Squelettes fleuris
Cinq exemplaires sur japon impérial, numérotés de i a 5, dix exemplaires sur hollande, numérotés de 6 a 15, et deux cent cinquante exemplaires sur vélin ïïlanc.
Les exemplaires de luxe sont ornés d'une reliure d'Aabals.
A Pierre de Bréville
Romances à la Rose
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé. GÉRARD DE Nerval.
Cueille la rose et le fuseau
de la lèvre ou du doigt ;
j'ai vu passer au bois ton damoiseau
cueille la rose et le fuseau
que voici fleuris pour toi.
La rose est blanche
et le fuseau de verte soie ;
ta main joliment se penche
^^ers la rose blanche
et ta lèvre sourit de joie.
Celui qui fredonnait au matin léger, ah ! n'était-ce ton damoiseau ?
Et depuis n'es-tu pas à songer de l'enfant jaseur au pas léger ?... Cueille la rose et le fuseau.
De chapels de fleurs coiffées avec trois ivrognes borgnes, au son faux d'un violon trois ondines dansent en rond :
où donc est le roi des fées, Obéron?
C'est un manchot qui se démène sur un violon de Crémone et comme des papillons fait virevolter les talons :
où donc est le roi des naines, Obéron?
Puis, c'est Titania qui pose
sur la hure de Bottom
son léger chaperon
de roses et de liserons :
où donc est le roi des roses,
Obéron?
Encore une rose de Bohême fanée à tes doigts, sans que tu saches que l'on t'aime ; encore une rose de Bohême morte pour loi.
Encore une heure vieillie, encore une rose morte, une rose que le temps emporte sans que personne l'ait cueillie.
Sais-tu? toi qui files ainsi le passé,
qu'à chaque heure une rose s'effeuille,
que chaque écheveau de chanvre blond tissé
te fait un cheveu blanc d'aïeule ;
que tous les damoiseaux ont trouvé fermé
le seuil de ta demeure, etque,chaquesoir,unpeudetoncœursemeurt,
(mais sais-tu ?) sans avoir aimé...
Comme une fleur sur Teau bercée à la chanson des dames du lac, c'est ma frêle fiancée qui se berce au joli tic-tac des rainettes rieuses du lac.
Les rainettes l'ont faite reine du royaume enchanté du lac et lui ont mis une traîne d'iris et de marjolaine pour la marier au roi du lac.
Et maintenant, toi qui passes sous les saules, ne viens pas regarder au fond du lac, mais va-t-en sans ouïr les rainettes folles en corsets verts babiller sous les saules, pour t'enjôler et te faire prendre aux lacs de la maligne dame du lac.
IS
Ce page-fleur avec sa rose d'avril
à la bouche en sourire,
avec sa viole de Tyr
à l'épaule, ma douce que, vous veut-il ?
Ce page-oiseau avec ses jolis lieder
à ramage puéril,
avec sa viole de Tyr
aux doigts, ma douce, que vous veut-il ?
l6 SQUELETTES FLEURIS.
Et pourtant charmeuse à la croisée (pour ouïr cette romance d'enfantelet) vous vous êtes paresseusement posée ; et le pauvre chanteur s'en est allé sans savoir ! sans savoir pourquoi sa mignonne viole de Tyr ne sait plus jaser sous ses doigts ses jolis jolis lieder, comme autrefois.
Si tu ne veux pas qu'on vole la rose
de tes lèvres closes, doux ami,
oh ! ne dors pas : la Mort est jalouse
des roses; prends bien garde, bel endormi,
si tu ne veux pas qu'on vole la rose.
Si tu ne veux pas qu'on cueille la fleur de tes yeux, ne dors pas, doux ami :
Mai passe et les pervenches meurent ; rouvre tes yeux, féerique endormi, si tu ne veux pas qu'on cueille la fleur.
A sa bouche édentée Elle a mis la rose
cl des pervenches en ses yeux vides, doux ami.
Oh ! dors maintenant ; repose
sans ta robe de chair, pauvre endormi :
on ne verra plus les pervenches écloses,
les pervenches d'amour - ni les roses.
Sois douce ;
et prends ces roses à tes doigts,
ces roses que tu cueillis aux mousses
comme on savait les cueillir autrefois.
Les clochettes du dimanche chantent comme des oiseaux de paradis ; mets ta robe blanche à vertes manches et ta couronne de fleurs de jadis.
Car je viendrai pendant la mignonne messe l'admirer, petite sœur, avec tes lèvres aux chères promesses et tes yeux d'adorable douceur,
comme si j'étais — en maître de chapelle rêveur encor d'avés et de proses, et l'habit fané de velours à dentelle — quelque Mozart qui t'apporterait des roses.
Quand la rose au corset noir sera fanée mignonne, sur ma viole d'amour je jouerai pieusement comme un avé cette jolie romance surannée, cette ancienne chanson d'amour que vous savez.
Quand la rose à votre cœur sera fanée, nous la mettrons dans un cercueil de velours et je vous jouerai cet air d'amour bercé, cette jolie romance surannée que pépiaient les pages-oiseaux de velours du temps passé.
Mais hclas ! quand la rose s'est fanée
mignonne (à votre corsage embaumé d'amour)
sur ma viole je n'ai pas su retrouver
cette jolie romance surannée
que vous redisait jadis le dameret d'amour
que vous savez.
Ainsi tu sais la demeure
des oiseaux -fées ;
et toutes les chansons étouffées,
et tous les airs charmeurs
que la brise sur les roseaux a bercés,
tu les sais.
Tu sais les romances des baladins aux baladines,
le lai de Mélusine et de Raymondin ou bien (à Brocéliande sous les yeuses) celui de Viviane à Myrdhinn ;
24 SgrJELETTES FLEURIS.
et ce que, le soir, raconte le cor d'Obéron à Titania sourieuse, tu le sais encor.
Mais sais-tu aussi, sais-tu pourquoi je t'aime,
(malgré tes chausses incertaines,
malgré ce manteau troué de laine
dont le malheur t'a vêtu),
cher passant inconnu de Bohême, —
mais sais- tu ?..,
Le souci, la rose ou la marjolaine,
Iseult, Elise ou Yolaine,
le souci, la rose ou la marjolaine
que vos pages si gentils
au lac, au bois ou par la plaine
furent cueillir, — où donc sont-ils ?
Et ceux de France, de Flandre ou de Touraine,
Iseult, Elise ou Yolaine,
et ceux de France, de Flandre ou de Touraine,
vos trois pages si gentils
qui portaient le faucon, la fleur ou la traîne
derrière vous, — où donc sont-ils?
2(i SQUELETTES FLEURIS.
Mais la douce, la jolie ou la vilaine,
Iseult, Elise ou Yolaine,
mais la douce, la jolie ou la vilaine
aux corsages à dentelles
où le souci, la rose ou la marjolaine
furent mariés, — où donc sont-elles?
Au clair du soir, qui veut sourire ?
Les enclos sont fermés où rêvaient les rois
et tous les oiseaux ont tu leur tirelire
les fileuses ont délaissé les rouets :
dormez, ma mignonne, (voici que se défeuille la ramée avec les roses d'automne), dormez, ma mignonne aimée.
Au clair du soir, qui veut sourire ?
Voici les dernières fleurs de ma cueillée; dormez dans votre château de Tyr :
je ne viendrai pas vous éveiller.
Mais j'aimerais mourir (dormez, ma mignonne) mais j'aimerais mieux mourir avec la dernière rose de l'automne, au clair du soir qui va sourire.
A Gustave Kahn
Interlude de Lieds
Jè suis le fou de Pampelune Tristan Cobbière.
Chante mon fou.,.
Manteau vert et rose, manteau rose et vert ; à sa marotte une rose et des manches à revers.
Chante mon fou...
Révérences à la ronde à princesses ou ribauds , et se rire du monde sur un escabeau I
Chante mon fou...
Chevrote une ballade, vide un gobelet ; son doux cœur est malade mais où meurt Triboulet ?
Chante mon fou...
Ma chère naine mignonne
est morte ; et sa robe est une piraprenelle
d'automne .
qu'ont gaufrée ses suivantes les coccinelles,
une pimprenelle blanche
à fines manches
et corsage vert.
Et parce que les gnomes de la venelle qui me jalousaient à mots couverts ont redit au vieux roi Scarbo que j'aimais sa fille la pimprenelle,
il a envoyé trois vilains nabots
couper la tête de m'aimée,
sa pauvre tête de fraise des bois
qui dort en sa collerette embaumée,
sous la robe de pimprenelle blanche
à fines manches
et corsage étroit.
Je suis lin pauvre fou de Thulé :
que mon cœur, tout mon cœur a de joie;
je suis un pauvre fou de Thulé ;
mon rêve passe en décors de soie.
Je suis un joli roi de Bohême :
que mon cœur, tout mon cœur est troublé ;
je suis un joli roi de Bohême
et ma besace est d'argent filé.
Je ne sais plus même ce que j'aime suis-je conteat, suis-je inconsolé d'être ce joli roi de Bohême, d'être ce pauvre fou de Thulé ?
Au jardin joli
il y a des roses,
il y a des lis...
au jardin joli
est-il un fol qui veuille
faire la jolie chose,
faire la jolie cueille
des roses ?
Au jardin d'amour il y a des lèvres, beau page ou pastour...
au jardin d'amour est-il un fol qui veuille faire le joli rêve, faire la jolie cueille des lèvres ?
Marguerite joli ette, ma charmante,
tes lèvres m'ont trop souri :
faut briser ton amour pour ne plus qu'il mente,
faut le briser comme un rosier fleuri.
Le mien c'était un pauvre enfant fée qui faisait tinter mon cœur comme un grelot, et quand j'ai étreint son cou! pour l'étouffer, il est mort avec un gentil sangflot.
Pourtant ce soir une rose blanche
à ta bouche demeurait encor,
et, quand tu m'as parlé tout bas, comme on chante,
j'ai cru dans mon cœur sentir bouger plus fort
le mignon squelette de mon amour mort.
Au bord des eaux des damoiseaux de Tyr
prennent des oiseaux dans leurs réseaux pour rire, pour rire.
Un oisel est mort dans ce vieillot décor de Tyr :
qui veut jouer encor, qui veut jouer du cor pour rire, pour rire ?
Parmi les courlis
Rosely
de Tyr
n'entendra plus les tirelis
des bengalis
pour rire, pour rire...
Or donc, ma Douce, voici le virelai
que les mignons varlets
de Tyr
s'amusaient jadis à violer
sur les cordes d'argent filé
pour rire, pour rire.
Je suis fou de la mignonne reine
des roseaux,
je suis fou d'une rainette à traîne
aux légers réseaux,
qui dort, dort là-bas, aux eaux bercée.
Et quand je me mire en ses yeux clairs
de fiancée,
il me semble que j'ai l'air
d'un varlet du lac en corset vert,
et que tous deux pour ouïr les airs
qu'on brode aux harpes des pages-fées,
dans une barque de nymphées
nous irons vers la berge fleurie
où, debout sur un pied, quelque ibis du soir
écoute les rainettes de féerie
babiller leurs chansons d'espoir.
Si vous vouliez, bien aimée,
je ferais voire vie heureuse comme un rêve
et je serais à jamais votre page
pour vouscueillir aux prés, aux vergers, aux ramées
des roses rouges comme vos lèvres
et des roses blanches comme votre âme.
Je vous ferais des chansons bien douces, de gentilles chansons d'oiseaux, d'oiseaux habillés de soie et de velours qui gazouillent auprès des sources, comme des filles et des damoiseaux, leurs chansons d'amour.
Et peut-être, bien aimée, un soir ou l'autre, vous vous souviendrez de toutes ces choses, des rêves qui ne reviendront plus, des lèvres qui n'ont pas su trouver les vôtres, des mains qui ne sont pas jointes — et des roses : mais vous n'avez pas voulu.
Mélisande au fuseau il ne faut plus filer :
au soir entends trembler une chanson d'oiseau.
Est-ce d'un damoiseau, d'un page ou d'un varlet ?
Mélisande au fuseau il ne faut plus filer
FLEURIS
Je ne sais s'il fut beau comme une rose ou laid ou sage ou fol ou sot ; mais depuis n'a filé Mélisande au fuseau.
Quand tu sera morte, petite amie, je ne veux pas garder le crâne affreux de ta pauvre naïve tête endormie, où la Méchante aura cueilli sans doute les violettes de tes yeux creux et la rose de ta petite bouche.
Quand tu seras morte, petite chérie,
je voudrais garder toujours — mais veux-tu }
ton cœur sur mon cœur comme on prie,
ton cœur sur le mien qui a tant battu,
si tu avais un cœur, petite chérie.
co SQUELETTES FLEURIS.
Mais je garderai peut être
les osselets de tes doigts si doux,
je les garderai — chers mignons squelettes —
pour en faire un joli joujou de fou,
n'est-ce pas, m'aimée? pour mes jours de fête.
La lune tremble dans l'eau et mon cœur dans le soir, avec la douceur d'un sangrlot ou d'une chanson d'espoir.
La lune tremble dans l'eau au travers des saules ; mon pauvre cœur est en sanglots et mon âme est folle.
Mon cœur tremble ce soir, d'amour, savez-vous?
pour une chanson d'espoir, pour une chanson de fou.
La lune tremblait dans l'eau et mon cœur dans le soir :
le fou sfe meurt dans l'eau et la lune sourit au soir.
A Jean Lorrain
lo amo mas a tu amor que a tu vida.
Anonyme.
Bonne Mort, voici s'éveiller l'aube au sentier par où tu viens déguisée en cueilleuse de roses, avec ta robe à traîne verte couverte de rosée.
Moi, j'étais assis en ma mante grise
au bord du lac où l'aube s'était baignée,
à m 'amuser des prêles prises
aux toiles transparentes des araignées.
c6 SQUELETTES
FLEURIS
Mais quand tu es venue
avec ce bouquet triste d'ossements,
j'ai oublié la grâce menue
des eaux, et je t'ai souri comme un amant.
Et tes mains fleuries aux manches
ouvertes, je les ai baisées,
les os fuselés de tes mains plus blanches |
que celles des fileuses ou des épousées.
Dire qu'il était si joli
avec son chapel de page
à plumes de bengali,
avec son fluet corsage
de passereau fou,
avec sa fraise de dentelle au cou ;
qu'il chantait les plus beaux lais
du monde,
qu'il chantait les plus beaux lais
d'amour,
en vidant des gobelets
à la ronde
chopes ou coupes tour à tour...
Et dire que tout à l'heure des ménestrels
ont rencontré sa douce,
douce Isabelle
au côté du vieux prince de Maupers,
et qu'ils l'ont trouvé — mort ! — sur la mousse
et les fleurs
du Pré aux Clercs
las ! avec une petite rose au cœur»,.
Dans un grimoire de Thulé se dessèche une azalée au calice de velours ourlé.
Une espèce de nécromant y lit un conte d'Hoffmann aux signes obscurs du roman.
D'un archet aux doux appels les notes sautent en ribambelles sous les ongles du vieux Krespel ,
6o SQUELETTES FLEURIS.
Entre un revenant qui va droit
au mystérieux grimoire
et prend la fleur entre ses doigts.
De sa bouche aux quatre dents (le violon chuchote un andante) il baise ce signe adoré d'antan.
Mais le nécromant troublé laisse le livre et l'azalée et sur un manche à balai
s'en retourne vers Thulé.
SQUELETTES FLEURIS. 6l
C'est un squelette de baladin qui danse et se balance la corde au cou ; chausses de mort et creuse panse, c'est un squelette de baladin qui danse comme un fou.
Avec sa branche de saule caduc pour gibet, sur le beau lac d'Ondine, rêve-t-il toujours d'être Myrdhinn ou Ogier, sorcier ou duc ?
Ah ! doux mendiant d'amoureuse aumône,
entends-tu cette mouche (en robe mignonne
à celle d'un page pareille)
qui s'en va sonnant cet air connu de cor
qui bourdonne encor
à tes oreilles ?
Ou bien dame araignée te file-t-elle
de son léger fuseau
une aune ou deux de dentelle
pour faire une chemise à tes vieux os ?
Qu'importe ! ce soir sous les saules
quelque filleule d'Obéron
eu vêture argent de fiancée
viendra nouer à tes épaules
sa collerette de liserons
et d'iris tressée,
pendant qu'aux bords du lac un rossignol
ramagera cette romance :
C'est un squelette de baladin qui danse et se balance la corde au cou ; chausses de mort et creuse panse, c'est un squelette de baladin qui danse comme un fou.
Ruche fleurie et guimpe de velours (et la plume noire à la toque), vous êtes la mignonne qui se moque des vavasseurs ronronnant d'amour.
Vous êtes la mignonne à riche ruche (rose à la bouche, pervenche aux yeux) qui rit des œillades de merluche du chapelain borgne de Châteauvieux,
Car ce soir sans doute votre agneau de page viendra maladroitement dénouer les rubans des tulipes penchées à votre corsage qui se défeuilleront en tombant...
Mais non : ce soir c'est la Mort, ma Douce, qui s'est déguisée en damoiseau charmant et a mis ses chausses de mousse pour venir à vos rendez- vous d'amant.
Et ce soir, ce damoiseau joli de jalousie, chère, doit vous attendre au rendez-vous d'amour pour plonger en votre cœur la lame cramoisie d'un poignard très fin à manche de velours.
Ma douce, au bal des squelettes, ce soir, veux-tu venir ?
Jehan de Vitteaux y racle son rebec :
ma douce mie, veux-tu venir ?
Les morts en ribambelle
se sont masqués de visages chers ;
les bouches ébréchées se sont faites belles
et les mains ont rerais gants mignons de chair.
Borgnes et béquillards seront ivrognes
jusqu'au matin;
coupes de Chypre cognent
et font tinter gobelets pansus d'étain.
Guillaume de Lorris cueille la piraprenelle, et ce nain si fol de Tidogolain turlupine Colombine sous la venelle, pendant que Pierrot sirote au loin.
Mais comme Jehan de Vitteaux a cassé
son archet ensorceleur,
tous les trépassés
ont laissé choir masques et fleurs ...
... Et maintenant toi, ma douce mie, ma pauvre morte d'amour, reviens donc faire l'endormie en ton cercueil brodé de velours.
Que pouvaient m'importer tes yeux (des pervenches) et ta bouche qui ne m'ont que leurré, s'il me reste ton squelette — fine branche de lilas blanc, que je puis adorer.
Mon frère ton corps se berce sur l'eau à la corde de tes cheveux d'or, comme une branche blanche de bouleau, comme une branche de bouleau mort.
Mon frère, le vent chante dans tes os, le vent triste à pleurer comme un fou, qui souffle en tes doigts fins de damoiseau comme dans une flûte à dix trous.
y2 SQUELETTES FLEURIS.
Je me souviens que tu étais joli, mon frère, avec des gestes charmants à ravir la douce de Tripoli, avec des airs de page, vraiment.
Ah ! qui t'a pris le bouquet pourpre et cher de ta bouche et les lis de tes doigts et la fraîche tulipe de ta chair, beau squelette adoré d'autrefois ?
Crâne aux yeux crevés, tu peux oublier tes songes creux d'amour désormais : ta mie avec un autre chevalier ira cueillir la rose de mai.
Et ton squelette qui pend au bouleau fera peur aux oiseaux de Thulé, ton pauvre squelette berçant sur l'eau sa grappe d'ivoire fuselé.
Mon mignon amour, si gentil fol si frêle en pourpoint de soie à pointes de velours qui souriait trop naïvement pour elle, je Tai pendu, ô gai ! mon mignon amour.
A la corde de tes cheveux tressée
j'ai dû l'accrocher au paradis :
sa petite âme est aux harpes bercée,
mon cœur ne sait plus battre comme jadis.
74 SQU ELLTTES FLEURIS.
Et ce soir enchanté de cloches sages, quand tu es venue en robe à clochetons comme aux images des missels moyen âge, ce soir chanteur de cors, tontaine tonton,
tu n'as pas vu que cette rose à ma lèvre (ah ! vierge folle de vertu) tu n'as pas vu que c'était mon amour frêle qui te tirait sa langue de pendu.
Le grand seigneur ôte son chapeau aux plumes merveilleusement irisées;
— le page noir ôta son chapeau.
Le grand seigneur envoie trois discrets baisers à madame Laure au balcon, qui regarde ;
— le beau ténébreux envoya trois baisers.
Le grand seigneur tire sa cochelimarde et jette sur l'herbe son manteau ;
— le page noir tira sa cochelimarde.
y6 SQUELETTES
FLEURIS
Et c'était Peler Schlemihl, dieu me damne! qui venait de pourfendre son ombre d'un coup mirobolant de sa dague, —
si pourtant Ton peut pourfendre une ombre.
Au bois charmeur, au bois charmant, aux branches d'un bouleau penché, mon doux page aimant est accroché.
Il a toujours son corselet de libellule des roseaux, et ses grègues de velours ourlé et sa toque d'oiseau.
Et sans le cerne violet de ses yeux et le trou de sa bouche de mort, on croirait encor
on croirait l'enfant adoré d'Armor aux gestes gauches et gracieux.
Car lorsque avec le vieux sire de Puyssée la Dame de Châteaumignon est passée sur sa housse brochée de licornes, il a fort joliment au bout de sa corde pirouetté deux ou trois tours, — et la brise aux fraîches risées, la brise jasait un vieil air d'amour sur la viole à terre brisée.
Douce Scheherazade encor un conie !
Où l'on cueille des bouquets d'Engaddi
ou des roses noires d'Endor,
où se rencontre
le magicien d'amour maudit
avec Miryamie au jardin, qui dort.
Douce Scheherazade encor un conte !
Ko SQUELETTES FLEURIS.
Où viennent pépier les bengalis
en leurs robes adorables d'oiseaux,
où l'on rencontre
avec leurs cinnors aux airs jolis
les couples ennoués des damoiseaux.
Douce Scheherazade encor un conte î
Ou bien où songe en sa forêt d'Orient,
comme un mort qui serait paré d'oranger,
quelque vieux comte
d^Assur ou de Tripoli, souriant
dans sa blanche barbe de chanvre léger...
A Paul Fort
Ballades des Baladi
ns
Que ramage la ballade ?
Aloys Bertrand.
Gai routier, que ramage la ballade?
Parle-t-elle des ribambelles
de fous et de ménestrels
qui s'en vont la rose au chaperon ?
ou bien de Maud et d'Isabelle
pleurant à la croisée ou sur le perron,
en parle-t-elle ?
Gai routier, que ramage la ballade ?
Parle-t-elle des varlets et des veneurs
avec Tare, le gerfaut ou la fleur,
qui s'oa vont sonnant du cor par les venelles.''
Ou de celles d'Ys et d'Elseneur
qui portaient au poing la colombelle,
en parle-t-cUe ?
Gai routier, que ramage la ballade ."
Parle-t-elle d'Elaine et de Roselis cajolant leurs pages jolis et cueillant la pimprenelle ?
Ou bien des sires des fleurs de lys qui moururent à la croisade, en parle-t-elle ?
Gai routier, que ramage la ballade ?
Loys cueillait des roses
car il croyait que l'aube
et le soir sont aussi des roses.
Il aimait le tirelire des oiselles ; il grapillait souvent des groseilles en faisant peur aux pauvres oiselles.
Dans les bourgs il souriait aux dames
qui se penchent aux balustrades
et mendiait l'amour des belles dames.
Il jouait avec sa toque
et tournait en gracieuses rondes
en faisant pirouetter sa toque
aux trois plumes de colombe.
Au clair d'un soir d'Orient et d'azur, au balcon où les roses fleurissent sur la margelle, la reine de n'importe où (au clair d'un soir d'Orient et d'azur) lutine avec son fou.
— Mon beau fou, donne-moi l'azalée
qui doit si bon fleurer
fleurie au fond de la vallée. —
— Pour vos doigts, douce reine, vous l'aurez. —
SQUELETTES FXEURIS.
— Mon beau fou, donne-moi le diadème d'argent ouvré
de la princesse de Bohôme. —
— Pour voscheveux, douce reine, vous l'aurez. —
— Mon beau fou, tes fleurs d'amour se fanent, et ce diadème d'argent est trop lourd ;
mon fou, donne-moi les étoiles d'argent. —
Et par un soir d'Orient et d'azur,
au balcon où fleurissent les chèvrefeuilles
et les roses, le beau fou vêtu de deuil
à la reine a porté sa jolie cueille
d'étoiles, — dans l'eau d'une coupe d'Assur.
Quand passeront les baladins de Bohême
avec leurs roses et leurs oiseaux,
je t'achèterai leur plus belle traîne,
une jolie traîne de Bohême
à rendre jaloux tous les damoiseaux.
Je t'achèterai des bouquets de roses,
des lilas et des soucis ;
je t'achèterai les plus douces choses,
des bouquets de roses
et des violettes aussi.
go SQUELETTES FLEURIS.
Mais — pauvre adorée — je n'ai acheté qu'un mignon cercueil de satin velouté où comme un fou d'amour ! moi-même j'ai mis ton cher squelette de fiancée, quand les baladins de Bohême sont passés.
La main tremblante au gantelet doucement a frôlé la clé.
— Ma mie, dormez-vous ?
Alors l'épousée épie aux serrures, sans voir — pourtant — son chevalier.
Pour s'endormir elle ôte du corsaofe les roses et les joyaux des parures.
et le brocard qu'elle découd;
mais ce qu'elle a oublié,
c'est le gage d'amour de son page,
ce beau ruban vert qu'elle porte au cou.
La main tremblante au gantelet doucement a tourné la clé.
— Ma mie, dormez-vous ?
Elle est aux courtines qui rêve des elfes, avec sa bouche grande comme une fleur avec aux seins ses doigts en trèfle comme une griffe au poing de l'oiseleur. Elle est aux courtines qui fait la dormante aux yeux fermés, sans qu'on sache jusqu'où son corps d'enfante souple mente, avec son gage d 'amour faux au cou.
La main tremblante au gantelet a tourmenté le glaive au fer ciselé.
— Ma mie, dormez- vous ?
Lui, c'estun vieux seigneur qui revient de guerre ;
au cimier du casque, Vautour
a replié ses ailes qui naguère
s'éployaient aux châteaux d'alentour :
mais malgré l'âge et la tête balafrée,
sa maintremblantea pris le glaive, — et d'un coup
il a mis à l'épousée si adorée
ce joli ruban de sang rose au cou ...
La main tremblante au gantelet au fond du lac a jeté la clé...
— Ma mie, dormez- vous ?
Les minnesingers cajoleurs
aux douces chansons
(avec l'accord
du jet d'eau qui pleure
au verger en fleurs),
les joueurs de cor
et les échansons,
enfin, tous ceux qui sont,
jadis ! passés en merveilleux décor,
et passeront encor...
Les varlets qui vont mourir aux prisons des tours,
t^6 SQUELETTES FLEURIS.
et les servants d'amour
venus tour à tour
avec des fleurs, des sourires
et des roses de Timour,
et puis les lansquenets
et les chevaliers de Tyr,
tous ceux que la ronde a menés,
et ramènera toujours...
Mais toi,
tes lèvres et tes cheveux,
et tes roses aux doigts,
et tes aveux .
le soir auprès du feu,
mais toi,
et les soirs de mai,
les soirs aimés,
tout cela c'est fini, vois,
et ne reviendra jamais
Le page enfant à cou de cigogne qui porte le faucon de monseigneur de Bourgogne chante, ce soir, sous un balcon.
Et puisque la lune a caché sa corne, il fausse une chanson d'acoquinée avec une audace sans borne, comme un galant de soixante années.
Même il a mis sa loque noire
aux quatre plumes d'épervier
et qui verrait son haut-de-chausses de moire
pourrait bien l'envier.
Mais — comme une main de châtelaine a doucement entr'ouvert la jalousie et jeté des marjolaines à ce fol ménestrel de fantaisie, —
tout se tient coi dans la ruelle et l'enfant peureux à cou de cigogne sous son capuchon rentre ses oreilles comme un escargot de Bourgogne.
— Des pages-fées ou des oiseaux -fleurs qui ramagent en trilles fous,
des pages-fées ou des oiseaux-fleurs
aux babillages cajoleurs,
douce Yolande, que préférez-vous ?
— Des robes de roses tissées par les doigts légers des fous, ou des robes d'amour tissées aux rouets des fiancées,
douce Yolande, que préférez-vous?
— Je ne veux ni chansons de féerie ni robes gaufrées de Kachemyr, mais je veux m'endormir aux accords des cithares de Hongrie, pendant qu'une jolie araignée d'Asie en corsage mignon de velours filera sur mon squelette à jour sa traîne fine de fantaisie.
BALLADES DES BALADINS. lOI
Ce soir trois jouvenceaux,
couteaux au cœur et manteaux troués,
ce soir trois jouvenceaux
à la taverne du Rhin sont entrés.
— Que voulez-vous, messires ?
— Damoiselle Marguerite, pour moi je ne veux qu'une pinte d'eau bénite, fraîche, fraîche comme vos yeux. —
— Que voulez- vous, messires .'*
— Votre eau, damoiselle, est trop claire. Moi je veux
une chope de blonde bière, blonde, blonde comme vos cheveux.
— Que voulez-vous, messires ?
— L'eau, c'est bon pour les sans-argent, et la bière pour toi, messire Jehan.
Moi qu'on m'apporte trois doigts de vinroug comme la rose, belle, de votre bouche.
— Damoiselle Marguerite, à vos sourires !
Mais leurs mains ont tant tremblé
quand ils ont cogné les gobelets,
(oh ! oh ! que maître Satan les emporte !)
mais leurs mains ont tant tremblé
que les gobelets se sont fêlés, —
et que damoiselle Marguerite est morte.
«ALLADES DES BALADINS. I03
Qui a su ce que ranjageait la romance ?
Elle ne parlait pas des chevauchées de reîtres sur la pierraille des chemins, ni des mules aux grelots d'or enfourchées par les pages, brides de velours aux mains, (des bourgs de Bohême aux villes de la Hanse), ni des arcs, ni des brocarts, ni des hennins.
Qui a su ce que ramageait la romance ?
jO^ SQUELETTES FLEURIS.
Elle ne parlait pas des soudards en troupe, ni des minnesingers qui vont au fredon des rondes, et boivent les doigts en coupe au clair des ruisseaux, ni de ceux qui VDnl mendiants d'amour aux routes de France, ni des lieds, ni des besaces, ni des dons.
Qui a su ce que ramageait la romance ?
Mais elle disait le charme de s'asseoir
aux enclos où les fuseaux sont dévidés,
où les rouets ne tournent plus le soir,
— avec le lumignon et le godet,
avec (enfin) aux lèvres la douce souvenance
des vieilles chansons qui viennent y rôder...
Qui saura ce que ramageait la romance ?
— Il était un roi de Bohême, il était un fou de Thulé ;
leur âme, je crois, était la même :
dites-moi, ma mie, où sont-ils allés ?
— L'un portait mantelet à traîne, l'autre velours d'Elseneur ourlé ; leurs cœurs étaient fous — à peine : mon page Hamlet, où sont-ils allés ?
— Au gilet, ils avaient des chrysanthèmes comme un bouquet de sang violet :
bon fossoyeur de Bohème,
bon fossoyeur, où sont-ils allés?
— Il était un roi de Bohême, il était un fou de Thulé ;
vers la mort seule où Ton aime, je crois bien qu'ils s'en sont allés.