‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 7 sur 17 · CHAPITRE Yl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Yl

Bonté de la reine Marie-Antoinette.

On se rappelle la manière dont fut reçue Tinfortunée Marie-Antoinette , quand elle vint en France pour épouser Louis xvi, qui n'était encore que dauphin de France. Aux grâces naturelles de sa personne, et aux avantages d'un esprit cultivé, elle joignait une aimable simplicité,

accompagnée de l'éclat que répandait sur elle le nom de sa mère , la grande Marie-Thérèse , admirée de toute l'Europe. A l'âge de quinze ans, cette princesse, en arrivant en France, déploya une bonté qui partait d'un cœur vraiment royal. Lorsqu'elle fut reine, elle eut plus d'occasions de satisfaire celte bonté qui semblait un vrai besoin pour elle.

La paix de 4783 venait d'être conclue. Elle avait été précédée d'un succès qui força le célèbre Pitt à déclarer, dans la chambre des communes, que l'Angleterre, après avoir donné la loi aux nations , était elle-même humiliée. Mais combien cette gloire fut promplement oubliée de la France! Elle était alors dans la plus grande prospérité. Le commerce maritime était immense. Au milieu de ce bonheur général , la reine se livrait plus encore à ses sentiments naturels. Son excellent cœur lui faisait trouver du plaisir à contribuer à la joie générale.

Elle avait, dans les jardins de Trianon , pendant l'été, un bal touls les dimanches. Là

étaient reçues toutes les personnes vêtues honnêtement, et surtout les bonnes avec les enfants. Elle dansait une contredanse, pour montrer qu'elle prenait part au plaisir auquel elle invitait les autres. Elle appelait les bonnes, se faisait présenter les enfants, leur parlait de leurs parents et les comblait de bontés bienveillantes. Ordinairement presque toute la famille royale était avec elle. J'ai vu plusieurs fois ces bals, tels qu'on n'en avait pas encore vus en France, et j'avoue que je partageais les craintes de plusieurs personnes sur le danger de se familiariser ainsi.

Ce qui devait faire adorer la reine , pouvait n'inspirer que des sentiments vagues et faibles, sans aucun mélange de ce respect si nécessaire au soutien des grandeurs, et que supportent avec peine des esprits légers , toujours prêts à secouer le joug des bienséances. Et ce qui est digne de remarque , j'observais avec un de mes amisqu'un petit nombre de personnesde la haute société assistaient à ces réunions champêtres. Ce n'élaitpointpar hauteur que d'autres personnes

s'en éloignaient, car elles se dégradaient touts les jours par leur changement de costume , et par une affectation toujours croissante de ne point porter les insignes des ordres. Mais , peut-être aussi , était-ce par un sentiment délicat , qui ne voulait point prendre les places que d'autres désiraient passionnément. Toujours est-il certain qu'un peu plus de mélange aurait produit un bon effet.

Je me rappelle que par un sentiment dont je ne me rendais pas bien compte, tout cela me faisait quelque peine. Mais je n'en admirais pas moins les bontés affectueuses et les manières pleines de grâces de cette excellente princesse, dont l'injuste destinée était cachée dans une nuit profonde.

Quand elle acheta Saint-Cloud , elle y recevait les femmes de la ville et des environs , avec les mêmes bontés affectueuses, et tout cela^ simplement et sans la moindre affectation.

Le supplice de cette reine, et de la sœur du

roi , est le plus grand crhne qui ait jamais été commis. Quand on se rappelle l'interrogatoire de cette malheureuse reine devant l'affreux tribunal, on éprouve un tressaillement d'horreur ; on ne peut concevoir ce mélange inoui de pensées les plus honteuses, et de cette passion forcenée qui mettait sa gloire à porter sur l'échafaud une tête couronnée. Cet orgueil diabolique, qui animait des hommes contre toutes les grandeurs, était la véritable source de leurs forfaits. Mais où trouver la source de la cruauté qui les portait à tuer des femmes. Que les hommes se tuent dans les combats ; c'est dans leur nature. Ils peuvent y porter de la générosité, de la grandeur d'ame. Mais tuer des femmes, et avec les formes de la justice! vous ne trouverez dans aucune langue, des expressions capables de peindre des forfaits si abominables. Henri iv ayant banni de sa cour un fils de la duchesse de Guise, elle accourut toute éplorée, en criant : « Sire, tuez-moi! tuez-moi! — Ma cousine, répondit le grand roi, je ne sais pas comment l'on tue les fem-

mes. » Mot admirable dans la bouche d'un prince qui, suivant Péréfixe , a combattu dans J cinq batailles rangées , dans plus de cent combats sanglants et deux cents sièges! Ceux qui traînaient des femmes àFéchafaud dans Paris, n'avaient pas exposé leur vie dans des batailles. J'espère que l'intérêt douloureux que ressentiront les Françaises , en considérant , dans la galerie de Versailles , les portraits de ce§ princesses , offrira à leur ombre une noble expiation digne des victimes , et digne aussi de celles qui verseront des larmes en contemplant leurs nobles images.

CHAPiTUE YII.-

Voyage de Louis xvi en Normandie : il visite Cherhoiiig. — Déclamation théâtrale de ces temps.

Je vais parier d'un voyage triomphal de Louis XVI , et ce n'est qu'en gémissant. Quel déplorable exemple il laisse à la postérité! Ce prince n'avait fait que des actions louables depuis le commencement de son règne. Il avait aboli les corvées et la torture , établi plusieurs assemblées provinciales, comme un essai pour en connaître l'utilité ; il avait aboli la mainmorte, rappelé les parlements cjui rentrèrent

dans leurs fonctions au milieu de la joie universelle de la France; il donnait l'exemple de la plus grande économie personnelle; il avait supprimé plusieurs corps d'élite qui servaient à la splendeur du trône ; il avait entrepris une guerre maritime , après avoir contracté une étroite alliance qui lui assurait le concours des marines espagnoles et hollandaises. Cette guerre avait été glorieuse, et un seul revers avait obscurci les exploits de nos braves marins. Une contrée immense était enlevée aux Anglais par les Anglo-Américains et par nos troupes. Rien ne manquait à la gloire mutuelle de nos alliés et à la nôtre; et lorsque le traité de paix qui devait terminer cette guerre fut examiné dans la chambre des communes , le célèbre Pitt parla dans les termes les plus forts de l'humiliation de l'Angleterre, déclara que sa gloire était passée, donna un détail exact des forces navales de la France et de l'Espagne , et montra leur supériorité sur celles de l'Angleterre. Si jamais une paix fut glorieuse , ce fut celle qui suivit les exploits de nos troupes de terre et de mer. Mais quel en a été le fruit? Hélas! il

faut le dire, la gloire elle-même fut oubliée. Après la conclusion de la paix avec l'Angleterre, le roi voyagea dans la Normandie j il voulut voir Cherbourg et les travaux de son port , d'une si grande importance qu'on ne peut trop gémir de ne pas les voir achever. 11 est bien déplorable que la marine française ne trouve pas un port de sûreté dans la Manche. Quand l'illustre maréchal de Tourville soutint ce fameux combat de la Hogue , où quarantecinq vaisseaux français combattirent pendant deux jours, plus de quatre-vingts vaisseaux anglais , forcés , après des pertes inévitables , d'entrer dans le mauvais port de la Hogue , combien ils durent regretter de ne pas trouver ailleurs dans la Manche un port où 'ses vaisseaux fussent en sûreté.

Dans ce voyage, Louis xvi fut comblé des acclamations des peuples; elles étaient sincères, parce que dans ces contrées maritimes, on sentait vivement la gloire et les avantages de la paix qui venait d'être conclue. C'était en 1786. Au milieu de ces acclamations si justes et si méritées, si une voix s'était écriée :

Dans quatre ans , ce peuple t'accablera d'outrages dans ton palais, cherchera la reine pour l'égorger, enfoncera le poignard dans son lit, heureusement abandonné par elle , massacrera des gardes fidèles qui s'exposeront pour la sanver. Tu seras aussitôt conduit en triomphe dans Paris, pour y vivre esclave des factieux , et monter deux ans après sur l'échafaud : et tout cela sera l'ouvrage d'une assemblée que tu auras convoquée toi-même , qui mêlera continuellement les louanges les plus viles à ses noirs attentats , et qui sera emportée par

le délire d'une science imbécile

Après quatre ans de séjour en Amérique , j'étais avide de voir nos comédies et nos tragédies. Je jugeais les acteurs d'après mon goût naturel, et non d'après ce qu'on appelait le goût public. Dans le tragique , je les trouvais louts bien mauvais, excepté Talma qui com^ mençait à paraître. La première fois que je vis mademoiselle Raucourt, je crus que sa manière de déclamer était une mauvaise plaisanterie, qu'elle avait parié de faire les gestes extraordinaires qui m'étonnaient. En effet, quelle

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fut ma surprise de la voir, dans la sublime imprécation de Camille contre Rome , en disant ce vers :

Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie.

tendre à sa droite une main , tendre l'autre à sa gauche , et les unir ensemble par un mouvement singulier, qui semblait unir l'Orient et l'Occident. A cet autre vers ,

Et de ses propres mains décLirer ses entrailles ,

elle portait ses mains sur son ventre, et lui imprimait un mouvement d'autant plus désagréable, qu'il était alors d'une grosseur un peu démesurée. Je vis madame Fleury dans le beau rôle d'Andromaque le défigurer par une pantomime de cette espèce. Rien de plus frappant, que la réponse d'Andromaque à Céphise, quand celle-ci ose lui conseiller d'épouser Pyrrhus. Ne croyez pas que cette actrice adresse cette belle réponse à Céphise, elle s'en garde bien.

C'est au public qu'elle va répondre. Elle regarde les loges , range bien sa longue robe , pour qu'elle ne la gêne pas^ et crie aux habitants des loges :

Songe, songe Céphise à cette nuit cruelle

Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.

A ces mots :

Ensanglantant l'autel qu'il tenait embrassé ,

elle fit le geste d'embrasser, et quand elle vint à ce vers :

Et traîné sans honneur autour de nos murailles ,

elle appuya longuement sur ce mot traîné; et, reculant d'un pas, en repoussant sa longue robe , elle fit avec ses bras un geste circulaire, pour exprimer : Autour de nos murailles. Ce dégoûtant spectacle mettait les loges dans un en-

llîousiasme impossible à rendre. Et voilà ce qu'on appelle le goût de Paris , de ce peuple barbare, qui n'a d'oreilles ni pour la musique , ni pour la poésie, qui préféra les pièces de Pradon à celles de Racine qui ne veut que du bruit dans la musique et la déclamation , dont les musiciens amateurs, dans le moment où j'écris , font retentir à grands coups les bois du piano , pour faire croire qu'ils ont du génie.

Je vis aussi Damas , avec ses jambes et ses épaules de Crispin , oser s'appeler Hippolyte; et dans la belle déclaration qu'il adresse à la jeune Aricie , où se peint un amour timide qui s'échappe avec peine de son cœur , je l'ai entendu hurler de toute sa force :

Mes seuls gémissements font retentir les bois; Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.

A ces beuglements, les applaudissements, les trépignements de pieds, furent si violents, que je tremblai pour la voûte et les fondements de la salle. Si ce n'est point là de la barbarie dans les arls , qu'on me dise où je pourrai en trouver ?

Larive lui-même, qui souvent était heureux dans sa déclamation, se conformait quelquefois à ce goût de hurlement. Je l'ai vu dire ainsi le fameux : Qu'il mourût. Après avoir entendu ces mots : Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ^ il fit une pause , serra les dents , ferma ses poings mis en avant, leva la jambe droite comme s'il voulait donner un coup de pied à son interlocuteur , et de ce même pied , frappant la terre avec force , il cria enfm le qiiil mourût dans un véritable accès de fureur. Ma fille et moi , nous ne pûmes y tenir , et nous nous retirâmes, au bruit des applaudissements forcenés.

Il est évident que l'acteur n'avait pas compris la sublimité de ce mot; il doit partir rapidement et sans effort d'une ame magnanime, qui ne conçoit pas qu'un guerrier puisse faire autre chose que mourir dans une telle circonstance. Je sais bien que cette noble simplicité ne plairait pas aux bons parisiens ; mais malheur au poète et à l'acteur, qui se conforme à leur goût.

Longues années après les temps dont je

parle, mademoiselle Duchesnois donna de nouveaux exemples de cette manière détaillée et imitative. Dans le rôle de Phèdre, à ce vers :

Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes- vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?

Elle fit un geste 1res expressif pour exprimer l'action d'entrer, et alongea le mot entrer tant qu'elle pût , en appuyant surtout sur la première syllabe.

J'ai vu Montvel sur le théâtre de Saint- Cloud , dans le rôle de Mardochée , dire avec une grande colère ces beaux vers :

Au seul son de sa voix, la mer fuit, le ciel tremblej 11 voit comme un néant tout l'univers ensemble.

Bonaparte fut frappé d'un ton de colère si ridicule, et le témoigna quand il fut rentré dans ses appartements. 11 n'aimait pas ces cris ; il le dit à Talma la première fois qu'il l'entendit

exprimer ainsi les fureurs crOreste. Mais ce fut M. Brifaut, de l'Académie française, qui réussit par ses conseils à lui ôter le goût de ces cris forcenés. Talma s'en corrigea , et prononça depuis ce jour ces vers terribles qui marquaient un commencement d'aliénation d'esprit, avec un accent concentré qu'on ne pouvait entendre sans frémir.

Les acteurs ont toujours eu une idée bien fausse sur le ton que l'on doit donner aux pussions énergiques. Dans le rôle d'Achille, ils croient qu'ils doivent avoir toujours les accents de la colère , et souvent pousser des cris de fureur. La colère d'un homme fort et qui sent sa force, se montre bien plus par les expressions que par les éclats de la voix. Ce sont les enfants qui poussent des cris , quand ils sont en colère. J'ai entendu prononcer avec fureur ces vers :

D'iphigéûie encor je respecte le père.

Peut-être sans ce nom le chef de tant de rois M'aurait osé braver pour la dernière fois.

Les (lire avec fureur est un contresens choquant. Achille, en disant ces mots, connaît trop toute sa force et tout ce qu'il peut, pour ne pas savoir que ces paroles suffisent. Aussi dit-il presqu'aussitôt , après ces vers :

Je ne dis plus qu'un mot, c'est a vous de m'enteudie.

Presque touts les acteurs avaient un autre défaut qui me paraissait insupportable. Ils avaient pris l'habitude de débiter quelques vers avec lenteur ; et tout-à-coup ils en précipitaient sept à huit avec rapidité , sans qu'on pût savoir quelle raison , ou quel sentiment inspirait la lenteur ou la rapidité. C'était une mode. C'est tout dire.

Aujourd'hui je vois la même chose dans la musique. On court rapidement, on gémit lentement , on pousse des soupirs dans la musique instrumentale. On se fait à peine entendre; et tout-à-coup sans raison , sans motif, on fait un tapage effroyable. 11 en est de même du genre de déclamation dont je parle. Le Kain

cependant leur avait laissé un exemple qu'ils n'auraient pas dû oublier ; l'acteur Beaubourg qui faisait avant lui le rôle de Néron , disait à Burrhus avec fureur ce vers , en parlant d'Agrippine, sa mère :

llëpondez-m'en, vousdis-je, ou sur votre refus , D'autres me répondront et d'elle et de Burrhus.,

Le Kain ne mit pas de fureur dans l'expression d'un vers , si expressif par lui-même.

Après avoir écouté les conseils de Burrhus , il s'arrêta et dit ces vers avec une méchanceté froide et concentrée. Les spectateurs, accoutumés aux cris de Beaubourg, furent étonnés et gardèrent le silence; mais une minute après, et comme avertis par le sentiment qu'ils éprouvaient, ils couvrirent Tacteur d'applaudissements. J'ai mis autrefois une partie de ces observations , sans les signer , dans un feuilleton du Journal des Débats.

Je me rappelle qu'après avoir vu la tragédie

du Roi Léar , j'allai dans une maison où j'étais invité à souper. Il y avait beaucoup de monde. On ne parla que de cette tragédie et de la manière dont elle avait été jouée. Plusieurs personnes exaltèrent beaucoup le jeu et la déclamation de Montvel qui faisait le roi Léar. J'osai énoncer un avis contraire. M. de Chabanon, de l'Académie française , que je connaissais beaucoup , me fil une profonde révérence dérisoire et me dit : Vous pouvez vous flatter d'être seul de votre avis. Je lui répondis : Il n'est pas question de savoir si je suis seul de cet avis, mais si cet avis est bon. Je soutiens que l'acteur ne s'est pas même douté du rôle qu'il faisait. Grand brouhaha de presque touts les hommes, «f Parbleti ! c'est un peu fort , ajouta M. Tacadé micien; voyons un peu comment vous nous prouverez cela? » Je soutiens , répliquai-je avec fermeté , que le roi Léar , dans toute la tragédie, n'est ni fou niimbécille. Il est accablé de ses malheurs , des persécutions qu'il éprouve, sa tête en est fatiguée douloureusement; mais touts ses sentiments , toutes ses pensées , sont nobles, et respirent la tendresse pour sa fille

qui lui reste fidèle. Dans le moment où il se cache pour se dérober à des recherches , il entend des voix qui lui font craindre qu'on ne saisisse sa fille : et il s'écrie , en se montrant : « Me voici y me voici, » Montvel a dit ces mots avec l'accent d'un imbécille, et non d'un homme qui exprime un sentiment très noble. « C'est vrai , c'est vrai , s'écrièrent plusieurs dames , parce qu'elles sentent mieux que nous ce qui est naturel , le distinguent très bien de tout ee qui est faux ; et aussi parce que j'étais jeune et parce qu'un jeune homme arrivant d'Amérique, résistant à des hommes compassés et un peu pédagogues, les amusait beaucoup.

Je pourrais citer d'autres exemples semblables. D'où vint ce faux goût des acteurs? De ce qu'ils ne peuvent pas se borner à ne voir dans les plus beaux rôles y même ceux de Racine , que ce qu'ils renferment effectivement. Ce n'est pas assez pour eux; ils veulent voir et exprimer au-delà ; et cet au-delà enfanté par eux est bien choquant , quoiqu'il fasse trépigner le parterre.

Il y avait dans la société que je fréquentais ,

un M. Richard, homme d'esprit et de bon goiit. Il nous récita un jour le rôle d'Agrippine, d'un ton si ferme et si vrai, qu'il nous attacha, et que nous étions suspendus à sa parole, comme des enfants qui entendent réciter la Barbe-Bleue.

Je veux encore dire une chose qui m'attira beaucoup de reproches de personnes très spirituelles. ,

Mademoiselle Bourgoin faisait le rôle d'Iphigénie en Aulide. Elle était alors , jeune, jolie, bien faite , d'une taille svelte , parfaitement vêtue à la grecque ; sa voix était agréable. Elle disait son rôle d'un ton doux, mélodieux, sans efforts, sans fatigue, el surtout sans aucun de ces hoquets convulsifs qui déchirent les oreilles délicates. Je m'écriai : Voilà une véritable Iphigénie. — Comment pouvez-vous dire cela? 11 n'y a point d'art dans sa déclamation. — Eh ! Messieurs, c'est précisément parce qu'il n'y a point d'art que je l'aime tant. Iphigénie pouvait être toute semblable à cette actrice et surtout elle devait parler avec cette simplicité de Racine , et ces convenances de son rang. Si

elle avait mis de l'art dans ses gestes et dans son langage, je me serais enfui et j'aurais couru réciter dans ma solitude ce beau rôle d'iphigénie.

Je n'ai pas assez vu Le Kain pour pouvoir en parler. Je dirai seulement que , dans les derniers temps où je l'ai vu , il était lourdement compassé , qu'il faisait des poses bien longues, et que tout était artifice en lui depuis les pieds jusqu'à la tète. J'ai vu des lettres de M. de Venues, homme de beaucoup d'esprit , dans lesquelles il se plaignait à Voltaire de ce que cet acteur faisait durer les pièces trop longtemps par ses pauses continuelles.

J'ajouterai encore que Larive imagina très malheureusement^ dans le rôle de Philoctète, qu'il devait représenter avec la plus grande vérité les souffrances corporelles de ce malheureux prince, qu'il fallait se traîner sur la scène, en poussant des cris douloureux, accompagnés de gestes et de mouvements plus douloureux encore. Ce n'était qu'une pantomime désagréable, et plus d'une personneen fut indignée. Au reste, je suis convaincu que touts ces hurlements, ces

beuglements, ces efforts convulsifs, en accoutumant le spectateur à ce hideux spectacle, ont engendré insensiblement la tourbe des dramaturges, et toutes ces représentations que nous voyons depuis les dernières années de la restauration.

Il me semble facile de prouver que la déclamation et le jeu des acteurs était bien différent sous Louis XIV et du temps de Racine. On sait quel succès avait le comédien Baron , si célèbre dans son temps. Racine, après avoir fait répéter des rôles devant lui , dit à ce comédien : Pour vous , Monsieur, je n'ai point de leçon à vous donner , vous trouverez tout en vous-même. Or il est impossible de penser que Racine , si vrai , si naturel dans ses ouvrages, ne le fut pas aussi dans sa déclamation. C'était lui qui imposait le ton aux acteurs tragiques de son temps. Ils devaient donc avoir un tonanalogue à ses beaux ouvrages ; ils ne durent jamais beugler, ni transformer de si beaux vers en un langage forcené. En outre, Baron a beaucoup réussi dans les tragédies de Campistron 5 elles ont eu un succès prodigieux , et jusqu'à cent

représentations de suite. Baron, qui contribuait tant à ce succès , pouvait donner plus de force au faible langage de Campistron, mais il ne pouvait y trouver aucune matière à ces tours de force , à ces cris forcenés dont je viens de parler. Reviendrons-nous jamais à Racine pour le langage et pour le récit ! Non^ non, très certainement; à moins qu'un prince, doué comme Louis XIV de l'instinct des choses grandes et nobles, ne témoigne, comme il l'a fait, le goût de ces belles choses et le dégoût des choses contraires.

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