PAR
GASTON RABEAU
Agrégé de la Faculté de théologie catholique de Paris, Docteur en théologie, Licencié ès lettres, Maitre de conférences à la Faculté de théologie catholique de Lille
La doctrine de l’acte et de la puissance a paru, aux premiers disciples qui, au xix® siècle, entreprirent de faire connaître le grand oublié, le centre de la doctrine de saint Thomas. Là ils voyaient, à juste titre, le métaphysicien de l'être, et ils ramenaient toute la philosophie thomiste à ce centre qui est la distinction de l’être créé incomplet et de l’Etre incréé Acte pur. Quelque juste que soit cette perspective, il en est une autre à laquelle beaucoup viennent se placer. Une métaphysique suppose toujours une théorie de la connaissance: et s’il est vrai que le Docteur Angélique développe sa théorie de la connaissance d’après ses principes ontologiques, il n'est pas moins vrai que ces principes eux-mêmes ne s’appliquent que parce qu’on les reconnaît valables et donc qu’on se fie à l’intellect. De plus, la nécessité de se faire place à une époque où le problème de la connaissance finissait par être le seul problème, et où la Critique passait pour être l’ABC de la philosophie, a obligé les Néothomistes à changer quelque peu le point d'équilibre de leur système. Ils ont donc écrit de nombreux travaux, soit sur le connaître en général, soit expressément sur le problème critique. Ils ont vu que la question de la connaissance intellectuelle se ramène, pour saint Thomas comme pour quiconque, à celle de son origine objective et de son évolution subjective. Or cette évolution subjective, ou, dans le langage thomiste, lVimmutatio spiritualis, la transformation immanente par quoi la pensée humaine s’enrichit sans rien perdre, consiste en la species intelligibilis qui devient verbum.
Saint Thomas n’a jamais composé ex professo une théorie de la connaissance intellectuelle. Il l’a traitée en passant, dans des ouvrages de théologie, dans les commentaires sur les livres d’Aristote, dans des argumentations d’école, dans des opuscules polémiques. Elle n’est donc indiquée que de manière extrêmement concise, ou même
par des développements fragmentaires, par des allusions. C’est pourquoi les commentateurs, après avoir rassemblé les traits brefs et épars, après avoir longuement médité ces textes, ont élaboré une théorie de l’action immanente et de la connaissance intellectuelle. Jean de Saint Thomas (de son nom de famille, Poinsot) passe pour être celui qui a le plus profondément pénétré la pensée du Maître. M. J. Maritain et M. Y. Simon ont donné récemment des interprétations de saint Thomas à travers Poinsot.
Nul doute que ces interprétations soient exactes, Mais elles posent d’étranges problèmes. La première opération de l’intellect, opération présupposée par celle du jugement, est l” « indivisibilium intelligentia », la saisie de l'essence des corps qui est l’objet propre de l’intellect humain : l’intellect possible, « informé » par la « species » qu’a abstraite de l’image du corps l’intellect agent, produit en lui-même, par Cimmutatio Spiritualis » où action immanente, la « notitia intellectualis » ou « verbum ». C’est ceci qu’ont décrit, après Jean de Saint Thomas, MM. Maritain et Simon. Seulement, saint Thomas déclare, dans de nombreux textes, que l'essence des choses nous est inaccessible : nous n’arrivons à la connaître que par des signes ou des effets, de telle sorte qu’en fait nous ne connaissons pas la nature d’une chose par une « indivisibilis intelligentia », mais nous la construisons. Tout au plus pourrait-on faire exception pour la nature humaine, qui serait connue directement : mais cela même est contestable, car notre nature rationnelle est connue par réflexion sur nos actes intellectuels, ainssi que notre nature animale est connue par observation sensible : même l” « animal raisonnable » semble être un concept construit, Quoi qu’il en soit, la connaissance des essences par opération indivisible, qui est le droit, n’a jamais lieu en fait. Comment sortir de cette impasse ?
La contradiction est si flagrante que saint Thomas l’a vue avant nous, C’est donc nous qui nous trompons en croyant voir une contradiction : pour saint Thomas, l’ « indivisibilis intelligentia » de la pierre n’est pas la connaissance de sa nature physique, réservée au « naturalis », et, en effet, seuls le minéralogiste et le chimiste distinguent la silice ou le calcaire — c’est la connaissance de l’être un, vrai, bon. Tandis que la nature physique des choses, inaccessible pour des procédés directs, est affaire de science, la nature métaphysique est directement accessible. Par là est rendue possible et valable une ontologie, par là nous montons jusqu’à Dieu et nous sommes en mesure d’établir les premiers principes de l’action morale. Atteindre à sa source en nous la pensée, l’être et l’action, c’est tout ce à quoi nous tenons, et
en un sens nous n’avons rien de plus à demander. Seulement, si P «zndivisibilium intelligentia » est la connaissance des transcendantaux, que je voie une pierre, où un bœuf, ou une maison, je connais toujours la même chose; la connaissance des essences est achevée avec le premier objet corporel que j'ai vu après l’éveil de l’âge de raison. Une telle affirmation paraîtra déroutante à beaucoup. Si connaître l'essence est connaître l’être en tant qu'être, la théorie de l’action immanente ne s’applique qu’à la connaissance ontologique; toute la conceptualisation scientifique et pratique est laissée en dehors, et comme c’est à elle que pensent nos contemporains quand on parle de doctrine de la connaissance, ils n’entendront rien à ce que les Néothomistes leur proposent sous ce nom. Il y a donc lieu d’étudier la species et le verbum, non seulement dans le cas fondamental de l'être en tant qu'être, mais par rapport à n’importe quoi. Saint Thomas a abordé expressément ces problèmes, surtout dans le commentaire du de Trinitate de Boèce; M. Maritain a fondé sur ces textes les bases d’une philosophie de la nature, mais il ne les a pas étudiés au point de vue strict de la species et du verbum. D'ailleurs, en dehors de ces textes précis, beaucoup d’autres, et ceux-ci si nombreux que nous n'avons choisi que les plus frappants, fournissent, par allusions, par présupposés, des moyens d’interpréter et de prolonger la doctrine thomiste de l'intuition et de son expression conceptuelle et des constructions édifiées avec les fragments de l’expression conceptuelle.
Un tel travail, nous dira-t-on, n’est pas, en histoire de la philosophie, une entreprise légitime : « Vous n’essayez pas, en effet, de reconstituer ce qu’a pensé expressément saint Thomas, de retrouver les sources, la formation, l’évolution de sa doctrine, mais d’édifier une doctrine complète à laquelle peut-être il n’a jamais songé ». L’objection risque de porter contre toute histoire qui n’est pas une juxtaposition de textes : quand on s’essaie à restituer une évolution psychologique, il y entre une partie de reconstruction, de recollement, de conjecture, et où est la limite entre la conjecture légitime et la conjecture condamnable ? Au surplus, ne nous est-il pas permis de faire œuvre de philosophe, sans faire proprement œuvre d’érudit ni sans faire proprement œuvre de métaphysicien dogmatique? N’avons-nous pas le droit d'examiner une théorie en elle-même, en allant parfois au-delà de ce qu’a dit ou même pensé explicitement son auteur ? Car celui-ci, sans l'avoir développée complètement, a très bien pu en avoir CONÇU, plus ou moins consciemment, des prolongements amorcés ici et là par des allusions, par des schèmes rapides, par des indications de voies à suivre. Tel est le point de vue auquel nous avons voulu nous placer.
Une théorie peut être envisagée, d’après une méthode phénoménologique, comme un système de concepts reliés par des axiomes et par des déductions, de manière à correspondre à certains faits constatés. Si la théorie n’englobe pas tous les faits qu’elle est destinée à subsumer, ou s’il existe d’autres faits, analogues aux premiers, et auxquels elle pourrait être étendue moyennant quelques concepts ou principes auxiliaires, le philosophe a le droit d’essayer de la compléter et de la prolonger ainsi, et il aura chance de deviner ce que pensait effectivement l’auteur de la théorie, surtout si quelques-unes de ses allusions concordent avec le complément ou le prolongement ajouté. M. F. Enriques procède ainsi, faisant œuvre d’imagination hardie, puis de vérification logique, pour interpréter les fragments des savants grecs. Loin de lui en faire un grief, on a d’ordinaire admiré, et à juste titre, ses reconstitutions (1). Mais surtout, si une théorie n’est pas une pure curiosité d’érudition, si elle est susceptible de présenter encore une valeur explicative, le philosophe a le droit de l'utiliser par une méthode à la fois logique et historique, tirant les conclusions qu’imposent les principes, raisonnant par analogie, fondant des principes inductifs sur des faits remarqués par l’auteur, tenant compte des allusions, des indications, des présupposés de celui-ci. En somme, il s’agit d’étudier une théorie philosophique, non pour l’examiner à un point de vue dogmatique étranger à elle, mais pour la développer selon ce qu’exige sa structure interne et selon ce qu’a suggéré son auteur lui-même.
Nous avons donc essayé de constituer une phénoménologie de l’activité intellectuelle élémentaire selon saint Thomas. Les commentateurs et disciples, sous l'influence du maître qui aimait à présenter la doctrine en forme syllogistique, poussés d’ailleurs par la manie argumentative de la basse Scolastique, ont presque toujours enseigné l’épistémologie thomiste en une série de déductions, et ils fondaient ces déductions sur des principes métaphysiques. Mais il est aisé de se rendre compte que saint Thomas enveloppe parfois des constatations obvies ou des analyses directes dans des syllogismes; et ses œuvres sont pleines d’observations psychologiques ou- logiques,
(x) « Ci sia permesso riassumere il nostro pensiero in un’ affermazione scandalosa : anche la storia, come la teoria fisica, si fa a priori, almeno fino ad un certo punto, e salvo a mutare la costruzione se ad essa non rispondono i testi, i documenti, le prove. La messa in opera di questo criterio, nel presente volume, varrà a dimostrare fino a che punto esso risponda spacialmente allo spirito ellenico. Il valore delle deduzioni a priori potrà qui misurarsi dalla verifica a posteriori : se esse conducano a scoprir testi o a renderli intelligibili e in generale a chiarire la posizione storica dei pensatori a i loro rapporti, sollevando tutta la storia ad unità di vedute. » Storia del pensiero sctentifico, 1. Il mondo antico, p. 9. Bologna, Zanichelli, 1932.
d’analyses de l’activité intellectuelle obtenues par réflexion, et qu'aucun appareil de syllogismes ne dissimule. C’est pourquoi M. Maritain et M. Y. Simon, pour citer des auteurs récents, et aussi de plus anciens, le P. Sertillanges, le P. de Tonquédec, M. Gilson, ont reproduit toutes sortes d’analyses du connaître extraites de saint Thomas. Ces auteurs employaient la méthode phénoménologique, car ils décrivaient des faits de connaissance, la nature de ces faits, la nature des objets visés par ces faits, la nature des « intentions ». Ajoutez qu’ils emploient souvent cette méthode phénoménologique sans faire le moins du monde de la métaphysique, et ils ont raison, car si l’épistémologie et l’ontologie avancent fréquemment deconserve chez saint Thomas, en s’appuyant l’une sur l’autre, il est vrai de dire aussi que pour pénétrer chez saint Thomas, il y a une porte, et que cette porte, déclare le P. Sertillanges, est la théorie de la connaissance. Si le système forme un anneau, cet anneau n’est pas complètement fermé, et l'ouverture en est précisément l’épistémologie (1). Nous espérons donc que personne ne contestera la légitimité d’une phénoménologie de l’activité intellectuelle élémentaire selon saint Thomas.
Mais à quoi bon, dira-t-on, une telle tentative, qui ne peut rien découvrir de nouveau ? Nous avons pourtant voulu courir le risque : en philosophie comme en sciences, on ne sait jamais à l’avance si une tentative sera inutile. Or cet essai d’une phénoménologie de l’activité intellectuelle élémentaire, conduite sans recours à la métaphysique, n’aura pas été infructueuse, espérons-nous. Que le lecteur consente à nous faire confiance jusqu’à ce qu’il ait lu et vérifié par lui-même les conclusions de ce livre.
Gaston RABEAU.
(x) A.-D. SERTILLANGES. L'idée générale de la connaissance dans saint Thomas d'Aquin. Revue des Sciences philosophiques et théologiques, 1908, p. 457.