‹ St. Pierre FourierChapitre 4 sur 15 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Dès l'âge de dix-sept ans, Fourîer, étudiant, avait, nous l'avons vu, collaboré à l'éducation de plusieurs de ses compatriotes. Du fond de sa retraite de Chaumouzey, il avait acquitté chaque année les frais d'études de quelques écoliers pauvres. Devenu curé, il continua à se tourner vers la jeunesse comme vers la partie la plus intéressante de son troupeau. Ses biographes le montrent tantôt se laissant entourer d'enfants sur le banc où il psalmodie les chants sacrés, aimant à les voir se pencher sur lui, lire dans son livre, mêler leurs voix à la sienne, tantôt entraînant avec lui ceux qu'il rencontre lorsqu'il va à l'église implorer quelque grâce particulière, comme pour soutenir sa prière devant Dieu du spectacle de leur innocence. Mais les instruire était encore pour lui la meilleure manière de les aimer, car, en s'emparantdc leurs esprits, il assurait dans l'avenir le maintien des habitudes de régularité

et de piété rétablies par lui dans sa paroisse. Ayant apprécié les bienfaits de l'enseignement chrétien au collège et à l'Université, il désirait les voir sortir également de l'école populaire et il eut bienvite au cœur, pour instruire les paysans de la Vosge, le zèle que ses maîtres mussipontains déployaient pour attirer sous leur discipline l'élite de la noblesse et de la bourgeoisie lorraines.

Avant lui, une école existait bien à Mattaincourt;

mais c'était, comme dans la plupart des paroisses

d'alors, une école où, durant la saison d'hiver, un

instituteur choisi par la communauté , rétribué par

les parents et souvent désarmé devant ses élèves par

le désir de ne point perdre sa clientèle, enseignait

le peu qu'il savait aux enfants des deux sexes. Fou-

rier eût préféré des écoles où garçons et filles séparés

recevraient gratuitement, riches ou pauvres, les

connaissances utiles à tous. Il y a donc à l'origine

de ses entreprises pédagogiques une réaction contre

l'école mixte, cette institution à la fois surannée et

rudimentaire qui nous est revenue d'Amérique, dans

ce siècle, à l'état de nouveauté plus vantée et plus

ingénieuse que rationnelle et féconde.

A peine entré en fonctions, il avait essayé sans succès d'insinuer la vocation de l'enseignement à quelques jeunes aspirants au sacerdoce réunis momentanément sous son toit pour profiter de sa direction et de ses conseils. Peu de temps après, une occasion inattendue s'offrit a lui de renouveler cette tentative dans des conditions qui allaient transfor-

mer une œuvre d'intérêt paroissial en une œuvre utile à toute la contrée.

Il s'agissait cette fois de T éducation des filles, et il faut croire qu'elle avait. été singulièrement négligée durant l'ère récente, encore inachevée, des guerres civiles. On n'a qu'à considérer le mouvement qui se produisit alors spontanément et simultanément sur divers points du inonde catholique, les nombreuses fondations qui surg;Jj*ent, à la fin du seizième siècle, en faveur de la jeunesse féminine, celle des Ursulines en Italie par'Angèle de Merici, bientôt suivie en pays de langue française par celles de Françoise de Bermond à ''Avignon,, de M™® de Lestonnac à Bordeaux, d'AnrjiÈ <Je Xainctonge en Franche-Comté, de M™° de Saînte-rBeuve' k Paris. Un intérêt capital s'attachait- à ces «établissements comme aux collèges de la Compjg^nie de Jésus; ici et là on travaillait à reconstituer ^la famille chrétienne, aussi troublée alors que^^État chrétien par le déchaînement des passions politiques et religieuses. La moralité publique avait fléchi en Lorraine comme ailleurs, et, sans recourir ^îhjx tristes peintures que contiennent les homéKes de Clichtoue, une des lectures favorites de Foncier, il suffit de parcourir certaines ordonnances du duc Charles III datées de i583 et de 1600, pour voira quel point était parvenue la licence des mœurs. En travaillant à la détruire par des soins plus attentifs donnés à la formation des jeunes filles, Fourier ne paraît pas s'être inspiré, au moins au début, des exemples

qui se mulllplîaient au loin dans FEglise. Il lui suffit de voir de près les maux à guérir; son intelligence et son cœur lui fournirent le remède.

Deux ans auparavant, un bourgeois de Remiremont nommé Leclerc était venu, pour rétablir sa santé, s'établir avec sa famille au hameau voisin d'Hymont, son pays natal. Sa fille -Alix, âgée de dix-neuf ans, manifestait dès lors une aversion pro* noncée pour le mariage et un attrait invincible et précoce pour la vie religieuse. Elle s'était vue en songe dans une église dédiée à Notre-Dame et allant à l'ofiFrande sous un costume tel qu'elle n'en avait pas encore vu un semblable (i). Après avoir assisté aux premiers sermons du Bon Père, « il me sembla, a-t-elle écrit depuis, entendre comme dans Taîr le son d'un tambour qui me ravissait les sens, et une troupe de jeunes gens qui le suivaient avec grande allégresse, ce que considérant... je me résolus sur l'heure même de n'être plus jamais de cette troupe... Je quittai tous mes habits de vanité et pris un voile blanc sur ma tête et fis vœu

(i] Alix Leclerc rédigea plus tard, par ordre de son con^ fesseur, sous le titre de Relation^ le récit de ses visions et de ses songes. Cette autobiographie mystique fut publiée en 1666, avec des Eclaircissements ^ par les religieuses de son couvent de Nancy. Sa vie, déjà racontée au dix-huilième siècle parle chanoine Petitmengin et par un Carme déchaussé, a été de nouveau exposée en deux volumes (1888) par une religieuse de la Congrégation de Lunéville. La cause de sa béatification est pendante en cour de Rome.

de chasteté sans en prendre aucun avîs. Ceci mît mes parents en alarme et tout le voisinage d'alentour. )) — « Quand je priais Dieu, a-t-elle encore écrit, il me tombait toujours en Tesprit qu'il faudrait faire une nouvelle maison de religieuses, où Ton ferait tout le bien qu'on pourrait. »

Celte idée la pressant avec plus de véhémence, elle la soumit a Pierre Fourier, sous la direction duquel elle s'était mise. Le pieux curé ne paraît pas au premier moment avoir saisi de rapport possible entre cette vocation et ses propres idées, encore vagues, sur l'enseignement des filles. II conseilla à sa pénitente de suivre la voie ordinaire et de faire profession dans quelque monastère comme ceux des Clarisses, propres à offrit* toute satisfaction à ses désirs; mais bientôt il vit plus avant dans sa pensée. Alix Leclerc avait trouvé des compagnes et des émules, une entre autres, Marguerite ou Gante André, fille d'un négociant de Mattain court, douée d'un grand sens pratique, énergique, vive, plus portée à l'action et au dévouement sous toutes ses formes qu'à la contemplation mystique et nous apparaissant de loin, à côté d'Alix, comme Marthe à côté de Marie dans l'Evangile. Au nombre de quatre, elles sollicitèrent et obtinrent de Pierre Fourier un règlement de vie en commun ; puis elles s'exercèrent selon ses vues à la pratique du dévouement en instruisant les enfants exclus par leur pauvreté de l'école communale. Enfin, avec son assentiment, à la Noël de iSgy, elles se

présentèrent à la messe de minuit uniformément vêtues de noir et voilées et recurent l'Eucharistie comme sceau de leur union entre elles, ainsi qu'avec Dieu et leur nouveau directeur de conscience.

Près d'un mois après, — c'était la veille de la fête de saint Sébastien, un saint très populaire en Lorraine (20 janvier), — Pierre Fourier, enfermé dans une chambre haute de son presbytère, y passait de longues heures en prières et en méditations. Le matin venu, son parti était pris; il avait conçu dans son esprit et adopté dans son cœur la congrégation qu'il mettait sous le patronage de Notre-Dame. Il la voyait constituée, ainsi qu'il était d'usage alors, en une fédération de monastères, chacun d'eux subsistant sous l'autorité de l'évêque diocésain, recevant et formant ses novices, fondant son union avec les autres sur la communauté de règle, l'entretenant par de fréquentes correspondances. Au point de vue delà conduite, les Filles de Notre-Dame devaient s'édifier réciproquement derrière la barrière du cloître, puis entr'ouvrir cette barrière, afin d'instruire au delà des jeunes filles externes, avec Dieu pour « salaire et payeur ».

Que dit en effet le pieux novateur, dès la première année, à son petit troupeau? « Etant religieuses, vous pourriez vous contenter de faire votre salut... Vous plairez davantage si vous sauvez les autres... et il n'y a pas moyen pour vous de sauver plus de personnes qu'en instruisant les jeunes

filles... Il faudra, s'il y a moyen, trouver quelque façon de s'y engager Irrévocablement et pour toujours. Et enfin, attendu qu'il sera plus agréable à Dieu d'enseigner sans aucune récompense et pour l'amour de lui que de prendre de l'argent, il faut enseigner pour rien pauvres et riches indifféremment. » Trente ans- après, dans une lettre où il sollicitait à Rome la confirmation de son Institut, il précise encore et accentue sa pensée : « J'ai toujours estimé qu'il était nécessaire de dire qu'elles étaient maîtresses d'école et que, pour être plus resserrées (disciplinées) elles ont désiré, demandé et poursuivi avec instance d'être religieuses, de peur que l'on ne pensât qu'elles étaient religieuses et auraient par après demandé des écoles. »

Une telle entreprise paraîtrait singulièrement timide à notre siècle enfiévré de savoir; elle était, même à la fin de l'ère de la Renaissance, inattendue et même suspecte au sein de l'institution monastique, tant k l'autorité ecclésiastique qu'au commun des fidèles. On ne concevait pas, on ne souhaitait pas de transaction entre la vie contemplative et la vie active. Ceux qui vivaient dans le monde estimaient plus les mortifications et les prières de quelques femmes volontairement captives entre une grille et un autel que l'instruction offerte aux enfants ou l'assistance donnée aux malades. Un couvent au milieu d'une ville était un foyer dont la flamme montait droit vers le ciel, sans se répandre, comme un holocauste continu;

on ne s'habitua que peu à peu à le voir transformé partiellement en refuge, en hospice, en école. Saint François de Sales, lorsqu'il voulut vouer les premières Filles de M"*® de Chantai à la « Visitation » de ceux qui souffrent, dut s'arrêter devant des réclamations toutes-puissantes et reléguer ses néophytes derrière une muraille inviolable. Devant cet état de l'opinion, Fourier, quels que fussent ses desseins et ses désirs, ne pouvait constituer ce qu'on nomme aujourd'hui l'école congréganiste, celle où la communauté religieuse, au milieu de sa clientèle mondaine et changeante, est réduite à sa plus simple expression. On n'en était encore ni aux temps de J.-B. de la Salle, ni même à ceux de saint Vincent de Paul. Tout au plus Fourier pouvait-il espérer introduire la nouveauté dont il était l'éditeur responsable, c'est-à-dire le monastère étroitement clos se juxtaposant à l'école ouverte à tous, celle-ci devenant la raison d'être de celui-là.

En établissant sur de telles bases la Congrégation de Notre-Dame, Fourier se trouva malgré lui plus ou moins en désaccord avec tout le monde. Les papes, lesévèques, la Compagnie de Jésus, ses paroissiens et ses filles spirituelles modifièrent ou contrarièrent, chacun pour sa part, ses desseins. On devine dans ses écrits l'effort constant qu'il dut faire pour garder, en face d'obstacles et de déceptions renaissant sans cesse, son humeur égale, sa confiance, son esprit de charité et d'abnégation.

De iSqS à 1602, le nouvel ordre enseignant commença à vivre et à affir a Mattaincourt et aux environs, sous la forme d'une communauté de cinq personnes. Alix Leclerc et Gante André, et avec elles Claude Chauvenel, Isabelle et Jeanne de Louvroir la composaient. Elles passèrent d'abord treize mois (mai iSgS juin iSgg) a Poussey, à une lieue de Mattaincourt. Là existait un chapitre de dames nobles; parmi ces dames, deux pénitentes de Fourier, Judith de Fresnel et Catherine d'Apremont, avaient offert, l'une son logis, l'autre ses soins personnels pour abriter et former les futures religieuses. Alix Leclerc et ses compagnes ouvrirent là leur première classe. Elles continuèrent leur noviciat scolaire à Mattaincourt même, dans une maison achetée pour elles par M™® d'Apremont. Leur Père instituteur était là pour provoquer et assurer leurs progrès quotidiens.

La première approbation à conquérir était celle de l'autorité diocésaine. Fourier alla trouver son évêque, Christophe de La Vallée, et n'obtint d'abord de lui que la promesse d'examiner la question sur pièces. Il rédigea alors un « règlement provisionnel » qu'il apporta quelques mois après à Liverdun, bourg près de Toul, devant le prélat et son conseil. Les uns se moquèrent, les autres traitèrent d'utopie la fondation projetée. Un seul dit, comme avait dit le pape Paul III au créateur de la Compagnie de Jésus : « Vraiment le doigt de Dieu est ici. » La Vallée promit de laisser

faire, sans vouloir encore s'engager davantage.

Les premières années de la Congrégation furent aussi pénibles qu'obscures. Ces Filles encore sans lien professionnel, sans autre instruction que celle du commun, sans expérience de l'âme enfantine, accomplissaient un double apprentissage, celui de l'enseignement par devoir et celui de la pénitence par attrait. C'était à qui parmi elles inventerait un nouveau genre de supplices; elles voulaient avant tout être des religieuses selon l'ancienne observance, c'est-à-dire s'humilier pour les orgueilleux, se flageller pour les sensuels; institutrices le jour, zélatrices du Crucifié dans leurs veilles nocturnes, n fallait, dit un vieil auteur, que le martyre de l'austérité chrétienne fût le berceau de ce nouvel ordre comme le martyre des supplices et des tour ments a été celui de l'Eglise (i). Tel était leur genre de vie que deux Jésuites, après les avoir visitées en passant, crurent devoir avertir Fourier de ces austérités continues, excessives, inconciliables, disaient-ils, avec les fatigues de l'enseignement quotidien. Or le Bon Père avait les yeux sur les'classes autant que sur les cellules. L'instruction était, dit formellement Bedel, l'âme de tous ses desseins, sans quoi il n'aurait jamais songé à établir une religion nouvelle.

Combien d'autres disaient pourtant déjà : A quoi bon cette nouvelle <c religion »? Certain Ré-

(i) Hehmant, Histoire des ordres religieux^ t. III, p. 3i6.

collet de Verdun, directeur des Clarisses de cette ville, se mit en tête d'agréger à sa communauté les maîtresses d'école de Mattaîneourt. Il faut, leur disait-il de loin, préférer le certain à l'incertain, un asile assuré à une entreprise hasardée. L'évêque, — un prince de la maison de Lorraine, — prêtait l'autorité de son nom à cette démarche et, ce qui était encore plus grave, les Jésuites de Pont-à- Mousson l'appuyaient ouvertement. Bien plus, on faisait agir auprès des parents de ces pieuses filles, afin qu'ils rappelassent leurs enfants chez eux; on disait à demi-voix Alix et Gante fascinées par le Bon Père, unies à lui par un attachement né autant de son prestige personnel que d'un sentiment de véritable piété.

Fourier, troublé et consterné par ces oppositions, était sur le point d'abandonner la partie. Il pensa ensuite sagement que ce n'était pas à lui de répondre et ses Filles, après mûre réflexion, affirmèrent hautement leur intention de ne point se laisser distraire de l'entreprise commencée. Une nouvelle vision d'Alix Leclerc avait décidé leur résolution : « Il me semblait que la Vierge Marie, en forme d'une de nos sœurs, me donnait le petit Jésus entre mes bras, et il me fut dit que je persévérasse en ma première vocation et que je n'eusse point de crainte. »

Les habitants de Mattaincourt, malgré leur intérêt évident à soutenir l'institution nouvelle, avaient également manifesté leur opposition. Soit

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par amour de la routine, soit par esprit de contradiction, ils eussent voulu garder leur école mixte. Le curé dut employer son autorité de chef de justice pour éloigner les petites filles de cette école et les amener à la sienne. Les récalcitrants se vengèrent de cette contrainte. M°^® d'Apremont ayant proposé aux habitants d'échanger la nouvelle maison d'école contre le presbytère, c'est-à-dire de procurer aux enfants un logis plus vaste, sauf à attribuer au curé une demeure plus humble, cet arrangement fut repoussé. La chanoinesse irritée retira sa main de l'établissement de Mattaincourt, qui fut momentanément fermé (1602).

Elle allait le relever ailleurs, à Saint-Mihiel, ville relativement importante, dans une maison entourée de beaux ombrages. Là fut vraiment le « premier domicile assuré » de la Congrégation. Après celui de Saint-Mihiel, d'autres s'ouvrirent à Nancy, la capitale politique, puisa Pont- à-Mousson, la cité universitaire (i6o4), à Saint-Nicolas-de-Port, le grand bourg commercial (i6o5), à Verdun, la ville épiscopale (1608). Dès le 8 décembre 160 3, le cardinal de Lorraine, en vertu de ses pouvoirs comme légat du Saint-Siège, avait autorisé les Filles de Notre-Dame à s'établir dans les duchés de Lorraine et de Bar, sous l'approbation des évoques de Toul, Verdun et Metz. Fourier venait de rédiger pour elles un nouveau règlement en vingt-sept articles, qui remplaçait et développait le règlement provisionnel de iSgS.

C'est vers cette époque que commence pour nous la collection suivie de ses lettres, qui renferme, dans ses menus détails, l'histoire de, la Congrégation : histoire en partie double, rédigée au jour le jour par un père de famille vigilant envers les âmes comme envers les intérêts de ses enfants. Les avis spirituels, les considérations pieuses s'y mêlent continuellement aux conseils pratiques, aux questions d'affaires. Le curé de Mattaincourt était le lien vivant qui unissait les membres de la petite tribu monastique, désormais dispersée. Sur lui retombait la responsabilité des incidents complexes inséparables de toute fondation. Du côté des protecteurs et des bienfaiteurs les ménagements à garder et les démarches à faire, puis les oppositions plus ou moins sérieuses à écarter, les dettes imprudemment contractées qui amènent les huissiers jusqu'au seuil de l'église, puis les postulantes acceptées sans réflexion et sans choix, les novices mondaines et « popettes » dans leurs» ajustements, tous ces sujets remplissent la pensée de Fourîer et font courir sa plume infatigable. Il sent toujours en l'air « je ne sais quel bruit et quel brouillard de petites afflictions pour toute la congrégation ». Il entend de loin les propos aigres, les murmures, les plaintes. Il voit partout, ainsi qu'il dit un jour de la maison de Nancy, la misère et la confusion, <( point de santé, point d'accord, point d'argent, point de blé, quasi point d'écolières, point de charités du dehors. » Ses inquiétudes et ses solll-

citudesne s'interrompront plus, jusqu'à la dernière heure de sa vie.

La période particulièrement critique pour son œuvre fut celle qui précéda l'approbation du Saint- Siège. Il était difficile de conquérir cette approbation pour l'œuvre d'un curé de campagne inconnu, d'arracher aux congrégations romaines un avis favorable à cette singulière nouveauté : l'instruction donnée en dehors du cloître par des religieuses vouées à la clôture. Fourier prit pour intermédiaire le personnage qui portait à Nancy le titre de primat de Lorraine. Ce dignitaire d'institution récente (1602), revêtu sans juridiction des pouvoirs épiscopaux, était une sorte de grand aumônier de la cour ducale, exerçant le ministère des affaires ecclésiastiques, contrôlant au point de vue national les actes des évêques de Toul, Metz et Verdun sujets du roi de France. Le premier avait été le cardinal de Lorraine, qui mourut prématurément en i6oy. Son successeur, Antoine de Lénoncourt, témoigna comme lui a la congrégation naissante de Notre-Dame une grande bienveillance, qui n'était toutefois pas absolument désintéressée. Il lui eût convenu, à l'encontre des intentions du fondateur, d'établir à Nancy une maison mère, c'est-à-dire une supérieure générale qui, sous sa main, eut gouverné le nouvel institut. La famille ducale était favorable à ce projet et encore plus le P. Guéret, conseil ordinaire du prélat et interprète des vœux de sa Compagnie. Les Jésuites se flattaient en effet

d'attirer ainsi, à eux dans la capitale lorraine la direction de l'instruction des jeunes filles, comme ils avaient déjà à Pont-à-Mousson celle de l'instruction des jeunes gens. Le primat se voyait par avance honoré comme le vrai fondateur de la Congrégation ; quant au P. Guéret, il visait au rôle de directeur et s'attribuait la tâche d'élaborer et de rédiger la règle définitive.

Jusqu'à quel point Alix Leclerc eût-elle accepté une semblable transformation? Dans la mesure du respect que ses s^oix lui avaient inspiré pour la Compagnie : « Il me semblait, a-t-elle écrit depuis à l'adresse du P. Guéret, être en une de vos maisons... et nos sœurs étaient assises en un coin, près de la porte... et moi, tenant un râteau... je m'en allais ramassant toutes les petites pailles qui étaient dans ce cloître pour en faire mon profit. Tous ces Pères ne tenaient point compte de moi... sauf un... qui avait autorité sur les autres... J'entendis que c'était le saint Père Ignace qui m'avait encouragée à l'institution des petites filles, de quoi l'on fait peu d'estime comme des petites pailles, mais j'entendis aussi intelligiblement une voix qui me dit : Je veux que ces petites âmes qui sont comme des enfants bâtards délaissés de leur mère en aient désormais une en toi. »

Un incident passager faillit, s'il faut en croire Bedel, arracher au Bon Père la conduite de sa pieuse entreprise. Sous la direction d' « un religieux d'un certain ordre », Alix Leclerc se serait engagée en-

vers lui par un vœu perpétuel d'obérèsance. Foùrier crut devoir se rendre à Nancy et tint aux religieuses un discours dont voici le sens : Tant que vous étiez mes paroissiennes, peut-être étais-je suiEsant pour vous instruire, mais vous voici plus savantes, il vous faut un autre g-uide. Alix Leclerc fit à cet acte d'humilité une réponse inattendue : « Les affaires de votre cure vous donnent bien assez d'occupations. Je me pourvoirai le mieux qu'il me sera possible. » Gante André de se lever aussitôt et de protester, sous l'empire d'une indignation et d'une douleur telles qu'elle conclut en tombant évanouie : « Rassurez-vous, lui dit Fourier, quand elle eut repris connaissance, je ne quitterai jamais ici la part que Dieu m'a faite. » C'est peut-être le souvenir de cette scène, et certainement celui des services postérieurement rendus, qui lui faisaient déclarer plus tard que, sans la Mère Gante, il n'y aurait pas eu de Congrégation de Notre-Dame.

Douloureusement surpris par ces contradictions et ces divisions, il était prêt aux alliances et aux sacrifices nécessaires pour arriver à ses fins. En acceptant le patronage de l'ordre qui avait formé sa jeunesse, il pensait concilier ses intérêts et ses affections, et, avec la même sincérité qu'il mettait à invoquer dans ses oraisons « les bienheureux Ignace et Xavier », il prit les avis et accepta le concours de leurs disciples, les « très saints et très dévots Pères de la très sainte Compagnie ». Quand son compatriote le Bénédictin Calmet écrit, deux siècles plus

tard : « Je vis avec les PP. Jésuites dans les plus exacts ménagements. Je les vois, je les consulte, j'évite tout ce qui pourrait leur donner de rombrage », il suit, avec moins d'empressement, la même voie, il achète, par les mêmes avances, la liberté et la paix.

Sous les auspices de la puissante Compagnie, le primat de Lorraine et le curé de Mattaincourt s'unirent donc pour l'établissement définitif de la Congrégation de Notre-Dame. Nous voyons, le 28 août 161 4, le premier venir célébrer dans la chapelle des Jésuites de Nancy la fête de saint Augustin. Le second y dit après lui la messe, et passe ensuite à la sacristie, où il se jette aux pieds d'Antoine de Lénoncourt et le supplie solennellement de protéger ses religieuses. Le prélat répondit diplomatiquement qu'il voulait être le fondateur du monastère de Nancy, et faire approuver l'Institut en cour de Rome.

En composant avec l'opinion du monde ecclésiastique sur la question de gouvernement comme il avait composé avec l'opinion populaire sur la question de clôture, Fourier suivait les inspirations de son sens éminemment pratique. Il repoussait l'idée de la prééminence à accorder au monastère de Nancy ; il ne répugnait pas toutefois a une transaction comme celle qui fut mise en avant par le P. recteur de Pont- à-Mousson, et il eut accepté de faire élire à titre temporaire une « mère intendante » prise tour à tour dans les diverses com-

munautés. Sur la question de renseignement gratuit donné à des externes, il demeurait doucement intraitable; car là résidait toute l'originalité de sa conception, ]a « dot et principale fonction » de ses disciples. II sollicitait à cet égard Tautorisation d'un quatrième vœu, s'ajoutant aux vœux ordinaires de pauvreté, chasteté et obéissance.

Cependant les négociations se poursuivaient à Rome, longues comme toujours, malgré les recommandations de la cour ducale, et d'autant plus lentes qu'il s'agissait d'une chose grave, la création d'une nouvelle famille religieuse. Elles aboutirent à la bulle du i" janvier i6i5. C'était un succès, mais plus encore une déception. Le Pape érigeait canoniquement le monastère de Nancy et point d'autre ; par son silence sur le devoir d'enseigner, il affirmait encore une fois l'incompatibilité jugée nécessaire alors entre la vie claustrale et la vie scolaire. Tout était à recommencer, et le primat luimême, qui voyait ses vœux dépassés, sentit qu'il fallait donner légalement au nouvel ordre sa véritable raison d'être. Les instances reprises à la cour pontificale firent obtenir une seconde bulle (6 octobre 1616). Celle-ci autorisait, — elle n'obligeait pas, — les religieuses de Nancy à entreprendre l'instruction de filles pensionnaires, et, provisoirement, de filles externes.

Entourée de telles restrictions et limitée a un établissement unique, l'institution canonique devenait le point de départ d'interminables difficul-

tés. Qu'allaient devenir les maisons déjà existantes de Saint-Mihiel, dePont-a-Mousson, de Saint-Nicolas? Etait-il nécessaire d'ajouter à leurs charges en sollicitant pour chacune d'elles le bienfait dispendieux d'une bulle ? Les théologiens, — et parmi eux Fourier avait eu soin de faire appeler quatre Pères de Pont-h-Mousson, — déclarèrent la demande inutile. Cette concession apparente aux vues de Fourier laissait intacte et pouvait faire consacrer dans l'avenir la supériorité de Nancy. A Paris, les docteurs de Sorbonne consultés émirent un avis contraire. Fourier pressentit dès lors les vicissitudes d'une œuvre sans bases fermes et victime dès ses débuts de regrettables dissidences. Il s'empressa néanmoins, durant les mois et les années qui suivirent, de transformer ses colonies enseignantes en monastères clos, de faire procéder aux noviciats, aux prises de voile définitives. Il avait réussi à insérer dans la formule de profession ces mots : « Je promets de ne prêter jamais mon consentement a ce que l'instruction des jeunes filles... soit délaissée. »

De 1618 à i63o, la Congrégation de Notre- Dame prit pied dans toutes les villes lorraines de quelque importance. Dès 161 4, elle avait passé la frontière française et paru à Châlons-sur-Marne, sous la protection de Tévêque Côme Clausse. Il y eut dès lors, au point de vue religieux, comme une pénétration réciproque entre les deux pays. Ursulines, Visitandines, Sœurs de Charité se ré-

pandirent en Lorraine en même temps que les Filles de Pierre Fourier dans le royaume très chrétien. Toutefois celles-ci ne dépassèrent pas un certain rayon de développement en tous sens en dehors de leur patrie. D'un côté elles prenaient possession de certaines villes aux Pays-Bas et dans la région rhénane : d'un autre côté, devancées par les Ursulines dans les deux Bourgognes, elles ne s'établirent guère qu'en Champagne et en Normandie, provinces où justement l'influence lorraine avait pour appui la richesse territoriale de la maison de Guise (i).

Ici ou là, les fondations de la Congrégation ne diffèrent guère par les conditions de leur origine des autres fondations monastiques de l'époque. L'initiative appartient d'ordinaire à quelques dames riches ou bienfaisantes, émules de M™® d' Apremont, qui assurent, par la donation d'une terre ou d'une somme d'argent, les ressources nécessaires ; telles M""® de Wiltheim et ses filles a Luxembourg, M™° de Gonnelieu à Soissons, M"" de la MouilHe et de Rosières h Longviry. Il en est qui entrent au noviciat, et veulent édifier celles qu'elles ont protégées, comme M™® du Jar à Bar-le- Duc et M'^'"' de la Ruelle à Dieuze. On cite aussi parmi les amis du dehors quelques ecclésiastiques zélés, le curé Jennin h Châlons, Lairuels, le réformateur des Prémonlrés, à Pont-a-Mousson. Parmi

(i) V. à l'Appendice II la liste chronologique des monastères de la Congrégation de Notre-Dame.

les Jésuites, à Troyes, le P. Richard s'offre comme guide à Fourier lors de son arrivée dans cette ville. A Mirecourt, le P. Fagot décide les citoyens à appeler au milieu d'eux les Filles de Notre-Dame. A Verdun, le P. Lebrun, directeur de la communauté, rédige pour elle un règlement particulier qu'on essaiera d'opposer plus tard à ceux du saint fondateur. Enfin à Nancy, au monastère de prédilection du P. Guéret, le P.. de Bilistein apporte, avec une dédicace spéciale, un traité de l'Amour de Dieu composé par un de ses confrères; le célèbre P. Cotton vient faire entendre sa parole. Jusqu'à sa fin prématurée (9 janvier 1622), Alix Leclerc, sous le nom de la Mère Marie-Thérèse de Jésus, fut sans cesse partagée entre les épreuves de la vie contemplative et pénitente et les occupations d'une vie singulièrement active, au service de la Congrégation naissante. En proie à de rudes tentations qui la faisaient douter de sa vocation, de la Providence et même de l'existence de Dieu, elle ne retrouva qu'après plusieurs années l'esprit de soumission et la paix de l'âme. « Si Notre-Seigneur permettait de se tuer, lui échappa-t-il de dire une fois, je le ferais volontiers pour ne pas me sentir dans l'état où je suis. » D'autre part elle contribua, sous la conduite de Pierre Fourier, à la fondation des maisons de Pont-à-Mousson, de Verdun, de Châlons, et finit par être élue supérieure de la maison de Nancy. C'est ici qu'elle mourut, épuisée par ses austérités, à Tâge de quarante-

six ans. La cour et la ville firent des funérailles triomphales à son corps couvert des marques de la pénitence et se disputèrent les moindres objets lui ayant appartenu comme de précieuses reliques.

Fourier perdait en elle une âme qu'il avait beaucoup aimée, pour laquelle il avait aussi secrètement souffert. De même qu'il n'avait point voulu partager avec le P. Fagot la tâche d'installer solennellement sa Congrégation dans sa ville natale, il abandonna formellement à ce Père et à ses confrères le soin d'illustrer la « légende » de la Mère Alix : « Ils tiennent, écrit-il le lendemain de sa mort, que c'est une grande sainte et veulent mettre sa vie en lumière. »

On a remarqué qu'au moins dans sa correspondance il ne parla plus jamais d'elle, jusqu'à ne pas rappeler une seule fois son nom. Peut-être voulait-il ensevelir dans un silence, qui n'impliquait pas l'oubli, le souvenir des peines qu'elle lui avait involontairement causées.

Toute sa vie, Pierre Fourier travailla par ses écrits à présenter sous toutes ses faces, à la Fille de Notre-Dame, ce qu'il a appelé un jour le « Miroir raccourcy » de la Congrégation. Dans cette pièce, il assigne expressément pour but à son activité l'honneur et la gloire de Dieu, le salut et perfection propres, l'aide du prochain; et voici ce qu'il entend par l'aide du prochain : « Ne nuire à personne en (quoi) que ce soit ; faire du bien à tous autant que possible ; spécialement aider les sœurs les unes les

autres par tous les moyens et en toutes saisons ; aider aussi spécialement les prélats de TÉglise, les princes souverains des lieux et les magistrats, les fondateurs et les pères et mères des autres parents bien proches, les bienfaiteurs insignes et les amis, les bourgeois et habitants des villes et les voisins avec discrétion et aux nécessités ; instruire ou aider à instruire fidèlement et gratuitement les petites filles à lire, écrire, travailler et servir Dieu fidèlement et le tout purement pour Tamour de N.- S. J.-C. »

Tout ce que Pierre Fourier a pensé, souhaité , prescrit au profit de son œuvre préférée a trouvé place, d'abord dans ses règlements de iSgS et de ift*o3, puis dans les deux Codes intitulés, le premier Petites Constitutions (1617), le second Grandes ou Vraies Constitutions (1640). Les pages de cette législation se sont succédé les unes aux autres, ainsi que le dessin à l'ébauche et le tableau au dessin; toutes correspondent à des besoins nouveaux, nés des progrès même de l'institution. Le curé de Mattaincourt s'efforça de donner satisfaction aux divers auxiliaires que les circonstances lui avaient donnés , tout en travaillant suivant son inspiration propre. Il établit en particulier une sorte de solidarité mystique et morale entre sa Congrégation et la Compagnie de Jésus, témoin la communion ordonnée a ses religieuses à la fête de saint Ignace aussi bien qu'à celle de saint Augustin. Celui-ci lui avait fourni le

fonds traditionnel, c'est-à-dire la règle connue sous son nom, et celui-là bon nombre de considérations et de prescriptions inspirées par l'esprit et les besoins présents de l'Église.

Il sufHrait de mentionner ici le développement raisonné du « Miroir raccourcy », si l'on n'y trouvait, ainsi que dans lesGrandes Constitutions, l'ensemble des doctrines et des méthodes de l'auteur en fait d'éducation. Ici et là il a exposé, avec ce soin minutieux dans les petites choses qui le caractérise, comment il entendait faire élever, par la la main de ses Filles, les petites Lorraines et les petites Françaises de son temps. Ses vues méritent d'être méditées par ceux qui s'occupent aujourd'hui de l'histoire de l'enseignement, et d'être comparées en particulier à celles des théoriciens postérieur>s du dix-septième siècle, de Jacqueline Pascal, de M"° de Maintenon, de Fénelon. Pierre Fourier n'a point certes inventé la pédagogie, ni prétendu au titre, assez mal famé en tout temps, de pédagogue. Il a appliqué aux besoins intellectuels de son époque, non seulement les inspirations de sa raison éclairée par la foi, mais les résultats de son expérience. Il a interrogé la tradition, interrogé aussi ses devanciers immédiats, ses contemporains et, en i6i5, il a envoyé Alix Leclerc passer deux mois à Paris chez les Ursulînes de la rue Saint-Jacques, en vue d'y connaître la discipline scolaire en usage parmi elles. Depuis, les observations provoquées par la pratique de l'enseignement devaient perfectionner encore,

en les accommodant aux besoins de chaque jour, sa législation et son œuvre.

Tout se rapporte, dans la première partie des Constitutions, à trois sujets : les maîtresses, les éco- Hères, les matières de l'enseignement. C'est un code d'éducation complet, qu'on ne trouverait antérieurement nulle part.

Pierre Fourier, voulant, dans son apostolat, atteindre toutes les âmes, appelle les jeunes filles dans les monastères de Notre-Dame à deux titres, comme pensionnaires payantes et comme externes reçues gratuitement. En revanche, les religieuses ne seront pas employées indifféremment à diriger les classes. La supérieure choisit celles qui lui sembleront les plus propres h cet office, par leur bonne complexion, par leur égalité d'humeur et leur tact, enfin par leurs connaissances. Elle leur décernera à cet effet, au moment opportun, une espèce de certificat d'aptitude. Elle sera aidée dans cette tâche par la Mère intendante, inspectrice permanente des maîtresses et des écolières, et lui adressant un rapport au moins chaque semaine. Les Mères institutrices s'entretiendront fréquemment dans les conférences des méthodes nouvelles a mettre en usage pour l'avancement des enfants. Enfin, le monastère sera, — ce qu'il ne fut jamais en réalité, — comme une pépinière d'institutrices rurales, car on y pourra former « plusieurs maîtresses des externes qui pourront par après aller ouvrir des petites écoles de villages et moindres

lieux... », en d'autres termes une espèce tle tiers ordre où seront employées plus ou moins longtemps les aspirantes h la vie religieuse.

L*école externe ne fait pas partie du monastère, néanmoins il ne conviendrait pas de l'isoler complètement du quartier des pensionnaires. La maison, expressément bâtie pour l'usage de ses hôtes enfantins, prendra jour sur une cour particulière; elle sera munie d'une salle ou protégée par un auvent qui serviront de vestibule d'attente. La chambre de classe sera ornée d'un crucifix, mais ne devra pas rappeler, même de loin, un oratoire. On voit énuméré ici tout le matériel scolaire, et on rencontre ça et là des remarques où se fait jour le souci, qu'on croit tout moderne, de l'hygiène.

Après les maîtresses, les élèves. Les mois d'études étant moins nombreux qu'aujourd'hui et ne s'étendant guère au delà de l'hiver, elles pourront fréquenter l'école durant de nombreuses années et y être reçues de quatre à seize ans, et seront inscrites à leur entrée sur un registre où sera consigné en même temps le vœu des parents sur les matières à leur enseigner. Tout est également prévu en ce qui concerne la tenue de la classe.

La discipline, sous ses deux modes d'action, celle des stimulants et celle des punitions, est soigneusement réglée. Ainsi les petites filles seront appelées par couples aux exercices de lecture; « les fautes de toutes deux seront marquées et si l'une ou l'autre en laisse échapper quelqu'une à sa com^

pagne sans la reprendre, ce sera une faute pour elle ». Fourier fait ainsi appel à la a sainte émulation entre les élèves d'égale force » recommandée par les constitutions de saint Ignace; il transporte dans ses écoles la méthode de concertations adoptée par les collèges de la Compagnie. Il est de mode aujourd'hui de dénigrer cet esprit qui poussait l'enfant à accroître ses connaissances en établissant sa supériorité sur ses condisciples. On voudrait qu'il pût se dire à lui-même : Je ne me suis pas élevé au-dessus des autres, mais au-dessus de moimême ; on tend à supprimer les compositions de chaque semaine, les prix de fin d'année. C'est tenir trop peu de compte de la nature humaine, déjà tout entière dans l'enfant. Fourier concevait l'école comme une image plus exacte de la vie, lorsqu'il rangeait les élèves sur les bancs suivant la valeur de leurs réponses quotidiennes, lorsqu'il dressait à une extrémité de la classe le banc de pénitence, a l'autre extrémité le banc de victoire. De même qu'il savait encourager, il se résignait à employer quelques « médecines efficaces... propres à purger les petites malades et, prises par elles, à servir de préservatif à celles qui sont saines ». C'étaient, outre la place humiliante, des prières supplémentaires et les verges, données sur les mains (six coups au plus), à l'écart, par une sœur converse ayant un voile sur le visage. H y a loin de là aux « geôles de jeunesse captives », aux « cris d'enfants suppliciés et de maîtres enivrés

dans leur colère » que voyait ou entendait alors Montaigne.

Dans le programme d'études, l'éducation et Tinsiruction ne cessent d'être étroitement liées et concourent simultanément à mettre dans l'esprit de l'enfant cette perfection relative qui constitue la meilleure préparation à la vie véritable et éternelle. Aussi la doctrine chrétienne, avec les croyances, les vertus, les pratiques qu'elle impose, tel doit être le premier et essentiel objet de l'enseignement. Puis viennent la lecture et ses trois degrés marqués par l'abécédaire, le livre imprimé, le manuscrit; l'écriture, qui implique l'orthographe et pour laquelle on choisira des modèles, tantôt dans des livres édifiants, tantôt dans des formulaires de commerce, et qu'on perfectionnera pas. des analyses ou lectures expliquées. En sa qualité de Lorrain, Fourîer tenait en haute estime la clarté et l'exactitude dans la communication de la pensée. Même les fautes d'orthographe et de prononciation le choquaient chez les autres. Il va jusqu'à recommander la bonne encre, « qui donne du lustre à l'écriture ». Tel Lacordaire, cet autre moine enseignant, dont l'écriture fine et nette n'est pas sans rapports avec la sienne; il ne négligeait aucun détail extérieur dans l'expression de sa pensée sur le papier et tenait même à conserver dans un ordre parfait le mobilier du bureau où il traçait chaque jour «a correspondance.

On ne s'en tenait pas à enseigner l'orthographe

SAINT PIERRE FOURIER. ï>

dans les écoles de Notre-Dame. Les meilleures élèves devaient être exercées à des compositions de style (c sur quelque sujet utile et pieux, une lettre pour consoler, remercier, et pourront se former divers autres sujets qui sont de pratique et séant a des filles dû monde ».

Le chant fait aujourd'hui partie du programme quotidien des classes primaires; il égayait déjà celles du dix-septième siècle sous la forme d'hymnes latines. Fourier souhaitait mieux; il eût voulu voir les catholiques, à l'exemple des calvinistes qui se délectaient des psaumes de Marot, se distraire, petits ou grands, à l'école ou au foyer, en chantant ceux de l'évêque-poète Desportes : « Il y a bien longtemps que j'ai ce désir dans l'esprit de les ouïr (les femmes) chanter à Mattaincourt devant leur porte en filant leur laine et en hiver, le soir, dans leurs poêles chauds, et en tout temps au lavoir en dégraissant leurs draps , au lieu de dire du mal d'autrui, des propos vilains et des contes pleins de moqueries. »

De l'arithmétique il suffira d'enseigner les éléments, mais on y joindra des notions de tenue de livres, en d'autres termes, « la façon d'écrire article par article distinct, de tirer des sommes de chacun, les mettre en sommes grosses et y observer au reste toutes circonstances requises )). Enfin, le travail manuel consistera en ouvrages utiles à la fois aux pauvres et aux riches. La jeune fille devra savoir <( coudre et besogner en nuance, linge, lacis ,

point coupé » . Fourier ne pouvait oublier les travaux de dern telle et de crochet, toujours si goûtés et réputés dans son pays.

Dans ses lettres, il complète <juelquefois et interprète sur certains points les règles qu'il a posées. Ainsi il fait ressortir l'utilité d'un cours que l'élève pourrait suivre jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, en d'autres termes, il pose le principe, développé depuis à outrance, de l'enseignement des adultes. D'autres avis témoignent lion seulement de la sûreté de ses vues en fait d'éducation, mais de sa largeur d'idées et de sa généreuse tolérance.

Il redoute avant tout l'esprit de jalousie. S'il apprend qu'à Verdun des maîtresses se sont établies, qui se posent en rivales de ses Filles : «Laissezles faire, écrit-il, ne dites rien au monde contre elles, vivez comme si vous ignoriez tout ce qu'elles disent et font contre vous. » De même à celles de Saint-Nicolas : « Ne vous étonnez pas de ces nouvelles écoles, laissez-les jeter un peu leur premier feu ; il ne faut être marri que Notre-Seigneur et le public soient servis en plus d'un lieu et par diverses personnes. »

Bien que la Lorraine fût un pays essentiellement catholique, il se pouvait que des enfants protestants se présentassent à ses écoles. Fourier savait, avec sa délicatesse de conscience, jusqu'où peut aller le Compelle intrare et il dicte quelque part les lois d'une charité qui n'a pas besoin d'afScher l'indiflFérence pour réserver la liberté de chacun. Il

faut citer tout le passage : « Si quelque fille de la religion prétendue réformée se trouve parmi les autres en nos écoles, traitez-la charitablement, ne permettez pas que les autres la molestent en lui faisant quelque fâcherie. Ne la sollicitez ouvertement à quitter son erreur et ne lui parlez contre sa religion. Surtout imprimez dans leur esprit ces choses : que les enfants doivent à leur père et mère un grand amour, un grand respect, et a Dieu l'amour et obéissance à ses commandements; rien de cela ne peut offenser ou étranger ces pauvres esprits-là et, s'ils apprennent bien, vous pouvez louer leur diligence et leur donner pour prix, au lieu d'images, quelque papier doré, quelque belle plume à écrire ou autres choses semblables qu'ils ne puissent dédaigner. »

Par son zèle pour l'instruction populaire. Fourier était bien de son siècle, et pour nous est bien de son pays. La vulgarisation des connaissances utiles plaît aux Lorrains, gens de marche, condamnés à l'action, à la lutte plus qu'attirés vers la spéculation solitaire et désintéressée. Celui qui fut parmi eux le premier ennemi déclaré de l'ignorance féminine mettait à la combattre autant de zèle qu'à prier : « L'aise, le plaisir, le contentement indicible que je ressens a parler de ces matières, a-t-il écrit un jour, me transportent et me font oublier de moi-même (i). »

(]) On pourrait établir une bibliographie spéciale dese'crits

De même que ses compatriotes, sur ce terrain, sont aujourd'hui à l'avant-garde de la France, Fourier était de son temps à Tavant-garde du monde chrétien. Quant à être appelé, comme on Ta fait, un précurseur de nos pédagogues actuels, il n'accepterait que sous toutes réserves ce rapprochement. Certes il a compris, avant les théoriciens contemporains, l'importance de l'enseignement primaire; il a conseillé et pratiqué, pour répandre cet enseignement, des méthodes qui n'ont guère été dépassées ; mais il n'eût pas compris qu'on regardât le commerce quotidien avec le papier manuscrit ou imprimé comme une des fins essentielles de l'homme. Il s'eflForçait d'insinuer et d'implanter, à l'école comme à l'église, des vertus plus utiles aux peuples que l'art d'écrire ou de compter, la crainte et l'amour de Dieu. Éclairer les esprits, c'est, si l'on veut bien, diriger les consciences, gagner les âmes, et tout cela, disait-il, « est plus que créer uu monde » .

cons«ncrés à Fourier comme ëdiicateur. A signaler les travaux insére's par M. Maggiolo et par M. l'abbé Martin dans les Mémoires de V Académie de Stanislas (an. i885 et 1896] et l'étudede M. l'abbé Pierfitte entitulé. Vactede naissance deV Instruction primaire en Lorraine [Congrès pour V avancement des sciences, à Biais, iSSl^).

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