‹ Spinoza (volume 3)Chapitre 12 sur 38 · CHAPITRE Vlli LA PRATIOUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlli LA PRATIOUE

La scholie du dernier théorème de YEîhique décrit en ces termes la supériorité du sage sur l'ignorant : ^^ L'ignorant, en proie aux miJle agitations des causes extérieures, ne s'élève jamais à la paix véritable de i âme ; 11 vit sans savoir presque ce qu'il est iui-mème, ce qu*est Dieu, ce que sont les choses, et, quand sa passion cesse d'être, il meurt tout entier avec elle. Le sage, au cod traire, considéré comme tel, participe à peine aux mouvements de rame ; il a par une éternelle nécessité la conscience de lui-même, de Dieu et des choses ; ilae cesse jamais d*ètre; toujours i] jouit du repos véritable de l'âme (1)- » Seulement cette hauteur où le sage est placé, n'est-elle pas tellement au-dessus de Tbomme, que jamais I homme ne pourra y atteindre ? Spinoza Tavoue lui-même, la voie de la sagesse est la voie très ardue : via perardua (2)'; il est beau de la parcourir, <f maïs les choses qui sont belles, sont difficiles autant qu'elles sont rares » (3). L'exposition

(a) Ibid.

(3) md.

de la doctrme spéculative soulève donc une nouvelle questioUn celle de sa possibilité pratique. Où en chercher la solution, sinon dans la vie de Spinoza ? Peut-être y trouverons-nous comme une sorte de morale appliquée â la suite de la morale théorique^ ud commentaire vivant de l'œuvre écrite qui en précisera le sens et la portée, de même que cette vie elle-même pourra s'éclairer à la lumière de la doctrine et devenir comme transparente: en un mot, peut-être y a-t-il dans la vie de Spinoza parallélisme exact entre la spt^culation et la pratique, entre les pensées et les actes : Or do el connexio idearttm idem est ac or do el nonnexio rerum (1),

D'après Spinoza, pour que Thomme s élève à la vie intérieure de Tesprit, il faut qu'il ait écarté les préjugés que Tautorité religieuse prétend lui imposer et les obstacles que peut lui susciter la société civile. Ces deux conditions de la liberté intellectuelle, Spinoza ne les trouva pas dans sou existence; il dut lutter pour les réaliser ; il vécut, avant de récrire, son Trailé de Théologie et de Politique. 11 étail né juif ; il fut élevé dans la théologie, qui était Tunique science de sa uation ; il fut habitué è regarder le spectacle de la nature et l'évolution de rhumanité comme la manifestation de Texistence divine, à vivre en Dieu sans considérer dans les grandeurs Bt dans les jouissances du monde autre chose que leur illusion et leur néant* Mais, à mesure qu'il se faisait delà religion une idée plus élevée, une double contradiction le frappait davantage dans le culte établi : la religion, œuvre de la raison, s'y était retournée contre la

il) Eih., ir, 7; 1, 8o.

raison , œuvre de la charité, contre là charité, La parole de l'Ecriture prétendait enchaîner le libre jugement de rîndividu; devant son autorité, la luniière naturelle qui vieat de Dieu devait s'éteindre, la raison vivante se taire, condamnée au nom du livrfi mort, etTéternité disparaître <f devant les reliques des temps anciens ^> (1). Aussi l'esprit divin s'était-il changé en un souffle de haine ; les créatures de Dieu se croyaient poussées par Dieu à traiter en ennemies d'autres créatures de Dieu ; le nom de piété ne faisait plus que couvrir le sacrilège sanglant de la superstition. La vérité n'était pas dans celte voiej et c*est ce que Spinoza reconnut, instruit à la fois par la critique exacte des textes hébreux et par la lecture des philosophes modernes. Aussi, après la mort de son père, essaya-il de dénouer en douceur les liens qui rengageaient à la communauté juive : il se fit moins régulier dans les pratiques, moins assidu aux cérémonies. Mais les espérances mêmes que Ton avait mises en lui. la liberté avec laquelle il exprimait dans le particulier ses sentiments rationalistes, ses relations suivies avec des membres deséglises chrétiennes libérales, mennonitesou collégianls, lui valurent Tanimosité de ses coreligionnaires : le 27 juillet 1656, la synagogue Texcommunia par un jugement solennel, en appelant sur lui la vengeance de Dieu et la vengeance des hommes [5). Cette violence, qui vérifiait le jugement de Spinoza, confirmait, consacrait l'affranchissement de son intelligence : « Jamais, écrit Kuuo Fischer, il n'y eut

\i) V V^ulguË (superstiLioni adJictum et quod temporiB reliquias suprâ ipsain ^elernîtalem amatj, m Thtol, Po/., Pcfer ; I, 374»

(2) Voir le texte du jugement donei le reeueil de Freudenthal : Die Lehensgssf^hichie Spînozas (Leip/ig, 1899) p. 116, Noua renvoyons

de vie iadépBndaatB plus péniblemeot conquise, plus purement et plus traûquillement vécue que la vie de cet homme, qui dut rompre avec ses pareots, avec soa peuple, avec les formes ordinaires du bonheur, afin de pouvoir vivre sa pensée ; il accepta cette nécessité, et il la supporta sans que le calme de son esprit en soufïrit. La rt^ligion de ses ancêtres l'a rejeté, et, lui aussi, il la rejetée ; il oe s^attache pas tA une autre croyance, il n'appartient plus k aucune des religions qui existent dans le monde, même pas du dehors, pour Kapparence, car U dédaigne Tappa* rence; il a renoncé aux principes qui sont les bases des communautés humaines : il est indépendant et seul (1). » Tous les appuis extérieurs» dont les autres hommes ont besoin pour continuer à vivre, semblent s'être relirés de lui, comme pour faire apparaître dans sa nudité, dans son essence, la grandeur spirituelle. Il a cessé de compter parmi les Juifs ; mais il demeure pour ses compatriotes ràTiotruvifuï-roç (^), un étranger qui est presque un transfuge, personnage mystérieux et qu'on est tout prêt à soupçonner de ce qu'on regarde comme le plus mous* trueux. Bayle le défmit : V i< athée du système » (3), En 166â, dans une requête officielle au bourgmestre de Leyde, les bourgeois bien pensantsde Voorburg, où habite Spi no^a, le dénoncent ^t comme un instrument de ruine dans la

pour les tesleB à ce recueil, eu le déf^ignant par le mot Lebensgesahichle. Nous désigne n^^ par Freiidenlhal le récit où ce& textes sont mis en œuvre, avec un grand talent : Spinoza^ sein Leben and seine Lehre. Vol. I : da& Le 6e/î 6'pf/io: as, Stuttgart^ 190^. (i) Geschîchte der neuern Philosophie^ vol. L part. [I,3* 4ïdit.. p. i3i# {2) Lebensgeschichle, p» iy3. {Leîlre de Grspvius à Leibniz, da ja avril 1671) et p, 199. [Examen du Traité Théologîco-Polîiiijae par Mnsœtis d'hna, 167^).

(3) Dictionnaire historique et critique, Avixcle Spinoza,

République » (1). En 1668, devant le tribunal d'Amsterdam comparaît un écrivain du <f cercle ?> de Spinoza, Adriaan

Koerbagb (2), coupable d'avoir manifesté avec une franchise Intempérante son opposition à la théologie officielle. Dans le tribunal siège le bourgmestre Hudde, savant de grande valeur qui^deux ans auparavanl,écrivait à Spinoza et lui demandait à la fois des procédés pour tailler des verres de lunette et une démonstratiou de Texistence de Dieu (3), 11 n'en est que plus significatif de voir Tinterrogatoire revenir à plusieurs reprises sur une complicité possible de Spinoza; il faut que Koerbagb, tout en reconnaissant être eu relation avec Spinoza et avoirété plusieurs fois le voir, déclare ne s'être pas entretenu avec lui de tel point particulier, comme de la paternité de Jésus, et ne pas avoir eu recours à sa science hébraïque pour que le tribunal d'Amsterdam se contente d'une seule victime (4) : Adriaan Koerbagb est condamné à dix ans de prison et à dix années de hannissemeat ; il meurt quîme mois après^ épuisé par le dur régime des prisonniers au Raspbuis ,5),

(i) Lebenngeiichicfîte, p. ti<>; » ecn schadelijck Jostrument in deze republycquc. >^

(2) Suivant la conjecture de Meinsnia {Spinoza en zijnKring. La ïlaye, iSyft, p. aj'^), adoptée par Freudculhal {op. cit.j p. i^o), cet Adriaon Koerbagb serait ïe destinataire d'une lettre fortaiïeclueuse, que Sjiino;^» écrit à Voorburg vers mai iû(55. Mais W, Meijer, qui €9L rautorité par exeeUotice en matière d'érudiUon splnoziâte^ regarde comme plus vraisemblable qu^elle était adressée à Jub. Bouwmeesler. (Voir les Edaircissemenls à ses admirables faesimile des lettres de Spinoza, La Haye, igoî» n" VI, p, 12.)

(3) Nous n'avons que les réponses de Spino/a Lettres 7(XXIV- XXXIV j3fj-4i) janvier-juin 166G. Van Vloten et Land les ont publiées comme adressées à Huygens-

(4) Voir l'interrogatoire et le jugement, LehensgeschU-hie, p. 119-

(5) FreudenihalT op. cit.^ p. i44*

21 e SPINOZA

Lorsque Spinoza vînt s'établir à la Haye et que Jean de Wllt allait discuter avec lui les afiaires de t Élat, il élait obligé de se cacber, et J'oii montre encore aujourd'hui, derriëre la maîsoa du Vaerkade, la ruelle dérobée par ou îl passait. Plus tard, lorsque 1 invitation du prince de Coudé donna au philosopbe 1 occasion d'une tentative pour rendre la paix à sa patrie^ son retour du camp dUtrecht fut lesif^nal d'une émeute; peu s'en fallut que le peuple ne forçât la maison de l^* espion juif » et ne le massacrât (1). On relève enfin, de 1670 à la mort de Spinoza ^ plus de trente arrêts officieiSf décisions de Synodes ou édits des Étals eux-mêmes, qui condamnent le Tracialus Theologico-Poîîlicus et prescrivent, suivant les exprèssionsdu Synode des Églises wallonnes à Middleburg, «^de& remèdes pour arrêter et extirpt^r cette rongeante gangrène 'i 1^). Les rumeurs redoublent à l'annonce que YEihiqat va paraître, et Spinoza doit en ajourner la publication (3). Après sa mort même, lorsque ses lettres soal publiées, quelques-uns de ceux qui l'avaient approché de plus près se dérobent k Thonneur compromettant d'avoir été ses correspondants; Leibniz, qui avait fait tant de démarches pour être introduit auprès de Spinoza, pour recevoir ses confidences de philosophe et d'ami, se plaint avec vivacité qu'on ait laissé son nom en tête d'une courte lettre traitant uniquement d'une question d'optique (3).

(i) La vie de Benoli de Spinoza par Coteras, teste français (La Haye» 1706) apud Sâisset» Œaores de Spinoza^ édition en ti^ois voïumcâ, Taris {s. â.], t. U, p. xvu, et texte flamand (Amsterdam^ 170&), LebenxgeschichUy p. G5.

[2] Lebertsge$Qhichtey p. i5a*

(3/ Lettre LXVIII (19) à H, Oldenbutrg, (automne iô75)î II, aSa»

(4) Lebefisge&chichle^ p. ^07, Cf. Stein» Leibniz Ufid Spinoza, BediOj iBijo, Beilage, UI, p, 298*

LA PRATIQCE 217

Aie voir ainsi presque chassé delà société des hommes, en face d'un Dieu qui ne coanait d1 eanemis ni amis , qui D'entend point la prière du vaincu, qui n'a point de faveur pour consoler de Tliumiliation ou venger des souffrances imméritées^ il semble que Spinoza ail dû être comme écrasé de sa solitude. Pour Timaginatioa roman tique de Tauleur de Chatterton, il est le « sombre ouvrier au fond de son atelier ^^ (1), En fait, Spinoza n'était n! sombre ni mélancolique*

i( On ne l'a jamais vu, dit Golerus, ni fort triste ni fort joyeux (2), jj Et lui-même confirme la remarque de son biographe, lorsqu'il écrit à Oldenbourg : n Ces troubles ne me poussent ni à rire ni à pleurer, mais à pbilosopber et à observer de plus près la nature humaine (3). >> Il savait ainsi rapporter tous ses sentiments à sa philosophie, et sa philosophie, ce n'était pas « la tristesse et le gémissement, c'était la tranquillité^ c'était la joie (4) », joie pure et profonde qui semblait l envelopper de toute part. Même lorsqu'il voulait se distraire des fatigues de la méditation, son plaisir était un de ces plaisirs qui marquent Téquilibre et Tapaisement de Tâme, et auxquels il réserve dans V Éthique le nom d'hilarité : « Il se divertissait quelquefois à fumer une pipe de tabac, ou bien^ lorsqu'il voulait se relâcher Tesprlt un peu plus longtemps, il cherchait des araignées qu'il faisait battre ensemble, ou des mouches qu'il jetait dans la toile d'araf-

(i) A. de Vigny, Di&cùurs de récepîiun à r A endémie franQaise^ 1846, (a) Saifiset IIj xiv, Cf* LebemgescIUchte, p. 60.

(3) Lettre XXX ; II, 124.

(4) " Viiara non mœrore et gémi lu, sed tranfioillitatc, Jœtitia, et hUaritale tranaigâre studco. » Lettre XXI (34} à G. de Blyenbergh ;

218 spmoiA

gnée^ et regardait ensuite celtebalaille avec tant de plaisir qu'il éclatait quelquefois de rire (lu » ïl savait aussi se reposer dans la conversation même des plus humbles, ^^ parlantsouvent à son hôtesse, particulièrement dans le temps de ses couches fi), ^ prodiguant â ses interlocuteurs les paroles d'encouragement ou de consolation et s'efforçaût toujours de tourner leurs pensées vers Dieu. A sa politesse, à sa simplicité, il joignait cette pointe de raillerie, inséparable de la profondeur et de lacuîté de Fobservation, mais qu il travaillait à maintenir douce et délicate : t' il savait se posséder dans la colère, et, dans les déplaisirs qui lui survenaient, il n'en laissait rien paraître en dehors; au moins, s'il lui arrivait de témoigner son chagrin par quelque geste ou quelques paroles, il ne manquait pas de se retirer aussitôt pour ne rien faire qui fût contre la bienséance ;;î). i>

Spinoza était pauvre, il ne vit dans la pauvreté ni une soulTrance ni un titre de gloire ; c'est un accident sans signification intrinsèque, un fait auquel l'homme doit s'accommoderJI condamne rascélisme: il justifie le travail, la recherche derargent,dansla mesure précise où l'argent était une garantie matérielle pour la liberté de ses spécu* latîons. 11 apprit à tailler et à polir des verres d'oplique, occupation de savant et partîcuHèrement de savant car* tésien, qui ralentissait sans 1 interrompre tout à fait le cours de la méditation philosophique (4)* Huygens témoigne de son art à polir les lunettes ; « Je me sou-

(i) Colerus, Saiâset, II* xv, et Lebeasgeschlcfite^ p. 6i. (u) Saîsuet Ht xiv el Lebensgeschîchte^ p. 60.

(3) !bld.

(4) Saisset H, xt el Lebensgeschichte. p, ri5.

LA PRATIQUE JBI

viens toujours, écrîl-il à son frère, de celles que le juif de Voorburg avait dans ses microscopes, qui avaient un poli admirable (1). " En fai^iant vendre par ses amis les verres qu1l avait travaillés, il avait dequoi suffire à ses besoins, car ses besoins étaient peu nombreu:^ : << Il est presque incroyable, dit Colerus, combien il a été pendant ce temps-là sobre et bon ménager (â). » On voit par Texamen de ses comptes qu1l savait vivre tout un jour avec une dépense de quatre sous et demi, « La naturej disait il, est contente de peu, et, quand elle est satisfaite, je le suis aussi (3). » La modération de ses désirs lui apportait l'indépendance et la sécurité ; elle lui permettait de repousser les offres de ses amis qui, se reprochant à eux-mêmes sa pauvreté, s'empressaient tous aie secourir. Cn jour, Simon de Vries insistHit pour lui faire accepter une somme de deux mille Oorios; mais Spinoza lui répondit « qu'il n'avait besoin de rien et que tant d'argent, s'il le recevait, le détournerait infailliblement de ses études et de ses occupations ^^ (4). Il aimait à rappeler la parole de Thaïes, qui se regardait comme infiDiment plus riche par le mépris géuéreux des richesses que par leur poursuite sordide (S), et il s'en était fait une règle qu'il appliquait avec exactitude. Lorsque le môme Simon de Vries voulut rinstituer son légataire universel, Spinoza r obligea à laisser sa fortune à son frère ^ qui était son héritier naturel; il réduisit la rente viagère que lui lasi-

(2} Colerus, Saiisety II, xii et Lebensgeschhhte, p. 58.

(3) La vie et V esprit de Af. Benoit de Spinoza^ par Lucas^ ijîO, apttd SaÏBsel, j], li el Leben$geschichle, p. i8.

(4) Colertis^ Saisset, [|, xv et Lebensgeschîchle^ p. 6s,

(5) Lettre XLIV (47) à .L Jelles^ II, 17:..

SFIT^ÙIA

sait le testament de cinq cents à trois cents florios (1). A la mort de son père, comme ses parents faisaient mine de contester ses droits, il les soutint devant la justice; puis, ayant gagné son procès, il leur en abandonna le bénéfice u et ne se réserva pour son usage, ajoute Golerus, qu'un seul lit, qui était à la vérité fort bon, et le tour de lit qui en dépendait «ï (2;. Le maréchal de Luxembourg l'engagea à dédier un de ses ouvrages à Louis XIV, et l'assura qu'il pouvait compter sur la libéralité du roi; mais il n'en tit rien (3). Ayant donné de telles preuves de désintéressement, Spinoza se croyait en droit de justifier de la pureté de ses doctrines par la pureté de sa vie, et il pouvait dire de Thomme qui 1 accusait de prolesser un athéisme d'autant plus dangereux qu'il était mieux déguisé : a S'il avait mieux connu la façon dont je vis, certes il ne serait pas aussi facilement persuadé que j'enseigne l'athéisme- D'ordinaire, en etîet, les athées ont une passion immodérée pourries honneurs et les richesses, que j'ai toujours méprisés- tous ceux qui me connaissent le savent (4). >ï Ceux de ses ennemis qui étaient de bonne foi reconnaissaient qull était gratuitement athée : Graiis nuiius ftîil Alheti^, dii KorthoU et^ ajoute-t-il, il ne buvait pas trop de vin, il vivait assez durement : nec largiore usus esi vinOi et satis dur i ter vixit (5).

Mais ce qu'il y a de plus fort chez l'homme, ce n*est ni l'amour des plaisirs, ni Tamour des richesses, c'est raita-

(i) CoïtTUSy SaUset, 11^ xv et. Lebensgeschkhte^ i^. 62.

(2) Saissef, II, XV et L€bensge$fyhichîe, p. 03.

|3) Freudenihal, op. Cf/,, p. aai,

{4i Lettre XLllt (^*J) à J. Oûsten; II, 170,

LA PRATIQUA Hl

chement aux autres hommes, le désir de faire ce qui leur plaît, de ne pas faire ce quileur déplaît; car cela, c'est la marque de l'espèce en nous, ce qui nous caractérise comme êtres humains. La passion de la gloire se mêle à toutes dos passions ; elle en redouble la chaleur et Ja force : aussi, dît Spinoza, c'est à peiue si rambition peut être vaincue en nous {i). Mais elle peut être ramenée à ses justes limites : alors elle s'appelle modestie ou, d'un nom qui marque mieux la profondeurde sesTacineSt VImmanilé {±), Certes Spinoza connaît les hommes; il ne lui a pas été permis de fermer les y euxaux préj ugésde race^de classe jde nation (:i) ; il a vu le déchaînement de la brute populaire, lorsqu'il se trouve qu'elle n'a plus de maître à redouter et qu*il faut qu'elle se venge de son ignorance et de ses terreurs ; il souligne avec une netteté qui est parfois de Tâpreté les extravagances des philosophes anciens, l'absurdité des superstitions catholiques, les vices des prêtres et l'intolérance de leur fanatisme, et jusqu'à la stupidité de ces Cartésiens de Hollande qui avaient trouvé bon de le persécuter, de s'opposer à la publication de son Elhique^ alin de faire la preuve de leur propre orthodoxie (i). Pourtant l'homme est un Dieu pour l'homme. Si le sage doit vivre en équilibre et en harmonie avec l'univers, il doit pratiquer ce qui est la première conditionde l'adaptation à la nature et

(i) HM,, in, AfJ. Def. XLIV. ExpUc. ; I, 18/, : " AmbiLio est CupidiLas^ qua omnes affectus {per prop.^rj el 3i hujas) forcnturetcorro* boreoLtir ; et îdao hic aiïectuâ vix âuperari potest. »

{2) J?fA., IIK AIT. Def. XLIII, I, 184 : (< Humanitas scu ModesLîû est Cupiditas facieDdi^ quie hominibua placent^ el omlUendi, quiE dîspJicenl. »

■{2} Cf. Blh.,lU, 46; ï, 1&9,

(4) Lettre LXVUI (19) à Oldenburgj II, 232. Voir FreudenlhaL op. cil.j p. 240; et aussi p. 199 sqq.

de la prise surlaaature, l'adaptation à l'bumaaité,rassociatiOD des hommes. ]I faut seulement qu'il dîsliog^ue deux sortes d'hommes et comme deux degrés dans la société,

Aver. les uns il ne peut y avoir que des rapprochements extérieurs, que des relations superOcielIes ; l'art du sage est de dimJDuer autant que possible les points de contact et de frottement, t< L*homme libre qui vit parmi les ignorants, est-il dit dans r/?M(7«e, sefTorce, autant qu'il le peut, de décliner leurs bienfaits (1) »î et, à propos de c& théorème, il expose toute une casuistique qu'il mettait en pratique avec un soin dont témoignerait, à défaut de sa correspondance, la devise qu*il avait adoptée : Cauie, Instruit de bonne heure par Tattitude de ses coreligionnaires à se délier des hommes, de la faiblesse de leur esprit et deriDcertitude de leurs résolutions, il se faisait une loi de ne point leur laisser le moyen d'être injustes à son égard. Les plus violentes attaques, les libelles les plus injurieux, ne lui arrachent qu'un sourire ; en souriant, il songe que les plus ignorants sont aussi les plus audacieux et les plus prompts à écrire (2). Mais avec ceux qui aiment la vérité peut se constituer l'union intime, la communauté des hommes libres. A Guillaume de Bljenbergh, marchand de Dordrecht, qui lui demandait des éclaircissements sur sa philosophie religieuse et qui plus tard devait se distinguer entre tous ses adversaires par la vivacité et la grossièreté de ses attaques, Spinoza écri-

(!i) « Mente, subridens voïvebam, ignarîèsimoB quosquo passlm ' audacissimos, el ad scribendum paraUssimos e&ae. « Lettre L à J. Jettes ; lï, iSS.

LA PRATIQUE j||t

vail : i^ Parmi les choses qui sont hors de mon pouvuîr, aucune ne m'est plus précieuse que Tamitié conclue avec les hommes qui aiment sincèrement la vérité, car je crois qu'il n'y a rien, de ce qui ne dépend pas de nous dan& le monde, que nous puissions aimer d*un amour plu» tranquille que ces hommes-là, car il est aussi impossible de dissoudre leur amour mutuelqui repose sur la possession de la vérité, que de refuser de reconnaître la vérité une fois qu'on Ta conçue. En outre, c'est le plus fort et le plus reconnaissant des amours qui se rencontrent dans les choses soustraites à notre influence : car seule la vérité est capable d'unir profondément des sentiments divers et des âmes diverses (l). >^ L'amitié, pour Spinoza ^ était avant tout rengagement de rechercher en commun la vérité commune à tous : « Les biens des amis, dit-il à Henri Oldenbourg, doivent tous être communs, et ^ surtout les biens de l'esprit. Aussitôt, ajoute4-il, toutes les qualités démon esprit, si j'en possédais quelqu'une, je vous permettrais bien volontiers de les réclamer pour vous, alors môme que je serais sur d'en soulîrir un grand dommage pour moi (â). »> Autant il supplie les esprits prévenus et superstitieux de ne point s'obstiner à la lecture de ses ouvrages, autant il prie le lecteur philosophe de lui présenter ses scrupules, ses répugnances, et môraè la réfutation de ses propres théories (3), Sans cesse, il reprend les démonstrations qui lui paraissent les plus simples et les plus évidentes; sans cesse, il travaille à les éclaircir. Surtout il veut remonter à Torigine des pré-

(i) Lel1raXrX{32)- II, (ïj.

(3) Lellre II ; II, 5.

(3) ThcùL PoL, Préface ; I, Sjd.

jugésqot fenoeDl â sesamis le chemin de la Térîtè, U reol leur enseigner ce qu il est le plus diifîcile denseigner, c'est-à-dire I affranehissement de toute autorité qui Q e&t pas la raison Hle-mème. Il seflorce d expliquer à Hugo Boie), syudic de Gorcuin, pourquoi l'oo ue saurait coDcevoJr qu'il y ait des spectres du sexe féminin, et avec quelle douceur, quelles précautions: - La grande estime el le grand respect où je tous ai toujours teuu et où je vous tiens encore, m interdisent de vous contredire; ils m'interdisent davantage encore de vous tlatler î\ * ^^^ bonne partie de sa \ie spéculative se passe ainsi dans ce combat perpétuel pour cou quérir à la vérité de nouvelles îatelligences. S il se retire à la campagne, à Fabri des importuns, cesi pour être tout entier à ses amis. Il leur fait part de toutes ses méditations, il leur communique ce qu il écrit, à mesure même quil récrit. Avant sa tren* tîème année déjà, il avait tracé à leur usage une première esquisse de Y Ethique, qui, conservée par le zèle pieux de ses élèves, a été retrouvée dans leurs cahiers parle zèle pieux des érudits modernes. Même il s était formé ua collège de disciples qui, suivant les recommandations faites aux dernières lignes du Court îrailé{%)^ se réunissaie ut pour commenter l'ouvrage du maître et pénétrer d un effort commun les obscurités de sa doctrine. Au besoin j sur les points controversés comme les lettres de Simon de Vriesen témoignent, ils en référaient à Spinoza (3).

Ce qu'il y a de remarquable dans cet eflort pour ré-

(j) Lettre LU [56}; II, 187-188.

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