I. La Roumanie du i3 (a6) mars
TEmpire, dontil a écrit la relation. Il s'est trouvé aux conférences pour la paix de Portsmouth et d*Algésiras, tout comme il fut, à Pétrograd, rhôte de l'ambassadeur Sir Arthur Nicholson, lors de la conclusion de l'entente russo-anglaise.
J*ai eu, dans ma vie, beaucoup d'entretiens intéressants avec Sir Donald. Celui que je vais résumer ici est, après deux décades, d'une actualité frappante. Voilà pourquoi je les détache de mes « Mémoires ».
Nous nous promenions donc tous les deux dans la superbe forêt, et notre conversation roulait, naturellement, sur la *poUtique générale. Sir Donald me disait :/
(( La politique actuelle des puissances européennes est absurde. Nous sommes les victimes des préjugés des vieux hommes d'Etat qui s'éternisent dans ce qui était juste dans leur jeunesse, mais qui ne correspond plus à la réalité. Ainsi, en Angleterre, nous sommes dominés par deux soi-disant axiomes également surannés. Nous sommes toujours à Tépouvantail russe, qui veut nous chasser des Indes et à la rivalité fatale et nécessaire avec la France. Or, tout cela est faux, archifaux. Il y a, en Asie, assez de place pour
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l'Angleterre, comme pour la Russie; peut-être même y occupons-nous un peu trop de place, au gré des Asiatiques. La rivalité fatale entre la France et l'Angleterre est un fossile. Elle date du temps où il n'y avait que deux grandes puissances au monde, la France et l'Angleterre. Aujourd'hui, elle ne répond à rien. L'Angleterre a toujours été, est, et forcément restera une puissance essentiellement pacifique, essentiellement conservatrice dans la politique internationale. La France, pour mille raisons, esf devenue également une puissance pacifique et conservatrice. La seule puissance révolutionnaire, dans la politique internationale, est l'Allemagne. C'est TAUemagne seule qui tient le monde sur le qui-vive ; c'est l'Allemagne seule qui menace la paix. Attendez-vous à un grand changement, lorsque les anciens hommes d'Etat auront fait place à une autre génération. Vous verrez l'Angleterre devenir la plus de la France, et la fameuse inimitû reléguée au musée des antiques. »
Tout cela est arrivé depuis.^ A l'éf Donald me l'annonçaitr avec une tel une telle franchise, c'était du npuvei
Le soir, nous parlions de la Roumanie, de notre race et de notre avenir. Sir Donald avait beaucoup étudié la question des Roumains de Hongrie. Il avait même visité Brashov, Sibiu et Blaj, et causé avec quelques-uns des Roumains les plus représentatifs de là-bas*.
Tout à coup, il me posa la grande question :
« Vous avez un traité d'alliance avec T Au triche. Je le sais. Ne le niez pas. Croyez-vous que, au moment où il faudra le mettre à exécution, vous pourrez le faire? Moi, je ne vois pas trop comment.
— Je ne sais pas si nous avons ou non un traité d'alliance avec TAutriche, répondis-je, tenu que j'étais au secret absolu. Mais s'il existait, je pense comme vous ; personne au monde ne pourrait le mettre à exécution. »
Sir Donald a dû prendre note de mon affirmation, aussi nette que les siennes.
Les événements m'ont donné, à moi aussi, raison.
I. Je lui avais indiqué auparavant les personnalités roumaines qu'il devait y voir.
LE BARON BANFY
J'ai vu le baron Banfy, le plus à poigne de tous les ministres hongrois (ce n'est pas peu dire), une seule fois. C'était dans les premiers jours de janvier 1896.
Banfy était un grand gaillard avec des moustaches en baïonnette qui vous faisait l'effet d'un préfet du second empire magyarisé, c'est-à-dire porté au superlatif comme violence administrative, et non rabotté. Le baron Barify était un médiocre, mais son énergie indiscutable trouvait le moyen d'en imposer, même dans une langue qu'il connaissait si peu. Banfy était de Transylvanie. U parlait même le roumain. Comme préfet, car il avait débuté par être préfet, il avait fait l'apprentissage de la terrible pression électorale, dont plus tard à la présidence du conseil, il devait tirer des merveilles.
C'est par un Hongrois du parti de l'indépendance qu'il m'avait fait dire à Vienne, dans les
premiers jours de janvier 1896, qu'il désirait beaucoup faire ma connaissance. La raison pour laquelle le président du conseil de Hongrie tenait à me voir est très simple. C'était de la curiosité. J'avais été le premier ministre roumain qui avait donné des subsides, naturellement en secret, non seulement aux écoles et aux églises roumaines de Transylvanie, mais aussi auxjournaux et aux comités politiques. Pour les journaux, j'avais trouvé une formule ingénieuse. Je chargeais le journaliste d'outre-monts de composer des livres de classe pour les écoles roumaines de Macédoine, et je payais le travail royalement. Bien entendu que les livres de classe pouvaient ne jamais être écrits. Banfy avait fini par sentir quelque chose de mon activité politique, qui d'ailleurs était inconnue de mes collègues dans le cabinet, sauf du président du conseil le vieux Lascar Catargi. Même à ce dernier, je ne lui avais dit qu'après deux ans et demi de pratique. Une m'en ajamais voulu. Mes adversaires politiques de Roumanie ou plutôt un seul, Tinoubliable Demètre Stourdza avait dénoncé mes agissements. C'est ainsi que Banfy finît par en avoir la certitude. Comme j'étais tombé du pouvoir en octobre iSgB, Banfy désirait voir de près l'ennemi de sa race.
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Rentrant de Vienne, je m'arrêtai à Budapest et je demandai une audience au président du conseil hongrois. Il me reçut dans ce magnifique château royal de Bude d'où Ton a une vue si splendide sur le Danube et Pest. Banfy me parla naturellement de la question des Roumains de Hongrie.
Il commença par me demander brusquement :
« Vous ne me direz pas, j'espère, que vous ne voulez pas annexer la Transylvanie ?
— Non, lui répondis-je, je ne vous le dirai pas. Et si je vous le disais, vous ne le croiriez pas, vous croiriez seulement que vous avez à faire ou à un menteur ou à un homme qui n'aime pas sa patrie. Je veux annexer la Transylvanie, mais je ne le peux pas.
« Vous non plus, vous ne me direz pas, ajoutais-je à mon tour, que vous ne voulez pas porter les frontières de l'état magyar jusqu'à la mer noire ? » .
Avec une vraie bonne humeur, Banfy me répondit :
« Non je ne vous dirai pas cela. Je veux porter les frontières de la Hongrie jusqu'à la mer noire, mais je ne le peux pas.
— Alors, lui répondis-je, puisque le procès
historique qui existe entre vous et nous ne peut être résolu à présent ni dans mon sens, ni dans le vôtre, puisque nous sommes des voisins, est-ce qu'il ne serait pas possible de trouver entre nous un modas vivendi. La situation que vous faites aux Roumains de Hongrie est intolérable. Pourquoi ne la changez-vous pas ? »
Banfy commença une série d'explications les unes plus fausses que les autres pour établir qu'il n'y avait pas de persécutions. En guise de conclusions, il me demanda pourquoi les Roumains de Hongrie ne voulaient pas prendre part aux élections et venir au parlement de Budapest expliquer leurs doléances. Il faut dire qu'à cette époque, les Roumains de Hongrie avaient adopté la politique dé la résistance passive, donc de Tabslention dans cette farce que l'on appelait en Hongrie les élections.
Je regardais le baron Banfy, droit dans les yeux. J'avais senti que j'avais à faire à un vaniteux, à qui on pourrait tout arracher si on flattait sa vanité.
(( Voyons, baron Banfy, lui dis-je, est-ce que je ne sais pas moi ce que sont des élections dans nos pays ? Me direz-vous, dans votre loyauté que si les Roumains se présentaient aux élections, et
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si VOUS ne vouliez pas qu*ils fussent élus, il y aurait un seul qui puisse passer contre votre volonté ? »
Et Bçtnfy de me répondre :
(( Non aucun, si je ne veux pas. »
Je le fis donc écarter de notre conversation cette plaisanterie de la participation aux élections qui en réalité ne pouvait avoir un sens que si les Roumains contractaient avec les Magyars une entente. Et revenant à Tidée de trouver un modus vivendi, je lui dis :
<i Je n'ai aucun mandat de la part des Roumains de Hongrie, je ne parle pas en leur nom ; mais ne pourriez-Vous pas par exemple, faire avec eux un arrangement comme celui que vous avez fait avec les Saxons de Transylvanie, et mettre ainsi à l'abri leurs églises, leurs écoles et quelques circonscriptions électorales ? »
Banfy de me répondre avec la plus brutale des franchises :
(( Cela, jamais.
(( Les Saxons de Transylvanie, insistait-il, ne sont que 280000 et ils se trouvent à plus de 1 000 kilomètres loin des Allemands d'Allemagne, les Roumains de Hongrie sont 3 millions et demi et se trouvent en continuité géographique avec les Roumains du royaume. Cela, jamais. »
laS SOUVENIRS
Nous continuâmes à examiner la question. Je lui demandai s*il ne pouvait pas au moins donner à la Transylvanie la même franchise électorale qu'à la Hongrie (en Transylvanie la franchise était plus réduite) et le vpte secret.
Jamais, me répondit de nouveau Banfy.
Il sonna et me fit apporter la carte électorale du royaume de Hongrie.
(( Voyez cette carte, dit-il ; les parties purement magyares du royaume nous envoient des députés kossuthistes, c'est-à-dire partisans de la rupture av^c TAutriche, ce qui serait la fin de la domination magyare. Mon gouvernement comme ceux qui m'ont précédé et ceux qui me suivront, ne vit que sur les circonscriptions des nationalités. Avec le vote secret nous perdrions ces circonscriptions -là ; nous ne pourrions plus gouverner. »
Après une heure d'inutiles conversations, Banfy me demanda s'il y avait un point sur lequel nous étions tombés d'accord.
(( Oui, lui dis-je, nous sommes d'accord sur ce que nous ne pourrons jamais nous mettre d'accord. ))
Lorsque je me levai pour prendre congé du président du conseil, nous passâmes devaùt la
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fenêtre qui donnait sur le Danube et sur Pest. Je lui dis en souriant :
(( Quelle magnifique capitale vous avez là I
— Eh bieni Venez la prendre, me répondit Banfy gaiement.
— Si je pouvais, lui répondis-je, je ne la pren drais certes pas, mais l'occuper c'est une autre question. »
Ma conversation avec le baron Banfy a déjà paru dans sa plus grande partie dans les mémoires de Sir Grant Duff, à qui je l'avais racontée à Londres quelques années après, et qui l'introduisit dans ses mémoires publiés depuis longtemps.
Avec aucun homme d'état hongrois, je n'ai eu une explication aussi claire et aussi catégorique sur l'irréductible antagonisme de nos deux points de vue.