In odium ecclesiasticorum venit. Socr., vi
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l'approuvaient pas sans restriction. Ils le blâmaient parfois avec sincérité, cherchant à calmer son humeur militante et .à conjurer ses colères, sans grand succès néanmoins, car l'emportement du zèle était dans la nature de Ghrysostome, qui se fût méprisé de ne point sacrifier toute considération de prudence à ce qu'il croyait le devoir. Ces sages conseillers n'avaient donc pas toujours son oreille. Ceux qu'il écoutait étaient les conseillers violents qui, affectant de se modeler sur lui, applaudissaient à ses actes les plus téméraires et caressaient ses défauts en les exagérant encore. L'histoire nous nomme deux de ces faux amis, les diacres Sérapion et Tigrius, auxquels elle attribue une large part dans les fautes et les malheurs de ce superbe et inflexible esprits
Sérapion était un Égyptien en qui se résumaient les vices que l'histoire prête à sa nation, la vanité, l'hTéflexion, l'arrogance^. Violent lui-même jusqu'à l'excès, il entretenait Chrysostome dans la pensée que c'est par la violence qu'il faut imposer le bien à des natures rétives, et cette flatterie réussissait toujours'. Chrysostome du moins était mû dans ses actions par un sentiment respectable et sincère : Sérapion savait mêler l'intérêt personnel et l'intrigue aux démonstrations d'un faux zèle, car on le vit s'élever tout à coup
1. On verra dans la suite l'histoire de ces deux hommes, ainsi que celle de Cassien et de Germain.
2. Homo /Egyptius promptus ad iracundiam et ad contumeliam paratus. Sozom., viii, 9.
3. Incitabat autem illnm Serapio ejus diaconus, ut omnium animes se alienaret. Socr., vi, i.
et presque sans transition du diaconat à la prêtrise, puis à l'épiscopat^ Grftce à cette communauté de défauts qui lui livrait l'archevêque, il parvint à le maîtriser totalement, écartant de lui par des ombrages les bons serviteurs et les gens sensés, et se portant pour son seul confident et son guide dans les circonstances délicates, sauf à gâter par les insolences du valet les intérêts déjà compromis du maître. Nous le retrouverons avec ce caractère et cette fatale influence sur la scène de nos récits. Pour le moment nous citerons un fait antérieur au temps où ils commencent, mais qui donne une idée du mal que les témérités de cet homme durent causer aux affaires de l'Église. Chrysostome présidait un jour dans la basilique une assemblée de son clergé, où se discutait je ne sais quelle question irritante de réforme. La voix du prélat avait été accueillie par des murmures, et la colère lui montait au visage, quand Sérapion, se levant de sa place, s'approcba de lui et lui dit d'un ton à être entendu de ceux qui l'entouraient: uQue tardes-tu, évêque? prends ton bâton spirituel et brise-moi tous ces gens- là du même coup*. » Tel était le conseiller le plus écouté de Chrysostome et souvent son porte-parole soit près de ses clercs, soit près des évêques ses collègues. Le diacre Tigrius ne valait pas mieux. Un concile le dénonça comme un des mauvais génies qui troublèrent l'Église
i. Ce fut un des chefs d'accusation portés contre Chrysostome au concile du Chêne.
2. Nunquam istis dominari poteris, o episcope, nisi una virgaomnes fregeris. Hoc cjus dictum cunctorum odium adversus episcopum excitavit. Socr., vi, 4.
crOrient en poussant rarclievêque à des résolutions excessives*.
A ce tableau un peu triste de l'entourage de Chrysostome nous en opposerons un plus consolant, celui de ses amies, grandes dames et diaconesses pour la plupart, qui furent pour lui non-seulement des conseillères de paix, mais des appuis inébranlables dans la persécution et des compagnes de martyre. Quatre surtout se distinguèrent par Téminence de leur mérite et la solidité de leur dévouement : c'étaient Salvina, Ampructé, Pentadia et Olympias, noms vénérés par l'Église et enregistrés avec respect par l'histoire. Résumer ici ce qu'on sait d'elles, ce sera élucider peut-être un point historique curieux, celui qui concerne le corps des diaconesses, si puissrint aux iv® et v^ siècles de notre ère. On y verra dans quelle classe de la société elles se recrutaient souvent, quelles circonstances pouvaient déterminer leur vocation, et comment il se faisait qu'à Gonstantinople et à Rome elles acquéraient parfois l'importance de personnages politiques.
Salvina, Maure de naissance et descendante des anciens rois de Numidie, était fille de cet affreux tyran Gildon, qui, après avoir rempli de rapines et de sang l'Afrique romaine, dont Théodose l'avait fait gouverneur, finit par rompre ses liens de sujétion et se séparer de l'empire. Par une précaution dont Rome usait parfois envers ses ofiiciers barbares devenus suspects. Théodose s'était fait livrer Salvina encore adolescente, pour la garder comme otage à sa cour, l'élever à la ro-
i . Voir plus bas le récit du concile du Chêne.
maine et lui procurer un mariage patricien qui garantît la fidélité de son père. Théodose en efTet ayant de grandes guerres à soutenir en Occident, la conservation de l'Africaine était du plus haut intérêt pour sa cause, car l'Afrique, on le sait, était le grenier de l'Italie. Salvina reçut donc à la cour d'Orient l'éducation d'une grande dame romaine, et, quand elle fut en âge de se marier, l'empereur lui donna un époux de sa famille, le propre neveu de l'impératrice sa femme, Néhridius ^ Il croyait avoir assez fait pour s'attaclier le barbare dont il redoutait l'inconstance ; mais cette alliance avec la maison qui gouvernait le monde ne rendit Gildon ni plus civilisé ni plus fidèle. Le grand empereur avait à peine fermé les yeux que Gildon levait le masque, et sous le faux prétexte de faire passer l'Afrique du domaine occidental au domaine oriental, suivant le désir d'Arcadius, il fit égorger les colons romains et se déclara ennemi de l'empire. En môme temps qu'il secouait les nœuds de la roman ité, comme on disait alors, il brisait aussi ceux de l'Église, devenait persécuteur et païen, et s'abandonnait à tout ce qu'il y avait de dépravation et de cruauté dans les instincts sauvages de sa race ^ Par un contraste curieux, la douce fille de ce païen devenait à la cour des princes d'Orient une chrétienne fervente et une chaste épouse, et lorsque arriva la mort de Nébridius, qui vécut peu, l'héritière des Massinissa et des Jugurtha ne rêva pas de plus grand honneur que d'être dia-
i. Hieron., Epist., ix. — Pallad., (liai.
'2. Nouveaux Récits de l'histoire romaine au v* siècle : Trois Ministres, etc., p. I4G et siiiv.
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conesse à Constantinople en faisant vœu de viduité perpétuelle ^ Ni Glirysostome, ni Jérôme ne furent étrangers au succès de cette vocation, sur laquelle la chrétienté fixait tout entière les yeux. Jérôme lui envoya de sa grotte de Bethléem une éloquente exhortation, et Chrysostome composa pour elle un traité intitulé A une jeane veuve *, dans lequel il exalte à la fois la gloire de son alliance avec les maîtres de l'univers et l'avantage d'être appelée à un tranquille bonheur que ses augustes parents ne connaissaient guère. Salvina, diaconesse sans cesser d'être une très-grande dame, devint la protectrice des Églises orientales à la cour d'Arcadius. On s'adressait à elle de tous les coins de l'empire comme à une personne très-puissante près de l'empereur et de l'impératrice : son attachement à Chrysostome changea tout cela.
Ampructé et Pentadia occupaient, dans un rang inférieur à celui de Salvina, une place honorée parmi les matrones. La vie de Pentadia avait été pleine d'agitations et d'angoisses. Femme du consul Timasius ^ une des plus nobles victimes de l'eunuque Eutrope, qui le fit reléguer dans l'oasis d'Egypte sous une fausse accusation de lèse-majesté, elle avait été englobée dans le désastre de son mari, condamnée ellemême à la relégation, et obligée de se cacher pour échapper au plus affreux sort. Cette prison de l'oasis
i. Salvinam... qute viduitatom suam praecipua virtute et honestate decorabat. Pallad., dial., p. 36.
'i. Ad viduam junloreni.
3. Nouveaux liécits de l'histoire romaine au v*^ siècle : Trois Ministres, etc., p. 130 et suiv.
d'Egypte avait pour murs et pour garde une zone de sables brûlants infranchissable. L'exilé essaya pourtant de la franchir avec l'aide d'une caravane de marchands arabes, et, soit qu'il fût tombé dans une embûche dressée par l'eunuque, soit qu'il restât englouti sous celte mer aérienne que les vents du désert soulèvent sur leur passage, il disparut sans qu'on pût jamais retrouver sa trace. Sa femme, que traquaient les espions d'Eutrope, après avoir fui de retraite en retraite, se voyant sur le point d'être découverte, se réfugia dans une des églises de Constanlinople sous la protection du dit)it d'asile dont la loi avait doté les lieux de réunions chrétiennes ; mais l'eunuque fit forcer pour la prendre les clôtures de la basilique et violer l'immunité du sanctuaire. Ce fut le début de la terrible tragédie dont la mort du ministre fut le dénoûment. L'archevêque défendit le privilège de son église; il prit fait et cause pour Pentadia, la réclama au nom de l'hospitalité de Dieu même, et finit par sauver sa tête. Pentadia reconnaissante vint se vouer à l'église qui avait été son refuge et à l'évêque qui avait été son sauveur. La fortune changeant, la protégée put devenir protectrice. Chrysostome lui écrivait au jour de ses propres adversités : « Tu as su réunir sur ton front toutes les couronnes, tu es un réconfort pour tes concitoyens dans la peine, un port de refuge au malheureux contre les flots de la persécution ^ » INous ne
1. Multa divinitus prœmia retulisti... primum ob hocipsum, quod civibus tuis subsidium es, amplissiniusque portus et adniiniculum, ac tutus murus iis qui laboribus et œrumnis conficiuntur. Chrys., Episl. 104 ad Pentad. diaconiss.
connaissons Ampructé que de nom; mais l'affection que semble lui porter Glirysostome nous montre assez qu'elle était une digne compagne de Pentadia.
La gloire du corps des diaconesses n'appartenait point néanmoins à ces pieuses et courageuses femmes : de l'aveu de tout le monde elle était le lot d'Olympias, qui égalait Pentadia par le dévouement, Salvina par le rang dans le monde et l'illustration des alliances. Elle descendait par sa mère du célèbre Ablavius, préfet du prétoire sous Constantin. Après avoir été fiancée dans son enfance au nobilissime Constant, troisième fils de cet empereur, la fille d'Ablavius était montée sur le trône d'Arménie en épousant le roi Arsace, puis elle s'était unie en secondes noces à un noble Romain, qui fut le père d'Olympias : telle était la parenté de la future diaconesse. La mort lui ayant enlevé coup sur coup tous ses proches, elle se trouva subitement orpheline et maîtresse d'une immense fortune, lorsqu'elle était à peine adolescente. Une beauté merveilleuse, un caractère affable et doux, un esprit élevé, enthousiaste des grandes choses, firent bientôt de cette jeune fille le parti le plus recherché de Constantinople \ L'histoire nous entretient longuement de ses perfections. « Olympias, nous dit le biographe Palladius, qui vécut dans son intimité, Olympias possédait un cœur vraiment magnanime, et quand on la connaissait, quand on voyait uni à tant de beauté et de grâce
1. Tamen cum génère et opibus, atque cognitione plurium scientiarum, necnon ingeiiio liberali, et forma, atque ietatis flore exornata esset... Pallad., dial., p. 64.
ce mâle et ferme courage qui bravait les petitesses du monde, les craintes et les périls, on hésitait à l'appeler une femme K » A l'âge de prendre un époux, elle jeta son choix sur un jeune homme d'un grand mérite, comte du domaine privé à la cour de Théodose; mais ce mariage ne dura que deux ans, et à la mort de son mari Olympias résolut de rester veuve.
Les empereurs romains, à cette époque surtout, s'arrogeaient une espèce de droit sur la destinée des filles ou veuves nobles et riches dont la fortune provenait soit de la faveur du prince, soit des fonctions publiques que leurs pères ou leurs maris avaient exercées. Théodose donc, voyant Olympias veuve à la fleur de l'âge, résolut de la remarier à un de ses parents, originaire d'Espagne comme lui et nommé Elpidius ^ Olympias refusa. Elpidius n'en continua pas moins sa poursuitt3, soit qu'il fût réellement épris de la jeune femme, soit qu'il ne convoitât que sa fortune. Blessé de ce refus, Théodose voulut commander, mais sans succès encore. « Si Dieu m'avait destinée à vivre dans le mariage, lui écrivit Olympias, il ne m'aurait pas ôté celui que j'aimais. En nous dégageant l'un et l'autre du joug que nous nous étions donné volontairement et des devoirs que la vie conjugale entraîne, Dieu m'a montré ma véritable vocation, qui est de le servir dans
1. Ne, quseso, dicas qualis mulier, sed qualis homo. Vir enim est prêter corporis habitum... in vita, in laboribus, in scientia et trihulationum patientia. Pallad., dial., p. 59.
2, Ut ejus prsematura vidiiitas ad Theodosii imperatoris aures pervenerit, eam Elpidio cuidam cognato suo hispaiio iu matrimouium dare cupiebat. IbiJ., p. 05.
le veuvage ^ » L'empereur crut voir dans ce parti étrange, à l'âge d'Olympias et dans sa condition, un effet des suggestions des prêtres, désireux d'accaparer ses biens : il fit mettre son patrimoine sous le se- , questre, le plaçant sous la garde du préfet de Constan- I tinople, jusqu'à ce que la jeune veuve eût atteint sa trentième année ^
C'était un de ces actes de despotisme que se permettait parfois le grand Théodose, sauf à s'en repentir après. Olympias fut cruellement offensée, non-seulement de la mainmise décrétée sur ses possessions, mais des procédés brutaux avec lesquels le préfet de la ville jugeait à propos de l'exercer, s'imaginant par là servir la cause d'Elpidius. Elle se révolta contre une pareille tyrannie, et, appelant à son aide la dignité de son caractère et de son rang, elle écrivit à l'empereur la lettre suivante, qui nous est restée.
« Je te rends grâce, prince auguste, de ce que, avec la sagesse et la bienveillance, non pas seulement d'un souverain, mais d'un évêque, tu daignes te charger de l'administration de ma fortune et m'alléger par là le fardeau des soins terrestres. Veuille couronner ton œuvre en distribuant ces mêmes biens aux pauvres et aux églises, comme j'avais l'intention de le faire ^ Tes agents s'y connaîtront mieux que moi, puis tu m'épar-
4. Si me voluisset rex meus cum viro vivere, virum milii non abstiilisset. Quoniam antem me conjugalis vitae minime idoneam cognovit... suave suum castimoniae jugum imposait menti meœ. Pallad., dial., loc. cit.
2. Jubet prsefecto urbis ut ejus bona seivarentur usque dum trigenta aetatis annos explesset. ]bid.
3. Imperatori debitam et congruam episcopo virtutem ia me hu-
gneras les aiguillons devanilé coupable qui accompagnent trop souvent la charité ^ »
Cette lettre où sous un calme si élevé se cachait la plus sanglante ironie fit rougir l'empereur. Il révoqua la mesure, rendit à Olympias l'administration de son patrimoine et la laissa libre de suivre sa vocation comme elle voudrait : elle se consacra tout entière alors aux travaux de la viduité chrétienne. Nectaire, qui occupait en ce moment le siège épiscopal de Constantinople, l'accepta pour diaconesse et en fit même sa conseillère dans toutes les affaires de son Église. «Rien ne se décidait sans elie ^ » nous dit le contemporain que nous avons déjà cité. Ghrysostome, après Nectaire, lui montra une confiance égale avec une affection plus grande encore, car il put mettre à l'épreuve chez cette noble femme des facultés de dévouement dont Nectaire n'avait pas eu besoin. Olympias en retour voyait en lui plus qu'un père et presque un dieu.
Elle apporta de douces consolations à cet homme austère et chagrin dans les difficultés d'une vie qu'il gûtait trop souvent par les exagéralions de son caractère. Adoucir ces fatales aspérités fut son travail de chaque jour. Elle veillait aussi sur les besoins de sa vie matérielle et se chargea de le nourrir, car, ainsi que je l'ai dit, Ghrysostome, peu capable de ce vulgaire souci
milem exhibuisti, domine; mandans grave onus meum custodiri, cnjiis curam habcbain, ut administraretur. Majus autem feceris, si illud pauperibus et ecclesiis distribui jusseris. Pallad., dial., p. 59.
i. Ego enim jamdudum vanam gloriam ex ejusmodi distributione deprecata sum... Id., ibid.
2. Scio et beatum Nectarium plus eam coluisse,ita ut in ecclesiasticis rébus ei oblemperarct. Id., 1. c.
pour lui-môme et poussant l'isolement jusqu'à la manie, eût ruind à plaisir une constitution déjà bien délabrée^ La persécution de ce grand et malheureux homme ouvrit pour Olympias une ère d'épreuves où son âme se déploya tout entière : il nous suffit de dire ici que sa fidélité à cette cause qu'elle regardait comme sainte ne faiblit ni devant la prison, ni devant l'exil, ni devant les chevalets du marlyre.
Tels étaient à la fin de l'année /|00, et un peu plus d'un an après la chute d'Eutrope, la composition des deux camps et les prodromes de la guerre, quand une absence de l'archevêque, appelé en Asie par les désordres de l'Église d'Éphèse, permit à ses ennemis de tirer leurs armes et de commencer le combat.
1. Non permisit cum quotidiano cibo distrahi, quod quidem non est minimum Christi operariis, interdiu noctuque de rébus Cliristi sollicitis... Pallad., dial., p. 05.