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suppose en effet que l'un deux ne s'allie aux autres qu'en parole, qu'il soit dans le fond du cœur leur ennemi, el qu'il les trahisse dès qu'il y trouvera son avantage, comme ce que la raison conseille à Tun, elle le conseille à tous avec la même autorité, tous les membres de la société agiront avec mauvaise foi les uns vis-à-vis des autres, et leur union sera détruite; de telle sorte que l'œuvre de la raison aura été de ruiner la société fondée sur la raison, ce qui est absurde. L'universalité même des notions de la raison garantit que la conduite des hommes raisonnables demeurera conforme à l'intérêt général. Fûtce au prix de la vie, ils s'interdiront toute perfidie, car la perfidie est de nature à compromettre l'existence de la société elle-même. L'amitié des hommes libres est donc solide et sûre; les hésitations, les précautions dont le sage usait avec les ignorants, sont inutiles à leur égard ; car, eux, et eux seuls, ils savent reudre les bienfaits comme il convient de les rendre; seuls, ils savent pratiquer la vertu de la reconnaissance (1). Leur société est donc ce qu'il y a de plus utile au sage; par elle, il semble que sa puissance redouble, et avec elle cette satisfaction, cette paix intérieure qui est la fin de tous nos désirs; au milieu des hommes libres, le sage se repose dans sa force et dans sa joie.
Tel est le plus haut point où nous élève la connaissance du second genre. L'homme est demeuré un être fini, une partie de la nature; mais il a conçu l'ordre universel où tout s'enchaîne suivant une rigoureuse nécessité qui vient de Dieu; « par suite lisait que tout ce
(i) Eth., IV, 71; I, 280 sqq.
Brunschvigg. — Spinoza. 12
qu'il juge nuisible et mauvais, tout ce qui lui semble impie, horrible, injuste et honteux provient de ce qu'il regarde les choses à travers des conceptions désordonnées, mutilées, confuses ; aussi s'eflorce-t-il avant tout de coucevoir les choses telles quelles sont et décarter tous les obstacles à la vraie connaissance, comme la haine, la colère, l'envie, la raillerie, l'orgueil ; il s'efforce de bien vivre et d'être dans la joie ». Pour y parvenir, il faut que Ihomme soit dans le milieu auquel il lui soit le plus facile de s'adapter, sans avoir besoin pour cela de subir de grands changements. Or, pour l'homme, ce milieu est évidemment l'humanité. Donc c'est au sein de l'humanité que l'homme arrivera à la perfection de sa nature, qu'il prendra conscience de l'union de son esprit avec l'univers. Ainsi sera accompli le progrès de la moralité par la connaissance du second genre. Spinoza en marque avecprécision la portée et la limite dans la dernière des règles qui forment l'appendice à la quatrième partie de VElhique : « La puissance humaine est tout, à fait bornée, et elle est infiniment surpassée par la puissance des causes extérieures; aussi n'avons-nous pas le pouvoir absolu d'adapter à notre usage les choses qui sont en des hors de nous. Cependant nous supporterons d'un esprit égal les événements qui contrarient notre intérêt, si nous avons conscience que nous avons fait ce que nous avions à faire (1) et que les forces dont nous disposions ne pouvaient pas aller jusqu'à nous permettre d'éviter ces événements, et qu'enfin nous sommes une partie de la nature, dont nous suivons l'ordre. Si nous comprenons ces
'0 « Si conseil sumu?, no?; functos noslro officie fuisse. ••
clioses ciairemeut et distinctement, alors cette partie de notre être qui se définit par l'intelligence, c'est-à-dire hi meilleure partie de nous y trouvera son plein repos et s'eflorcera de persévérer dans ce repos. Car, en tant que nous comprenons, nous ne pouvons rien désirer, si ce n'est cela même qui est nécessaire, et nous ne pouvons trouver de repos absolu que dans la vérité; et c'est pourquoi, en tant que nous comprenons, l'effort de la meilleure partie de nous-même s'accorde avec l'ordre delà nature entière (1). »
(i) .4pp.,XXXlI; I, 249.