Tillem., Hist. des Em^., t. v
bares de l'Orient, Nitocris ou Sémiramis,el de violentes protestations s'élevèrent de tous côtés. Il en vint surtout du domaine d'Occident, où les mœurs repoussaient plus énergiquement qu'en Orient la domination des femmes, et Honorius crut devoir faire connaître à son frère son mécontentement, ainsi que la plainte unanime du sénat de Rome et de l'Italie '. Eudoxie persista, et Arcadius brava tout pour elle.
Si absolu que fût devenu depuis la mort d'Eutrope l'empire d'Eudoxie sur l'esprit de son mari, il y laissait encore place pour un autre sentiment, la peur de l'archevêque. Ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, Arcadius, sincèrement religieux, craignait par dessus tout, de se brouiller avec l'Église, puis le caractère de Chrysostome lui imposait. Il ne l'avait jamais vu arriver vers lui que dans des circonstances graves et souvent violentes, armé des censures ecclésiastiques, des menaces et presque de l'anathème, réclamant tantôt pour l'Église, tantôt pour le peuple, tantôt contre les corruptions et les injustices de la cour, et chaque fois Arcadius avait cédé. On savait en outre que, si Chrysostome était le patron des classes populaires dans les agitations de la ville, il en était aussi l'idole. Avec moins d'emportement dans le caractère et moins de désir de montrer sa force, cet homme eût été le maître de l'empereur, ou du moins il eût balancé près de lui le crédit de l'impératrice. Celle-ci le comprit de bonne heure, et, avec
1. Quamvis super imagine muliebri, novo exemple per provincias circumlata, et diffusa per universum mundum obtrectantium fama litteris monuerim... Epist. Imp. Honor. Aug. ad Princ. Orient. Arcad. Baron. Annales ad ann. 404, lxxx.
l'instinct féminin de la domination, de bonne heure aussi elle chercha le -moyen de ruiner l'homme pour mieux combattre le prêtre. Profitant de l'absence de Chrysostome, qu'on ne voyait jamais à la cour et qui d'ailleurs ne prêtait que trop le flanc à la critique par l'âpreté de son humeur et par des manières ou des habitudes de vivre assez étranges, elle l'attaquait journellement près de l'empereur, employante tour de rôle le ridicule, la diffamation, la calomnie, et ces odieuses manœuvres n'étaient pas sans effet sur un esprit débile, dont toute l'indépendance consistait à changer de joug. L'exemple de la souveraine devint la loi des courtisans. Quiconque voulut plaire, entrer dans l'intimité d'Eudoxie, obtenir par elle justice ou faveur, dut se faire l'écho des haines et des railleries contre Chrysostome. En un mot, une ligue se forma au palais impérial contre l'archevêque, et l'impératrice en fut le centre. Au-dessous de l'impératrice, le premier rang dans cette ligue diabolique appartint à trois femmes, ses intimes amies, qui durent à leurs méfaits le triste honneur d'occuper une place dans l'histoire ^ Elles se nommaient Marsa, Gastricia et Eugraphia, et outre leur perversité commune elles se rapprochaient par plus d'un trait de ressemblance. Toules trois étaient veuves; toutes trois, après s'être montrées fort galantes dans leur jeunesse, s'obstinaient à l'être toujours; toutes trois enfin possédaient un immense patrimoine, qu'elles accroissaient incessamment par des rapines
1. E mulieribus, prfEter illas quœ vnl2;o notfp simt, iivs... tuimiltuiim et seditionum i oniiuutrices. Pallad., cita/., p. li, Clirysost. o;>p. edit. laudat.
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SOUS le pafronage de leur maîtresse '.Leurs noms seuls jetaient l'épouvante dans les familles. Eudoxie en effet cumulait, comme je l'ai dit, la soif de l'or avec celle du plaisir. Les historiens nous la montrent insatiable dans sa passion d'amasser, dépouillant les faibles, forçant, la main aux officiers du fisc poui- avoir une part dans les confiscations et provoquant elle-même des procès criminels pour grossir son lot. Une maison, une terre lui plaisaient-elles, on les voyait passer bientôt dans ses mains, tant ses agents avaient d habileté et de scélératesse. A ce sujet, l'on parla beaucoup d'une vigne dont elle avait spolié une pauvre veuve parce qu'elle en avait trouvé les raisins bons ^ Ainsi s'était transformée la fille du- Frank Bauto dans celte cour sans mœurs et sans justice; mais l'histoire ne fut pas seule à la punir : Eudoxie rencontra en face d'elle dans ses déprédations éhontées Jean Chrysostome, comme elle l'avait rencontré dans le scandale de ses amours, et la vigne de la veuve devint aussi célèbre à Conslantinople que le champ de Naboth dans Israël'. On comprendra ce que l'impunité, due à de pareils exemples, produisait de malheurs et de ruines sur tous les points de l'empire.
L'âme de ce trio malfaisant était Marsa, à qui son rang social et ses alliances donnaient un grand poids
1. Viduae quidem sed a viris divites factœ, multani ex rapinis pecuniam possidentes... reliquu aiitem pudet dicere. Pal'ad., dial., ibid.
2. Léon. Aug. Oral, de vit. Chrys. Baron., ann. 401, lvi-lvii.
3. Ne poniiittas ut mulii coacti te novain vocant Jezabel, et quœ de Nabothe scripta sunt in veteri testamento. Chrys., Serin., iii Léon. Aug. om(., ut sup.
en tout ce qui regardait les choses du monde. Quelque parenté éloignée la raltacliail à l'impératrice, probablement par la mère d'Eiidoxie. Marsa avait fait dans sa jeunesse un mariage illustre en épousant Promotus, général important des armées de Théodose, que le préfet du prétoire, Hufin, pour se venger d'une insulte, avait livré aux barbares dans un service commandée Toujours faible vis-à-vis de lîufîn, Théodose pleura son général sans punir son préfet; mais, comme dédommagement à la famille de Promotus, il adopta en quelque sorte, ses fils orphelins qui reçurent au palais impérial la même éducation que les jeunes césars. Un si grand honneur exalta l'orgueil de la mère, et lorsqu'un mariage inattendu eut amené sa parente au rang suprême, elle devint à la cour un personnage considérable. Marsa, du reste, menait joyeusement son veuvage entre la galanterie et le rôle d'une impératrice en sous-ordre, faisant montre de son crédit, protégeant les uns, persécutant les autres, vendant les places à beaux deniers comptants et remplaçant le plaisir par l'intrigue quand le plaisir l'abandonna. Irrité par le scandale de ses déportements, Cbrysostome ne lui avait ménagé ni les réprimandes directes ni les censures allusives, et Marsa lui en gardait rancune; aussi travaillait-elle assidûment à le perdre.
Castricia, la seconde, était une copie de Marsa, sans rien de particulier, du moins les historiens ne nous en parlent que comme d'une très-grande dame, très-avide
1. On peut voir là-dessus les Nouveaux lîécits de l'histoire romaine au v" siècle, p. 18.
d'argent, très-intrigante, très-perverse; elle avait eu pour mari le consul Saturninus, mort depuis peu d'années *.
La troisième a des traits plus marqués dans l'histoire, et son nom est plus étroitement lié aux persécutions de Chrysostome. On ne sait quel avait été son mari; mais elle était veuve, ainsi que je l'ai dit, trèsrépandue dans le monde, puissante en intrigue, et prodigieusement riclie d'une fortune mal acquise qu'elle employait à mal faire. Eugrapliie avait contre l'arclievêque un de ces griefs que les femmes ne pardonnent guère -. Plus que sur le retour et obligée de rappeler par les ruses de la toilette des agréments qui l'avaient fuie et un troupeau d'adorateurs bien éclairci, elle scandalisait la société chrétienne par l'étalage de sa jeunesse empruntée. On ne la voyait en public et même à l'église qu'enduite de céruse ou de minium et les yeux peints d'antimoine, comme une idole d'Egypte \ Ces coquettes surannées étaient pour l'archevêque un vrai sujet d'aversion. Il les poursuivait à l'église, où il les menaçait de les excommunier et de leur fermer les portes du lieu saint, si elles ne donnaient aux pauvres tout l'argent qu'elles d(>pensaieut à s'enlaidir, u Je vous en avertis, leur disait-il dans un de ses sermons, et je le fais non plus en manièie de simple exhortation, mais comme un commandement que je vous adresse; je vous avertis que, si vous ne vous amendez pas, je vous chasserai d'ici; puis si l'on
1. Marsa Promoti uxor... Castricia Satiirnini. Pallad., dial., p. 14.