SCÈNE IX
GOBICHONNET, LA COMTESSE *.
LA COMTESSE
Monsieur, ne vous dérangez pas davantage, je peux juger de l’appartement que vous me proposez par celui que j’ai visité.
* Gobich., la Comtesse.
SOYEZ DONC CONCIEHGE !
GOBICHONNET.
Comme vous voudrez, Madame la Comtesse! (A part). Si je pouvais lui louer mon 1", à cette chère dame!...
LA COMTESSE
C’est vous, mon bon monsieur, qui êtes le propriétaire de la maison.
GOBICHONEET.
Non, ma belle dame, je n’ai l’honneur que d’en être le concierge!....
LA COMTESSE
Un concierge pour me recevoir, moi la comtesse de Flabosse ! ah ! fi ! fi !
GOBIGUONNET, à. part.
Quoi fi fi, faudrait-il pas un piquet de carabiniers, pour lui faire voir un appartement?
LA COMTESSE
Votre maison est bien tranquille?...
GOBICHONNET.
C’est les catacombes, Madame, pour le silence!
LA COMTESSE
L’appartement se compose...
GOBICHONNET.
Trois pièces au 1 er , salle â manger, salon, chambre à coucher, cuisine et dégagements!... 8,600 francs l’éclairage et les impositions en plus.
LA COMTESSE
Parfait ! Parfait ! Je l’arrête... à mon âge on n’a plus besoin de remise, de jardins, de boudoirs... autrefois c’était différent!...
GOBICHONNET, avec importance.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Madame la Comtesse, ainsi moi, qui vous parle, avant la prise d’Alger... j’étais un homme beaucoup plus jeune qu’aujourd’hui ?
LA COMTESSE
Vous m’étonnez?
GOBICHONNET.
Vous auriez tort d’en douter, Madame?
LA COMTESSE
Autrefois, j’aimais les bals, les chasse à courre, alors, j’avais
la taille firM 1 , la jambe cambrée!... et maintenant!... (Elle
passe devant Gobiclionnct au n" 1.)
Air : Lisette de Béranger. (F. Béral.)
Le temps sur son aile rapide Nous ravit jcuuesse et fraîcheur.
Sur nos fronts il imprime une ride,
Pour indiquer chaque instant de bonheur,
Oui, les plaisirs trompant les plus ingambes,
Et se vengeant de quelques jours heureux Semblent nous dire en nous prenant aux jambes. Qu’il n’est plus temps de courir après eux. (bis. )
Ahl si vous m’aviez vue avant dix-huit cent treize, Avec mon col à fraise;
Ce n’était pas hier,
Cœur brûlant comme braise,
Grands yeux lançant l’éclair,
Ah ! que j’avais bon air Avant dix-huit cent treize.
bis.
GOBICHONNET, à part.
Elle n’a pas dû être mal celle vieille-là. Ça doit être une
locataire tranquille ! car dans son temps elle a dû gobi-
chonner?
la comtesse.
Terminons... Terminons!... voici mon denier à Dieu! (elle lui remet une pièces de 5 fr. )
GOBICHONNET, à part.
Cinq fr. c’est maigrelet pour une Comtesse de l’ancien régime 1
LA COMTESSE
Vieil lez me donner un reçu...
GOBICHONNET.
De votre denier à Dieu ?
LA COMTESSE
Ça se faisait autrefois?
GOBICHONNET.
Du moment que ça se faisait autrefois (il va à la table a gauche il s’assied pour écrire le reçu demandé.)
LA COMTESSE, passe au n°2 avec une voix jeune, à part.
Ahl je te tiens, vieux grigou!...
GOBICHONNET, écrivant.
Reçu de Madame la comtesse de Roule-ta-Bosse!
LA COMTESSE
De Flabosse !
GOBICHONNET, répétant.
Je disais bien, Roule-ta-Bosse... Flabosse!!... la somme de cinq francs pour denier à Dieu !... signé Gobichonnet!.. voici. Madame la Comtesse !..
LA COMTESSE, prenant le reçu.
Quelle est l’exposition de la salle à manger !
GOBICHONNET.
En plein midi, Madame !
LA COMTESSE
Ah! tant mieux, je compte y loger Finette, le soleil fait du bien à ses rhumatismes !...
GOBICHONNET.
Finette! qui ça Finette, ah! une vieille femme de chambre? une ancienne soubrette!
LA COMTESSE
Finette, c’est la compagne de Zozo!...
GOBICHONNET.
Zozo, Finette !... Ah! Zozo! un vieux groom, encore une vieille boite à rhumatismes ! Ah ça, madame, vous n’êles donc pas seule !...
* LA COMTESSE
Seule!., avec une âme aimante et l’habitude de la société, vous supposiez que je pusse rester seule!... Zozo est un lévrier irlandais, grave et mélancolique, doux comme un agneau; Finette, au contraire, est une braque anglaise, étourdie! comme une pensionnaire, joyeuse comme une brise de mai! Ah!., j’ai eu de la peine à les accorder à cause de Lara.
GOBICHONNET.
Lara!., où prenez-vous Lara!...
LA COMTESSE
Lara, c’est mon gros Terre-Neuve ! une bête superbe! Mais d’une jalousie!... J’ai cru qu’il me faudrait renvoyer Blaireau!...
GOBICHONNET.
Blaireau !...
LA COMTESSE
Blaireau, monsieur, était le fidèle limier de feu Monsieur le comte de Flabosse!
GOBICHONNET.
.Ah ! ça, mais c’est une meute que vous avez làl On ne chasse pas à courre dans les corridors de celte maison.
LA COMTESSE
Monsieur, mes chiens sont bien élevés !.. N
GOBICHONNET.
Tant mieux pour mes paillassons!..
LA COMTESSE
Je voudrais bien qu’ils se permissent le moindre tumulte? D’abord Kakatoi ne le souffrirait pas!
GOBICHONNET.
Quoi Katakoi, quoi Katakoi !..
LA COMTESSE
C’est mon Ara Bleu, un Ara Bleu, Monsieur, brillant comme un lapis-lazuli, et bavard comme un avocat?
18 SOYEZ DONC CONCIEKGE!
GOBICHORNET.
Un Perroquet?..
LA COMTESSE
U siffle : J’ai du bon tabac ! aussi bien qu’un employé de la régie !..
GOBICHONNET, à lui-même.
Mais c’est le Jardin des Plantes en personne que celte vieille folle-là V
LA COMTESSE
Dans ma chambre à coucher, je ferai construire une niche pour Zambado?
GOBICHONNET, exaspéré
Qu’est-ce encore que Zambado?
LA COMTESSE
C’est un singe de l’Amérique du Sud à qui j’apprends le piano !
GOBICHONNET, do même.
Vous apprenez le piano à Zambado! C’est-à-dire que nous aurons là-haut une seconde édition de l’arche de Noé!.. Puisqu’il en est ainsi, madame, cet appartement ne saurait vous convenir... vous feriez mieux de louer la plaine Saint-Denis tout entière?
LA COMTESSE
Non... non... votre logement me suffira?
GOBICHONNET.
Veuillez reprendre votre dénier à Dieu !
LA COMTESSE
Dans une heure, je m’installe chez vous avec mes pensionnaires! adieu ! adieu !..
ENSEMBLE
Air :
Allons sans plus tarder,
Et sans plus bavarder.
Je vais dans un moment Prendre l’appartement !
(Elle sort par la porte du fond.)