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LA VIEILLE MONTAGNE

Le sommet de la vieille montagne est un but de promenade obligé, où chaque jour se dirigent quelques sociétés joyeuses ; les uns suivent la route, le plus grand nombre préfère l'ascension à travers bois. Dans le premier cas, on s'arrête au point culminant de la rampe des Montarons, puis on prend à gauche, et à gauche encore au

second coude du chemin. Si la traversée des bois obtient la préférence, il faut se pourvoir de chars à bœufs chez les fermiers voisins de l'établissement. La journée se paie de 25 à 35 francs, suivant l'urgence des travaux que le bouvier se voit forcé d'interrompre : un char contient aisément douze personnes.

L'excursion demande une partie de la journée, c'est pourquoi il est d'usage de faire un repas sur la montagne. Le maître d'hôtel se charge de tous les apprêts. Le champêtre festin est servi dans une salle de verdure à la sortie du bois, ou bien à l'extrême cime en pleines ruines.

La vieille montagne, ainsi nommée pour la distinguer du moderne château, mesure 557 mètres d'altitude ; les officiers d'état-major chargés de dresser la carte de France avaient établi au point culminant un poste d'observation dont il reste quelques vestiges , notamment une dalle exactement orientée.

Nous avons des pics plus élevés, mais point de panorama plus complet ; à l'est, au sud, à l'ouest l'œil embrasse et dépasse les anciennes limites du pays Eduen ; les montagnes du Charolais,

du Forez , de l'Auvergne forment le fond du tableau.

Les ruines figurent un rectangle défendu par une double enceinte de fossés, autrement dit un château du moyen-âge, enté sur une fortification qui probablement datait de l'ère celtique : le burg ou donjon avait en outre son enceinte particulière, c'était comme une citadelle intérieure et un suprême refuge. Quand les bois sont coupés, on distingue çà et là, sur le versant occidental, des restes d'antiques constructions auxquelles se rattache une légende.

En un temps bien reculé, disent nos anciens, nombre de familles s'abritaient sous la protection du Château. Aux endroits où le bois est le plus fourré, on voyait des jardins, des champs cultivés, de vastes pâtures couvertes des troupeaux du maître ; plusieurs grands chemins, mentionnés dans les vieux titres, venaient de Luzy, de Montpéroux et d'autres lieux encore aboutir à la Montagne ; c'était un passage trèsfréquenté.

Certain soir, vers la moisson, un vieillard vénérable portant coquilles et bourdon vint heurter à la poterne, il demandait , au nom de

Dieu, du pain pour se nourrir, un gîte pour la nuit.

Au même instant le châtelain rentrait de la chasse, de fort méchante humeur, ayant trouvé buisson creux.

— La peste soit du robeur, allons détale et me laisse passer.

— Hélas ! monseigneur, vous plaise me recevoir à bonne merci, voyez, je suis vieux et brisé de fatigue.

— Qui t'empêchait de demeurer en ton bouge ?

— Un vœu à monsieur Saint-Jacques de Galice, pour un mien fils présentement aux saints-lieux avec le roi notre sire....

— Encore un coup, tire tes chausses et que monsieur Saint-Jacques t'assiste ! Ecoutez ces bons apôtres Romieux et Galiciens, nos greniers tantôt seront vides, par contre la vermine emplira nos logis.

Alors le vieillard élevant la voix :

Homme dur et méchant, qu'il te souvienne du mauvais riche ; celui qui t'a fait puissant, le seigneur Dieu peut à son gré abaisser ton orgueil; tel dont les greniers regorgent aujourd'hui, demain verra périr toutes ses chevances,

et leur cendre n'emplira point une cruse d'escargot ! (cruse, enveloppe, coquille, crusta.) ' Le sire de Lamontagne se retourna furieux et le fouet levé...., le vieillard avait disparu.

Dans cette même nuit les ennemis assaillirent le château, le prirent et le livrèrent aux flammes ; les vassaux furent égorgés, les bois et les moissons brûlés, un vent qui s'émut emporta les cendres : ainsi se réalisa la prédiction du pèlerin, ou mieux de monsieur Saint- Jacques qui en avait pris les traits.

Quelques heures plus tard , on eut vu un homme les vêtements en lambeaux, les cheveux et la barbe roussis, s'échapper du donjon par une issue secrète et s'éloigner dans la direction de l'orient; c'était le sire de La Montagne pauvre et nu qui s'en allait en Palestine.

Dix ans après il reparut , à son tour portant coquilles et bourdon ; il vint aux ruines, fléchit le genou et baisa le seuil du manoir de ses pères en disant : Seigneur, que votre nom soit béni ! Au même moment des aboiements retentirent, des pas allourdis se firent entendre , un vieux chien et un vieux serviteur, échappés au dé-

sastre eux aussi, étaient demeurés au poste jadis confié à leur fidélité.

Dieu dont le bras paternel s'apesantit à regret avait ménagé au pécheur repentant une consolation plus douce encore ; son dernier enfant vivait, élevé au plus profond des bois par sa nourrice qui maintenant lui tenait lieu de mère. Une chapelle dédiée à Saint-Jacques, patron des pèlerins, s'éleva sur l'emplacement de la cabane protectrice; un nouveau manoir, construit non loin des sources chaudes, remplaça la vieille forteresse qui fut définitivement condamnée.

Cela prouve, mon enfant, disait Pierre Sauvaget en nous contant cette très-véridique histoire, qu'il ne faut jamais rebuter le frère qui nous tend la main, nul ne sait quel temps il fera demain, et qui donne au pauvre prête à Dieu.

La tradition veut que le donjon servît à transmettre des signaux de feu, encore un souvenir des temps antérieurs à la conquête ; chaque soir, dit-on, le seigneur allumait un fanal sur sa plus haute tour et correspondait de la sorte avec les autres châtelains. Rien de plus aisé : Trente châteaux ou points fortifiés s'aperçoivent du faite de la vieille Montagne.

En 1848, un inconnu vint s'établir au village de Marry tout près du vieux castel. Cet homme passait la plus grande partie du jour à dormir, il disparaissait le soir venu, sans mettre personne dans la confidence de ses courses ni de ses occupations nocturnes ; seulement on le voyait se diriger invariablement vers la montagne.

Les préoccupations publiques étaient assez graves alors pour qu'on ne prêtât pas grande attention à ces allures quelque peu mystérieuses, au demeurant, l'homme se montrait bon compagnon et d'une conduite irréprochable.

Un soir , deux chasseurs attardés dans ces parages furent frappés de certaines lueurs, alternativement rouges et blanches, qui semblaient s'échapper du milieu des ruines.

— Quelque loge de bûcheron? dit le plus jeune.

— Non pas, répondit l'autre, vieux garde connaissant par état tous les recoins du pays.

— Alors, qu'est-ce que ces feux ?

— Rien de bon, croyez-moi, ces vieilles murailles ne sont jamais nettes ; sait- on ce qui s'y passait autrefois, ce qui s'y fait maintenant, le sait-on bien ?

Le lendemain, à la nuit, les deux curieux

s'embusquaient dans le fossé au pied delà gros; e tour, ils attendirent longtemps; à la fin des pas se firent entendre vers la barraque des signaux, le volet s'ouvrit, une lueur se projeta au couchant. Puis les pas se rapprochèrent, l'homme passa tenant d'une main une lanterne et de l'autre un objet semblable à une longue-vue mais beaucoup plus volumineux ; peu après les feux rouges et blancs brillèrent dans la direction du sud-est. Si c'était un appel, personne n'y répondit. Un quart d'heure s'écoula, ensuite le personnage se disposant à partir, les chasseurs l'imitèrent. Au bruit qu'ils firent le premier s'arrêta, on l'entendit armer un pistolet, les batteries de deux fusils doubles répliquèrent. On revint de compagnie au village.

L'homme aux lanternes était du Midi, se disant envoyé par une société pour relever de jour et de nuit — de nuit surtout — les variations thermométriques de notre contrée à diverses altitudes. On voulait planter des mûriers, élever des vers à soie sous ce climat moins exposé à la touffe, (expression vivaroise, suffocation des vers par les temps orageux) on espérait obtenir des sujets plus vigoureux, de la graine plus saine et conjurer la maladie qui commençait à sévir sur

les magnans. Telle était l'industrie dont il allait doter nos montagnes. Il contait ces belles choses à un nouveau débarqué de l'Ardèche qui n'en crut pas un traître mot.

Peu de temps après, le bruit se répandit que l'industriel avait disparu subitement ; on vint au laboratoire, il était jonché de verres brisés en mille pièces. Plus tard on crut tenir le mot de l'énigme. Le télégraphe électrique n'existait pas encore ; au moyen de ces signaux de feu renouvelés des Celtes, une association de capitalistes envoyait de Paris à Lyon des avis et des ordres qui devançaient de beaucoup le télégraphe aérien, forcé de s'arrêter la nuit, et d'ailleurs réservé aux seules communications du gouvernement.

Cette manœuvre fut éventée, et les agents, prévenus par un dernier signal, se mirent en sûreté. D'autres prétendirent qu'il s'agissait de menées politiques ; libre à chacun de choisir entre ces deux hypothèses.

Nous ne saurions dire à quelle époque le vieux château fut abandonné ou détruit ; s'il succomba, comme la légende le prétend, durant les guerres qui désolèrent la France du treizième au quinzième siècle, s'il se vit délaissé quand

l'introduction de l'artillerie dans la conduite des sièges eut démontré l'impuissance de ces hautes murailles, s'ajoutaiit par surcroît aux incommodités d'un séjour sur des sommets ardus.

A deux kilomètres de la vieille Montagne, à l'est, dans le bois des Boulas, se dresse un peulven parfaitement conservé ; il porte un nom significatif : La pierre aiguë.

Il s'en fait beaucoup de récits le soir à la veillée ; les uns disent c'était ceci, les autres répondent c'était cela ; l'endroit est mal hanté., nous en savons quelque chose.

Notre ami Bon-Bard qui demeurait déjà au Niret, avait joué un rôle très-touchant dans une batterie à Onlay, le jour de la Bonne-Dame: nous allions pour arranger l'affaire, nous étions au perthus des Boulas.

— Bard ?

— Plait-il, notre monsieur.

— Quel est cet homme arrêté à la croix des quatre chemins ?

— Je le soutraye^ mais je ne le remets pas encore : Attendez-donc . oui ma grand'foi, —

c'est lui, c'est cette canaille de fluteux, le vieux X... qui m'a vendu au commissaire pour la la chose de l'apport, vous savez bien ; gueusard va!

— Qui diable attend-il à cette place ?

— Oté vot' respect, notre Monsieur, celui que vous dites viendra assez vite, pas besoin de l'appeler par son nom; le vieux X... attend son maître quoi! — Notre Monsieur?

— Hein ?

— Je vous demande excuse, gagnez toujours devant, vous trouverez notre homme au Niret et du vin tiré chez la Brune-du-Maçon, tâchez de m'arranger à bon marché ; moi je remonte au bois où j'ai laissé ma cognée.

— C'est-à-dire tu vas encore voler un arbre à mon ami Bezille ou bien au Lazare du Jean ?

— Nenni, mais j'en pourrais prendre un tout de même, je ne serais pas voleur pour ça.

— Tu dis ?

— Ecoutez-donc ; un arbre, ça vient sans semer, c'est à tout le monde; par exemple, j'aimerais mieux me faire couper le cou que de voler un épi dans un champ de blé.

— Vrai ?

— Àh ! mais oui, tounar de loup-varou, que

vous m'en faites jurer ! Sur cette sentence morale Bon-Bard reprit le chemin du bois; quelques minutes plus tard des cris de détresse s'entendaient vers la Pierre- Aiguë. Au retour, on nous conta que le ménétrier avait été relevé près du peulven, dans le plus piteux état ; un gourdin d'aigru (houx) fraîchement coupé, trouvé à côté du blessé, témoignait d'une correction peu fraternelle. Bon-Bard n'avait rien vu, rien entendu , ce qui ne l'empêchait pas d'expliquer l'événement de la façon la plus naturelle.

Les fluteux, chacun le sait, partagent leur gain avec le diable ; mais tout fluteux est voleur autant qu'un meunier. Le vieux X... avait voulu tricher son maître, celui-ci l'avait rossé d'importance. Autrement un homme baptisé eût-il été trouvé comme cela, au pied de la roche damnée où les sorciers de l'autre temps menaient leurs processions , couverts de grands linceuls blancs, des couronnes de gravissot (lierre) sur la tête et des feiiillas de Guyé (des rameaux de Gui) à la main.

Nous n'eûmes garde de contredire cet excellent garçon qui nous a donné sa voix pour la présidence de la république, et plus tard encore quand il s'est agi de nommer un empereur ;

mais nous ne partageons point ses préventions touchant la probité des ménétriers ; nous protestons spécialement en faveur de notre ami F... du Mourceau - des -Vignes , que nous aurons l'honneur de vous présenter quelque jour.

En descendant de la vieille Montagne, tout près de la maison Duplessis est la Belle place où se tient le sabbat. Cette assemblée, dont on parle beaucoup sans la connaître, a certainement ses charmes, elle a ses mécomptes aussi. Un homme de Corcelles dont nous tairons le nom, ayant accompli les cérémonies prescrites, par une belle nuit s'en vint au rendez-vous. La messe noire achevée, messire Satan, qui présidait l'assemblée sous la figure d'un vieux bouc, reçut l'hommage de ses fidèles en la forme voulue et en l'endroit accoutumé, puis on prit place au festin de rigueur ; chacun ensuite songea à rentrer chez soi avant le chant du coq. L'homme de Corcelles avait enfourché un veau dont il serrait pour plus de commodité la queue en guise de bride, ce détail montre assez qu'il chevauchait à rebours ; son compagnon de voyage, un vieux du Mont d'Onlay, était monté sur une maîtresse truie qu'il tenait par les oreilles.

Comme ils passaient à quelques cents mètres au-dessus de l'étang Boiret, tiens, dit l'homme à la truie, fameuse place pour prendre un bain ! L'autre qui bayait aux étoiles baisse les yeux, voit le danger et s'écrie : ah ! mon Dieu ! Le mot n'était pas achevé que le veau — un démon déguisé — avait disparu, l'imprudent cavalier se débattait au plus profond de l'étang. Mais il avait appelé Dieu, il fut entendu. Il put saisir une nasse de roseaux , abandonnée par quelque pêcheur de châtaignes d'eau, et regagner la chaussée, jurant d'aller au plus tôt à confesse et de ne point se fourvoyer désormais en mauvaise compagnie. C'est à savoir s'il tint son serment.

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