III. — Animaux réceptifs
§ 1. Homme et Cobaye. — Actuellement, on ne connaît que deux Mammifères franchement réceptifs pour le Sp. icterohemorragiæ : l’Homme et le Cobaye. Chez le premier, ce virus peut provoquer une maladie susceptible de présenter les degrés les plus variables de gravité (voir la troisième partie, p. 141); chez le Rongeur, la spirochétose ictérohémorragique est exceptionnellement sévère ; elle se termine habituellement par la mort (voir la deuxième partie, p. 99).
Par suite des divergences qu’on note dans les observations des auteurs, nous sommes assez embarrassés pour établir la liste des autres Mammifères sensibles au virus spirochétosique ; il ne nous paraît pas possible de résoudre actuellement la question et nous devons nous borner à consigner ici les indications souvent discordantes, fournies par les expérimentateurs. Sous ces réserves, examinons comment se comportent le Chien, la Souris blanche, le Rat blanc et le Lapin de clapier.
§ 2. Chien. — Cet animal a été l’objet de recherches spéciales de la part de J. Courmont et P. Durand, et de A. Monti.
La question a élé abordée, en 1917, par les deux hygiénistes lyonnais ; c’est le point de vue étiologique qui les guide dans leurs intéressantes investigations : étant donnée la contagiosité de la spirochétose chez les espèces réceptives, ces auteurs recherchent si les animaux, en
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rapport avec les Rats et l’Homme, tel le Chien, sont sensibles au virus et, par conséquent, s’ils sont capables de le transmettre à l'espèce humaine. Chez l’animal jeune (3 mois environ, poids 2 à 4 kilogrammes), l’inoculation intrapéritonéale ou sous-cutanée d’un minime fragment de foie de Cobaye contenant des Spirochètes et broyé dans 5 cm3 d’eau salée, ou bien l'ingestion en un seul temps de la moitié d’un foie de Cobaye ont constamment provoqué un ictère mortel.
A partir de l'injection ou de l’ingestion infectantes, jusqu’à la veille de l’apparition de l’ictère, la température de l’animal reste normale, autour de 39°, sans ascension ni descente appréciables ; on ne remarque aucun symptôme pathologique. La veille de l’apparition de l’ictère, l’animal devient triste, hébété, perd 1 appétit, vomit et a parfois de la diarrhée sanguinolente. Presque toujours, il existe du larmoiement avec gonflement des vaisseaux de la sclérotique. La température commence à descendre au-dessous de 39 . L icteie apparaît aux conjonctives environ 6-7 jours après l’administration de matériel infectieux. En 24 heures, il s’étend aux muqueuses et aux parties blanches de la peau. Les urines, jaune d or, contiennent des pigments, des sels biliaires et de l’albumine. Les selles sont peu ou pas décolorées. L animal ne mange plus et perd, en 48 heures, plus de 1/7 de son poids. Il est de plus en plus prostré. La température baisse rapidement et la mort survient du 2e au
4e jour de l’ictère, dans une hypothermie qui peut s’abaisser à 31°2.
A 1 autopsie, on constate un ictère généralisé, assez intense, de teinte jaune d’or foncé. Certaines zones du foie sont marbiées de vert par la bile,* dans les gros canaux biliaires et la vésicule, la bile, très épaisse, est intensément coloiée. Les reins sont très pâles, fortement ictériques. Les hémorragies se bornent souvent à un léger pointillé du rectum et de la portion terminale du côlon, affectant à la fois la séreuse et la muqueuse. Dans d’autres cas, les extravasations sanguines sont très abondantes et inté-
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ressent presque tous les viscères, infiltrant les deux faces du tube digestif, la rate, les ganglions lombaires et mésentériques, les reins et même le pancréas et le thymus.
Les poumons peuvent être le siège de foyers hémorragiques plus ou moins irréguliers comme chez le Cobaye, ou d’hémorragies très nombreuses, en petits nodules de 2 à 3 mm. disséminés dans toute l’épaisseur du parenchyme. De deux cas où il n’y avait pas d’hémorragie visible à l’œil nu, l’un présentait un œdème pulmonaire bilatéral massif, l’organe laissant échapper à la coupe une abondante sérosité spumeuse, teintée à la fois par des pigments biliaires et par des globules rouges en petite quantité, l’autre un œdème pulmonaire moins intense développé surtout dans certains lobes.
Les inoculations de sang, de liquide péricardique, d’émulsion de foie ou de rein de ces Chiens ont été positives chez le Cobaye.
En résumé, après inoculation sous-cutanée ou intrapéritonéale, ou après ingestion de matériel infectieux, le jeune Chien contracte constamment une spirochétose ictérohémorragique typique et mortelle.
Quelques semaines après, A. Monti a confirmé les résultats de J. Courmont et de P. Durand, en .transmettant la spirochétose à des Chiens dont. le cholédoque avait été lié auparavant. La mort est survenue au bout de 9 jours ; à la nécropsie, on constatait de l’ictère, des petites hémorragies éparses dans le parenchyme pulmonaire, ainsi que de l’hypertrophie des ganglions ; enfin, les sucs hépatique et rénal renfermaient de nombreux parasites.
De notre côlé, nous avons tait quelques expériences sur le Chien ; mais nous n’avons pas observé de phénomènes aussi probants que J. Courmont et P. Durand ; à ce propos, il convient de noter que les médecins lyonnais opéraient sur de jeunes animaux alors que nous avons utilise des sujets adultes; la divergence des résultats tient peut-être à ces
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conditions différentes (1); d'ailleurs, Krukenberg (2) ne serait pas parvenu à infecter ce Carnivore en lui inoculant du sang prélevé sur des malades atteints de spirochétose ictérohémorragique. En tout cas, voici ce qui ressort de nos expériences : inoculé avec une quantité de virus proportionnellement équivalente à celle qui suffit pour infecter le Cohaye, le Chien adulte contracte, presque à coup sûr, la spirochétose; la mort est la terminaison habituelle; à la nécropsie, les lésions sont analogues à celles du Cobaye mais l’ictère est moins accusé; les sucs hépatique et rénal ne renferment que des Spirochètes peu nombreux. Le virus ne peut être passé de Chien à Chien qu’un petit nombre de fois ; rapidement, il cesse d’être actif.
§ 3. Souris blanche , Rat blanc et Lapin de clapier . — Le cas de ces trois Rongeurs est beaucoup plus délicat. Pour notre part, en injectant à la Souris blanche, au Rat blanc et au Lapin de clapier une quantité de virus humain, conservé par passage sur Cobaye, proportionnellement équivalente à plusieurs doses rapidement mortelles pour ce dernier Rongeur, jamais nous n’avons déterminé ni la mort, ni des phénomènes ictérohémorragiques, ni même des troubles significatifs. Aussi avons-nous classé ces trois types parmi les espèces réfractaires. Cependant, il ne faut pas oublier que ces animaux ne se comportent pas toujours ainsi : R. Ivaneko a réussi à rendre ictérique un Rat blanc; sur 14 Souris blanches inoculées par Y. Ido, R. Hoki et H. Wani, 4 ont présenté de la jaunisse, les 10 autres restant indemnes; enfin, si la plupart des tentatives pour communiquer la spiroché-
[{) Dans la note à laquelle nous empruntons les indications précédentes, J. Gourmont et P. Durand annoncent une seconde communication relative à la spirochétose chez les Chiens adultes, chez qui cette affection serait « beaucoup moins typique ». La mort du regretté professeur à la Faculté de médecine de Lyon a vraisemblablement empêché la publication de ce travail. Les quelques allusions contenues dans le premier travail semblent indiquer, cependant, que les divergences sont assez faibles entre les observations des médecins lyonnais et les nôtres.
(2) Cité par R. Krumbein et B. Frieling.
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tose au Lapin de clapier échouent, il ne faut pas oublier que ce Rongeur peut parfois s’infecter. Tout d’abord, F. Uhlenhuth et Fromme ont rendu ictériques deux jeunes sujets, dont un seul est mort; A. Monti a constaté ensuite que le virus spirochétosique provoque chez cet animal un ictère léger, qui guérit rapidement; la mort ne survient que dans le cas où le foie est parasité par des Goccidies ou des üistomes.
En France, S. Costa et J. Troisier ont également obtenu quelques résultats positifs : dans trois cas, l’inoculation, an Lapin, de sang prélevé sur des soldats atteints de spirochétose, a été suivie d’un ictère franc, mais un sujet seulement a présenté une forme sévère, terminé par la mort, sans maladie intercurrente, au 11e jour. L’injection avait été pratiquée dans les muscles de la cuisse avec 22 cm3 cle sang provenant d’un malade parvenu au 5e jour de l’affection (forme méningée) ; 10 jours après, on observait un ictère conjonctival intense; la mort survint le lendemain. A l’autopsie, S. Costa et J. Troisier notent un ictère généralisé aux muqueuses, au tissu cellulaire sous-cutané et même à l’humeur aqueuse, des hémorragies discrètes dans les régions axillaires et crurales, un piqueté hémorragique des poumons. Le sang du coeur est liquide, le foie volumineux et congestionné, la bile peu colorée, les reins sont énormes, œdémateux et congestionnés; l’urine est claire et non bilieuse. Le passage du sang et de l’urine à un autre Lapin demeure sans effet (4).
En second lieu, bien que l'inoculation sous-cutanée de doses relativement considérables de virus (10 cm3 d’émulsion de pulpe hépatique riche en Spirochètes), même répétées 2 à 3 fois à 8 jours d’intervalle, ne détermine chez le plus grand nombre de Lapins que des phénomènes banaux, du malaise, de l’amaigrissement, etc., on ne saurait cependant affirmer que l’organisme demeure complètement insensible : il se produit, en effet, des réactions cytologiques dont le
(1) Les auteurs ne signalent la présence de Spirochètes ni dans les tissus ni dans les humeurs du premier Lapin.
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mécanisme nous échappe complètement mais dont l’effet ultime est manifeste : le sang acquiert un pouvoir immunisant suffisant pour neutraliser in vitro plusieurs doses mortelles de virus.
Il est à noter que si le sérum des trois Rongeurs en question n’exerce pas d’action défavorable sur les Spirochètes, en revanche la phagocytose, qu'on observe consécutivement à l’introduction de ces microorganismes dans le cœlome, s’effectue dans des conditions analogues à celles qu’on constate chez les animaux réfractaires ou encore chez le Cobaye ayant reçu du sérum immunisant.
Inoculés dans les mêmes conditions que le Rat blanc, la Souris blanche et le Lapin de clapier, la Souris grise et les Rats sauvages ne contractent pas la spirochétose ictérohémorragique, mais lorsque par une voie quelconque, le Spirochète a pénétré dans l’organisme de ces deux derniers Rongeurs, il peut y persister, plus ou moins longtemps, sans provoquer de troubles appréciables (voir p. 86).
SECTION II
LA SPIROCHÉTOSE EXPÉRIMENTALE CHEZ LE COBAYE