NOUVELLE FANTASTIQUE
Guy de Mallvert était étendu, assis presque sur les épaules, dans un excellent fauteuil piès de sa cheminée, où flambait un bon feu. Il semblait avoir pris ses dispositions pour passer chez lui une de ces soirées tranquilles dont la fatigue des joies mondaines fait parfois un plaisir et une nécessité aux jeunes gens à la mode. Un sauteen-barque de velours noir agrémenté de soutaches en soie de même couleur, une chemise de foulard, un pantalon à pied de flanelle rouge, de larges pantoufles du Maroc où dansait son pied nerveux et cambré, composaient son costume,
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dont la cjnfortabUlté n'excluait pas l'élégance. Le corps débarrassé de toute pression incommode, à lais'j dans ces vêtements moelleux et souples, Guy de Malivert, qui avait fait à ia maison un dîner d'une simplicité savante, égayé de deux ou trois verres d'un grand vin de Bordeaux retour de l'Inde, éprouvait celte sorte de béatitude physique, résultat de l'accord parfait des organes. 11 était heureux sans qu'il lui fût arrivé aucun bonheur.
Près de lui, une lampe ajustée dans un cornet (le vie;i\ céladon craquelé répandait la lumière laiteuse et douce de son globe dépoli, semblable à une lune qu'estompe un léger brouillard. La lueur en tombait sur uh volume que Guy tenait d'une main distraite et qui n'était autre que ['Evangcliue de Longfellovv.
Sans doute Guy admirait l'œuvre du plus grand poète qu'ait produit encore la jeune Amérique,. mais il était dans cette paresseuse disposition d'àme où l'absence de pensée est préférable à la plus belle idée exprimée en termes sublimes. Il .ivail lu (|uei(pies vers, puis, sans quitter le livre, il avait appuyé sa tête au douillet capitonnage du fauteail recouvert d'une guipure, et il jouissait delicieuseniA/it de ce temps d'arrêt de son cerveau. L'air tiède de la chambre l'enveloppait d'une suave caresse. Autour de lui tout était repos, bienêtre, silence discret, quiétude intime. Le seul
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bruit perceptible était le siiïlcment d'un jet de gaz sortant d'une bûche et le tic-tac de la pendule dont le balancier rhythmait le temps à voix basse.
On était en hiver; la neige récemment tombée assourdissait le roulement lointain des voitures, assez rares dans ce quartier désert, car Guy habitait une des rues les moins fréquentées du faubourg Saint-Germain. Dix heures venaient de sonner, et notre paresseux se félicitait de ne pas être en habit noir et en cravate blanche debout dans une embrasure de croisée au bil de quelque ambassade, ayant pour perspective les maigres omoplates d'une vieille douairière trop décolletée. Bien qu'il régnât dans la chambre une température de serre chaude, on sentait qu'il faisait froid dehoi's, rien qu'à l'ardeur avec laquelle bridait le feu et au silence profond des rues. Le magnifique angora, compagnon de Malivert en cette soirée de farniente, s'était rapproché du foyer à roussir sa blanche fourrure, et le garde-feu doré l'empêchait seul de se coucher dans les cendres.
La pièce où Guy de ^Lilivert goûtait ces joies paisibles tenait le milieu entre le cabinet d'étud;3 et l'atelier. C'était une salle vaste et haute di plafond, qui occupait le dernier étage du pavillo;i habité par Guy et situé entre une grande cour et un jardin planté de ces arbres séculaires dignes d'une forêt royale, et qu'on ne trouve [)lus que du'.is l'aristocratique faubourg, car il faut du
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temps pour produite un ar!)ro, et les parvenus n'en peuvent improviser pour donner de l'ombre à leurs hôtels bâtis avec la luite d'une fortune qui craint la banqueroute.
Les murs étaient revêtus de cuir fauve, et le plafond se composait d'un entre-croisement de poutres en vieux chêne encadrant des caissons de sapin de Norvège, auxquels on avait laissé la couleur primitive du bois. Ces teintes sobres et brunes faisaient valoir les tableaux, les esquisses et les aquarelles suspendus aux parois de cette espèce de galerie où Malivert avait réuni s-^s curiosités et fantaisies d'art. Des corps de bibliothèque en chêne, assez bas pour ne pas gêner les tableaux, formaient autour de la pièce comme un soubassement interrompu par une porte unique. Les livres qui chargeaient ces rayons eussent surpris l'observateur par leur contraste; on eût dit la bibliothèque d'un artiste et celle d'un savant mêlées ensemble. A côté des poètes classiques de tous les temps et de tous les pays, d'Homère, d'Hésiode, de Virgile, de Dante, d'Arioste, de Ronsard, de Shakespeare, de Milton, de Goethe, de Schiller, de lord Dyron, de Victor Hugo, de Sainte- Deuve, d'Alfred de Musset, d'Kdgard Poë, se trouvaient la Symbolique de Greuzer, la Mécanique céleste de Laplace, V Astronomie d'Arago, la P/n/siologie de lîurdach, le Cosmos de Humboldt, les œuvres de Claude Bernard et de Derthelot, et
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autres ouvrages de science pure. Guy de Malivert n'était cependant pas un savant. Il n'avait guère appris que ce qu'on montre au collège; mais, après s'être relait son éducation littéraire, il lui avait semblé honteux d'ignorer toutes les belles découvertes qui font la gloire de ce siècle. Il s'était mis au courant de son mieux, et l'on pouvait parler devant lui astronomie, cosmogonie, électricité, vapeur, photographie, chimie, micrographie, génération spontanée; il comprenait et pari'ois il étonnait son interlocuteur par une remarque ingénieuse et neuve.
Tel était Guy de Malivert à l'âge de vingt-huit ou vingt-neuf ans. Sa tête, un peu éclairciesur le haut du front, avait une expression ouverte et franche qui faisait plaisir à voir; le nez, sans être d'une régularité grecque, ne manquait pas de noblesse et séparait deux yeux bruns au regard ferm.e; la bouche, un peu épaisse, annonçait une bonté sympathique. Les cheveux, d'un brun chaud, se massaient en petites boucles fines et tordues qui repoussaient le fer du coilleur, et une moustache d'un ton d'or roux ombrageait la lèvre supérieure. Bref, Malivert était ce qu'on appelle un joli garçon, et à son entrée dans le monde il avait eu des succès sans, beaucoup les rechercher. Les mères ornées de filles à marier étaient aux petits soins pour lui, car II avait ZiO,000 francs de rente en terres et un oncle cacochyme plusieurs fois
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iiiiUlonnairc dont il devait lioritcr. Position adiiûrablc! Cependant Guy ne s'était pas marié; il se contentait de faire un signe de tête approbateur aux sonates que les jeunes personnes exécutaient en sa présence ; il les reconduisaitpolinientà leur place après la contredanse, mais son entretien avec elles pr'udant les repos des figures se bornait à des phrases du genre de celle-ci : « 11 fait bien chaud dans ce salon; » aphorisme d'où il était imposible de déduire la moindre espérance matrimoniale. Ce n'était pas que Guy de Malivert manquât d'esprit; il aurait trouvé aisément à dire quelque chose de moins banal s'il n'eût craint de s'empôtrer dans ces toiles ourdies de fils plus ténus que des fils d'araignée, tendues dans le monde autour des vierges nubiles dont la dot n'est pas considérable.
Lorsqu'il se voyait trop bien accueilli dans une maison, il cessait d'y aller, ou il partait pour un grand voyage, et à son retour il avait la satisfaction de se voir parfaitement oublié. On dira peut-être que Guy, comme beaucoup de jeunes gens d'aujourd'hui, trouvait dans le demi-monde de passagères unions morganatiques qui le dispensaient d'un mariage sérieux. Il n'en était rien. Sans être plus rigoriste que ne le conq)oi-tait son âge, Malivert n'aimait pas ces beautés plâtrées, coilTées comme des caniches et ballonnées de crinolines extravagantes. Pure affaire de goût. Il
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avait CLi comme tout le monde quelques bonnes fortunes. Deux ou trois femmes incomprises, plus ou moins séparées de leurs maris, l'avaient proclamé leur idéal, à quoi il avait répondu : « Vous êtes bien honnêtes, » n'osant pas leur dire qu'elles n'étaient pas du tout son idéal à lui; car c'était un garçon bien élevé que Malivert. Une petite figurante des Délassements-Comiques, à qui il avait donné quelques louis et un talmadc velours, se prétendant trahie, avait essayé de s'asphyxier en son honneur; mais, malgré ces belles aventures, Guy de Malivert, sincère envers lui-même, reconnaissait qu'arrivé à cet âge solennel de vingtneuf ans , où le jeune homme va devenir homme jpune, il ignorait l'amour, tel du moins qu'il est dépeint dans les poëmes, les drames, les romans, ou même comme le représentaient ses camarades par leurs confidences ou leurs vantardises. 11 se consolait très-aisément de ce malheur en songeant aux ennuis, aux calamités et aux désastres qu'entraîne cette passion, et il attendait avec patience le jour où devait paraître, amené par le hasard, l'objet décisif qui le devait fixer.
Cependant, comme souvent le monde dispose de vous à sa fantaisie et selon sa convenance, il avait été décidé dans la société que fréquentait plus particulièrement Guy de Malivert qu'il était amoureux de M'"'- d'Ymbercourt, une jeune veuve à laquelle il faisait d'assez nombreuses visites. Les
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terres de M'"* d'Ymbercourt jouxtaient celles de Guy ; elle possédait une soixantaine de mille francs de revenu et n'avait que vingt-deux aas. Elle avait foit convenablement regretté M. d'Ymbercourt, vieillard as?ez maussade , et sa position lui permettait de prendre un mari jeune et de bonne mine, d'une naissance et d'une fortune égale à la sienne. Le monde les avait donc mariés de son autorité privée, pensant que cette maison aurait un salon agréable, terrain neutre où l'on pourrait se rencontrer. M'"^ d'Ymbercourt acceptait tacitement cet hymen, et se regardait déjà un peu comme la femme de Guy, qui ne mettait aucun empressement à se déclarer, et même songeait à no plus aller chez la jolie veuve, qu'il trouvait légèrement ennuyeuse aux airs légitimes qu'elle prenait par avance d'hoirie.
Ce soir-là même, Guy devait prendre le thé chez M'"^ d'Ymbercourt; mais, après dhier, la nonchalance l'avait envahi; il s'était senti si bien chez lui, qu'il avait reculé à l'idée de s'habiller et de sortir par sept ou huit degrés de froid, malgré la pelisse et le manchon d'eau bouillante placés dans sa voiture. Pour prétexte, il s'était dit que son cheval n'était pas ferré à glace et pourrait dangereusement glisser sur la neige durcie. D'ailleurs, il ne se souciait pas de laisser deux ou trois heures devant une porte, exposée à la bise, une bcte que Créniieux, le célèbre marchand de chevaux des
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Champs-Elysées, lui avait vendue cinq mille francs. On voit que Guy était médiocrement amoureux, et que M'"" d'Ymbercourt pouvait attendre longtemps la cérémonie qui lui permettrait de prendre un autre nom.
Comme Malivert, assoupi par la douce température de la chambre, où voltigeait la bleuâtre et odorante fumée de deux ou trois cabanas dont les cendres remplissaient une petite coupe de bronze antique chinois, au pied en bois d'aigle, posée cà côté de lui sur un guéridon qui supportait la lampe, commençait à sentir rouler sous ses paupières les premières poudres d'or du sommeil, la porte de la chambre s'ouvrit avec précaution, et un domestique parut, tenant sur un plateau d'argent une lettre mignonne , parfumée et cachetée d'une devise bien connue de Guy, car il prit tout de suite un air de mauvaise humeur. L'odeur de musc du papier parut aussi l'impressionner désagréablement. C'était un billet de M'"'^ d'Ymbercourt, qui lui rappelait la promesse de venir chez elle prendre une tasse de thé.
« Le diable l'emporte, s'écria-t-il peu galamment, avec ses billets qui donnent la migraine! Le beau plaisir de traverser la ville pour aller boire une tasse d'eau chaude où l'on a fait mariner quelques feuilles teintées de bleu de Prusse et de vert-de-gris, tandis que j'ai là dans cette boîte en laque de Coromandel du thé de caravane, du thé
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authentique, portant encore le cacliet de la douane ■de Kiatka, le dernier poste russe sur la frontière •de Chine! Non, certes, je n'irai pas ! »
Un vague reste de politesse lui fit changer de résolution. 11 dit à son valet de chambre de lui apporter ses habits; mais quand il vit les jambes <lu pantalon pendre piteusement sur le dos du fauteuil, la chemise roide et blanche comme une carte porcelaine, l'habit noir aux bras ballants, les brodequins vernis miroités de redets , les gants <^tendus comme des mains passées au laminoir, il fut prit d'un désespoir subit et se renfonça énergiquement dans sa chaudeuse.
« Décidément je reste. Jack , allez faire ma couverture ! »
Nous l'avons déjà dit là-haut, Guy était un garçon bien élevé, et, de plus, il avait le cœur bon. Agité d'un léger remords, il hésita sur le seuil de sa chambre à coucher qui lui souriait de tous ses conforts intimes, et se dit que la plus simple politesse exigeait qu'il envoyât un mot d'excuse à M'"*" d'Ymbercourt, prétextant une migraine, une affaire importante, une contrariété quelconque survenue à l'heure du départ, pour se dispenser honnêtement d'aller chez elle. Or, Malivert, bien que capable, sans être homme de lettres de profession, de faire un article de voyage ou une nouvelle pour la Ilcnic des Deux Mondes, détestait écrire des lettres et surtout cette sorte
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de billets de pure bienséance, comme les femmes, en griiïonnent par douzaines sur le coin de leur toilette, tandis que Clotilde ou Rose les accommodent. Il eut plutôt fait un sonnet sur des rimes, difficiles et rares. Sa stérilité là-dessus était complète, et, pour éviter une réponse de deux lignes, il allait de sa personne à l'autre bout de la ville. Par terreur du billet, l'idée désespérée de se rendre chez M""" d'Ymbercourt vint à Guy de Malivert. Il s'approcha de la fenêtre, entr'ouvrit les rideaux, et vit à travers les vitres moites une nuit noire que de petits flocons blancs, tombant dru, tachetaient comme un dos de pintade. Il pensa par déduction à Grymalkin, secouant la peluche de neige attachée à son caparaçon vej'ni. 11 se représenta le passage désagréable du coupé au vestibule, le courant d'air de l'escalier que le calorifère ne neutralisait pas, et surtout M""' d'Ymbercourt, debout contre la cheminée, en grande toilette, décolletée à rappeler ce personnage d'un roman de Charles Dickens, qu'on désigne toujours sous le nom de la poitrine, et dont la blanche table sert à étaler le prospectus d'opulence d'un banquier; il vit ses dents superbes encadrées dansun sourire immobile; ses sourcils, d'un arc parfait, qu'on eiit pu croire tracés à l'encre de Chine et qui pourtant ne devaient rien à l'art; ses yeux magnifiques, son nez pur à servir de modèle dans un cahier de principes, sa taille que toutes les
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couturières proclamaient accomplie, ses bras ronds comme s'ils étaient tournés et chargés de bracelets trop massifs, et le souvenir de tous ces charmes que le monde lui destinait, en le mariant sans qu'il en eut grande envie avec la jeune veuve, lui inspira une mélancolie si profonde qu'il se dirigea vers son bureau, résolu, chose alTreuse ! à écrire plutôt dix lignes que d'aller prendre le thé chez cette femme charmante.
11 plaça devant lui une feuille de papier creamlaid frappé au timbre sec d'un G et d'un M capricieusement enlacés, trempa dans l'encre une fine plume d'acier emmanchée d'un dard de porcépic, et écrivit, assez bas dans la page pour diminuer la place de la littérature, ce mot triomphant : « Madame. » Là, il fit une pause et appuya sa joue sur la paume de sa main, sa faconde ne lui fournissant rien de plus. Pendant quelques minutes il resta ainsi le poignet en position, les doigts allongés sur la plume et la cervelle involontairement occupée d'idées contraires au sujet de sa lettre. Gomme si, en attendant la phrase qui ne venait pas, le corps de Malivert se fût ennuyé, sa main, prise de fourmillements et d'impatiences, semblait vouloir se passer d'ordre pour accomplir sa tâche. Les phalanges se détendaient et se repliaient comme pour tracer des caractères, et enfin Guy fut très-étonné d'avoir écrit absolument sans conscience neuf ou dix lignes
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qu'il lut et dont le sens était à peu près celui-ci : « Vous êtes assez belle et entourée d'assez d'adorateurs pour qu'on puisse vous dire sans vous oflenser qu'on ne vous aime pas. C'est une mauvaise note pour le goût de celui qui fait un tel aveu... voilà tout. A quoi bon continuer des relations qui finiraient par engager deux âmes si peu faites l'une pour l'autre et les lier dans un malheur éternel ? Excusez-moi , je pars , vous n'aurez pas de peine à m'oublier ! »
t( Ah Çcà! dit Malivert en frappant la table du poing lorsqu'il eut relu sa lettre, est-ce que je suis fou ou somnambule ? L'étrange billet que voilà 1 Cela ressemble à ces lithographies de Gavarni où l'on voit en même temps dans la légende la phrase écrite et la phrase pensée, le faux et le vrai. Seulement, ici le mot ne trompe pas. Ma main, que je voulais forcer à un joli petit mensonge social, ne s'y est pas prêtée, et contrairement à l'usage, l'idée sincère est dans la lettre. »
Guy regarda attentivement le billet et il lui sembla que le caractère de l'écriture n'était pas tout à fait le même qu'il employait d'habitude. « Voilà, dit-il, un autographe qui serait contesté par les experts si ma littérature épistolaire en valait la peine. Comment diable cette bizarre transformation a-t-elle pu se faire ? Je n'ai cependant ni fumé d'opium, ni mangé de haschich, et ce ne sont pas les deux ou trois verres de vin
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de Bordeaux que j'ai bus qui peuvent m'avoir porté à la tète. J'ai la cervelle plus solide que cela. Que vais-Je devenir si la vérité me coule ainsi de la plume sans que je le sente ? Par bonheur j'ai relu mon épître, n'étant jamais bien sur de mon orthographe du soir. Quel effet auraient produit ces aimables lignes par trop véridiques, et quelle mine indignée et stupéfaite aurait eu3 M"'' d'Ymbercourt en les lisant 1 Peutêtre eût- il mieux valu que la lettre partît telle quelle : j'aurais passé pour un monstre, pour un sauvage tatoué, indigne de mettre une cravate blanche, mais du moins cette liaison qui m'ennuie eût été brisée net comme verre ; et le verre ne se raccommode pas, même en y collant du papier. Si j'étais un peu superstitieux', il ne tiendrait qu'à moi de voir là dedans un avertissement du ciel au lieu d'une distraction inqualifiable. »
Apres une pause, Guy prit un parti violent: (( Allons chez M'"^ d'Ymbercourt, car je suis incapable de récrire cette lettre. » Il s'habilla rageusement, et, comme il allait sortir de sa chambre, il crut entendre un soupir, mais si faible , si léger, si aérien , qu'il Aillait le profond silence de la nuit pour que l'oreille pût le saisir.
Ce soupir arrêta Malivert sur le seuil de son cabinet, et lui causa cette impression que le surnaturel fait éprouver aux plus braves. Il n'y avait rien de bien effrayant dans cette note vague»
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inarliculéc et plaintive, et cependant Guy en fui plus troublé qu'il n'osait ot! l'avouer à lui-même, « Bah ! c'est mon angora qui aura poussé una plainte en dormant, i) dit Malivert ; et, prenant des mains de son valet de chambre une pelisse de fourrure dans laquelle il s'enveloppa avec une correction qui prouva-i de longs voyages en Russie, il descendit d'assez mauvaise humeur sur le perron au bas duquel l'attendait la voiture.
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Blotti dans le coin de son coupé, les pieds sur sa boule d'eau bouillante, sa pelisse bien serrée autour de lui, Malivert regardait sans les voir les bizarres jeux d'ombre et de lumière que faisaient contre la vitre couverte d'une légère buée les éclats soudains d'une boutique incendiée de gaz et encore ouverte à cette heure avancée, et les perspectives des rues étoilées de quelques points brillants.
La voi ture traversa bientôt le pont de la Concorde, sous lequel coulait obscurément la Seine avec ses miroitements sombres et ses reflets de lanternes. Tout en roulant, Malivert ne pouvait s'empêcher de penser au soupir mystérieux qu'il avait entendu ou cru entendre au moment de quitter sa chambre. Il se disait tout ce que les sceptiques allèguent de raisons naturelles pour expliquer l'incompréhensible. Ce devait être, sans doute,
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le vent engagé dans la cheminée ou dans le corridor, quelque brait du dehors modifié par l'édio, la vibration sourde d'une des cordes du piano ébranlée au passage d'une voiture pesante, ou même une plainte de son angora rêvant ar.près du feu, comme il l'avait imaginé d'abord. Rien n'était plus probable ; le bon sens le voulait. Cependant Malivert, tout en reconnaissant combien ces explications étaient logiques, ne pouvait intérieurement s'en contenter; un instinct secret lui afllrniait que ce soupir n'était du à aucune des causes auxquelles sa prudence philosophique l'attribuait ; il sentait que ce faii:»le gémissement partait d'une âme et n'était pas un bruit vague de la matière ; il s'y mêlait un souille et une douleur : d'où venait-il alors ? Guy n'y pensait qu'avec cette espèce d'anxiété pleine de questions qu'éprouvent les plus fermes esprits, qui, sans le chercher, se rencontrent avec l'inconnu. Il n'y avait personne dans la chambre, — personne, excepté Jack, créature peu sentimentale ; — lie soupir doucement modulé, harmonieux, attendri, plus léger qu'un susurrement de brise dans des feuilles de tremble, était féminin indubitablement ; on ne pouvait lui nier ce caractère.
Une autre circonstance intriguait Malivert : c'était cotte lettre qui s'était écrite pour ainsi dire toute seule, comme si une volonté étrangère à la sienne eut guidé ses doigts. L'excuse d'une
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distraction, dont Guy s'était payé d'abord, rc pouvait guère être prise au sérieux. Les sentiments de l'àme passent par le contrôle de l'esprit avant de se fixer sur le papier, et d'ailleurs ils ne vont pas s'y rédiger d'eux-mêmes pendant que le cerveau rêve à autre chose ; il fallait qu'une in'luence qu'il ne pouvait définir se fût emparée de lui pendant qu'il était absent de luimùme et eût agi à sa place, car il était bien sûr, maintenant qu'il y rtjflécliissait , de n'avoir pas dormi une seule minute ; toute la soirée il avait été paresseux, somnolent, engourdi par une torpeur de bien-être, mais à ce moment-là il était parfaitement éveillé. L'alternative contrariante d'aller chez M""" d'Ymbercourt ou de lui écrire un billet pour se dégager de l'invitation lui donnait même une certaine surexcitation fébrile ; ces lignes qui résumaient son idée secrète d'une façon si juste et plus nettement qu'il ne se l'était encore avoué, étaient ducs cà une intervention qu'il fallait bien qualifier de surnaturelle jusqu'à ce que l'analyse l'eut expliquée ou lui eût donne un autre titre.
Pendant que Guy de Malivert remuait ces questions dans sa tète, la voiture roulait par les rues, que le froid et la neige rendaient plus désertes qu'elles ne l'eussent été dans ces quartiers élégants et riches où la vie nocturne ne s'arrête que fort tard. La place de la Concorde, la rue de Hi-
vol'u la place Vendôme, avaient été promptcment laissées en arrière, et le coupé, prenant le boulevard , tourna le coin de la rue de la Chausséed'Antin, où demeurait M""" d'Ymbercourt.
En entrant dans la cour, Guy éprouva une sensation désagréable : deux fdes de voitures avec leurs cochers engoncés de fourrures stationnaient dans l'espace sablé qui en occupait le centre, et les chevaux ennuyés, secouant leurs mors, mêlaient sur le pavé des flocons d'écume à des flocons de neige.
« Yoilcà ce qu'elle appelle une soirée intime, un thé au coin du feu! elle n'en fait jamais d'autres! Tout Paris va être là; et moi qui n'ai pas mis de cravate blanche! grommela Malivert: j'aurais mieux fait de me coucher, mais j'ai essayé d'être diplomate comme Talleyrand : je n'ai pas voulu suivre mon premier mouvement parce que c'était le bon. »
Il monta l'escalier d'un paslent, et, après s'èîro débarrassé de sa pelisse, il se dirigea vers le salon, dont un laquais lui ouvrit les portes avec une sorte de déférence obséquieuse et confidentielle, comme à un homme qui serait bientôt le maître de la maison et au service duquel il désirait rester.
« Gomment! se dit tout bas Guy de Malivcrt, remarquant cette servilité plus accentuée qu'cà l'ordinaire, il n'est pas jusqu'aux domestiques qui ne disposent de ma pei'sonne et ne me ma-