‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 9 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Retour à Saint-Domingue. — État brillant de la colonie. — Société des Amis des Noirs à Paris. — Conduite de l'Assemblée constituante, du Directoire et de ses agens dans la colonie . — Elle est bouleversée par eux. — Massacre des Blancs. — Réflexions sur la cession honteuse de cette superbe colonie aux Mulâtres qui avaient massacré les Blancs. — Arrivée au Cap-Français du duc de Clarence, dernier roi d'Anj^leterre. — Le gouverneur donne un bal en son honneur. — Retour en France . — Accident singulier pendant la traversée .

Je n'étais parti de Saint-Domingue en temps de guerre , que pour défendre auprès du conseil du roi le procès que j'avais gagné à la cour royale du Cap. J'y avais laissé quelques affaires importantes pour lesquelles il fallait absolument y retourner.

Je m'embarquai à Bordeaux pour Saint-Domingue. J'eus le plaisir d'y revoir encore mon vénérable oncle M. de Pontac et sa charmante fille , la baronne de Reyne, je me trouvai à une belle fête 5 donnée le jour de la Saint -Louis par le maréchal de Mouchy, gouverneur de la province. Ma traversée fut fort heureuse. La vue des premières montagnes de cette île fit encore sur moi la plus grande impression. J'admirai ensuite cette vaste rade du Cap, remplie de vaisseaux marchands, qui sans cesse entraient et sortaient. Pendant la traversée, nous avions rencontré assez souvent des vaisseaux, allant dans les nombreux pays du Golfe de Mexique, ou dans les îles nombreuses françaises et espagnoles. 11 semblait que la route que nous faisions était un grand chemin très fréquenté.

Je remarquai combien la prospérité de cette colonie s'était accrue, depuis une paix d'une seule année. Tout y respirait l'abondance, la richesse, la facilité du commerce; on voyait une colonie digne d'une grande métropole. Pas un germe de division ne s'y manifestait; on

n'y entendait pas un mot qui fut enfanté par les ridicules théories , qui l'ont bouleversée quelques années après.

J'arrive à ce moment fatal, afin que le récit de la destruction suive le tableau de la prospérité. La colonie en jouit encore jusqu'en 1789; niais dès l'instant qu'on eût rêvé que les Français étaient esclaves et qu'il fallait les affranchir, ce mot de liberté, si vague, si mal compris, retentit aussi dans la colonie de Saint- Domingue.

Il s'établit à Paris une société qui s'intitula les Amis des Noirs. Elle fut instituée d'abord par ces idées sentimentales d'humanité, qui trompaient les esprits faibles et servaient les projets des pervers. Entrainée dans ces discussions par l'attrait d'une théorie spéculative, elle en vint bientôt à demander la liberté générale et rapide des esclaves, l'assemblée nationale aussi ignorante que présomptueuse, voulut régler à la fois l'état des hommes de couleur, des blancs et des noirs ; elle courut dans un labyrinthe sans issue de raisonnements métaphysiques et politiques. Quand elle s'aperçût du mal fait

par son premier décret , elle en fit un second tout différent. Elle y trouva de nouveaux inconvénients imprévus, et enfanta un troisième décret différent des autres.

Ces contradictions et le mal qu'elles faisaient ne diminuèrent point sa présomption; elle continua de tout boul verser par des avis et des circulaires. L'assemblée législative continua et aggrava son ouvrage. En janvier 1792, elle apprit la révolte des nègres. Il avait fallu les trois décrets contradictoires de la constituante , les efforts continuels de la société des Amis des Noirs et les têtes sulfureuses quelle avait envoyées dans la colonie , pour soulever des ateliers jusques alors si tranquilles. Dès lors s'ouvrit devant les déclamateurs philanthropes, une carrière plus vaste de destruction ; les députés de Bordeaux, appelés Girondins, oublièrent que cette ville devait son immense prospérité à cette colonie , et renchérirent encore sur les déclamateurs. Brissot était à leur tête; il accusa le gouverneur M. de Blanchelande. Je le défendis vigoureusement, j'exposai sa véritable conduite, et je repoussai en même

temps toutes les assertions par lesquelles les bons amis des noirs tendaient à la destruction des blancs, c'est-à-dire, des Français.

Comme je veux donner aux événements importants toute leur suite, je passe par-dessus les temps; et sans m'occuper des dates, j'arrive aux grands résultats; je les trouve avant et sous le Directoire. H envoya des agents dans cette malheureuse colonie. Leur conduite présente les réflexions les plus frappantes si toutefois les hommes pouvaient réfléchir dans le siècle des lumières. Ils ont une instruction immense qui ne leur permet pas de faire autre chose, que de marcher, tête baissée, à l'accomplissement de leurs théories, sans jamais regarder en arrière et sans y chercher les leçons de l'expérience. Qu'est-ce en eflel que l'expérience, auprès de la doctrine? Je vais donc présenter inutilement le tableau des scènes les plus instructives ; mais il se trouvera peut-être en France douze hommes de bon sens, douze , c'est beaucoup, qui réfléchiront et qui auront la grande hardiesse de dire tout bas : Après la

destruction de la plus belle des colonies, il ne

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faut pas détruire les deux petites qui nous restent encore. A peine les agents du directoire eurent-ils commencé leurs opérations qu'on en vit les effets. Ils flattèrent d'abord les hommes de couleur, ils leur prodiguèrent les honneurs et le pouvoir, afin de s'en servir pour dominer les blancs et les noirs, et se rendre maîtres absolus des richesses de la colonie j mais bientôt ils trouvèrent des rivaux et ensuite des ennemis dans ces mêmes hommes , qu'ils avaient tant flattés; ils s'en plaignirent en vain.

Le désordre s'accrut toujours; et ce qui est bien remarquable , tandis que la partie soumise aux agents , était dans la révolte et la misère , la partie soumise aux Anglais, était dans l'ordre et dans la prospérité qu'amène la culture.

Les agents eurent l'imprudence de recevoir favorablement les nègres, qui danî une espèce de corps d'armée^ avaient détruit les habitations et incendié la plaine du Cap ; ils leur donnèrent des armes et des uniformes. Alors, ces brigands se servirent de leurs armes pour achever la destruction de touts les lieux où ils portaient leurs pas; mais bientôt, divisés entre

eux , ils se firent une guerre cruelle , alternativement tyrans et victimes. En même temps , la province de T Ouest vit de nouveaux crimes, ouvrages des délégués que les agents y envoyèrent. L'un d'eux osait se donner à lui-même le titre de Marat des Antilles. Mais il est consolant de voir touts les rapports s'accorder à peindre la conduite de Querverso , qui ne cessa de s'opposer à ses collègues et de diminuer le mal autant qu'il était en son pouvoir.

Ici commence la véritable instruction. Le chef des agents directoriaux accuse ouvertement dans ses dépêches les hommes de couleur d'être les auteurs de ces massacres; et ceux-ci accusent les agents d'avoir signalé leur entrée dans la colonie par des vols et des dilapidations. Cinq mois après leur arrivée dans la colonie , les agents sont forcés de dire que la couleur blanche est un titre de proscription ; ils ajoutaient : « Les hommes de couleur ten- » dent fortement à l'indépendance; leurs pas- » sions les aveuglent au point qu'ils ne sentent » pas le vide d'un pareil système; leur vanité ' est tout pour eux, ils veulent commander,

1» ne lé dussent-ils qu'un jour. » Au milieu de tout cela, le Directoire écrivait au conseil des Cinq-Cents : il n'est qu'un moyen de rétablir la paix dans la colonie, c'est de rassurer les nègres sur leur liberté.

Quoi) ils étaient libres depuis cinq ans , ils avaient parmi eux des généraux, des officiers de touts les grades; on leur avait dit et on leur répétait de cent manières qu'ils étaient libres, ils continuaient de | orter partout le fer et la flamme, et le directoire disait au conseil qu'il fallait les rassurer sur leur liberté! il supposait à ce corps législatif la crédulité d'un enfant; et il avait raison.

Les agents écrivaient alors : « Parier de lois aux » nègres, c'est les occuper d'objets trop meta- » physiques, inintelligibles pour eux. Un homme ') est tout pour eux; à sa voix ils se laissent en- » traîner, son nom est pour eux synonime de » celui de patrie pour un homme libre. »

Ils écrivaient aussi: «dans la partie la plus éloignée, lorsque les noirs se sont révoltés^ c'étaitcontre les Européens; un grand nombre a péri par leurs mains. » Ainsi donc les Français

étaient massacrés partout; ils l'étaient môme auprès de la résidence des agents, et le Directoire disait qu'il fallait rassurer les nègres sur leur liberté. Mais comment les rassurer? par des lois : les agents disaient que les lois n'étaient rien pour eux.

La correspondance des agents présentait les nègres divisés en deux classes, les oppresseurs et les opprimés; les mulâtres dominant partout, et les Français proscrits dans toutes les parties de la colonie.

On voit , dans la correspondance ofïicielle , quel moyen ont employé les agents directoriaux dans la partie du Sud. Ils ont prêché , disaient-ils , sur les habitations, l'évangile de la liberté. Ils ont élevé partout des autels à la patrie, planté des arbres de la liberté. Quel fut le fruit de ces farces révolutionnaires? Des massacres horribles; et les blancs, les Français ont été victimes encore une fois des entreprises philanthropiques, dont on ne se lassait point dans ces déplorables contrées, où l'on ne cessait, au nom de l'humanité, de verser le sang des malheureux humains. On voit, dans

toute la conduite des hommes qui ont constamment fait le malheur de la colonie, une prédilection marquée d'abord pour les mulâtres , ensuite pour les nègres. On les voit établir , en prêchant Tégalité, la plus monstrueuse inégalité. Ils calomniaient sans cesse les Français américains, et prônaient avec emphase les vertus des mulâtres. Bientôt ils ont changé de langage , et après avoir élevé les hommes de couleur pour abaisser les blancs, ils ont attaqué les premiers avec autant d'acharnement qu ils en avaient montré contre les blancs. Ils ont détruit les castes les unes par les autres. Au milieu de toutes ces horreurs , les agents se jouaient de la crédulité du directoire, et celuici osait rendre publiques des dépêches dans lesquelles, pour nous consoler, les agents disaient que dans presque toutes les maisons et les rues, on entendait les enfants répéter l'alphabet de mémoire , et que le directoire avait lu avec sensibilité le détail des progrès des écoles primaires et la liste d'une académie du Cap. Cette déplorable histoire écrite rapidement, presque en tout semblable à' ce que nous

avons vu en France, trace en traits de feu qu'en théorie tout est exact , tout est absolu , mais que dans la pratique tout est relatifj qu'elle présente à chaque pas la nécessité des modifications; qu'elle traîne à sa suite des inconvénients imprévus, des embarras insurmontables. La preuve la plus certaine de la faiblesse de l'esprit est de ne s'attacher qu'à la théorie , et de ne pas prévoir les effets inévitables du système qu'on embrasse. Quel a été le dernier résultat de tant de méchancetés et de sottises? Trente ans après, des ministres ont fait adopter par un roi trompé, la cession d'une vaste et superbe contrée à ces mêmes hommes qui avaient détruit la race des Français ; ils ont accompagné cette cession des turlupinades sentimentales les plus ridicules ; les nouveaux possesseurs se sont moqués de notre gouvernement, se sont moqués de ses promesses , et ils ont eu raison de rire de notre faiblesse. Mais si nous remontons à la source , nous trouverons que tout cela est l'ouvrage de la première assemblée nationale , semblable en tout à celle qui commit tant d'horreurs et d'in-

faillies, sous la régence de Charles v , et nous dirons : la plus mauvaise de toutes les espèces malfaisantes est une assemblée de législateurs en grand nombre ; elle est à la fois, et nécessairement imbéciile et folle.

Je terminai promptement dans la colonie quelques affaires importantes, et je me préparai à retourner en France. Nous vîmes arriver dans la rade du cap une belle frégate anglaise, dans laquelle était le duc de Glarence, l'un des fils du roi d'Angleterre. Il avait un grade inférieur, il étudiait ainsi la marine. M. de Bellecombe, gouverneur de la colonie, donna un bal en son honneur. Je dansais dans une contredanse où était ce prince, lorsqu'il entendit le canon de retraite de la frégate. Il lit aussitôt des excuses à sa danseuse , prit son chapeau , son épée , remercia M. de Bellecombe et partit. Le gouverneur chercha vainement à le retenir^ il s'adressa même au capitaine de la frégate, qui ne répondit pas un mot. Je ne prévoyais pas alors la funeste influence qu'aurait ce prince sur la destinée de l'Angleterre. A peine sur le trône, sous le nom

de Giiillauiiie iv, il manifesta les maximes qui avaient perdu nos trois derniers rois. Il annonça le projet d'une réforme radicale, sans avoir réfléchi , sans doute , sur les funestes conséquences d'une réforme générale. Il y entrait tête baissée, avec cette inconcevable ignorance, qui caractérise touts les rois de l'Europe , dans le siècle prétendu des lumières. On n'avait pas encore vu des rois se complaire à se détruire eux-mêmes.

Mes affaires étant terminées, je m'embarquai pour la France. Nous eûmes d'abord un vent très favorable. Après quelques jours detraversée, arriva un accident très singulier. Nous avions bon vent , nous marchions avec allégresse , tout était tranquille sur le vaisseau les uns écrivaient , d'autres jouaient aux dames, aux cartes^ lorsque tout-à-coup la barre du gouvernail échappe au timonnier; le vaisseau tourne sur le flanc gauche ; les voiles placées à la droite fouettent les mâts; on tâche vainement de les carguer; elles résistent à touts les efforts. Le capitaine lève les yeux au ciel et s'écrie : « Ah ! mon pauvre navire! » Personne ne présentait aucun

moyen de résister au mouvement prêt à perdre le vaisseau; les mâts commençaient à plier. Le danger était imminent. Le lieutenant du vaisseau, après avoir fait son quart, était couché auprès de la grand'chambre. Il se réveille, il demande le sujet du bruit qu'il entend; Il se ressouvient aussitôt de ce que touts les autres avaient oublié. Le mât du gouvernail se prolongeait dans la grand'chambre; il avait, comme c'est toujours, les trous nécessaires pour y placer la barre, qui était fixée auprès de lui. Le lieutenant saisit la barre, la place dans le mât du gouvernail , crie de toutes ses forces, et demande dans quel air de vent on faisait route. On le lui dit. Il gouverne aussitôt, l'œil fixé sur la boussole toujours placée au même endroit , et remet le vaisseau dans la route qu'il avait perdue. On se réjouit sur le pont, on est tout étonné; ainsi, un homme endormi, nous sauva du plus grand danger, tandis que touts les marins éveillés perdaient la tête. Qu'on vienne après cela nous dire dans des affaires importantes : Gomment n'a-t-on pas vu ceci, cela? comment n'a-t-on pas fait telle

chose, telle autre? Cela est inconcevable, cela est impossible. Voilà ce que j'ai entendu, plus de trente ans après, dans le procès d'une infortunée. Comment, disait -on, sa gouvernante ne s'est-eile pas éveillée plus tôt, n'a-t-elle pas frappé plus tôt dans la chambre de cette demoiselle? comment le père et la mère n'ontils pas été avertis plutôt, etc., etc.? et d'autres comment sans nombre. Eh! messieurs les critiques, descendez en vous-mêmes, avezvous toujours fait dans toutes les occasions précisément ce qu'il fallait faire ? N'avez-vous rien omis? S'il en est ainsi, critiquez à votre aise, ô nation irréfléchie!

Nous espérions avec raison une bien courte traversée, car nous étions après vingt-six jours bien près du cap Ortégal. Là, nous fûmes pris d'un calme plat, qui ne] permit pas le moindre mouvement au vaisseau fv rien n'est plus ennuyeux à la mer. Après quinze jours environ de ce maudit calme, nous voulûmes, M. le chevalier Walsh et moi , profiter d'un chasse-marrée, qui n'était pas loin de notre vaisseau. Nous le hélâmes, il vint, et nous nous

précipitâmes bien contents, dans cette pauvre barque. A peine y fûmes-nous, qu'un vent terrible souleva les flots , et nous mit dans un grand danger. Nous passâmes ainsi toute la nuit ; j'étais accroché comme je pouvais , étendu sur le ventre , et vomissant tout ce que j'avais dans le corps ; je craignais d'être entraîné dans la mer. Enfin le jour parut, le vent cessa , et nous touchâmes la pointe du rivage de Cordouan. Nous étions si joyeux, que nous courûmescomme des enfants, après un troupeau de moutons qui paissait sur cette plage, dont la verdure nous ravissait. Nous allâmes dans îe village le plus voisin , où nous trouvâmes un bon curé , qui nous conduisit lui-même dans sa cariole à Pauilhac, situé dans la rivière de la Gironde. Nous y trouvâmes notre vaisseau , arrivé la veille au soir. Le grand vent qui nous avait presque submergés, l'avait rapidement conduit au port. On se moqua beaucoup de nous, et nous rîmes aussi du résultat de notre impatience.

Arrivé en France et ensuite à Paris , je m'occupai avec beaucoup d'aitivité à chercher une

maison de campagne, où j'avais dessein de me retirer. Je n'avais jamais aimé le séjour de Paris; mais par une sorte d'instinct, je le détestais plus que jamais. J'avais un sentiment secret du mal qu'il devait faire à la France. Je fus heureux dans cette campagne , occupé de ma famille , de plantations , de peinture et de littérature. J'y jouissais d'une belle vue très variée de h Seine qui bordait mes prés. J'avais une source d'eau qui ne tarissait jamais. Après avoir fait mouvoir deux moulins , elle tombait dans mon petit domaine, où j'en dispoj:ais à ma volonté sans être obligé de la rendre à personne.

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