nous rendrez pour les fonctions que vous nous avez confiées ! Comment travaillerions-nous avec sécurité à la constitution d'un état dontlexistence est compromise? Nous nous étions promis, nous avions juré de sauver la patrie 5 jugez de nos angoisses quand nous craignons de la voir périr dans nos mains. Il ne faut qu'un sacrifice d'un moment, offert véritablement au bien public, et non pas aux déprédations de la cupidité. Eh bien! cette légère expiation pour les erreurs et les fautes d'un temps marqué par notre servitude politique, est-elle donc au dessus de notre courage ? Songeons au prix qu'a coûté la liberté à tous les peuples qui s"en sont montrés dignesj des flots de sang ont coulé pour elle, de longs malheurs, d'affreuses guerres civile ont partout marqué sa naissance!.. Elle ne nous demande que des sacrifices d'argent, et cette offrande vulgaire n'est pas un don qui nous appauvrisse j elle revient nous enrichir, et retombe sur nos cités, sur nos campagnes, pour en augmenter la gloire et la prospérité.

No IV.

RE.MERCIMEKT d'uN ARTISAN A M. LE COMTE DE MIRABEAU,

sur sa motion confie l'éligihiitté des débiteurs insolvables , et celle de leurs enfans , à moins qu'ils ne paient la portion virile des dettes de leur père.

K Je n'ai, monsieur le comte, ni un {jrancl esprit, ni un beau style ; tout cela est fort commun pour vous , et vous en dispenserez aisément un pauvre artisan. Mais j'ai quelque jugement, à ce que je crois; j'ai l'àme patriote; j'ai un cœur vif et reconnaissant : voilà mes titres , ils seront accueillis d'un bon citoyen.

« Ah ! la belle loi , monsieur le comte , que vous avez proposée là! le sage décret dont vous avez élé l'organe dans l'Assemblée nationale! C'est le ralliement des honnêtes gens contre des fripons. Messieurs, le ciel vous bénisse! Vous êtes les vengeurs des hommes trompés et confians, les fléaux de la mauvaise foi insolente, les restaurateurs de l'intégrité, de l'honneur, de la piété filiale.

« Le patriolisme excite chez moi cette effusion de reconnaissance, mais peut-être aussi vient-elle de ressentiment. Comment s'en défendre ? J'ai été ruinépar un gentilhomme; j'ai travaillé pour lui plusieurs années; j'ai payé des ouvriers poui- le servir ; j'ai même fait des avances pour lui procurer d'autres ouvrages analogues à ma profession. J'allais établir mon fils, marier ma fille; je comptais partager la somme qui m'était due entre elle et la liquidation d'un petit fonds que j'avais acquis. Au moment de toucher cette somme si long-temps promise, j'apprends la déroute de mon débiteur; il s'est enfui, et je perds en un clind'œil, avec les avances que j'avais faites, le fruit de mes longs travaux.

« Hélas! monsieur, ce qui préparait le désartre de cet insensé, est justement ce qui m'en imposait sur son opu-

lencc. Hôtel à la ville, maison à la campagne, superbes habits, coureurs et laquais, j'étais ébloui par tout cela , et ma confiance était sans bornes. Une nombreuse et brillante famille semblait garantir la sagesse du chef de la maison; j'ignorais que ce n'était pas le chef, mais les enfans et même les valets qui étaient les maîtres. On n'a plus parlé après ses revers que de pillages, de dissipations, d'inconduite, de dettes contractées par ses cufans, et acquittées plusieurs fois à des usuriers qui faisaient tapage • tandis que de pauvres serruriers , de pauvres menuisiers , de pauvres tailleurs , n'osaient pas même aller mendier le fruit de leurs peines. C'est une chose bien affligeante , monsieur le comte, pour un créancier , de manquer de pain, parce que son débiteur a dissipé des millions ; mais il y a un sentiment plus insupportable que celui-là pour- un honnête homme, c'est de voir l'impudence compagne de la friponnerie , c'est d'essuyer les mépris des gens méprisables.

«■ Un des fils du gentilhomme ruiné , et qui m'a entraîné dans la misère, est revenu à Paris : il s'y est marié ; il y fait figure, on peut soupçonner par quels moyens. A cette nouvelle , j'éprouvais plus d'indignation que d'espérances j j'avais raison. Je tentai de me présenter dans son antichambi-e : on ne savait pas, dit-on, qui j'étais, ce que je voulais dire ; ce n'étaient pas les aifaires de monsieur, c'étaient celles de son père. Monsieur ne voulut ni me voir , ni m'entendre , ni honorer son nom par le moindre égard pour une dette domestique. La porte de sa cour me fut refusée : je m'y présentais un jour comme il sortait , et ce fut pour essuyer le regard le plus lâche , dont un homme vil et audacieux aitjaraais osé repousser un honnête homme.

« Pardon, monsieur le comte, de tous ces détails; vous voyez où j'en veux venir. Il faut que je le répète encore pour me soulager : Ah! le beau décret, la loi consolante, que celle dont la nation vous est ledevable ! Voilà donc mon genfilhomme . avec sa naissance , descendu au-dessous

de son pauvre serrurier, parce que ce serrurier, tout pauvre qu'il est, paie ses dettes, et que le gentilhomme ne les paie pas. Voilà de même sou digne fils, malgré son faste et son insolence , au niveau de son malheureux père, dont il a précipité la ruine. Ils sont tous les deux moins que citoyens, puisqu'ils en ont perdu les privilèges : ils sont par conséquent beaucoup moins que moi. J'assisterai, j'espère, aux assemblées primaires : mes enfans seront peut-être un jour électeurs ; et tandis que nous remplirons ces fonctions patriotiques, ce sera le tour à ces débiteurs magnifiques de nous respecter.

tt La loi ne me donne aucune action contre le fastueux descendant de mon débiteur; mais le tribunal de l'opinion l'actionne pour moi : c'est une nouvelle caution pour toutes les dettes; elles sont mises sous la sauve-garde de l'honneur public.

« Non , monsieur le comte , je crois que vous ne sentez pas tout le bien que vous avez fait. Avez-vous été ruiné, comme moi , par des débiteurs hautains et impitoyables ? Savourez-vous le plaisir de la vengeance par un moyen si imprévu, si sûr, si terrible? Connaissez-vous toute la morgue de certains seigneurs, quand ils ont bien voulu descendre jusqu'à devoir quelque chose à de pauvres diables? Avez-vous ridée des dégoûts, des rebuts qu'ils leur font souffrir, avant de leur faire la charité d'un peu de justice?

« Eh bien , monsieur , votre loi doit corriger tout cela. L'épouvantable disgrâce, attachée à l'insolvabilité, en donnant plus d'importance à l'ordre , à l'économie , tiendra le débiteur plus près de son créancier, mettra chacun plus à la suite de ses engagemens, préviendra la difficulté d"y satisfaire, et plaçant l'honneur du débiteur failli dans les mains de ses créanciers , l'engagera d'avance à se comporter à leur égard avec droiture et honnêteté.

« N'est-ce pas , je vous prie , une sorte de banqueroute volontaire que cette habitude si commune de ne point

acquitter ses dettes; de renvoyer sans cesse les marchands^ les ouvriers , les porteurs de mémoires ; de les faire repousser par ses portiers, ses laquais; de les placer sans cesse dans la plus cruelle alternative , ou de perdre leurs pratiques, s'ils sont trop pressans, ou de n'être jamais payés, s'ils ne pressent pas. Je crois , monsieur , aujourd'hui que la déchéance des droits honorifiques va noter un créancier insolvable jusque dans la personne de ses eufans, que ce ne sera plus un honneur de ne pas payer ses dettes. Toutes ces petites faillites journalières et partielles d'un homme qui manque sans cesse à sa parole, participeront bientôt à l'efFet moral de la loi nouvelle contre les faillites absolues.

« Et puis , monsieur ( pardonnez , je vous prie , si je m'aventure hors de ma portée en pénétrant dans les conséquences de votre décret; mais depuis qu'il existe une Assemblée nationale, nous avons acquis un nouveau sens qui manquait à la nation , c'est le goût moral et politique). Je veux dire, monsieur le comte, que l'opinion populaire sera puissamment i-edressée par là. Les fonctions de citoyen seront départies, non à la naissance, aux titres, à l'intrigue et à l'ambition; mais à la fidèle industrie , l'honnête prévoyance, la bonne conduite. Le brave homme obscur jouira de prérogatives dont l'homme titré sera déchu , s'il manque à sa foi.

w Et les emplois publics, monsieur le comte; et les charges de municipalité, de magistrature; et les différens degrés par lesquels l'individu s'élève de la simple qualité de citoyen à celle de représentant de la nation; quelle noblesse, quel lustre véritable ne vont-ils pas acquérir de plus? Dès que l'intégrité, la bonne foi, feront sentinelle à l'avenue, pour repousser au loin tous leurs violateurs, la première ambition sera d'être honnête homme; et la première gloire des magistratures petites et grandes, sera de n'avoir que d'honnêtes gens dans leur sein.

« Vos idées , sans doute , à cet égard , ont déjà devancé

les miennes. Vous avez vu que tels magistrats, tels jugcmens; tels législateurs, telles lois : le meilleur moyen d'être bien gouverné , c'est de faire de la vertu un titre d'élection pourdes gouverneurs; en perfectionnantl'instrument, on perfectionne à coup sûr l'ouvrage; et l'homme public est d'autant plus attaché à ses fonctions , il s'étudie d'autant mieux à les rendre utiles et respectables , qu'elles sont déjà le gage de ses bonnes moeurs et de sa sagesse.

«Peut-être, monsieur le comte ^ que je m'exalte un peu en vous parlant ; excusez ce doux délire d'un citoyen j mais je crois que tout est lié dans la morale , dans la législation comme dans la nature; le mal produit le mal, et un bien est la source d'autres biens; il faut le faire non-seulement pour lui, mais pour tous les avantages qui en peuvent naître. Il me semble voir dans ce décret , qui m'enchante, un principe régénérateur des mœurs nationales. Dès que la loi prend en considération l'honnêteté du citoyen , dès qu'elle l'oblige à signaler par une profession de pureté ses premiers pas dans la carrière politique , dès qu'elle jette de bonne heure dans son cœur les saintes semences de la vertu, la noble ambition de l'estime publique, il n'y a point de bons effets qu'on n'en puisse attendre. Vous aviez bien raison de le dire , monsieur : c'est une loi qui honore la nation ; mais la nation fait aussi l'honneur qu'elle doit aux instituteurs d'une telle loi.

« Desirons maintenant, monsieur, que tous les citoyens se pénètrent de cet esprit public qui anime nos législateurs, et qui vient de créer un statut à jamais célèbre. Dans nos cités immenses, tout est fugitif; point de caractère; nulle empreinte durable ; les plus fortes lois n'y marquent pas. Mais dans nos provinces, dans nos petites municipalités , où chacun est sous les yeux de tous , où le sens moral est délicat, l'honneur chatouilleux, c'est là que votre loi fera des merveilles, c'est de là que ses bons effets feront l'instruction et l'exemple de nos capitales. On y verra moins à l'avenir de seigneurs ruinés insulter à la misère dont ils

340 PIECES justificati\t:s.

sont cause 5 les pauvres ouvriers y pourront acquitter leurs petits fonds , établir leurs fils , marier leurs filles ; ils seront plus heureux, que moi , mais ils n'auront pas plus d'admiration et de reconnaissance que moi pour l'illustre concitoyen qui travaille à notre bonheur et à notre gloire.

« Je suis avec respect, monsieur le comte ,

« Votre très humble serviteur ,

tv^iiai'VviA'Vi'VMivi'Vviwiia'it'HiM'VMianaii/111/vi l^l^a'^^^'^^1/1v^1vMVl1^

CHA.P1TRK PREMIER.

Motifs qui out engagé rauleur à écrire ces Souvenirs. — La révolution de Genève de 1789 détermine son départ pour Paris avec M. Duroverai. — Désir de profiter du retour de M. Necker au ministère en faveur des exilés.

— Origine des liaisons de l'auteur avec Mirabeau. — Voyage à Paris, en 1788, avec sir Samuel Romilly. — Séjour de Mirabeau en Angleterre en 1784. — Son activité et son industrie comme écrivain. — Sa réputation à Paris en 1788. — Première entrevue avec Mirabeau.

— Quelques traits de son caractère privé. — Son ouvrage sur la monarchie prussienne. — Le major Mauvillon , principal auteur des recherches. — Querelle entre M. de Galonné et M. Necker sur le déficit. — Réponse de M. Necker. — Mirabeau forme le projet de lui répondre. — Pourquoi il abandonne ce projet. — Visite à Bicètre et à la Salpétrière. — Romilly en fait une description énergique. — Mirabeau s'en empare et la traduit. — Discussion entre Mirabeau, de Bourges et Clavière. — Dupont de Nemours. — Anecdotes. — Champfort.

— Mot de Mirabeau sur Champfoit. — Esprit général des sociétés à Paris. — Quelques traits du caractère privé de sir Samuel Romilly. — Note remise à l'auteur par Mirabeau. Page 1

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