‹ Spinoza (volume 4)Chapitre 2 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA LIBERTÉ DE L'eSPRIT

Spinoza s'est consacré à la philosophie parce qu'il s'est demandé comment il devait vivre. Les hommes ont des .genres de vie dilBFérents, chacun doit choisir le sien ; or il s'agit de faire le choix le meilleur, c'est là le problème que Spinoza s'est proposé de résoudre.

Spinoza commence par regarder les hommes autour de lui. Gomment vivent-ils ? Leur conduite répond pour eux. Le souverain bien consiste à leurs yeux dans ces trois choses : richesses, honneurs, plaisirs, et ce sont en effet les biens qui se présentent le plus fréquemment dans la vie, dont il est le plus facile de jouir {Ed, Van Vloten etLand, 1. 1, p. 3). Une opinion qui s'appuie sur l'expérience la plus générale, qui exprime la vie commune de l'humanité, n'est certes pas négligeable ; mais, pour en apprécier la valeur, deux conditions sont naturellement requises : expérimenter ces biens, afin de se prononcer en toute connaissance de cause, et conserver en môme temps sa parfaite tranquillité d'âme, afin de se prononcer en toute

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liberté de jugement. Or est-il possible de réunir ces deux conditions ? Sommes-nous capables à la fois de jouir et de juger ? Richesses, honneurs, plaisirs sont par leur nature même, dit Spinoza, une telle distraction pour l'esprit, ils l'occupent et l'absorbent à un tel point, qu'ils la mettent hors d'état de songer à un autre bien. « L'âme se livre au . plaisir, tout entière suspendue à lui, comme si elle avait trouvé le repos dans le bien : jouissance qui empêche toute autre pensée, suivie elle-même d'une tristesse profonde qui est pour l'âme une cause, sinon d'abattement absolu, du moins de trouble et comme d'énervement. La poursuite des honneurs et des richesses n'est pas une préoccupation moins absorbante, surtout quand on recherche la fortune pour elle*méme, exclusivement, parce qu'on suppose qu'elle est le souverain bien ; et cela est encore plus vrai pour les honneurs, qui sont toujours regardés comme un bien en soi et comme la fin dernière de notre activité. Ajoutons qu'il n'y a point là, comme dans la recherche du plaisir, de place pour le repentir : plus on a de richesses ou d'honneurs, plus la joie est grande ; de plus en plus, par suite, nous nous sentons poussés à en acquérir encore; et, si quelque hasard trompe nos espérances, alors nous sommes plongés dans une extrême tristesse. Enfin les honneurs sont un obstacle d'autant plus fort à la liberté de l'âme que nous sommes obligés pour les acquérir de diriger notre vie au gré des hommes, de fuir ce que fuit le vulgaire et de rechercher ce qu'il recherche » (I, 4). En un mot, une fois l'âme sédufte par cette ombre de repos que donne le

plaisir f ou envahie par une passion toujours croissante qui ne souffre ni retours ni intermittences, elle a perdu toute faculté de juger son existence et de s*élever à une vie supérieure. Il est donc impossible de prétendre connaître en eux-mêmes, sans faire le sacrifice de sa liberté intellectuelle, ces biens que poursuivent la plupart des hommes . Spinoza est en face â*une alternative : s'abandonner tout entier aux jouissances vulgaires, et risquer de perdre le bonheur suprême qui peut être ailleurs, ou laisser échapper ces avantages, qui sont peut-être les seuls que Thomme puisse posséder, pour consacrer sa vie à la recherche d'un bien dont on ne peut affirmer avec certitude, non pas seulement qu'il peut être atteint, mais même qu'il existe (1,3); alternative pratique, et non théorique, c'est-à-dire qu'il n'est pas permis d'en peser tour à tour les termes et de les comparer, il faut la trancher tout d*abord.* Tel est, en effet, le caractère du problème moral : le seul fait de chercher à le résoudre en est déjà lai-méme une solution ; se mettre à réfléchir sur la vie, c'est s'en être retiré pour un certain temps, c'est y avoir renoncé dans une certaine mesure ; vivre, c'est avoir contracté une certaine habitude^ c'est, sans le vouloir, sans même s'en douter, avoir jugé. Quelle que soit notre conduite, délibérée ou non^ elle aura décidé, peut-être sans retour, de notre destinée morale. Ainsi se trouve arrêtée dès le début l'enquête métho** dique que Spinoza voulait faire ; l'obstacle quiVarréte n'est pas un artifice d'exposition ou une subtilité de dialectique, c'est une contradiction réelle qui a retenti dans M

vie morale, y a provoqué une crise, une crise longue et qui sera décisive. Bien des fois, dit Spinoza, j'avais tenté de m'assurer de l'existence du souverain bien, sans rien changer pourtant à mon genre de vie ordinaire (1,3) ; toutes les tentatives sont restées vaines, la conciliation est impossible, il faut choisir entre deux partis, tous deux également incertains, et y hasarder sa vie morale. Et sans cesse le doute et l'angoisse vont s'accroissant jusqu'à ce qu'enfin de l'excès du mal sorte le « remède » (I, 4). Tant que durait cet état critique, en eflfet, Spinoza était demeuré attaché aux jouissances vulgaires ; or, s'il ignorait ce qu'elles lui réservaient, au moins a-t-il pu voir le sort de ceux qui s'y étaient attachés. Ceux-là croyaient y trouver ce qui servirait à leur bonheur, car l'homme ne peut se proposer d'autre but : « le cœur et l'âme de toute action humaine , c'est Tidée d'utilité » (I, 579) ; y renoncer, ce serait changer de nature, revêtir une autre forme, ce qui est impossible autant qu'il est impossible de faire quelque chose de rien (I, 204). Mais ces hommes ont-ils seulement pu satisfaire leur intérêt le plus essentiel, qui est la condition de tout autre ? Ont-ils seulement vécu? « Les exemples, répond Spinoza, sont très nombreux de ceux qui furent persécutés jusqu'à en mourir à cause de leur fortune, et même de ceux qui pour acquérir des richesses se sont exposés à tant de périls qu'ils ont fini par payer de leur vie leur folie ; et non moins nombreux de ceux qui, pour obtenir ou pour conserver leurs dignités, ont souffert très misérablement; innombrables enfin les exemples de ceux qui par excès de plaisir ont hâté eux-

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mêmes leur mort » (I, 5). Ainsi ces biens auxquels le vulgaire demande son galut, causent la mort souvent de ceux qui les possèdent, et toujours de ceux qui en sont possédés ; rame qui s'est donnée à eux, avec eux disparaîtra. L'amour des objets périssables est donc un principe de ruine et d'anéantissement, c'est « une maladie mortelle » (I, 4); Spinoza l'a compris clairement, et cependant, dit-il, malgré cette perception claire, je ne pouvais chasser de mon âme l'avarice, l'ambition, le goût des plai- ^sirs (I, 5).

Enfin, à force de méditer cette contradiction inhérente aux biens vulgaires, qui est la marque infaillible de leur néant, il se tourna vers le remède qui, tout incertain qu'il était, restait son unique et suprême espoir; il résolut de le chercher de toutes ses forces, et par cette résolution même il fut guéri. Gar son àme, détachée de l'amour des choses qui sont dans le temps, ne devait plus connaître les contrariétés inséparables d'un tel amour : « Pour un objet qu on n'aime pas, jamais ne s'élèveront de querelles : point de tristesse s'il périt, point de jalousie si un autre le possède, point de crainte, point de haine et, pour le dire en un mot, point de passion » (I, 5). Notre bonheur et notre malheur dépendant de la qualité de l'objet auquel nous nous associons par l'amour, l'âme qui s'est arrachée à la domination des biens sensibles, s'est arrachée au malheur; libre désormais d'aimer ce qui, n'étant plus dans le temps, est exempt de toute contradiction, c'est-à-dire de toute passion et de toute dou-

leur, elte est libre pour le bonheur. Ce qui, au premier Abord apparaissait ft Spiuo^a comme un projet c< téméraire et irréfléchi » (I» 3), car il craignait d'abaudomier des biene certain» en apparence pour un bien qui semblait incertain, est au contraire^la sagesse même. Ce qui peut périr est faux, ce qui ne meurt pas est vrai, c'est la vérité seule qui apportera à l'homme le salut. Le parti de Spinoza est pris, et 11 écrit au commencement du traité De la Hé forme de l'Intelligence cette phrase qui résume la dialectique intime que son âme a traversée :

« Quand Texpérience m'eut appris que toutes les choses qui se rencontrent fréquemment dans la vie ordinaire étaient vaines et futiles, comme je voyais que tout ce qui était objet ou cause de nos craintes n'avait rien en soi de bon ni de mauvais, si ce n'est dans la mesure où Tâme en était émue, j'ai fini par prendre cette résolution de rechercher si quelque chose était donné qui fût le vrai bien, susceptible de se communiquer et de devenir^ à l'exclusion de tout autre l'unique afifection de l'âme, si quelque chose en un mot était donné dont la découverte et la possession me fissent jouir d'une joie continue et souveraine pour l'éternité » (I, 3).

Une fois déterminé le but qu'on se propose d'atteindre, il s'agit de s'en assurer les moyens, c'est-à-dire d'appliquer à la recherche de ce bien idéal, entrevu comme le salut, les forces de l'âme dans leur intégrité et dans leur totalité. Il faut donc, avant la méthode intellectuelle elle-même, s'Imposer une'certaineîméthode pratique, grâce à laquelle

Tesprit prendra possesaion de lui-même et deviendra capable de marcher librement à la conquête de la yérité. Les règles de cette méthode ne se démontrent pas, puisqu'elles précèdent toute iDYestigation théorique; pour penser, il faut vivre, et cette nécessité de vivre nous force à supposer que ces règles sont bonnes (I, 7). Par exemple, il est vrai que ces biens, dont la préoccupation exclusive ruinait la vie morale, n'en sont pas moins indispensables à la conservation de Tétre ; il est impossible par suite ^ que rhonmie y renonce absolument; et effectivement, dès qu'ils cessent d'être recherchés pour eux-mêmes, ni la richesse, ni le plaisir, ni la gloire ne sont des obstacles : considérés comme de simples moyens, ils sont susceptibles de mesure, et, loin de nuire, ils sont d'une grande utilité pour le but poursuivi (I, 6). En conséquence, Spinoza réglera son attitude sur les préceptes suivants : <^ i"" Mettre son langage à la portée du vulgaire, et lui faire toutes les concessions qui ne nous empêchent en rien d'atteindre notre but, car nous pouvons tirer de lui des avantages qui ne sont pas à dédaigner, si nous nous conformons à ses idées dans la mesure du possible, sans compter qu'une telle conduite nous ménagera des oreilles qui s'ouvriront en amies à la vérité. ^ Jouir des plaisirs dans la mesure qui suffit à l'entretien de la santé. 30 Acquérir de l'argent ou toute autre richesse dans la mesure qui suffit pour conserver la vie et la santé, et imiter celles des mœurs de nos concitoyens qui ne s'opposent pas à notre but » (I, 7). C'est-à-dire que la vie extérieure est relative à la vie inté-

rieure, et qu'elle est bonne en tant qu'elle est pour l'âme la condition de la liberté.

Mais suffit-il de s'être ménagé cette liberté au sein de sa nature individuelle ? L'homme ne vit pas seul ; il est entouré d'autres êtres, en particulier d'êtres semblables à lui et qui, comme lui, agissent en vue de leur conservation et de leur accroissement. Si ces êtres comprenaient tous leur intérêt de la façon que Spinoza vient de le faire, se détachant des biens extérieurs pour chercher la joie intime et le repos de l'âme, s'ils étaient raisonnables .en un mot, la liberté ne pouvant combattre la liberté, la société des hommes ne ferait que favoriser son dessein, et cela par une nécessité de nature, non par l'intervention d'une force matérielle (I, 285, 436). Or il n'en est pas ainsi. « Il n'est pas vrai que les hommes soient tous déterminés par leur nature à agir conformément aux règles et aux lois de la raison ; au contraire , ils naissent tous dans l'ignorance de toutes choses, et, avant qu'ils aient pu connaître la vraie manière de vivre et acquérir Thabitude de la vertu, même avec une bonne éducation, une grande partie de leur vie s'est écoulée, et, en attendant, ils n'en sont pas moins obligés de vivre et de conserver leur être dans la mesure de leurs forces, c'est-à-dire par la seule impulsion de l'appétit, puisque la nature ne leur a pas donné autre chose et leur a refusé le pouvoir de vivre eflfectivement suivant la saine raison ; aussi ne sont-ils pas plus tenus de vivre suivant les lois de la sagesse que le chat suivant les lois

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naturelles au lion » (I, 552). Que deyiennent les hommes, abandonnés à la direction de leur seul appétit ? N'étant pas encore capables de réflexion, ils ne peuvent manquer de s'attacher à ce qu'ils voient et à ce qu'ils sentent, ils convoitent les biens sensibles, et, les convoitant par reflfet d'une loi qui a la même nécessité pour tous, tous ils les convoitent, de sorte que, ces biens ne pouvant être possédés par tous à la fois, une rivalité s'établit entre eux, et la force qu'ils ont pour se conserver eux-mêmes, ils l'appliquent à se détruire les uns les autres: haine, colère et par suite vengeance, crainte, voilà les passions auxquelles les hommes sont en proie par une inévitable conséquence de leur natureXOr Feflfet de ces passions, c'est non seulement de troubler l'âme de ceux qui en sont atteints, mais encore de compromettre la sécurité de ceuxlà mêmes qui ne cherchent qu'à cultiver leur raison. Les hommes, étant ennemis les uns des autres, sont redoutables les uns pour les autres, d'autant plus redoutables qu'ils ont plus de puissance, étant plus habiles et plus rusés que les autres êtres (I, 289). Il faut donc pouvoir être en garde contre les hommes ; or cela est impossible à l'individu isolé qui est paralysé par le sommeil tous les jours, souvent par la maladie ou par la souflTrance morale, par la vieillesse enfin (I, 297). ^Par conséquent, s'il est vrai que dans l'état de nature tout être possède dans son intégrité le droit de faire tout ce dont il a le pouvoir, il est vrai aussi que, la force de chacun se heurtant à l'hostilité de tous, il ne subsiste rien en réalité de ce prétendu droit universel ; il existe

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80 théorie, mais non dans la pratique (I, 289). Dans l'état de nature, Tbomme quel qu'il soit, sage ou ignorant, ne peut être qu'esclave; il a toujours mille dangers à craindre, N^ la peur est une abdication de soi.

Spioosa ne trouve donc pas dans Tisolement cette sécurité qui est la condition matérielle de la liberté de Tesprit ; la trouvera*t-il dans la société des hommes ? Sans doute, si ces hommes ont su se garantir mutuellement le paisible exercice du droit qu'ils tiennent de la nature, à conserver et k développer leur être. Et c'est ce qui arrive en effet : contraints par la nécessité même de vivre, les hommes sont tombés d'accord pour mettre au service d'une décision commune l'ensemble de leurs forces individuelles, et ils ont ainsi, créant une puissance nouvelle, créé un droit nouveau, le droit de l'Etat (I, 554). Ce droit est efficace, parce qu'il repose sur la puissance collective de tous les citoyens, qui est nécessairement supérieure à la puissance particulière de chacun d'eux (I, 292). De là^l'autorlté de l'État; seul, il est en mesure de réfréner les passions violentes et de repousser toute attaque ; seul, par consé^ quent, il jouit de la sécurité extérieure, et quiconque fait partie de l'État, y participe par lè-môme. « Mais, dit Spinoza, ce n'est pas seulement pour vivre en sécurité que la société est très utile, et même absolument nécessaire, c'est aussi pour acquérir une foule d'avantages ; car, si les hommes ne voulaient pas se prêter un secours mutuel, aucun ne saurait par lui-même se nourrir et se protéger, aucun n'en aurait le temps » (I, 436). Et, si nul ne peut^a

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lui tout 6eul,labourer la terre ou fabriquer ses yétements, à plus forte raison lui serait-il impossible de cultifer son esprit et de faire quelques progrès dans les arts et dans la science (ibid,). C'est donc à TEtat que les hommes doivent de vivre, et le meilleur Ëtat, c'est celui qui leur permet de passer en paix leur vie. « J'entends par vie humaine, ajoute Spinoza, celle qui se définit, non pas uniquement par la circulation du sang et par les autres fonctions qui sont communes à tous les animaux, mais par la raison surtout, par la véritable vçrtu et la véritable vie de Tesprit » (1, 303). Mais ne sera-t-il pas vrai que, si ma vie est tout entière Tœuvre de FÉtat, tout entière aussi elle appartient à rÉtat. Si j'essayais d'en soustraire quelque partie à la discipline sociale, je diminuerais d'autant la force de l'État, qui n'est que l'ensemble des forces individuelles, je conpromettrais ainsi sa puissance, son existence même ; ainsi je deviendrais un ennemi qui mériterait d*étre traité en ennemi. Quiconque fait de sa volonté propre^ la règle de sa conduite, nie cette autorité souveraine qui est le fondement et la raison d'être de la société civile; eùt-il enfreint la loi de l'État uniquement pour le bien de l'État, eût-il, par une initiative qu'il n'avait pas le droit de prendre, sauvé l'armée par exemple, son châtiment est légitime (I, 561). ' C'est un crime d'agir contre la décision commune, parce que c'est un crime de travailler contre la paix et la tranquillité de tous (I, 605). De là, en apparence au moins, cette conséquence, que c'est à l'État seul de régler notre conduite morale ; à faire partie d'une société régulièrement consti-

tuée, Spinoza gagnera la sécurité extérieure, mais il devra faire le sacrifice de cette liberté qui seule lui importait; il semble, autant que jamais, éloigné du but de ses efforts. En réalité pourtant, il n'en est pas ainsi; ceux qui soutiennent avec Hobbes qu'un État ne saurait subsister si chaque citoyen conserve intacte sa liberté de pensée, ignorent à la fois la nature de l'État et la nature de la pensée. Ils prétendent rester fidèles au principe du droit naturel, et ils ne savent pas respecter les bornes de la nature (11,184). En effet l'État impose aux citoyens d'obéir strictement aux volontés manifestées par ses décrets. Or cette obéissance ne peut se traduire qu'au moyen d'actes extérieurs, susceptibles d'être encouragés ou réprimés par la force matérielle, qui est le fondement de la puissance sociale. Mais là où cesse l'efficacité des menaces et des récompenses, là aussi expire la juridiction de l'État. De là cette conclusion que personne ne peut rien céder de sa faculté de juger ; « car, demande Spinoza, quelles sont les récompenses ou les menaces capables de faire croire que le tout n'est pas plus grand que la partie, que Dieu n'existe pas, ou de faire croire qu'un corps dont on voit les limites est l'Être infini, et d'une façon absolue de faire croire le contraire de ce qu'on sent ou de ce qu'on pense? Et, de môme, quelles sont les récompenses, quelles sont les menaces assez fortes pour faire aimer ce qu'on déteste ou détester ce qu'on aime ? » (1,295.) « J'avoue, dit-il ailleurs, qu'il y a un grand nombre, un nombre presque incroyable de manières de prévenir le jugement, de telle sorte que,

sans être directement sous Tempire d'autrui, il dépendra de l'opinion d'autruî si étroitement qu'il passera à bon droit pour être sous sa domination ; mais, quoi que Thabileté politique ait pu faire, jamais elle n'en est venue au point d'empêcher les hommes de voir que chacun abonde dans son sen s et qu'il y a autant de diversité dans les jugements que dans les goûts. Moïse, qui s'était emBâEÉ.le plus complètement dg l'empire de son peuple, non par artifice, mais par une vertu qui venait de Dieu, lui qui était regardé comme un homme divin toujours parlant et agissant par l'inspiration de Dieu, n'a pu échapper aux rumeurs hostiles et aux interprétations malignes du peuple » (I, 603). Par suite, (^ alt^ûlutisiûûjle l'État, réunissant en lui la totalité des forces individuelles qui lui sont transférées, ne se réalisera jamais ; la pratique a beau s'en approcher de plus en plus , il restera une pure théorie (1 , 564) : bien plus lui impose la théorie môme une infranchissable limite. « S'il était aussi facile de commander aux esprits qu'aux langues, tout souverain régnerait en paix ; il n'y aurait plus de violence dans le gouvernement, car tout citoyen réglerait sa vie au gré du souverain et ne jugerait que d'après ses décisions du vrai et du faux, du bien et du mal, du juste et de l'injuste » (I, 602). Mais cela est impossible en raistûn.dfi l'invincible indépendance de l'esprit; cela est donc illégitime, puisque cela est impossible. Gomment l'État aurait-il un droit, là où il n'a plus de pouvoir ? L'État peut faire que ses décisions soient obligatoires, non qu'elles soient vraies ; il se fait obéir, il ne persuade pas. Il exige

de tous les citoyens qu'ils manifestent par leur conduite leur soumission à la volonté commune ; mais sur la conscience même il n'a point de prise, Tâme lui échappe ; 11 ignore les sentiments intimes, si bien que le citoyen, forcé d'obéir à la loi, n'en demeure pas moins dans son esprit maître de Tapprourer ou de la désapprouver, et que le despote, qui tient dans sa main la vie de ses sujets, est impuissant à dominer leurs cœurs. Par conséquent, autant il est vrai que la vie morale a pour condition la liberté intellectuelle, autant il est vrai qu'elle est naturellement soustraite à toute ingérence, à toute juridiction de l'État. L'État ne peut rien ni pour ni contre la vérité ; car force et vérité n'ont point de commune mesure. Le principe constitutif de l'État, tel qu'il est défini par la nature, a donc pour conséquence nécessaire la liberté de pensée ; c'est violer le droit de nature que de ne pas la respecter, tant qu'elle n'est qup la simple et sincère expression de l'intelligence, tant qu'elle n'a pas entraîné d'acte de sédition (I, 609).\Toute loi touchant à une matière de spéculation est absolument inutile ; bien plus, elle est directement contraire au but que se propose l'État. « Le but de l'État n'est pas de transformer les hommes raisonnables en bétes et en machines, mais au contraire de faire que leur esprit et leur corps remplissent en paix leurs fonctions, qu'ils fassent eux-mêmes usage de la raison libre, sans aucune rivalité de haine, de colère ou de ruse, sans injustice* Le but de l'État est en réalité la liberté y> (h 604).

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Ainsi les actes extérieurs, nécessaires pour maintenir Tunion entre les membres de la société, sont seuls régis par rÉtat. Spinoza est-il en droit d'en conclure dès iniunie- ÇIfli que les sentiments Intimes qui donnent à ces actes leur valeur morale, appartiennent entièrement à son arbitre ipdiTiduel î Peut*il oublier qu'au dedans de lut-méme, au cœur de sa vie morale, il trouve établi un pouvoir qui prétend commander sa conduite et son Ame ? Les cérémonies du culte, étant des actes matériels, relèvent de Tautorlté civile ; mais « le culte interne de Dieu » est proprement la religion (I, 592). La religion a élevé sa jeunesse, elle a fait réduoation de Thumanité ; elle a uni l'homme à Dieu, elle a uni les hommes entre eux. Ce serait abdiquer sa propre vertu que de refuser à la religion toute autorité. Spinoasa est nécessairement amené à se poser cette nouvelle question : le respect de Tautorité religieuse est-il compatible avec la liberté du jugement individuel ?

En tant qu'elle dicte une loi â la conduite de Tindividu, qu'elle constitue par suite une puissance extérieure et supérieure à lui, la religion repose sur certaines connaissances qui ont été communiquées directement à certains hommes par Dieu, en un mot sur la révélation. Les vérités que ces interprètes, ou prophètes, ont ainsi recueillies, ils les ont transmises aux autres hommes sous la forme de préceptes, et elles sont consignées dans un nombre déterminé de livres qu'on appelle TÉcriture sainte* L'Écriture sainte est Torgane de la religion. Pour connaître la nature du pouvoir religieux, son étendue et ses limites ^ il

(tjniversity,

convient donc d'interroger FÉcriture. Or interroger FÉcriture signifie qu'on lui demande et non qu'on lui prescrit une réponse. Aussi, ayant d'avoir examiné ces livres» nous ne déciderons point si notre raison doit céder à l'autorité de la parole écrite, ou s'il est nécessaire d'en plier le texte au jugement de la raison ; nous n'invoquerons ni une prétendue lumière surnaturelle qui trahit son inanité par l'incertitude et la fragilité des conjectures auxquelles elle aboutit, et qui n'est qu'un défaut de lumière naturelle (I, 475 ; cf. I, 443), ni une autorité extérieure qui, prétendant s'attribuer le privilège d'interpréter l'Écriture, y trouvera tout peut-être, sauf sa propre justification, sauf la négation de ce droit, qu'a tout fidèle, d'aimer et de cultiver sa religion avec son âme -à -lui (I, 479).|Mais, tout au contraire, nous regarderons comme une chose possible que le sentiment de l'Écriture ne s'accorde point avec notre propre sentiment; et, s'il nous arrive de rencontrer entre divers passages des livres sacrés une contradiction formelle, nous ne nous refuserons pas à la considérer comme telle. En un mot, nous aborderons l'étude des textes sacrés, armés uniquement de notre raison, libres de tout préjugé. De-méme que nous demandons à la nature seule de nous faire connaître la nature, nous demanderons à l'Écriture seule de nous faire connaître l'Écriture (1, 461). Pour la comprendre, ce qui importe avant tout, c'est donc d'en approfondir la langue, de déterminer par des rapprochements de passages semblables le sens exact des phrases obscures et des tours ambigus, d'étudier de près la vie, la conduite,

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Tesprit de quiconque a pris part à sa rédaction , de suivre toutes les vicissitudes que ses livres ont dû subir avant de parvenir jusqu'à nous (I, 462, sqq.). C'est à ces conditions uniquement qu'il est possible d'en obtenir l'interprétation véritable, non pas celle qui renferme en elle la vérité, mais celle qui reproduit l'opinion de l'auteur, celle qui s'accorde avec le contexte, et peut-être pas avec la raison. Telle est la méthode d'exégèse dont Spinoza définit l'esprit par ces deux mots, intégrité et liberté : integro et libero animo examinare (I, 373).

Or quelles sont, selon cette méthode, les raisons qui donnent à la révélation prophétique sa certitude ? Ces raisons sont au nombre de trois (I, 394; cf. I, 549). Tout d'abord les prophètes se distinguent du reste des hommes par la force de leur imagination, qui leur fait ressentir l'impression des choses révélées aussi vive, aussi présente que celle qui vient ordinairement des objets réels (I, 390) ; ils ont vu Dieu, ils l'ont entendu ; leurs prophéties ne sont pas des fictions froidement conçues et laborieusement combinées,' ce sont des visions directes, ou, comme nous dirions aujourd'hui, des hallucinations. Ensuite pour témoigner que c'est bien Dieu qui leur a donné ces imaginations, les prophètes invoquent un signe d'élection, quelque action extraordinaire qui frappe la foule d'admiration ; c'est le plus souvent la production d'un phénomène en dehors de ses conditions normales, qui semble mani* fester une puissance à laquelle la nature obéit malgré elle, une puissance surnaturelle. Enfin leur esprit tendait tou-

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jours au juste et au bien ; la pureté de leur âme garantit la sincérité de leur révélation ; ils ont bien été les représentants de Dieu sur la terre, parce qu'ils ont répandu dans rhumanité la connaissance et l'amour de Dieu, parce que leurs paroles respiraient Tardeur de la piété et de la charité.

Si tel est le triple fondement sur lequel repose Tautorité de rinstitution religieuse, jamais elle ne deviendra un obstacle à l'esprit qui cherche la vérité par Tefifort de sa raison individuelle, afin de mettre sa conduite en harmonie avec cette vérité. Jamais, en premier lieu, l'imagination ne dictera aux hommes une loi universelle, dont tous les hommes reconnaissent également la certitude ; car l'imagination est une qualité qui ne peut se transmettre d'un esprit à un autre; elle appartient à un individu déterminé et porte, profondément empreinte en elle, la marque de son individualité. C'est ainsi que la révélation revêt un caractère différent avec les différents prophètes : gaie avec ceux qui sont gais, elle est la victoire, la^^aix et le bien; triste avec ceux qui sont tristes, pleine de guerres, de supplices et de toutes sortes de maux. Les détails mêmes que le prophète imagine, reflètent ses goûts et ses occupations : s'il est de la campagne, il se représente des bœufs et des troupeaux ; soldat, il songe aux armées et aux généraux ; au trône royal, s'il a vécu à la cour (I, 39S). Dès lors, les prophètes seuls pourront juger la force et la vivacité de leur propre imagination (I, 549) ; nous, en face de la révélation prophétique, nous demeurons absolument libres. La vérité est universelle ; ce

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n'est pas de rimagination qu'elle viendra, c'est de l'intelligence. Or la vigueur de Tintelligence n'est nullement liée à la vivacité de rimagination : « Tout au contraire, dit Spinoza, ceux qui se distinguent le plus par l'imagination ont le moins d'aptitude à la pure intellection, tandis que ceux qui ont une intelligence plus grande et mieux cultivée, ont une imagination plus tempérée, plus docile à leur puissance et qu'ils savent réfréner afin de ne pas la confondre avec l'intelligence » (I, 392). L'Écriture rapporte que des femmes comme Agar eurent le don prophétique, et que Salomon ne le posséda pas à un degré extraordinaire, quoiqu'il fût extraordinaire en sagesse {ibid.), '^ Cette infirmité de l'imagination a cette conséquence qu'au contraire de la raison, elle a besoin d'un signe extérieur qui en confirme la certitude (I, 395). Le caractère de ce signe varie lui-même suivant le sentiment du prophète, il s'adapte naturellement aux opinions des auditeurs qu'il s'agit de convaincre. C'est ainsi que les miracles ont été souvent invoqués par les prophètes comme un témoignage de leur élection ; mettant Dieu d'une part et la nature de l'autre, ils ont cru que Dieu pouvait contrarier la nature, interrompre cet enchaînement nécessaire et éternel de causes et d'effets qui constitue l'univers ([, 444). Mais le récit de ces miracles ne peut avoir plus d'autorité sur l'intelligence que les imaginations prophétiques qui font de Dieu lui-même un être corporel et visible, luttant de puissance avec les rois de la terre. L'infinité, l'éternité, l'immutabilité de Dieu ne se révèlent qu'à celui qui sait

concevoir les lois de la nature, dans leur infinie extension, sous Tespèce de Téternité, suivant Tordre fixe et immuable de leur causalité. Si la nature est violée, Dieu est nié. La réalité d*un seul miracle serait une irréfutable démonstration de Tathéisme (I, 449). Par suite, il est impossible que les miracles dont parle TÉcriture soient de vrais miracles, qui contrediraient d'une façon formelle les lois de la nature ; ce sont des faits, rentrant en réalité dans Tordre commun, mais extraordinaires d'apparence, qui ont frappé Tesprit encore grossier des Hébreux, incapables d'en comprendre les causes, incapables même d'en relater exactement les circonstances ; ce que l'Écriture nous en laisse soupçonner permet déjà d'affirmer que ces prétendus miracles sont dus à une connexion de causes naturelles, même ceux dont Tesprit humain ne peut rendre raison ; et, si par hasard il se rencontrait dans l'Écriture quelque fait qui manifestement fût incompatible avec la loi naturelle, tout ce qui est contre la nature étant contre la raison, il ne faudrait pas hésiter à conclure qu'il y a là quelque addition faite au texte par une main sacrilège (I, 464). Ainsi, ne fût-il pas dit expressément dans le Deutéronome que de faux prophètes ont fait de véritables miracles (I, 393), les miracles ne fourniraient pas encore une base solide pour asseoir le crédit et la certitude des prophéties.

En dehors des miracles, en dehors de Tenthousiasme dont ils se sont crus remplis, que reste-t-il aux prophètes pour que nous ayons foi en eux, sinon Télévation mo-

raie de leur enseignement et de leur vie ? La forme de la révélation change, Fobjet en demeure identique ; et c'est Tadoration de Dieu, Tobéissance à sa volonté, la pratique de la justice et de la charité. La parole de leurs livres, les prophètes Font réalisée dans leur vie ; ils ont prêché l'amour de Dieu, et ils l'ont aimé ; ils ont prêché la charité, et ils ont été charitables; par là, ils se sont montrés véritablement élus. Étant sincères, ils ont été divins. Ils ont parlé de Dieu comme des hommes pouvaient parler ; mais leurs vertus, plus éloquentes que leurs pensées, ont converti les peuples ; voilà quel est le fondement légitime de leur autorité (I, 648. ; cf. 1, 452) .

Concluons donc : loin que la religion révélée soit de nature à entraver les eflForts de l'homme pour se donner à lui-même une loi morale, tout au contraire, c'est la loi morale qui justifie la révélalion et lui communique son caractère sacré. Prise « absolument », c'est-à-dire en ellemême et telle qu'elle est en dehors de l'esprit, l'Écriture est une somme de caractères tracés sur le papier ; « chose muette et inanimée », elle est nécessairement indifférente au bien comme au mal (I, 523) ; sa valeur morale ou religieuse ne peut venir que de son application au sentiment et à l'action ; pour les saints elle devient sainte, et pour les profanes elle est profane. En étant l'inspiratrice de la dévotion et du dévouement, l'Écriture se manifeste comme étant en vérité le verbe de Dieu ; si, comme il arriva chez les Hébreux, elle sert de prétexte à des actes qui répugnent à la piété, parce qu'ils sont en contradiction avec l'esprit

de justice et de charité, alors Fusage qui en est fait la rend abominable ; elle mérite d'être anéantie, de la façon dont les tables de la loi furent brisées par Moïse (I, 525). Les formules de FÉcriture, dans leur rigidité littérale, ne sont rien ; mais les lettres mortes s'animent quand Fesprit les remplit de son souffle vivant et de son efficacité. C'est à Fesprit que FÉcriture doit d'être et de durer ; il est donc contradictoire et absurde de prétendre que FÉcriture doit peser sur Fesprit et le tenir en esclave, comme si FÉcriture Contenait toute faite et tout achevée en elle la vérité spéculative. En réalité le but qu'elle se propose est purement pratique ; elle raconte Fhistoire, elle institue des cérémo. nies pour unir les hommes entre eux^ en les faisant communier dans Famour de Dieu (I, 438) ; elle se sert des moyens extérieurs pour faire suivre les prescriptions de la raison aux hommes qui ne se gouvernent point par la raison. Elle essaie de suppléer à l'intelligence ; il serait étrange qu'à force d'y suppléer elle parvînt à en dispenser ; que Fesprit et la vérité, qui sont à l'intérieur de la religion et qui en font Fâme, finissent par s'évanouir dans la formalité du culte.

. Aussi le domaine de la raison et le domaine de la foi sont-ils complètement séparés (I, 537) ; entre eux il n'y a point de communication, par suite point de conflit à redouter. Ni la théologie n'est au service de la philosophie, ni la philosophie n'est au service de la théologie (I, 543; cf. I, 375). Si Fon fait de FÉcriture Forgane d'une pensée scientifique, on se condamne à accumuler les interpréta-

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tions subtiles et détournées, les leçons douteuses ou falsifiées pour finir par retrouver dans TÉcriture les imaginations les plus extravagantes d'un Platon ou d'un Aristote (I, 373 ; cf. I, 382, 531). Ou bien, combattant cette erreur par une erreur plus grossière encore, on tentera de subordonner la raison à la foi : « Et certes, dit Spinoza, c'est là une chose dont je ne puis assez m'étonner, qu'on veuille soumettre à des lettres qui sont mortes et que la malice de l'homme a pu altérer, la raison qui est le don par excellence, qui est la lumière divine ; qu'on ne regarde nullement comme un crime de parler en termes indignes de l'esprit, qui est le véritable original de la parole divine, et de le juger corrompu, aveugle et perdu, tandis que c'en serait un énorme de traiter ainsi une lettre, une idole du verbe divin» (1, 545). Cette prétendue sagesse, qui se défie de la raison et du jugement individuel, est en réalité une pure folie ; la sagesse, c'est de reconnaître que le but de l'Écriture est l'obéissance, non la science (I, 537) ; qu'elle ne se soucie pas d'expliquer les choses en partant des définitions (I, 462, 530) et par leurs causes premières (I, 452), que sur Dieu même elle ne donne d'autres connaissances que celles qui ont une utilité pratique, car elle s'adresse à des peuples encore enfants dont les prophètes d'ailleurs partageaient les erreurs. « Pour ce qui me concerne, dit Spinoza, je n'ai appris et n'ai pu apprendre de l'Écriture sainte aucun des attributs de Dieu » (II, 97). « J'avoue clairement et sans ambages, dit-il encore, que je ne comprends pas l'Écriture » (II, 91). Cette obscurité ne saurait

choquer les philosophes et ceux qui sont au-dessus de la loi, en ce sens qu'ils pratiquent les vertus librement, et non par contrainte (II, 68) ; car ils savent que toute opinion spéculative, susceptible de soulever une discussion, de mettre les hommes en contradiction les uns avec les autres, brise cette communion des esprits qui est la marque de la religion universelle ou catholique, qu'aucune opinion de ce genre par conséquent ne peut être érigée en dogme et ne peut devenir article de foi (I, 548). Qulmporte donc que Josué ait ignoré l'astronomie, ou Salomon les mathématiques? (I, 399). L'essentiel dans l'Écriture» ce sont des vérités très simples, très claires, dont la certitude n'est point liée à l'authenticité d'une phrase ou à l'accentuation d'un mot, mais qui en sont le fond permanent, l'inspiration constante : l'existence de Dieu, la pratique de la justice et de la charité, la croyance à la miséricorde divine. Le fidèle n'a qu'à manifester par ses œuvres la sincérité de sa foi, et il sera sauvé (I, 541). En définitive, la vérité religieuse, comme toute autre vérité, doit être cherchée par la raison, dans la raison. Car « la raison est la lumière de l'esprit; sans elle, on ne voit plus que songes et fictions » (1, 548). « C'est une niaiserie de prétendre qu^l n'y a pas besoin de comprendre les attributs de Dieu, mais d'y croire tout simplement, sans démonstration. Car, pour voir les choses invisibles, et qui sont objets de l'esprit seul, il n'y a pas d'autres yeux que les démonstrations. Si l'on ne possède pas de démonstration, on ne voit rien de ces choses, et tout ce qu'on en entend dire

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ne touche pas l'esprit, n'exprime pas l'esprit, pas plus que les sons articulés d'une machine ou d'un perroquet qui parlent sans ayoir ni intelligence ni sens » (I, 533; cf. I, 381),

11 y a plus : l'Écriture elle-même, quand elle passe de l'Ancien Testament au Nouveau, consacre l'entière séparation de la raison et de la foi. En effet, si la loi de Moïse était une loi d'ordre politique, adaptée au caractère du peuple juif et à ses conditions d'existence (I, 424 ; cf. I, 568), si elle mettait sous le patronage de Dieu une organisation purement sociale, qu'elle confirmait par des promesses et des menaces toutes également matérielles et terrestres (I, 411, 437), avec le Christ, la loi a Une nature toute différente. Elle n'est plus relative à la constitution d'un peuple déterminé, elle est affranchie de tout intérêt particulier, elle est universelle (I, 427); elle ne commande pas, elle instruit (I, 433) ; elle ne s'adresse pas à Timagination, qui se représente Dieu comme un être humain, qui s'épouvante de sa colère et redoute sa vengeance ou bien qui espère une récompense de lui ; c'est une loi faite pour être comprise par rintelligence. Dès lors aussi, la réalisation de cette loi ne dépend plus du bon vouloir des Israé, lites, qui tour à tour la respectaient et la violaient; elle n'est plus abandonnée au caprice des hommes, elle cesse d'être humaine pom* devenir véritablement divine (I, 287). La loi divine est un décret que Dieu a conçu et voulu de toute éternité et qui immuablement s'applique à toute chose avec une égale nécessité (I, 424). Elle ne s'énonce point comme un ordre, car d'elle-même elle est efficace sur

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chaque point de Tespace comme à chaque instant du temps ; c'est une vérité éternelle (1, 428). La religion catholique, c'est-à-dire celle qui est universelle dans son essence, est donc toute spirituelle en même temps. La prophétie était une révélation mystérieuse, née d'une imagination ardente ; mais les apôtres ont répandu la lumière de la cjjinaissance qui émane de l'intelligence pure (I, 515). « Si Moïse parlait à Dieu face à face comme parle un homme à son compagnon, c'est-à-dire par l'intermédiaire de deux corps, le Christ, lui, a communiqué avec Dieu esprit à esprit »] (1, 383). La divinité s'est révélée en lui, sans parole, sans vision, immédiatement, la pensée ayant été comprise par la pensée (I, 427). Car dans tout acte de la raison Dieu est présent; tandis que les Juifs se croyaient les élus du Seigneur, parce qu'il leur avait réservé les dons de la nature et les faveurs de la fortune, tout homme, quand il agit par raison, témoigne de l'opération immédiate, du « secours intérieur » de Dieu (I, 408). Cette révélation directe et permanente est le fondement de la véritable religion, dont la révélation prophétique ne laisse entrevoir qu'une figure imparfaite : « La raison elle-même, aussi bien que les sentences des prophètes et des apôtres, proclame manifestement que le verbe et le pacte éternels de Dieu, la religion véritable, sont inscrits dans le cœur humain, c'est-à-dire dans l'esprit de l'homme, et que c'est là le véritable autographe de Dieu contresigné de son cachet, c'est-à-dire de sa propre idée qui est comme l'image de sa divinité. » (I, 522).

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En, même temps enfin qu'elle assure au penseur cette absolue liberté, FÉcriture calme la dernière inquiétude qui pouvait le troubler dans son œuvre de réflexion et de sagesse. En effet, « pour déduire les choses de leurs notions intellectuelles, il faut le plus souvent^ un long enchaînement de connaissances, et avec cela une précaution extrême, un esprit pénétrant et une très grande continence, qualités qui toutes se rencontrent rarement parmi les hommes » (I, 439 ; cf. II, 144). Or c'est aux hommes « qui ne brillent point par la raison » (I, 550), que TÉcriture réserve une part dans la religion ; elle leur apprend à gagner le salut. Car, hommes, femmes, enfants, tous peuvent également suivre ses prescriptions ; à défaut de connaissance rationnelle, ils obéiront par « certitude morale » (I, 549;

f. 394) ; dans leurs actions toujours incertaines et pleines de hasard, les hommes ne peuvent avoir d'autre lumière que cette certitude, et elle suffit pour inspirer la piété, pour la rendre sincère et efficace. Là réside, dit Spinoza, « l'utilité, la nécessité de l'Écriture sainte ou.de la révélation, qui est pour moi tout à fait grande. Car, puisque par la l umière natu relle nous ne pouvons pas comprendre que la simple obéissance mène au salut, mais que la révélation seule enseigne qu'il en est ainsi par une gi'âce singulière de Dieu que nous sommes incapables de comprendre rationnellement, il s'ensuit que l'Écriture apporte aux mortels une bien grande consolation. En effet, tous sans exception sont capables d'obéir, et bien petit, en comparaison de la totalité du genre humain, est le nombre

de ceux qui acquièrent, guidés par la seule raison, l'habitude de la vertu ; aussi, sans ce témoignage de rÉcriture, nous douterions du salut de la plupart des hommes » (I, 551).

Telle est la pensée dernière à laquelle l'étude de la religion révélée a conduit Spinoza ; il a justifié et sanctifié rÉcriture, il a justifié et sanctifié la raison, sans que l'autorité de l'une gène l'indépendance de l'autre. « La raison est le régne de la vérité et de la sagesse ; la théologie, le règne de la piété et de Tobéissance » (I, 547). La tolérance est la forme nécessaire de toute religion, comme la liberté était la loi nécessaire de l'État; les droits de la pensée sont inviolables et inaliénables, non point en vertu d'un principe mystérieux et mystique presque, mais par une disposition de la nature qui a fait que la vérité ne peut se trouver que dans l'esprit, et qu'il n'y a point d'esprit pénétrable du dehors, point d'esprit collectif, que tout esprit forme une conscience individuelle. En tant que l'Ëtat et la religion s'adressent à l'imagination pour faire accomplir, l'un par l'espoir de ses récompenses et la crainte de ses châtiments, l'autre par l'expérience de ses récits et les commandements de ses prophètes, ce que les hommes feraient naturellement s'ils savaient se diriger par leur seule raison, ils ont une valeur morale, toute provisoire en quelque sorte et toute d'imitation; ils déterminent du dehors, sans Tatteindre en son fond, la vérité morale, qui consiste non dans des actions extérieures, mais dans l'intimité de Fâme : « Personne absolument ne peut être contraint à la béati-

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tude par la violence ou par les lois ; mais ce qui doit y conduire, ce sont les conseils pieux et fraternels, c'est la bonne éducation, et par-dessus tout le jugement individuel et libre » (I, 479).

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