CHAPITRE SEPTIÈME
On connaît l'adage : Les hommes passent, les œuvres restent. Pour lui trouver ici son application, il faudrait retourner les termes. Les fondations de Pierre Fourier ont éprouvé après lui de graves vicissitudes et ne lui ont survécu qu'à demi. La renommée du fondateur n'a au contraire cessé de grandir, jusqu'au jour récent où il a reçu canoniquement ce titre de saint que ses contemporains, ceux de l'écolier de Pont-à-Mousson et ceux de l'exilé de Gray, lui avaient à l'envî décerné.
Au moment de sa mort, la Congrégation de Notre- Dame souffrait non seulement des événements extérieurs, mais de ses propres dissensions. La plupart des monastères, ignorant ou méconnaissant le testament spirituel du Bon Père, prétendaient s'en tenir à la législation de 1617. Les communautés réfractaires s'élevaient contre deux innovations, l'observation de deux vœux simples, garantissant . la parfaite observation de la clôture et de la pau-
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vreté, puis rinstitutîon du vîsîteur pris parmi les Chanoines réguliers. Au dire des opposants, la première constituait un accroissement permanent de charges pour la congrégation, la seconde portait atteinte à la juridiction des ordinaires au profit de la congrégation de Notre-Sauveur. On voit que les querelles dites constitutionnelles , si fréquentes dans nos Etats modernes, ont été aussi jadis une plaie de TEglise, et elles étaient vives comme la foi d'alors; on ne se passionne que pour ce qu'on aime. A Verdun, les religieuses voulurent garder la règle particulière que le Jésuite Lebrun avait autrefois établie pour elles et que Fourier avait approuvée par lettre; mais elles la modifièrent sur plusieurs points importants, tout en continuant k se couvrir de cette approbation. A Nancy et ailleurs, on usa du procédé janséniste, on souleva une question de textes. Les Grandes Constitutions, disait-on, n'étaient pas authentiques, elles étaient l'œuvre du Père Terrel plus que de leur auteur présumé. Les religieuses de Charonne jetèrent au feu les exemplaires qu'elles avaient reçus; singulière exécution dans un couvent où l'on se vantait d'avoir éteint un incendie en lançant une lettre du Bon Père au milieu des flammes. Un nouvel incendie survint, qui détruisit le monastère et qui fut regardé comme une punition du ciel.
Cependant les Chanoines réguliers, intéressés entre tous k ramener dans la congrégation l'esprit d'union et d'obéissance, s'efforçaient d'obtenir du
Saîiit-Sièg-e pour les Grandes Constitutions une consécration complète, efficace, supprimant toute interprétation particulière et les rendant obligatoires; ils n'y purent parvenir. Après un an de démarches souvent décourageantes, leurs députés durent se contenter (i645) d'un bref d'approbation simple. Les divergences d'opinions et de conduite tant de la part des évêques que de celles des religieuses continuèrent. Les communautés du diocèse de Toul, qui disaient repousser les statuts par respect pour l'autorité épiscopale, éludèrent cette autorité le jour où elle leur en imposa l'acceptation. Certains évêques français, entre autres Noailles à Châlons et Coislin à'Metz, par défiance du visiteur lorrain, maintinrent dans les monastères de leur juridiction la législation de 1617.
Les Grandes Constitutions, — bien qu'on ait discuté encore sur leur autorité au commencement de notre siècle, — finirent par forcer l'entrée de toutes les communautés. Lors de la béatification de Fourier, elles furent corrigées, approuvées article par article à Rome ; un bref fut préparé pour exhorter les irréconciliables à s'y soumettre. Pourquoi les corrections ont-eltes disparu et pourquoi le bref ne parvint-il jamais à destination? C'est ce qu'on n'a jamais su expliquer.
Un livre qui parut alors (lySs), intitulé La Conduite de la Providence dans rétablissement de la Congrégation de Notre-Dame^ avait pour but de persuader à toutes les communautés de vivre se-
Ion la teneur et l'esprit des Grandes Constitutions. En fait, l'institution du visiteur général fonctionna toujours d'une manière imparfaite. Pierre Fouriér ne se survécut pas pleinement, ainsi qu'il avait espéré, dans un de ses confrères; l'unité de Tordre fut maintenue plutôt par l'autorité, restée intacte, de ses écrits et de ses exemples, comme par le respect unanime professé pour sa mémoire.
De nombreux établissements furent encore créés après lui. On en compte dix-huit nouveaux pendant les quinze années qui suivent sa mort, et à peu près autant, surtout aux Pays-Bas et dans l'Allemagne méridionale, de 1660 à 1789.
A cette dernière date, en deçà et au delà des frontières de France, Ja Congrégation, ainsi qu'on disait sans plus ajouter, comptait environ quatrevingt dix maisons.
Çà et là les Congrégantines se montrèrent réfractaires, non pas seulement à tel ou tel article de leur règle, mais à la bulle JJnîgenitus et l'ame indomptable des Augustines de Port-Royal ressuscita en quelques-unes d'entre elles. Les Nouvelles ecclésiastiques j organe du parti janséniste, racontent avec complaisance les luttes de certains couvents contre certains évêques, notamment à Troyes, à Nemours, à Étampes, à Paris. Elles montrent les mandements forçant les clôtures sous le couvert des lettres de cachet, les religieuses privées des sacrements ou enlevées par la maréchaussée, en un mot les divers incidents de cette chronique
qui passionnait, au temps du diacre Paris, le clergé et la bourgeoisie parlementaire et réjouissait malignement le groupe naissant des philosophes et des libre-penseurs.
L'absence de maison-mère et de direction centrale fit que la Lorraine, après sa fin comme nation indépendante, cessa d'être le foyer principal de la congrégation. Cette supériorité toute d'opinion que les souvenirs de l'âge primitif semblaient attribuer aux monastères de Nancy et de Saint- Mihiel s'éteignit; c'est surtout à Paris et à Versailles qu'il faut suivre ce qu'on. appelait dans la langue du dix-huitième siècle les Filles de la Congrégation .
Le monastère de Paris, dont les bases avaient été jetées dès i634 non loin de l'hôtel de Guise, fut transféré au siècle suivant sur la montagne Sainte-Geneviève, dans le voisinage des Chanoines réguliers de la réforme française. On en trouvera la description dans un livre où l'on ne s'attendrait guère à aller la chercher, dans les Mémoires de M™® Roland. La future Egérie de la Gironde, alors qu'elle n'était que Manon Phlipon, fille d'un graveur de la Qté, y entra comme pensionnaire, à l'âge de onze ans, en 1^65. En quelques lignes, plus exactes que respectueuses, elle indique l'esprit et l'organisation de cet établissement : « La maison était honnête, l'ordre peu austère; les religieuses passaient en conséquence pour n'avoir point de ces excès, de ces momeries qui caracté-
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risaîent leur plus grand nombre ; d'ailleurs elles faisaient profession d'instruire la jeunesse ; elles tenaient des écoles d'externes ou d'enfants du peuple, qu'elles enseignaient gratis pour accomplir leurs vœux, et qui se rendaient du dehors à cet effet dans une salle qui leur était consacrée; mais elles avaient séparément un pensionnat pour les jeunes personnes dont on voulait leur confier l'éducation. » Les portraits de deux de ses institutrices, la Mère Sainte-Sophie et la Mère Sainte-Agathe, sont vivants. La première, « qui avait encore pour l'écriture une très belle main, faisait des broderies superbes, donnait de bonnes leçons d'orthographe », est bien une maîtresse selon le cœur de saint Fourler. M™° Roland raconte avec le même bonheur d'expression sa première nuit passée au dortoir, la réception d'une novice, l'arrivée de ses fidèles amies de jeunesse, les demoiselles Cannet, et, écrivant à la veille de sa mort, n'ayant en face d'elle, au delà de l'échafaud, que le Dieu muet de Jean-Jacques, elle ajoute : « J'aurais à retracer trop de scènes semblables, si je voulais rappeler toutes celles que les émotions d'une tendre piété ont gravées dans mon cœur. »
Le couvent de Versailles a aussi une origine intéressante. La fille de Stanislas Leczinski avait appris en Alsace à connaître et k estimer les religieuses de Notre-Dame ; devenue reine de France, elle aimait à les visiter à Compiègne , lors de ses séj ours dans cette résidence royale. Plus tard elle voulut
les installer à Versailles même; les matériaux du château de Clag^ny (la demeure de M™° de Montespan) servirent à rédification du nouveau monastère. Marie Leczinska étant morte, ses filles continuèrent ses libéralités. Louis XV fournit les fonds pour la chapelle, et assura aux Filles de Pierre Fourier un revenu annuel de 4o.ooo livres. En décembre 1772, communauté et pensionnat furent définitivement constitués. Le prix de la pension était seulement de 200 livres pour les filles d'officiers de la maison du roi ou des princes ; un asile était également ouvert dans cette maison, moyennant un prix peu élevé, aux filles et femmes attachées au service du château, et l'enseignement gratuit était assuré aux jeunes filles de Versailles et des environs. L'architecte des bâtiments était le Lorrain Mique; Lorrain aussi fut l'aumônier, l'abbé Bergier, le principal apologiste religieux de l'époque, voisin du Bon Père par son lieu de naissance (Darnéy).
Les religieuses de Notre-Dame survécurent à la vieille France, comme elles avaient survécu à la Lorraine. Il n'y en eut guère qui renoncèrent* à leurs vœux, mais aucune ne périt sur l'échafaud. Celles de Paris continuèrent à huis clos leur œjuvre éducatrice. Déjà, avant le Concordat, elles étaient rentrées dans leur ancienne demeure. En 1807, elles achetèrent l'ancienne maison cistercienne de l'Abbave-au-Bois, à l'entrée de la rue de Sèvres. Deux autres monastères, non moins florissants depuis, se reconstituèrent, l'un, les Oiseaux, au
coîn de la rue de Sèvres et du boulevard des Invalides, l'autre, le Roule, sur la rive droite de la Seine, au faubourg Saint-Honoré (aujourd'hui avenue Hoche). Aux Oiseaux, la Compagnie de Jésus reconstituée jouit de l'influence qu'elle avait exercée dans les premières communautés de la Congrégation. Sous la Restauration, l'histoire de la Mère Marie de Jésus, pénitente du P. Ronsin, reproduit celle de Marguerite-Marie Alacôque, pénitente du P. de la Colombière, à la fin du dixseptième siècle. On voit reparaître l'idée d'une consécration de la France au Sacré-Cœur, née jadis à la Visitation de Paray-le-Monial, idée qui ne réussit pas plus sous le règne de Inouïs XVIII que sous celui de Louis XIV et que devait traduire sous une forme inattendue le Vœu national de 1870 (i). Déjà le monastère des Oiseaux était un des foyers principaux de la dévotion toujours plus répandue au Sacré-Cœur. Son église a été la première en France élevée sous ce vocable, et c'est de là qu'est sorti le pieux exercice mensuel du même nom.
Aux souvenirs édifiants qui se rattachent à l'Abbave-au-Bois, les circonstances en ont associé un plus profane, celui de M™° Récamier. Pendant plus de trente ans la vieille amie de Chateaubriand reçut dans un des bâtiments extérieurs de la com-
(i) Alet, s. J., La France et le Sacré-Cœur, p. 298 et suiv.
munauté qu'elle occupait comme locataire, l'élite de la société littéraire et politique.
Ces trois maisons, qui sont en même temps trois établissements d'instruction, ont continué à vivre jusqu'à nos jours, avec une clientèle principalement recrutée dans l'aristocratie, la finance, le haut commerce. L'Institut a repris aussi racine dans les régions où il avait jadis prospéré, en Normandie, en Champagne. On le retrouve en Lorraine, à Mattaincourt près du tombeau de son fondateur depuis i836, à Verdun depuis iSSg, à Lunéville depuis i85o, à Ëpinal depuis 1807, à Gray enfin, dans la maison même que Fourier a habitée, depuis 1861. En refleurissant il a jeté également des rameaux en Alsace, aux Pays-Bas, dans l'Allemagne catholique. En France, ce qui s'appelait la Congrégation se nomme souvent aujourd'hui du nom de la maison parisienne les Oiseaiuv; mais, comme autrefois, le seul lien qui relie toutes ces communautés indépendantes n'est pas autre que celui d'une charitable confraternité. Oublieuses des mesquines querelles du passé, elles suivent les Grandes Constitutions d'aussi près qu'il est possible, sauf les changements, prescrits ou acceptés par les évèques, que nécessitent les besoins de l'époque, en particulier le développement de l'instruction populaire.
Moins heureuse, la congrégation des Chanoines réguliers de Notre-Sauveur n'a pas survécu à la Révolution française.
A peine constituée, elle avait eu à supporter, comme on Ta vu, les épreuves les plus diverses : l'hostilité mal déguisée de certains évoques, la concurrence habile de la Compagnie de Jésus, les malheurs de Tinvasion française, et surtout la mort de l'homme qui de son souffle l'avait ressuscitée et soutenue. Pierre Fourîer laissait a peine ébauchées les Constitutions définitives. Du moins son esprit lui survécut pendant une quarantaine d'années dans ses trois premiers successeurs au généralat, Lemulier, Terrel et Etienne, qui l'avaient connu et s'inspirèrent des exemples et des confidences qu'ils avaient reçus de lui. En Lorraine, la congrégation occupa les deux seules abbayes dont le réformateur n'avait pu obtenir l'accès, Chaumouzey et Autrey ; mais aucune maison nouvelle ne fut fondée et même celle de Saint-Pierremont devait disparaître au milieu du siècle suivant. Le général fixa successivement sa résidence à Lunéville et à Pont- à-Mousson ; autour de lui se réunissait tous les ans la diète, tous les trois ans le chapitre général del'ordre.
Dans les limites assez étroites de leur action, les Forériens vaquèrent, selon les intentions de leur maître, aux fonctions de l'enseignement et du ministère sacerdotal. On les voit s'établir en 1646 au collège de Saint-Mihiel , diriger pendant plus de cinquante ans le grand séminaire de Verdun, bâtir dans les Vosges la maison de missionnaires dont Fourier avait jeté les bases et en cons-
tituer une autre à Nancy, « en forme d'hospice », sous la protection du duc Léopold. En 1789 ils étaient encore à la tète de plus de cent paroisses.
Le caractère tout local de leur organisation nuisit à leur expansion extérieure. Au loin, leur général apparaissait aux autorités ecclésiastiques et civiles comme une puissance étrangère. Les négociations entamées çk et là en vue de l'adhésion de tel ou tel monastère à la réforme avortèrent partout, sauf a la célèbre abbaye de Saint-Maurice en Valais, et encore là l'union fut-elle passagère. La seule colonie durable qu'ils aient fondée naquit des hasards de leur fuite, lors de la première invasion de la Lorraine. Au pied des Alpes, à Aoste, il dirigèrent pendant plus d'un siècle (i 643- 1748) le collège dit de Saint-Bening ; plus de deux cents d'entre eux y passèrent jusqu'au moment où, devenus sujets français, ils furent forcés par les jalousies locales et les défiances du gouvernement sarde de céder la place au clergé indigène.
Leur présence à Metz et à Strasbourg (dans chacune de ces villes ils desservaient une paroisse et tenaient un collège) les lia cependant de bonne heure à l'Église de France et les imprégna de l'esprit qui y prédominait. C'est dire qu'il y a trace chez eux des doctrines jansénistes et des idées gallicanes. On a découvert après coup dans la bibliothèque d'un chanoine, celui-là même qui avait été le dernier secrétaire de Fourier(le P. George), VAiigustinus de l'évêque d'Ypres et dans la cor-
respondance d'un autre une lettre adressée à Messieurs de Port-Royal (i). D'autres dans leurs examens théologiques hasardèrent des propositions entachées de jansénisme et et les directeurs du séminaire de Toul se virent évincés par l'évêque sous le coup d'imputations semblables. Le général eut beau proclamer à deux reprises l'orthodoxie de la congrégation, attestée d'ailleurs par une adhésion empressée et solennelle à la bulle Unigenitus. Pas plus que le protestantisme, le jansénisme ne trouvait en Lorraine, même dans les monastères vivant sous le patronage de saint Augustin, un terrain favorable.
Cependant les chanoines réguliers demeuraient suspects à une partie du clergé, par ce seul fait qu'ils n'avaient pas accepté sans réserves la direction de la Compagnie de Jésus. Ils avaient beau entretenir avec les Jésuites des relations correctes et même cordiales , au point d'encourir à cet égard les reproches de l'évêque de Metz, Coislin : le vulgaire les considérait, au même titre que les Doctrinaires et les Oratoriens, comme leurs rivaux secrets et cette opinion parut justifiée lorsqu'on les vit accepter, lors de leur ruine, une portion de leur héritage.
A ce moment, la Lorraine passait directement
(i) V. Unjansénistç de Saint-Mihiel en i65o. Le chanoine Bayon, par M. Dannreuther (pasteur protestant). {Annales de VEsl, 1893.)
rrr-
sous le sceptre du roi Louis XV. Le gallicanisme était alors un des articles de la Constitution traditionnelle des Français et les Chanoines réguliers l'acceptèrent k leur tour, avec ses servitudes, comme une des nouvelles conditions de leur existence; ils laissèrent annuler par le gouvernement deux fois, coup sur coup, en 1769, Télection du général qu'ils avaient choisi. L'année précédente ils avaient procédé, en présence d'un commissaire royal, à une revision de leurs constitutions. Le Summarium du Bon Père fut relégué aux Archives comme renfermant des prescriptions devenues inapplicables. Dans le nouveau code, enregistré aux Parlements de Nancy et de Metz, une part importante, tout un chapitre en vingt-quatre articles, est faite aux questions d'enseignement. Les Chanoines adoptent dans leur ensemble les méthodes d'enseignement des Jésuites, qu'ils corrigent par les résultats de leur propre expérience. Ainsi, dans leur collège de Metz ils avaient établi, à côté de l'instruction dite classique, l'instruction que nous appellerions aujourd'hui moderne ou professionnelle, fondée sur les sciences, les langues vivantes, l'histoire et la géographie nationales.
Ils furent appelés a remplacer la Compagnie de Jésus dans les missions fondées par le roi Stanislas, dans les collèges de Bouquenom, d'Epinal et de Nancy et, en 1 776, le ministre de la guerre leur confia l'École militaire qu'il établissait à Pont-à-Mousson dans les bâtiments de l'Université
transférée à Nancy. C'était un collège où le gouvernement plaçait une cinquantaine d'élèves cadets gentilshommes boursiers du roi, et destinés à entrer dans l'armée. Parmi les jeunes gens qui y passèrent à la veille de la Révolution, on remarque Duroc, le confident de Napoléon P', de Serre, le ministre de Louis XVIII, l'amiral de Rigny et le général Fabvier, qui devaient contribuer, chacun à leur manière, à l'affranchissement de la Grèce (i). En se vouant ainsi pour la plupart à l'éducation de la jeunesse, les Chanoines réguliers semblaient revenir à leur esprit primitif, à celui dont Pierre Fourier avait voulu faire leur principal patrimoine. Pourtant l'ère de la décadence, et d'une décadence irrémédiable, était venue pour eux. Les travaux d'érudition dus aux Bénédictins ne les attiraient point et les seuls. qui aient laissé trace sont ceux qu'ils avaient consacrés, par la main des Pères Piart et d'Hangest, à la mémoire
(i) « De toutes les écoles militaires, la meilleure était incontestablement celle de Pont-à-Mousson... Son supérieur^ Ruell, homme de savoir et de tact... animait, stimulait son monde... Les salles de classes, les réfectoires où les chanoines mangeaient à la même table que les enfants, les cours de récréation^ les dortoirs excitaient l'admiration de l'inspecteur. Les élèves avaient une excellente tenue et une politesse parfaite... Les professeurs de mathématiques recevaient les louanges de Texaminateur Laplace. » (À.. Chu- QUET, La Jeunesse de Napoléon, p. 97-98.) Cf. Favier, Notice sur V école royale militaire de Pont-à-Mousson, »• édition, Xancy, 1896.
de leur bienheureux fondateur. Obligés de recruter à la hâte des professeurs pour leurs nouveaux établissements scolaires, ils acceptèrent beaucoup de novices de vocation douteuse. Déjà ceux d'entre eux qui avaient fréquenté, en qualité de chapelains, la cour de Stanislas, s'y étaient imprégnés de Tesprit philosophique k \a mode. Leur général, Pillerel, mort en 1769, leur avait encore offert le modèle des vertus monastiques. Son successeur de Saintignon, vieillard ambitieux, mondain, sceptique, laissa de son plein gré la congrégation mériter sa ruine prochaîne. En le peignant, l'abbé Chatrian, dans ses notes manuscrites (i), a très bien caractérisé la situation morale des Forériens à la veille de 1789 : « On peut juger, dit-il, du caractère de l'homme parle trait suivant. En 176., il avait fait la visite des moineries de son ordre où il y avait des études. Pour se concilier la bienveillance de tous les jeunes faquins banderolistes, il ne manquait pas de dire qu'ils n'étaient pas des moines, qu'ils pouvaient s'appeler Monsieur et même Monsieur l'abbé ; qu'ils étaient aussi aptes aux bénéfices séculiers que les prêtres séculiers eux-mêmes et qu'ils pouvaient faire profession
(i) Ces notes, qui contiennent une histoire complète du clergé lorrain au moment de la Révolution, appartiennent à la bibliothèque du grand Séminaire de Nancy: Je dois la communication des extraits qui suivent à Tobligeance de M. l'abbé Jérôme, professeur d'histoire dans cet établissement.
avec une telle condition ou restriction ; enfin il ne manquait pas de leur faire observer que la congrégation avait près de cent cures à leur offrir comme perspective.
« Ce même gentilhomme, devenugénéral en 1 772 , faisait si peu de cas de ceux de ses frères qui avaient des dispositions marquées pour le saint ministère ou qui y travaillaient avec zèle et avec fruit depuis longtemps, qu'il ne donnait et ne faisait donner les bénéfices-cures de sa congrégation qu'à des muscadins, ses flagorneurs, qui savaient faire des discours impies a Nancy, des phrases philosophiques, des sermons farcis de termes mathématiques, et qu'il donnait presque toutes les supériorités à des freluquets qui auraient eu besoin d'être renvoyés au noviciat. Si un jeune prêtre montrait du zèle et de la piélé, il ne manquait pas de dire : Cela n'est bon que pour en faire un vicaire de campagne. »
Sous cette direction, la majorité des religieux se composait d'abbés élégamment habillés et frisés, habitués à fréquenter les salons et à débiter des fadeurs aux dames, ou de « missionnaires phraseurs, qu'il fallait envoyer au confessionnal comme on traîne des criminels au supplice ». Les meilleurs, parmi les jeunes, étaient de médiocres prêtres, plus attachés dans leur tâche à la formation des esprits qu'à l'édification des âmes. L'ordre, dans son ensemble, était tombé plus bas qu'au moment de la réforme opérée par Fourier.
A Belchamp, dont Boufflers, le chansonnier libertin, était Tabbé commendataire, toute la communauté, en 1788, oublia Tabstinence du carême et, sur le registre des dépenses de l'année suivante, on relève pêle-mêle 1 00 livres pour le drap du billard, 3i livres 17 sous et 6 deniers pour 12 bouteilles de kirsch et 100 livres pour un abonnement au Journal des Débats.
Quelques anciens maintenaient seuls, dans un silence ' chagrin, les traditions méconnues. <( Le P. de Saintignon, écrit encore Chatrian, est allé visiter à Belchamp (i 781) le Père Petitjean, vieux et infirme, qui s'est retiré pour y mourir; le Père, ayant demandé à son général une grâce et l'ayant obtenue, lui a articulé qu'il désirait de voir avant de mourir la congrégation comme elle était autrefois, parce qu'on ne la reconnaissait plus. L'abbé de Domèvre a tourné le talon et rangé sa frisure factice, mais il s'est bien gardé de répondre. »
A la veille de 1 789 les Forériens étaient environ trois cents, dispersés dans les cinq diocèses lorrains et dans ceux de Trêves, Strasbourg et Besançon en qualité de religieux, professeurs, aumôniers, curés et vicaires de paroisse. La maison la plus peuplée, Pont-à-Mousson, ne comptait que vingt-deux chanoines. Telle était pourtant la popularité que la congrégation avait su garder en vertu de ses origines, que les municipalités de Lunéville et de Pont-k-Mousson^ protestèrent contre le décret qui enveloppait leurs collèges dans la
rtiîne des ordres religieux. Les Chanoines, suivant la pente où Tesprit du temps les entraînait, prêtèrent pour la plupart le serment à la constitution civile du clergé. Les seuls Jureurs de Nancy furent les principaux professeurs du collège; à Lunéville. douze sur quinze faiblirent. Le dernier général, de Saintignon, devait mourir en 1796, ayant dépouillé depuis longtemps, avec l'habit ecclésiastique, les sentiments et les croyances de son premier état. On pourrait citer dans le département de la Meurthe quatre chanoines au plus (et encore deux d'entre eux étaient-ils des constitutionnels rétractés) qui aient subi pour leur foi la déportation sur les pontons ou à la Guyane.
Quelques-uns ont prolongé leur vie assez avant dans notre siècle. Un écrivain contemporain a dépeint avec émotion, d'après ses souvenirs d'enfance, celui qu'on pourrait appeler le dernier des fils spirituels et intellectuels de Pierre Fourier. Ce religieux se nommait Laillet et avait enseigné avec distinction les mathématiques à l'École militaire et au collège communal de Pont-à-Mousson :
« Quand sonna l'heure de la retraite, dit M. Ch. Charaux, le professeur, fidèle à ses souvenirs, obtint d'habiter, dans l'aile droite du collège, un modeste appartement, auquel on avait joint un jardin de peu d'étendue détaché de la vaste cour d'entrée... Longtemps on vit, presque toujours aux mêmes heures, le grand et beau vieillard se promener à pas lents, en compagnie d'un autre reli-
gleux, le P. Godefrin, naturaliste distingué, qui avait partagé avec lui la fortune des bons et des mauvais jours. Puis le P. Laillet, comme on continuait de le nommer, se promena seul, son ami Tayant précédé dans un monde meilleur. Le poids de l'âge devenant de plus en plus lourd, il ne sortit plus que rarement dans une petite calèche conduite par un serviable voisin... Il parut, dans les dernières années de sa vie, ne plus songer qu'à Dieu et au compte qu'il devait bientôt lui rendre de sa longue carrière. La pensée de ses jugements efïrayait cette âme pourtant si fidèle au devoir. Puis il reconquit une paix profonde, prélude de la paix parfaite où il entra le i3 mai i844; il avait quatre-vingt-sept ans (i). »
Vers i85o, un professeur du grand séminaire de Verdun, l'abbé Vauterot, conçut, avec quelques prêtres réunis autour de lui, le projet de rétablir les Chanoines réguliers. Le Pape les approuva (28 juillet i854), mais en ne leur accordant que la qualification de clercs. Les Chanoines de Saint- Maurice présidèrent à leur noviciat et Tévêque de Verdun reçut leur profession. Leur nombre ne
(i) Ch. Charaux, La Cité chrétienne, Dialogues et récits, 2® partie, p. i34-i35. M. Maggioio écrit en i885 : « Professeur en i83o, au collège de Lunéville, j'ai eu comme collègue un novice des Chanoines réguliers^ il était aussi savant que pieux; il m'a souvent parlé du collège, dont il conservait le meilleur souvenir. » {Mém, de VAcad, de StanislaSy an. i885, p. 4^1 .)
s'est guère. accru depuis; ils ont constitué trois communautés : la maison de retraite de Notre- Dame de Benoîte-Vaux, la maison de Sainte-Claire de Verdun et celle plus récente d'Épinal, et desservent deux cures. Si parmi eux le P. Rogie n'avait pas pris en main, historiquement parlant, la cause de Pierre Fourier, ne s'était fait son biographe et son éditeur, ils ne compteraient pas dans l'Eglise contemporaine. Seul, le souvenir du saint qu'ils ont choisi comme modèle et comme législateur prête à leur Institut une ombre de vie.
Tel est le développement qu'ont eu depuis le dix-septième siècle les fondations de Fourier. Des deux branches qu'il a entées sur le grand arbre monastique, l'une est desséchée, l'autre fleurit encore, mais sans porter de nouveaux rameaux. La pensée qui les unissait et les vivifiait, celle de l'apostolat par l'enseignement, s'est répandue au loin au dehors d'elles, et a produit ailleurs ses fruits. On a voulu voir en Fourier un grand initiateur en fait d'instruction primaire et le placer, au moins par droit d'ancienneté, au-dessus des maîtres modernes de la pédagogie rationaliste et démocratique. Il est certain qu'il a conçu l'école populaire comme une puissance sociale. Il n'y a rien de meilleur, a-t-il dit, non seulement après Luther, mais encore et surtout après les Pères du concile de Trente, que l'éducation de la jeunesse, car la jeunesse est « l'espoir de la république ». Il a cru devoir confier cette tâche à de
nouveaux venus, néophytes ou repentants dans le clergé régulier; mais, aux prises dès le début de son action avec les nécessités de son temps et les opinions prédominantes dans le corps ecclésiastique, il a dû modifier. ses desseins. Les (( filles congrégées » qu'il avait souhaitées^ comme curé, pour instruire les jeunes villageoises, soumises aux règles traditionnelles de la vie monastique, se sont établies dans les villes et bourgs et ont travaillé presque exclusivement à l'éducation des gens de moyen état. De même les Chanoines, en qui Fourier eût voulu trouver, selon sa naïve expression, des « abécédaires » et qui, munis seulement d'une tolérance tacite de l'autorité religieuse, se sont transformés durant leur existence relativement courte en professeurs de collège.
Ce fut seulement au siècle suivant que la pensée de Fourier porta ses fruits, et pour ne citer que ce qui s'est passé en Lorraine, elle inspirait vraiment ces propagateurs obscurs de l'enseignement dans les campagnes qui se sont nommés successivementle chanoine de Toul Vatelot, le fondateur des Sœurs de la doctrine chrétienne (1700), l'abbé Moye de Betting , le fondateur des Sœurs de la Providence ou de Portieux (1760), l'ex-bénédictin Fréchard, le fondateur des Frères dits de Vézelise (1822), émules des disciples de La Salle. Dans notre siècle, la Congrégation de Notre-Dame n'a pas retrouvé sa force primitive d'expansion et une partie de la clientèle qui lui était destinée est allée à des insti-
tutions plus jeunes et plus fortement organisées. Du moins Tesprlt primitif de Fourier s'est réveillé et manifesté çà et là par la création de Tiers ordres enseignants. Celui qui a pour centre Munich et date de i833 a répandu ses écoles non seulement en Allemagne, mais en Angleterre et en Amérique. Un autre, non moins florissant, a pris naissance en Bohème. De l'Abbaye-aux-Bois, par l'intermédiaire du couvent de Moulins, est sorti un autre Tiers ordre destiné à l'instruction des campagnes. D'ailleurs on pourrait presque remonter jusqu'au temps de Fourier pour en retrouver le modèle. N'était-ce pas une préfète de la congrégation pieuse établie au monastère de Troyes, Marguerite Bourgeois, qui avait créé, dès i65o, les premières écoles des colons de la Nouvelle-France?