‹ Sr Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte FaceChapitre 14 sur 75 · CHOEUR DES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

CHOEUR DES RELIGIEUSES

où Tlicrcse fit «a Premiîre Communion.

Histoire d'une âmê. — Chapitre quatrième. OB'

Ces délicieuses et inoubliables fêtes passées, je dus reprendre ma vie de pensionnaire. Je réussissais bien dans mes études et retenais facilement le sens des choses; j'avais seulement une peine extrême à apprendre mot à mot. Cependant, pour le catéchisme, mes efforts furent couronnés de succès. Monsieur l'Aumônier m'appelait son petit docteur, sans doute à cause de mon nom de Thérèse.

Pendant les récréations, je m'amusais bien souvent à contempler de loin les joyeux ébats de mes compagnes, me livrant à de sérieuses réflexions. C'était là ma distraction favorite. J'avais aussi inventé un jeu qui me plaisait beaucoup : je recherchais avec soin les pauvres petits oiseaux tombés morts sous les grands arbres, et je les ensevelissais honorablemetit, tous dans le même cimetière, à l'ombre du même gazon. D'autres fois je racontais des histoires, et souvent de grandes élèves se mêlaient à mes auditeurs; mais bientôt notre sage maîtresse me défendit de continuer mon métier d'orateur, voulant nous voir courir et non pas discourir.

Je choisis pour amies, en ce temps-là, deux petites filles de mon âge; mais qu'il est étroit le cœur des créatures! L'une d'elles fut obligée de rentrer dans sa famille pour quelques mois; pendant son absence je me gardai bien de l'oublier, et je manifestai une grande joie de la revoir. Hélas ! je n'obtins qu'un regard indifférent! Mon amitié était incomprise; je le sentis vivement, et ne mendiai plus désormais une affection si inconstante. Cependant le bon Dieu m'a donné un cœur si fidèle, que, lorsqu'il a aimé, il aime toujours; aussi je continue de prier pour cette compagne et je l'aime encore.

En voyant plusieurs élèves s'attacher particulièrement à l'une des maîtresses, je voulus les imiter, mais ne pus y réussir. O heureuse impuissance ! qu'elle m'a évité de grands maux ! Combien je remercie le Seigneur de ne m'avoir fait

Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

trouver qu'amertume dans les amitiés de la terre ! Avec un cœur comme le mien, je me serais laissé prendre et couper les ailes ; alors comment aurais-je pu « voler et me reposer ' » ? Comment un cœur livré à l'affection humaine peut-il s'unir intimement à Dieu? Je sens que cela n'est pas possible. J'ai vu tant d'âmes, séduites par cette fausse lumière, s'y précipiter comme de pauvres papillons et se brûler les ailes, puis revenir blessées vers Jésus, le feu divin qui brûle sans consumer !

Ah ! je le sais, Notre-Seigneur me connaissait trop faible pour m'exposer à la tentation ; sans doute, je me serais entièrement brûlée à la trompeuse lumière des créatures : mais elle n'a pas brillé à mes yeux. Là, où des âmes fortes rencontrent la joie et s'en détachent par fidélité, je n'ai rencontré qu'affliction. Où est donc mon mérite de ne m'être pas livrée à ces attaches fragiles, puisque je n'en fus préservée que par un doux effet de la miséricorde de Dieu ? Sans lui, je le reconnais, j'aurais pu tomber aussi bas que sainte Madeleine; et la profonde parole du divin Maître à Simon le pharisien retentit dans mon âme avec une grande douceur. Oui, je le sais, « celui à qui on remet moins, aime tnoins - ». Mais je sais aussi que Jésus m'a plus remis qu'à sainte Madeleine. Ah ! que je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens ! Voici du moins un exemple qui traduira un peu ma pensée :

Je suppose que le fils d'un habile docteur rencontre sur son chemin une pierre qui le fasse tomber et lui casse un membre. Son père vient promptement, le relève avec amour, soigne ses blessures, employant à cet effet toutes les ressources de l'art; et bientôt son fils, complètement guéri, lui témoigne sa reconnaissance. Sans doute, cet enfant a bien raison d'aimer un si bon père ; mais voici une autre supposition :

* Ps. Ltv, 6. ^ Lucfe, VII, 47.

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Le père, ayant appris qu'il se trouve sur le chemin de son fils une pierre dangereuse, prend les devants et la retire sans être vu de personne. Certainement ce fils, objet de sa prévoyante tendresse, ne sachant pas le malheur dont il est préservé par la main paternelle, ne lui témoignera aucune reconnaissance, et l'aimera moins que s'il l'eût guéri d'une blessure mortelle. Mais, s'il vient à tout connaître, ne l'aimera-t-il pas davantage? Eh bien, c'est moi qui suis cet enfant, objet de l'amour prévoyant d'un Père « qui n'a pas envoyé son Verbe pour racheter les Justes, mais les pécheurs ' ». Il veut que je l'aime, parce qu'il m'a remis, non pas beaucoup, mais tout. Sans attendre que je l'aime beaucoup, comme sainte Madeleine, il m'a fait savoir comment il m'avait aimée d'un amour d'ineffable prévoyance, afin que maintenant je l'aime à la Jolie !

J'ai entendu dire bien des fois, pendant les retraites et ailleurs, qu'il ne s'était pas rencontré une âme pure aimant plus qu'une âme repentante. Ah ! que je voudrais faire mentir cette parole !

Mais je suis bien loin de mon sujet, je ne sais plus trop où le reprendre...

Ce fut pendant ma retraite de seconde communion que je me vis assaillie par la terrible maladie des scrupules. Il faut avoir passé par ce martyre pour le bien comprendre. Dire ce que j'ai souffert pendant près de deux ans me serait impossible 1 Toutes mes pensées et mes actions les plus simples me devenaient un sujet de trouble et d'angoisse. Je n'avais de repos qu'après avoir tout confié à Marie, ce qui me coûtait beaucoup ; car je me croyais obligée de lui dire absolument toutes mes pensées les plus extravagantes. Aussitôt mon far-

' Lucae, v, 32.

Sœur Thérèse de l'Enfanl-Jêsus.

deau déposé, je goûtais un instant de paix; mais cette paix passait comme un éclair, et mon martyre recommençait! Mon Dieu, quels actes de patience n'ai-je pas fait faire à ma sœur chérie !

Cette année-là, pendant les vacances, nous allâmes passer quinze jours au bord de la mer. Ma tante, toujours si bonne, si maternelle pour ses petites filles des Buissonnets, leur procura tous les plaisirs imaginables : promenades à âne, pêche à l'équille, etc. Elle nous gâtait même pour notre toilette. Je me souviens qu'un jour elle me donna des rubans bleu ciel. J'étais encore si enfant, malgré mes douze ans et demi, que j'éprouvai de la joie en nouant mes cheveux avec ces jolis rubans. J'en eus tant de scrupule ensuite que je me confessai, à Trouville même, de ce plaisir enfantin qui me semblait être un péché.

Là, je fis une expérience très profitable :

Ma cousine Marie avait bien souvent la migraine ; et ma tante en ces occasions la câlinait, lui prodiguait les noms les plus tendres, sans obtenir jamais autre chose que des larmes. avec l'invariable plainte : « J'ai mal à la tête! » Moi, qui presque chaque jour avais aussi mal à la tête et ne m'en plaignais pas, je voulus un beau soir imiter Marie. Je me mis donc en devoir de larmoyer sur un fauteuil, dans un coin du salon. Bientôt ma grande cousine Jeanne que j'aimais beaucoup s'empressa autour de moi; ma tante vint aussi et me demanda quelle était la cause de mes larmes. Je répondis comme Marie : « J'ai mal à la tête ! »

Il paraît que cela ne m'allait pas de me plaindre : jamais je ne pus faire croire que ce mal de tête me fît pleurer. Au lieu de me caresser, ainsi qu'elle le faisait d'habitude, ma tante me parla comme à une grande personne. Jeanne me reprocha même, bien doucement, mais avec un accent de

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peine, de manquer de confiance et de simplicité envers ma tante, ne lui disant pas la vraie cause de mes larmes, qu'elle pensait être un gros scrupule.

Finalement, j'en fus quitte pour mes frais, bien résolue à ne plus imiter les autres, et je compris la fable de l'âne et du petit chien. J'étais l'àne qui, témoin des caresses prodiguées au petit chien, avait mis son lourd sabot sur la table pour recevoir aussi sa part de baisers. Si je ne fus pas renvoyée à coups de bâton, comme le pauvre animal, je n'en reçus pas moins pourtant la monnaie de ma pièce, et cette monnaie me guérit pour toujours du désir d'attirer l'attention.

Je reviens à ma grande épreuve des scrupules. Elle finit par me rendre malade, et l'on fut obligé de me faire sortir de pension dès l'âge de treize ans. Pour terminer mon éducation, mon père me conduisait, plusieurs fois la semaine, chez une respectable dame de laquelle je recevais d'excellentes leçons. Ces leçons avaient le double avantage de m'instruire et de m'approcher du monde.

Dans cette chambre meublée à l'antique, entourée de livres et de cahiers, j'assistais souvent à de nombreuses visites. La mère de mon institutrice faisait, autant que possible, les frais de la conversation ; cependant, ces jours-là, je n'apprenais pas grand'chose. Le nez dans mon livre, j'entendais tout, même ce qu'il eût mieux valu pour moi ne pas entendre. Une dame disait que j'avais de beaux cheveux, une autre en sortant demandait quelle était cette jeune fille si jolie. Et ces paroles, d'autant plus flatteuses qu'on ne les prononçait pas devant moi, me laissaient une impression de plaisir qui me montrait clairement combien j'étais remplie d'amour-propre.

Que j'ai compassion des âmes qui se perdent ! Il est si facile de s'égarer dans les sentiers fleuris du monde ! Sans doute, pour une âme un peu élevée, la douceur qu'il offre est

Sœur Thérèse de i Enfant-Jésus.

mélangée d'amertume, et le vide immense des désirs ne saurait être rempli par des louanges d'un instant; mais, je le répète, si mon cœur n'avait pas été élevé vers Dieu dès son premier éveil, si le monde m'avait souri dès mon entrée dans la vie, que serais-je devenue? O ma Mère vénérée, avec quelle reconnaissance je chante les miséricordes du Seigneur! Suivant une parole de la Sagesse, ne m'a-t-il pas « retirée du monde avant que mon esprit ne fût corrompu par sa malice, et que les apparences trompeuses n'eussent séduit mon âme ' » ?

En attendant, je résolus de me consacrer tout particulièrement à la très sainte Vierge, en sollicitant mon admission parmi les Enfants de Marie; pour cela, je dus rentrer deux fois par semaine au couvent, ce qui me coûta un peu, je l'avoue, à cause de ma grande timidité. J'aimais beaucoup, sans doute, mes bonnes maîtresses, et je leur garderai toujours une vive reconnaissance; mais, je l'ai déjà dit, je n'avais pas, comme les autres anciennes élèves, une maîtresse particulièrement amie, avec laquelle il m'eût été possible de passer plusieurs heures. Alors je travaillais en silence jusqu'à la fin de la leçon d'ouvrage ; et, personne ne faisant attention à moi, je montais ensuite à la tribune de la chapelle jusqu'à l'heure où mon père venait me chercher.

Je trouvais à cette visite silencieuse ma seule consolation. Jésus n'était-il pas mon unique Ami ? Je ne savais parler qu'à lui seul; les conversations avec les créatures, même les conversations pieuses, me fatiguaient l'âme. Il est vrai, dans ces délaissements, j'avais bien quelques moments de tristesse et je me rappelle que, souvent alors, je répétais avec consolation cette ligne d'une belle poésie que nous récitait mon père :

Le temps est ton navire et non pas ta demeure.

' Sap., IV, II.

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Toute petite, ces paroles me rendaient le courage. Maintenant encore, malgré les années qui font disparaître tant d'impressions de piété enfantine, l'image du navire charme toujours mon âme et lui aide à supporter l'exil. La Sagesse aussi ne dit-elle pas que « la pie est comme le paisseau qui fend les flots agités et ne laisse après lui aucune trace de son passage rapide ' ? »

Quand je pense à ces choses, mon regard se plonge dans l'infini- il me semble loucher déjà le rivage éternel! Il me semble recevoir le^ embrassements de Jésus... Je crois voir la Vierge Marie venant à ma rencontre avec mon père, ma mère, les petits anges mes frères et sœurs 1 Je crois jouir enfin, pour toujours, de la vraie, de l'éternelle vie de famille !

Mais avant de me voir assise au toyer paternel des cieux, je devais souffrir encore bien des séparations sur la terre. L'année où |e fus reçue enfant de la sainte Vierge, elle me ravit ma chère Marie *, l'unique soutien de mon âme. Depuis le départ de Pauline, elle restait mon seul oracle, et je l'aimais tant que je ne pouvais vivre sans sa douce compagnie.

Aussitôt que j'appris sa détermination, je résolus de ne plus prendre aucun plaisir ici-bas; je ne puis dire combien de larmes je versai ! D'ailleurs, c'était mon habitude en ce tempslà : je pleurais non seulement dans les grandes occasions, mais dans les moindres. En voici quelques exemples :

J'avais un grand désir de pratiquer la vertu, toutefois je m'y prenais d'une singulière façon : je n'étais pas habituée à me servir; Céline faisait notre chambre, et moi je ne m'occupais d'aucun travail de ménage. Il m'arrivait quelquefois, pour Jaire plaisir au bon Dieu, de couvrir le lit, ou bien le soir

* Sap., V, 10.

* Elle entra au Carmel de Lisieux le i5 octobre i886, e'. pri. le nom de Sœur Marie du Sacré-Cœur.

Sœti}- Thérèse de l'Enfant-Jésus.

d'aller, en l'absence de ma sœur, rentrer ses boutures et ses pots de fleurs. Comme je l'ai dit, c'était pour le bon Dieu tout seul que je faisais ces choses; ainsi, je n'aurais pas dû attendre le merci des créatures. Hélas ! il en était tout autrement; si Céline avait le malheur de ne pas paraître heureuse et surprise de mes petits services, je n'étais pas contente et le lui prouvais par mes larmes.

S'il m'arrivait de causer involontairement de la peine à quelqu'un, au lieu d'en prendre le dessus, je me désolais à m'en rendre malade, ce qui augmentait ma faute plutôt que de la réparer; et, lorsque je commençais à me consoler de la faute elle-même, je pleurais d'avoir pleuré.

Je me faisais vraiment des peines de tout ! C'est le contraire maintenant; le bon Dieu me fait la grâce de n'être abattue par aucune chose passagère. Quand je me souviens d'autrefois, mon âme déborde de reconnaissance; par suite des faveurs que j'ai reçues du ciel, il s'est fait en moi un tel changement que je ne suis pas reconnaissable.

Lorsque Marie entra au Carmel, ne pouvant plus lui confier mes tourments, je me tournai du cjté des cieu.x. Je m'adressai aux quatre petits anges qui m'avaient précédée là-haut, pensant que ces âmes innocentes, n'ayant jamais connu le trouble et la crainte, devaient avoir pitié de leur pauvre petite sœur qui souff'rait sur la terre. Je leur parlai avec une simplicité d'enfant, leur faisant remarquer qu'étant la dernière de la famille, j'avais toujours été la plus aimée, la plus comblée de tendresses, de la part de mes parents et de mes sœurs; que, s'ils étaient restés sur la terre, ils m'eussent donné sans doute les mêmes preuves d'affection. Leur entrée au ciel ne me paraissait pas être pour eux une raison de m'oublier; au contraire, se trouvant à même de puiser dans

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les trésors divins, ils devaient y prendre pour moi la paix, et me montrer ainsi que là-haut on sait encore aimer.

La réponse ne se fit pas attendre; bientôt la paix vint inonder mon âme de ses flots délicieux. J'étais donc aimée, non seulement sur la terre, mais aussi dans le ciel ! Depuis ce moment, ma dévotion grandit pour mes petits frères et sœurs du paradis; j'aimais à m'entretenir avec eux, à leur parler des tristesses de l'exil et de mon désir d'aller bientôt les rejoindre dans l'éternelle patrie.

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